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Chapitre XV IL

La monarchie de JUILLET.

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A charte avait été revisée en quelques heures. Le préambule fut supprimé, ainsi que l'article qui déclarait la religion catholique religion de l'État, la censure et l'article 14. On était électeur à vingt-cinq ans, et on pouvait être élu à trente. La cocarde et le drapeau tricolores étaient rétablis. Le dernier chapitre promettait le jury pour les délits de presse, la réélection des députés promus à des emplois salariés, le vote annuel du contingent, l'élection des officiers de la garde nationale, la liberté d'enseignement, des institutions municipales et départementales.

Deux faits marquèrent la différence entre ce règne et la tradition monarchique. Louis-Philippe ne se conforma pas à l'usage qui faisait entrer les biens personnels du roi dans le domaine. Avant d'accepter la couronne, il avait fait un partage entre ses enfants, l'aîné excepté. Il avait ensuite rejeté le nom de Philippe VII, qui eût indiqué une succession légitime, et pris celui de Louis-Philippe L''.

Le ministère fut ainsi composé : Dupont (de l'Eure) à la Justice, de Broglie à l'Instruction publique et aux Cultes, Sébastiani à la Marine, Gérard à la Guerre, Guizot à l'Intérieur, le baron Louis aux Finances, Mole aux Affaires étrangères. La Fayette eut le commandement général des gardes nationales. Entre ceux qui voulaient tirer toutes les conséquences de la Révolution et ceux qui jugeaient la résistance nécessaire, Louis-Philippe s'efforça de faire prévaloir la politique du juste-milieu, qui consistait à maintenir l'équilibre entre ces deux extrêmes.

Un très grand nombre de magistrats, de fonctionnaires et plus de trois mille officiers donnèrent leur démission pour rester fidèles à leur serment, et cette manifestation console de la facilité avec laquelle, à tous les changements de régime, certains hommes déplacent leur dévouement. Le 30 août, le duc de Bourbon, le dernier des Condé, qui se préparait à rejoindre Charles X, fut trouvé pendu à l'espagnolette d'une croisée au château de Saint- Leu. Personne ne crut à une mort volontaire, que certaines circonstances démontraient impossible. Les tribunaux ne

conclurent pas moins au suicide. Le duc d'Aumale était son héritier. La famille de Rohan fit valoir ses droits et perdit son procès.

L'esprit révolutionnaire s'affirmait partout. On se disputait les places, on abattait les croix, on insultait le clergé, les clubs s'ouvraient et faisaient des motions insensées, les combattants de Juillet étaient récompensés, les bustes de Manuel et du général Foy recevaient des hommages enthousiastes, les conspirateurs de la Restauration étaient honorés comme des martyrs, les sociétés secrètes concentraient leurs forces et se préparaient à exiger ce qu'on leur refuserait.

Quatre des ministres, signataires des ordonnances, avaient été conduits à Vincennes, et l'on instruisait leur procès. La chambre des députés ayant demandé l'abolition de la peine de mort en matière politique, les hommes du mouvement crurent que c'était dans le but de sauver la tête des ministres. Après une manifestation devant le Palais- Royal, les bandes se portèrent sur Vincennes, demandant les prisonniers ; le gouverneur, le brave Daumesnil à la jambe de bois, les arrêta par son attitude. Odilon Barrot, préfet de la Seine, attribua ces troubles à l'adresse « impopulaire » de la chambre. Le ministère exigea la révocation du préfet, ne l'obtint pas, et donna sa démission.

Le ministère du 3 novembre se composait de trois anciens ministres : Dupont, Gérard et Sébastiani. Maison eut les Affaires étrangères, où il fut bientôt remplacé par Sébastiani, d'Argout la Marine, Souk la Guerre, Montalivet l'Intérieur, Mérilhou l'Instruction publique, Laffitte les Finances et la présidence du Conseil.

L'Europe avait accueilli avec des sentiments divers le changement de gouvernement en France. La Russie y avait mis une réserve hostile, l'Angleterre un empressement honorable pour le gouvernement qui venait de tomber. Presque partout s'étaient produits des mouvements qui donnaient des inquiétudes. Et cependant nos ministres prodiguaient les assurances et les promesses, afin qu'aux difficultés du dedans ne se joignissent pas celles du dehors.

Le 15 décembre commença devant la chambre des pairs le procès des ministres. L'émeute poussait contre eux des cris de mort et pesait sur leurs juges. Les défenseurs, Martignac, Hennequin, Sauzet et Crémieux, n'avaient pas de peine à démontrer que la responsabilité ministérielle n'était pas engagée dans un acte autorisé par la charte. Pour arracher les prisonniers à la vengeance populaire, on les fit transporter, avant l'arrêt, de la prison du Luxembourg à Vincennes. [Le lendemain,

Polignac, de Chanlelauie, de Peyronnet et de Guernon-Ranville furent condamnés à une détention perpétuelle et déchus de leurs titres, grades et honneurs. Une émeute accueillit cet arrêt, mais l'attitude de la garde nationale calma sa fureur, et quelques bandes se contentèrent de faire une manifestation devant Louis-Philippe qui les félicita de leur « bon esprit ».

Les relations de La Fayette, de Laffite et de Dupont avec les hommes du mouvement gênaient la cour. La Fayette se montrait exigeant en proportion des services qu'il avait rendus. On supprima, pour se débarrasser de lui, le commandement supérieur de la garde nationale du royaume. Il donna sa démission, et le comte Lobau fut mis à la tête de la garde nationale de Paris. Dupont de l'Eure, mécontent, abandonna'le ministère de la Justice.

Le 14 février 1831, un service était célébré dans l'église de Saint- Germain-l'Auxerrois pour le duc de Berry. A la fin de la cérémonie, le portrait du duc de Bordeaux fut placé sur le catafalque avec une couronne d'immortelles. L'émeute n'attendait qu'un prétexte. Une foule, qui n'était pas venue sans intention, se précipita sur le presbytère, qu'elle saccagea; puis, s'irritant par ses propres excès, elle profana et dévasta l'église. Le lendemain, l'archevêché eut le même sort, et ce qui ne fut pas volé fut jeté à la Seine. Les préfets de Police et de la Seine, qui n'avaient rien prévu, ne réprimèrent rien, et la garde nationale laissa ces violences s'accomplir sous ses yeux. Aussi furent-elles imitées en province, où l'impiété se donna libre carrière en renversant les croix et en outrageant tout ce qui avait un caractère religieux. Ces excès restèrent partout impunis, et, comme si ce n'était pas assez, une circulaire du ministre de l'Intérieur ordonna d'abattre les croix placées à l'extérieur, et un mandat d'arrêt fut décerné contre le vertueux archevêque de Paris, Mgr de Ouélen,

Les Polonais, qui avaient été encouragés à l'insurrection, furent laissés à eux-mêmes, l'insurrection des Romagnes ne fut pas défendue contre les Autrichiens, et les Belges, qui essayaient de secouer le joug de la Hollande, se virent refuser le duc de Nemours, à qui ils offraient la couronne. A la suite de ces faits, Laffitte donna sa démission.

Un nouveau ministère fut formé le 13 mars 1831. Il comprenait Casimir Périer avec la présidence, Montalivet à l'Instruction publique, le baron Louis aux Finances, Barthe à la Justice, Rigny à la Marine, Soult à la Guerre et Sébastiani aux Affaires étrangères. Casimir Périer croyait qu'il

fallait opposer à la Révolution une résistance énergique. Il fit traduire plusieurs journalistes devant le jur)', qui les acquitta. La chambre fut dissoute le 3 mai 1831. L'élection, faite en vertu d'une loi nouvelle attribuant à chaque arrondissement un député, et n'exigeant pour être éligible qu'un cens de cinq cents francs et, pour être électeur, de deux cents, donna une majorité considérable au ministère .

Les Belges avaient appelé à la couronne Léopold de Saxe-Cobourg.

Pressé par les Hol-

Mgr de Quélen.

landais, il recourut à la France, qui envoya cinquante mille hommes sous le commandement du maréchal Gérard (août 1831).

L'Autriche ayant comprimé l'insurrection des Romagnes, Casimir Perler fit occuper Ancône sans avoir même prévenu Grégoire XVI, et déclara qu'il la garderait tant que les Autrichiens occuperaient le territoire pontifical. Il espérait, par cette double intervention, faire oublier

l'abandon de la Pologne.

La chambre vota la suppression de l'hérédité de la pairie, fixa la liste civile à douze millions, la dotation du prince royal à un million, et fit une loi de proscription contre les Bourbons de la branche aînée. En janvier 1S32, Louis-Philippe quitta le Palais-Royal pour les Tuileries.

Une insurrection avait ensanglanté Lyon au mois de novembre précèdent. La concurrence étrangère avait fait baisser les prix des soies, et

obligé les fabricants à diminuer les salaires. Le conseil des prud'hommes releva les prix, que le préfet, sur les plaintes des patrons, réduisit. Le 21 novembre, les ouvriers descendirent de la Croix-Rousse avec un drapeau portant ces mots : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant! » La lutte fut acharnée et la ligne dut quitter la ville. Mais, quelques jours après, le maréchal Soult arrivait avec une armée et occupait Lyon. Le tarif fut supprimé, la garde nationale désarmée, et le conseil des prud'hommes reconstitué avec un nombre égal de patrons et d'ouvriers.

Grenoble fut aussi le théâtre de collisions sanglantes, et Paris de complots, qui furent réprimés sévèrement par les tribunaux.

Le gouvernement n'avait pourtant pas été sérieusement menacé par les complots des tours de Notre-Dame (janvier 1832), ni par celui de la rue des Prouvaires (2 février); mais les journaux et les pamphlets faisaient au pouvoir et aux hommes qui le servaient de profondes blessures.

Le choléra, porté en Pologne par les armées russes, s'était déclaré à Paris le 26 mars 1832, et y fit d'affreux ravages. Il y eut jusqu'à quinze cents morts dans une journée. Casimir Périer, qui avait visité l'Hôtel -Dieu

avec le duc d'Orléans, fut atteint et mourut le 16 mai. Sa constitution avait été rapidement usée par une surexcitation continuelle et l'excès du travail. Il était l'ennemi de tous les actes révolutionnaires sans répudier les idées qui les engendraient. Le choléra fit de nombreuses victimes dans l'Aisne, laCôte-d'Or,rEure,rindre,rindre-et-Loire,le Loiret, la Marne, la Seine- Inférieure et la Somme. Partout, le clergé, si maltraité, donna l'exemple de l'abnégation et du dévouement.

L'opposition de la chambre des députés publia le 28 mai un compterendu dans lequel elle attaquait avec une extrême vivacité le gouver-

Grégoire XVI.

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nement. L'esprit public en fut ému. Le jour des funérailles du général Lamarque (5 juin), des jeunes gens, s'emparant du corbillard, veulent le ■conduire au Panthéon, et, encouragés par les élèves de l'école polytechnique, qui avaient forcé la consigne, ils poussent des cris contre le ministère, contre Louis- Philippe, et finissent par demander la proclamation de la République. On arbore le drapeau rouge, des barricades s'élèvent, et l'insurrection semble victorieuse. Pendant la nuit, le ministre de la guerre concentre ses forces, et la lutte s'engage le lendemain sur tous les points. Les barricades du faubourg Saint-Antoine, de la Bastille.de la place ]\Iaubert, de la rue INIontmartre, furent enlevées après des pertes sérieuses. Une poignée d'insurgés, refoulés sur le cloître Saint-Merry, se défendit avec acharnement. Presque tous y périrent. Louis- Philippe avait parcouru à cheval les rues de la ville et recueilli les acclamations de la population amie de l'ordre. Lorsque l'insurrection fut comprimée, Arago et Odilon Barrot l'engagèrent à donner satisfaction aux idées plus avancées. Il leur répondit par un refus énergique et la mise en état de siège de Paris. La cour d'assises condamna six accusés sur vingt-et-un.

Le 2S avril, la duchesse de Berry, comptant pour reconquérir la couronne de son fils sur la fidélité éprouvée d'un grand nombre de royalistes, débarqua à IMarseille, traversa le Midi de la France et parvint en Vendée, où elle ne trouva pas l'armée qu'on lui avait promise. Elle fut obligée de se cacher pendant que les plus ardents de ses partisans tombaient dans une lutte inégale Elle ne désespérait pourtant pas, et persista à ne pas abandonner la France. Traquée de toutes parts, elle fut vendue par un Juif et obligée de se rendre, après avoir passé seize heures dans une cachette derrière la plaque d'une cheminée. Sa tentative fut jugée imprudente parce qu'elle ne réussit pas. Elle n'en fut pas moins héroïque (6 novembre 1832). Conduite à la citadelle de Blaye, elle fut rendue à la liberté le 8 juin.

Le duc de Reichstadt, fils de Napoléon, était mort à Schœnbriinn le 22 juillet. C'était pour le gouvernement de Juillet un ennemi de moins, et l'échec de la duchesse de Berry le rassurait du côté des partisans de la monarchie légitime.

Le 27 août, les saint-simoniens furent traduits en justice pour avoir violé la loi sur les réunions, et condamnés à l'emprisonnement. Leurs différentes écoles, qui ont engendré le socialisme, résumaient à cette époque leur symbole en ces trois points ; Association universelle fondée

sur l'amour ; à chacun suivant sa capacité ; à chaque capacité suivant ses oeuvres ; organisation de l'industrie.

Le II octobre 1832, un nouveau ministère fut constitué. Le maréchal Soult eut la Guerre avec la présidence du Conseil, le duc de Broglie les Affaires étrangères, Thiers l'Intérieur, Guizot l'Instruction publique, Barthe la Justice et les Cultes, Humann les Finances, de Zigny la Marine, d'Argout le Commerce et les Travaux publics.

Le nouveau roi de Belgique, qui avait épousé la fille de Louis- Philippe, demanda le secours de la France contre les Hollandais. Une escadre anglo- française bloqua les ports néerlandais, et une armée, dont l'avantgarde était commandée par les ducs d'Orléans et de Nemours, alla faire le siège d'Anvers. La citadelle, vaillamment défendue par le général Chassé, fut prise, et la garnison emmenée prisonnière en France. Le royaume de Belgique ne fut reconnu que plus tard, et sa neutralité proclamée seulement en 1839 ; mais il avait conquis son existence, et la France était heureuse de l'y avoir aidé.

Le 19 novembre, un coup de pistolet fut tiré sur Louis-Philippe au moment où il traversait le Pont-Royal pour aller faire l'ouverture des chambres. L'auteur de cet attentat resta impuni.

La chambre fit des lois sur l'abolition des majorais, l'organisation départementale et municipale, l'expropriation pour cause d'utilité publique, l'instruction primaire, en vertu de laquelle une école, élémentaire dans les campagnes, supérieure dans les villes, fut établie dans chaque commune. L'académie des sciences morales et politiques fut reconstituée, et des encouragements accordés aux études historiques provoquèrent la publication de nombreux et importants documents. La liberté de l'enseignement fut cependant toujours refusée, parce que les catholiques seuls étaient en mesure d'en user.

Le gouvernement, qui avait refusé au tzar l'expulsion de condamnés politiques, était obligé de se défendre contre les doctrines révolutionnaires. La « société des droits de l'homme », traduite devant les tribunaux pour ses publications, vit ses vingt-sept membres acquittés. Il fit voter deux lois, l'une soumettant le colportage à la surveillance de l'autorité, l'autre exigeant l'autorisation préalable pour toute association de plus de vingt personnes s'occupant de sujets religieux, littéraires ou politiques (mars 1834).

Les États-Unis avaient réclamé une indemnité pour dommages portés à leurs sujets pendant le blocus continental. Le droit avait été

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reconnu par Napoléon, et le chiffre fixé par Louis-Philippe à vingt-cinq millions. Le duc de Broglie échoua d'abord devant la chambre en demandant le paiement de cette indemnité, et se retira. Rentré au ministère l'année suivante, il l'obtint. L'opinion publique se montra hostile à la demande d'une nation qui a toujours oublié ce qu'elle nous doit.

Une nouvelle insurrection ensanglanta Lyon. Les souvenirs de 1S32 y étaient présents, et la dissolution de la garde nationale, la construction de forts, la condamnation des journaux le Préctirsexir et la Glaneuse, l'interdiction d'un banquet de six mille couverts en l'honneur de Garnier-Pagès, préparèrent la révolte que détermina la cessation du travail à la suite d'un abaissement de salaire. On se battit pendant cinq jours, mais l'armée l'emporta, et les insurgés subirent d'énormes pertes.

Marseille, Saint-Étienne et Paris suivirent cet exemple. A Paris, la lutte se concentra sur le quartier Saint-Martin, et le maréchal Lobau y étouffa l'insurrection. Dans la rue Transnonain, un capitaine blessé, que l'on portait à l'ambulance, fut tué d'un coup de feu. Les soldats envahirent la maison d'où il avait été tiré et en égorgèrent tous les habitants (13 avril 1834). Deux mille insurgés avaient été pris les armes à la main. Cent vingt-et-un furent traduits devant la chambre des pairs, où leurs avocats exposèrent avec une entière liberté les doctrines pour lesquelles ils avaient combattu. Une loi fut faite contre les détenteurs d'armes de guerre.

Ces luttes, et les mesures qu'elles provoquaient, portaient la division dans le ministère. Les élections de juin 1834 donnèrent la majorité au gouvernement, mais la question de l'amnistie pour les derniers insurgés amena la chute du ministère. Soult avait donné sa démission de président du Conseil le 18 juillet,Gérard, qui le remplaça, se retira en octobre, le duc de Bassano dura trois jours (10 novembre), le maréchal INIortier garda le pouvoir du 18 novembre au 12 mars 1835, jour où se constitua un ministère sous la présidence du duc de Broglie.

Le 28 juillet, Louis-Philippe allait passer la revue de Is garde nationale, rangée depuis la Madeleine jusqu'à la place de la Bastille. Il arrivait au boulevard du Temple lorsque retentit une explosion formidable. Vingtcinq canons de fusils reliés ensemble venaient d'éclater simultanément. Louis-Philippe ne fut pas atteint, mais le maréchal Mortier, un général, deux colonels, un capitaine d'artillerie, quatre gardes nationaux, deux jeunes filles et un vieillard étaient frappés à mort. Vingt-huit personnes avaient été blessées. L'auteur de ce criminel attentat, Fieschi, fut arrêté,

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et deux de ses complices, Pépin et Morey, membres de la « société des droits de l'homme », déclarés coupables par le jury, subirent avec lui le dernier supplice.

Le ministère fit voter parla chambre trois lois qu'il jugea nécessaires pour la défense de la société et de l'autorité. La première de ces lois, dites de Septembre, autorisait le ministre de la Justice à créer autant de cours d'assises qu'il le jugeait nécessaire, d'en abréger les procédures, et permettait de prononcer l'arrêt en l'absence des accusés s'ils troublaient l'ordre. La seconde attribuait au jury le vote secret et abaissait de huit à sept la majorité nécessaire pour la condamnation. La troisième condamnait à une amende de dix mille à cinquante mille francs toute offense à la personne du roi et toute attaque contre le principe du gouvernement par la presse. La censure était rétablie pour les dessins, les gravures et les pièces de théâtre.

Le ministère du 1 1 octobre tomba sur une question de finances soulevée par Humann. Il fut remplacé le 22 février 1836 par un ministère dans lequel Thiers avait la présidence et les Affaires étrangères, Sauzet la Justice, Montalivet l'Intérieur, Passy le Commerce et les Travaux publics, Pelet de la Lozère l'Instruction publique, d'Argout les Finances et le maréchal Maison la Guerre.

Un nouvel attentat eut lieu le 25 juin contre Louis-Philippe, au moment où il sortait en voiture par le guichet du Pont-Royal. L'auteur, Alibaud, déclara n'avoir point de complices. La crainte d'une nouvelle tentative fit ajourner l'inauguration de l'arc de triomphe de l'Etoile, qui devait avoir lieu le 28 juillet. Un désaccord entre le président du Conseil, qui voulait intervenir en Espagne en faveur du parti constitutionnel, et le roi, qui, par amour pour la paix, s'opposait à toute immixtion dans les affaires étrangères, amena la démission du ministère.

Le nouveau cabinet, constitué le 6 septembre, était ainsi composé : comte Mole présidence du Conseil et Affaires étrangères, Guizot Instruction publique, Martin du Nord Justice, Bernard Guerre, Rosamel Marine, Duchâtel Intérieur, de Gasparin Commerce et Travaux publics.

Le 30 octobre, le prince Louis-Napoléon, fils du roi de Hollande, fut arrêté à Strasbourg, où il s'était ménagé des intelligences pour une insurrection en sa faveur dans la garnison, particulièrement dans le 4'^ d'artillerie. Sa mère vint en France demander sa grâce, et, par bienveillance ou par calcul, il fut embarqué pour l'Amérique. Le jury, pensant qu'il ne convenait pas de condamner les complices lorsque l'accusé principal était

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renvoyé sans jugement, acquitta les officiers et les civils. Le ministère proposa une loi ordonnant de traduire les complices civils et militaires d'un crime, les premiers devant la cour d'assises et les seconds devant le conseil de guerre. Cette loi, dite de disjonction, fut repoussée à la suite d'un éloquent discours de Berryer. Le projet de loi déclarant criminel quiconque ne révélerait pas l'existence d'un complot, eut le même sort. Un projet de dotation pour le duc de Nemours fut rejeté. Ce triple échec amena des modifications dans le ministère. Montalivet eut l'Intérieur, Salvandy l'Instruction publique, Barthe la Justice et les Cultes, Lacave- Laplagne les Finances (15 avril 1837).

Le roi Charles X était mort le 6 novembre à Goritz. Toutes les cours de l'Europe prirent le deuil pour la mort de cette majesté détrônée. Le 27 décembre Meunier avait tiré un coup de pistolet sur Louis-Philippe au moment où il quittait les Tuileries pour ouvrir la session.

Le 30 mai 1837, le duc d'Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, épousait la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin. A cette occasion une amnistie fut accordée à tous les détenus pour crimes et délits politiques. L'inauguration du musée de Versailles, destiné à toutes les gloires de la France, fut une des fêtes célébrées à cette occasion.

La dissolution de la chambre et les élections qui la suivirent ne changèrent rien à la situation intérieure. La royauté nouvelle semblait avoir évité les plus grands dangers, et la prospérité publique renaissait à mesure que s'éloignaient les craintes de troubles. Une coalition parlementaire fut formée contre le ministère. Guizot avec le centre droit, Thiers avec le centre gauche, Odilon Barrot avec la gauche, Garnier- Pagès avec l'extrême-gauche, et les légitimistes avec Berryer y entrèrent, soutenus par la presse et des pamphlets. Cependant, la politique du ministère fut approuvée par 221 voix contre 208. Une si faible majorité effraya Mole, qui fit dissoudre la chambre. Mais les élections ne furent pas favorables au gouvernement personnel que l'on accusait Louis-Philippe de vouloir faire prévaloir, et le ministère se retira.

Montebello forma, le 13 mars 1839, un ministère qui ne pouvait longtemps durer, mais devait servir à franchir une passe difficile. Le régime parlementaire portait ses fruits. Il était réduit à l'impuissance et il autorisait les tentatives les plus insensées de la part des ambitieux. Le 12 mai, Blanqui et Barbes, chefs delà société des Sa/sons, pillèrent un magasin d'armes, attaquèrent le palais de justice, et se défendirent

avec un courage obstiné dans la rue Grénetat. Ils furent condamnés à mort et graciés. La plupart de leurs compagnons avaient succombé.

Le danger que courait alors l'ordre public hâta la constitution d'un nouveau ministère. Le maréchal Souk y eut la présidence et les Affaires étrangères, Duperré la Marine, Duchâtel l'Intérieur, Teste la Justice, Villemain l'Instruction publique, Passy les Finances, Dufaure les Travaux publics ( 13 mai 1839). Le rejet de la dotation du duc de Nemours, qui allait épouser Victoire de Saxe-Cobourg-Gotha, amena la démission des ministres, et jeta Louis-Philippe dans une grande perplexité. Il cherchait à résister au parti du mouvement, et c'est dans ce parti qu'il se voyait contraint d'aller chercher ses conseillers.

Le i^'' mars 1840, Thiers fut nommé président du Conseil et ministre des Affaires étrangères. Il avait pour collègues : Rémusat à l'Intérieur, Cousin à l'Instruction publique, Vivien à la Justice et aux Cultes, Roussin à la Marine, Pelet de la Lozère aux Finances, Despans-Cubières à la Guerre. La chambre l'accueillit d'une manière favorable, et son attitude belliqueuse dans la question d'Orient lui valut une véritable popularité. On commença les fortifications de Paris en vertu d'une ordonnance royale, on augmenta les forces navales, on rappela les soldats en congé. Ces menaces étaient déterminées parle traité de Londres (15 juillet 1840) entre l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche et la Russie. Ce traité posait les plus dures conditions à Méhémet- Ali, pacha d'Egypte, l'allié de la France, et il avait été conclu à notre insu. Louis-Philippe ne voulait pas la guerre, et Thiers ne se faisait pas illusion sur les dangers qu'elle amènerait, mais il ne voulait pas laisser humilier la France. Il essaya de négocier afin de conserver l'Egypte à Méhémet-Ali, mais en même temps il demandait de porter l'armée à cinq cent mille hommes, et de mobiliser au besoin trois cent mille gardes nationaux. Louis- Philippe s'y refusa, et le ministère donna sa démission (octobre 1840).

Thiers avait proposé de faire ramener en France les restes de Napoléon (12 mai), et le prince de Joinville fut envoyé à Sainte-Hélène après une entente avec l'Angleterre. La légende Napoléonienne reçut de cette décision un élan nouveau, que secondèrent des publications de toute sorte. Louis-Napoléon, qui avait quitté les États-Unis pour revoir sa mère dangereusement malade, et qui avait trouvé un asile à Londres, crut le moment favorable pour une tentative nouvelle. Il débarqua le 6 août sur la plage de Wimereux, à quelques kilomètres de Boulogne, avec une cinquantaine d'amis dévoués, et essaya d'entrainer la garnison. Arrêté

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par un capitaine, il lui tira un coup de pistolet qui tua un grenadier à côté de lui. Il fut contraint de fuir, essaya de se sauver à la nage, fut pris, traduit devant la cour des pairs, où Berryer le défendit, et condamné â une détention perpétuelle. Il fut enfermé dans le château de Ham, où il se livra à l'étude des questions qu'il avait soulevées dans les « idées napoléoniennes », et d'où il s'évada le 25 mai 1846.

Le 1 5 octobre, un ouvrier rrarseillais, Darmès, dirigea contre Louis- Philippe un attentat qui échoua.

Le nouveau ministère fut ainsi composé : le maréchal Soult à la présidence et à la Guerre, Guizot aux Affaires étrangères, Duchâtelàl'Intétérieur, Duperré à la Marine, Humann aux Finances, Martin du Nord à la Justice, Cupin-Gridaine au Commerce, Teste aux Travaux publics, Villemain à l'Instruction publique. Il avait la majorité dans la chambre, mais l'opposition lui faisait une guerre très vive, lui reprochant de faire rétrograder la Révolution et de chercher la paix à tout prix.

Les restes de Napoléon furent déposés aux Invalides le 15 décembre.

La loi sur les fortifications de Paris fut votée le i^'' février 1841, après

avoir été attaquée par l'opposition, comme dirigée contre Paris plutôt que

contre l'ennemi du dehors. Personne ne soupçonnait alors ce qui devait

se passer trente ans après.

La France, que son attitude sous le ministère de Thiers avait éloignée du concert européen, y rentra par la signature de la convention des Détroits. Cette convention fermait aux vaisseaux étrangers les Dardanelles et le Bosphore, et donnait une certaine sécurité à la Turquie. La question égyptienne reçut une solution, et Méhémet-Ali, le protégé de la France, eut le gouvernement héréditaire de l'Egypte au lieu de l'indépendance pour laquelle il avait combattu.

Un recensement, ayant pour but apparent une plus équitable répartition de l'impôt, et pour but réel « d'en tirer tout ce qu'il pouvait donner», amena quelques émeutes. Les populations avaient été excitées par la presse contre cette « violation du domicile ».

Une loi importante sur les chemins vicinaux avait été votée en 1836. Un plan général de construction de chemins de fer fut adopté en 1842. Paris était le centre d'où les voies ferrées devaient rayonner vers la Belgique, l'Allemagne, l'Espagne, la Suisse, la mer du Nord, la Manche, l'Océan et la Méditerranée. Un crédit de cent vingt millions fut consacré aux premiers travaux, qui devaient être exécutés par le concours de

l'Etat, des départements, des communes et des particuliers. En 1867, il y avait dix-huit cent vingt-et-un kilori.ètres exploités.

Le [3 juillet 1842, le duc d'Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, fut victime d'un accident de voiture sur la route de Neuilly.où il allait rendre visite à son père avant de partir pour le camp de Saint-Omer. Tous les corps de l'État s'associèrent à la douleur du père et de la famille, et Victor Hugo dit au roi au nom de l'Académie : « Sire, Dieu et la France

Le fort de Ham.

ont besoin de vous. » La chambre vota quelques jours après une loi conférant la régence au duc de Nemours.

Les visites de souverains, qui sont devenues si communes de nos jours, étaient alors rares, et Louis-Philippe, qui devait le trône à une révolution, était particulièrement laissé à l'écart. Mais l'Angleterre attendait beaucoup de l'alliance avec la France. La reine Victoria et le prince Albert .passèrent quelques jours au château d'Eu ( septembre

1843), et Louis-Philippe leur rendit, quelques mois après, leur visite à Windsor.

Le comte de Chambord, dont on s'accordait à louer la sagesse précoce et les hautes inspirations, fut l'objet, dans un voyage en Angleterre, d'une démonstration enthousiaste de nombreux royalistes français. Les réunions de Belgrave-Square (novembre 1843) inquiétèrent le gouvernement, et cinq députés y ayant pris part, le ministère obtint de la chambre qu'elle « flétrit » ce voyage. Berryer, de Larcy, Blin de Bourdon, Bouhier de l'Écluse et de La Rochejaquelein donnèrent leur démission, et furent renvoyés à la chambre par les électeurs, complices de leur fidélité.

Des Français et des missionnaires catholiques avaient été maltraités à Taïti, la plus grande des îles de la Société. L'amiral Dupetit-Thouars exigea une réparation, et la reine Pomaré, effrayée, se mit sous le protectorat de la France. Un Anglais, Pritchard, missionnaire, consul et pharmacien, essaya de faire rejeter notre protectorat, et fut contraint à chercher un refuge sur un vaisseau de sa nation. L'Angleterre se plaignit et obtint le désaveu de l'amiral, et une indemnité de vingtcinq mille francs pour le pharmacien, dont la maison avait été pillée- L'opinion publique fut vivement émue de ce sacrifice fait à « l'entente cordiale », et les députés ne votèrent l'indemnité qu'à la majorité de huit voix.

La Restauration avait résisté aux prétentions des Anglais relativement au droit de visite des vaisseaux pour empêcher la traite des noirs; Le gouvernement de Louis-Philippe, par des conventions de 1S31, 1833 et 1S41, avait cédé à leurs prétentions, et porté ainsi préjudice à notre commerce et à notre honneur. La convention de 1S45 reconnut à la France des droits égaux à ceux de l'Angleterre.

Au mois d'avril 1S46, un attentat dirigé contre Louis-Philippe par un ancien garde-général des forêts, nommé Lecomte, échoua, et l'auteur fut exécuté. Deux coups de pistolet tirés contre lui du milieu de la foule, au moment où, debout sur le balcon des Tuileries, il assistait aux fêtes célébrées en mémoire des journées « glorieuses » de 1S30, ne lui firent pas courir le même danger.

Les élections de 1846 donnèrent au ministère une immense majorité. Il s'inquiéta peu de l'évasion de Ham du prince Napoléon, et de l'insurrection polonaise, qui se termina par l'incorporation à l'Autriche de la ville libre de Cracovie.

Le lo octobre 1846 furent célébrés les mariages d'Isabelle, fille de Ferdinand VII d'Espagne, avec son cousin François d'Assise, et de sa sœur avec le duc de Montpensier, fils de Louis-Philippe, après des négociations longues et difficiles. L'Angleterre avait traversé les desseins de Louis-Philippe, qui poursuivait une alliance de famille et un but politique. Elle subit un échec qui n'altéra pas « l'entente cordiale ».

Les questions religieuses et d'enseignement prirent en 1S45 et en 1S46 un caractère particulier de gravité.

La charte de 1830 promettait, dans le plus court délai possible, une loi sur la liberté de l'enseignement. Les catholiques furent les premiers à en demander l'exécution, h' A vent rie fit avec éloquence, et Lacordaire, Montalembert et de Coux, en devenant « maîtres d'école » pour les enfants pauvres, mirent le gouvernement en demeure de se prononcer. Le commissaire de police troubla ces paisibles fonctions, et la résistance amena un procès. Pendant que l'affaire s'instruisait, Montalembert entrait, par la mort de son père, à la chambre des pairs, et acquérait le privilège d'être jugé par elle. Les accusés se défendirent eux-mêmes avec la courageuse liberté des convictions fortes et le langage puissant des grandes âmes. Ils furent condamnés à cent francs d'amende, mais ils avaient donné l'exemple d'une fière et juste revendication. Le procureur général Persil, qui demandait contre eux l'application de la loi, en appelait, dit-il, de ses vœux, « la prompte abrogation. »

Guizot, ministre de l'Instruction publique, n'avait pas donné, dans la loi du 28 juin 1830 sur l'instruction primaire, tout ce qu'il promettait, et la religion n'avait pas à l'école la place qui lui appartient ; mais le monopole était supprimé et la concurrence ouverte. Pour l'instruction secondaire, l'Université seule avait le droit d'enseigner et de conférer les

grades. Les petits séminaires, placés sous l'autorité des évêques, étaient limités pour le nombre de leurs élèves, qui devaient porter le costume ecclésiastique, et ne pouvaient se présenter au baccalauréat qu'avec un certificat constatant qu'ils avaient fait leur rhétorique et leur philosophie dans un établissement de l'État. La loi de 1836, déposée par Guizot, permettait la libre concurrence, et n'excluait personne de l'enseignement. La commission,dont Saint-Marc-Girardin fut l'organe, ne reculait pas devant la liberté complète et disait : « Nous entendons parler des Congrégations abolies par l'État, et qui, si nous n'y prenons garde, vont envahir nos écoles. Nous n'avons point affaire, dans notre loi, à des Congrégations ; nous avons affaire à des individus. Ce ne sont point des Congrégations

480 HISTOIRK DE FRANCE.

que nous recevons bacheliers es lettres et que nous brevetons de capacité ; ce sont des individus. Nous ne savons pas, nous ne pouvons savoir si ces individus font partie de Congrégations. »

La chambre, obéissant à une inspiration contraire, vota un amendement de Vatout obligeant tout chef d'établissement de prêter le serment politique, et de jurer qu'il n'appartenait à aucune association ou corporation non autorisée. C'était, suivant l'expression de Guizot, « enlever à la loi proposée son grand caractère de sincérité et de droit commun libéral. » La loi ne fut pas portée à la chambre des pairs.

Les ministères qui suivirent ne renouvelèrent pas l'épreuve ; mais les catholiques, qui avaient montré une grande patience, revendiquèrent cette liberté, et les évêques firent entendre leurs plaintes. Un nouveau projet fut présenté en 1841 par Villemain. « La liberté de l'enseignement, disait l'exposé des motifs, a pu être admise en principe par la charte, mais elle ne lui est pas essentielle, et le caractère même de la liberté politique s'est souvent marqué par l'influence exclusive et absolue de l'Etat sur l'éducation de la jeunesse. » La loi touchait aux séminaires. Les évêques s'émurent, écrivirent avec fermeté, trouvèrent dans la chambre des défenseurs, et le projet de loi fut retiré.

Mais l'attention avait été portée, à l'occasion des restrictions demandées contre les séminaires, sur l'état de l'éducation des collèges. La philosophie qu'on y enseignait était dangereuse pour les intelligences, qu'elle éloignait de la religion, et la morale qu'on y pratiquait effrayait à juste titre ceux qui, par devoir, se préoccupaient des destinées des âmes. Chacun des évêques apportait dans cette lutte son tempérament, mais tous montraient une vive sollicitude et une préoccupation inquiète. Nul ne pouvait se méprendre sur les motifs qui les faisaient agir, et le devoir de l'épiscopat était trop manifeste pour qu'il pût être nié, même par ceux dont il condamnait les actes.

Montalembert, qui avait dit : « La liberté ne se reçoit pas, elle se conquiert, » mettait dans ses critiques et ses revendications une plus grande audace et un but plus précis. Il voulait que les catholiques se déclarassent « catholiques avant tout », et formassent un parti sous la direction des évêques, ou au moins avec leur concours. Les évêques n'avaient pas tous sur ce point la même opinion, et la prudence d'un grand nombre ne leur permettait pas de se jeter dans une mêlée où leur caractère aurait pu être compromis, ou de montrer contre le pouvoir une opposition qu'ils ne jugeaient pas d'accord avec leur caractère.

Mgr Parisis, évêque de Langres, croyait du devoir de l'évêque de prendre part à cette agitation, et il engageait solennellement Montalembert à « persévérer dans la voie où il était courageusement entré. » Les évêques qui n'avaient pas consenti à s'engager à la suite de Mgr de Chartres, suivirent Mgr Parisis. Montalembert travailla dès lors, de toutes ses forces, à réveiller les catholiques et à diriger leurs efforts pour la conquête de la liberté. « Je suis le premier de mon sang, disait-il, qui n'ait guerroyé qu'avec la plume, mais qu'elle devienne une glaive à son tour. » Il voulait « des hommes de bataille, et non des hommes de transaction. » Son influence sur les esprits fut très puissante, et les catholiques lui durent de connaître leur force dans l'accomplissement de leur devoir.

A cette époque se f)lace le Mémoire à constdter de l'abbé Combalot et l'intervention vigoureuse de X Univers, mesurée de XAmi de la religion, d'une extrême prudence du yournal des villes et des campagnes. Évêques et laïques voulaient que les droits de l'Eglise fussent reconnus et rétablis, mais ils ne réclamaient pas d'une manière également pressante et impérieuse. Pour les uns, il ne devait y avoir ni mesure ni retard ; pour les autres, il ne fallait pas perdre de vue le but : il fallait y marcher avec calme et paraître y arriver, non le conquérir.

Les prédications du P. de Ravignan et du P. Lacordaire à Notre- Dame exerçaient sur l'opinion publique une" influence qui se traduisait par un désir nouveau d'étudierla religion chrétienne. Ce que Mgr Frayssinous et ses deux illustres successeurs ont fait sur les esprits cultivés pour les amener à la religion, n'a été certainement inutile ni pour leur temps, ni pour ceux qui ont suivi.

On ne pouvait rien contre les catholiques qui combattaient pour leur foi sans manquer à aucune des lois du royaume : on s'en prit à un Ordre reli-

Le duc de Montpensier, nis de Louis-Philippe.

482 HISTOIRK DE FRANCE.

gieux que son zèle et ses services ont désigné depuis sa naissance à la haine des ennemis de l'Église. En 1845 une interpellation fut adressée au ministère dans la chambre des députés contre les Jésuites, dont Cousin et Thiers demandèrent la proscription.

Le gouvernement négocia à Rome sans rien obtenir. Rossi, notre ambassadeur, obtint alors du général qu'il donnerait aux jésuites français le conseil de se disperser dans diverses maisons, afin de ne pas susciter de difficultés. Le ministère affecta de voir dans cette concession une victoire, moins par conviction que par calcul. Il espérait ainsi détourner l'opposition de nouvelles attaques.

L'année 1847 fut marquée par une grande disette et des désordres graves, auxquels elle donna lieu au centre et dans l'ouest. La condamnation de deux anciens ministres. Teste, président de la Cour de cassation, et le général Despans-Cubières, pour avoir reçu cent mille francs en échange d'une concession de mines, produisit une pénible impression, qu'accrurent les excès de l'agiotage et des crimes célèbres.

Le maréchal Soult, qui avait laissé à Guizot la direction du ministère et s'était spécialement occupé de la Guerre, se retira au mois de septembre 1S47, et reçut le titre exceptionnel de maréchal-général, auquel lui donnaient droit de longs et brillants services. Le ministère avait subi depuis sa constitution, le 29 octobre 1840, de nombreuses modifications. Outre Guizot, Duchâtel et Cunin-Gridaine, il comprenait : Dumon aux Finances, Salvandy à l'Instruction publique, Hébert à la Justice, Trézel à la Guerre, Jayr aux Travaux publics, de Montebello à la Guerre.

La prise d'Abd-el-Kader ( 23 décembre 1847 ) mit fin à la guerre d'Afrique. Cette guerre embrasse tout le règne de Louis-Philippe. Le général Clausel, qui avait remplacé en 1830 le maréchal de Bourmont, fit occuper Bône, Blidah et Médéah ; mais il croyait que la France devait, au lieu de conquérir, se borner à un droit de suzeraineté sur de grands vassaux arabes qui lui paieraient tribut. Il fut remplacé par le général Berthezène, qui battit les Arabes près de Blidah, éprouva un échec dans la plaine de Métidja, et resta moins d'un an en Afrique (janvier-décembre 1831 ). Son successeur, le duc de Rovigo, essaya de protéger nos possessions par une ceinture de postes fortifiés qui auraient donné de la sécurité aux colons. Il augmenta l'armée d'occupation par la création des tirailleurs indigènes, des zouaves, des chasseurs d'Afrique et de la légion étrangère. Bône fut prise en 1832.

Le général Voirol fit exécuter de nombreuses routes qui rendirent les

HISTOIRK DK FRANCE. 483

expéditions, le ravitaillement et le commerce plus faciles. Il organisa les razzias, coups de main qui avaient pour but, en enlevant aux Arabes leurs troupeaux et leurs récoltes, de les punir de leur insoumission.

En septembre 1833, le général Trézel enleva aux Kabyles la ville de Bougie.

Le 22 juillet 1834, Drouet d'Erlon fut nommé gouverneur général, avec les pouvoirs civils et militaires, des possessions françaises dans le nord de l'Afrique. A cette époque venait d'être conclu entre le général Desmichels et un jeune Marabout, l'émir Abd-el-Kader, un traité qui reconnaissait sa prépondérance sur les tribus voisines de Mascara. Desmichels, après avoir battu deu.x fois Abd-el-Kader, avait cru le désarmer en lui assurant la domination sur des contrées auxquelles nous ne prétendions pas. Il avait augmenté ses prétentions et son prestige. Il fut désavoué.

Son successeur, le général Trézel, qui ne put empêcher l'émir d'occuper Milianah et Médéah, l'attaqua sur la Macta. Les forces de l'émir étaient six fois supérieures au.\ siennes. Notre petite armée fut écrasée et dut faire, par une voie étroite et difficile au milieu des marais, une retraite périlleuse ( 26 juin 1835 ). Cet échec amena sa destitution et celle du gouverneur général.

Le maréchal Clausel, nommégouverneur général, battit Abd-el-Kader sur les bords du Sig ( 26 novembre ), et entra à Mascara, qui avait été abandonné et livré aux flammes. Le 13 janvier 1836, nous occupâmes Tlemcen, et des travaux furent entrepris pour le relier avec Oran. L'émir inquiéta les travailleurs et parvint à rompre les communications, mais, le 5 juillet, Bugeaud forçait le passage de la Sikkak, acculait au ravin l'armée d'Abd-el-Kader, la taillait en pièces et délivrait Cavaignac, qui s'était maintenu bravement contre des forces supérieures.

Une expédition contre Constantine, dont le bey Ahmed n'était pas moins dangereux qu'Abd-el-Kader, fut faite au mois de novembre avec des forces insuffisantes. On parvint devant la ville après une marche difficile, par un froid très vif, à travers des montagnes couvertes de neige. La ville n'était accessible que par un côté, et les pluies avaient tellement détrempé le sol qu'il était impossible de s'y mouvoir. Toutes les attaques échouèrent à cause de notre petit nombre, de la force de la place et de la ténacité de ceux qui la défendaient. Il fallut battre en retraite. L'arrière-garde, composée de trois cents hommes et commandée par Changarnier, jint tête à six mille Arabes, ne se laissa pas entamer

et empêcha un plus grand désastre. Le maréchal Clausel, qui avait été blessé et dont l'échec eut en France et en Algérie un douloureux retentissement, fut rappelé.

Le i^i" juin 1S37, Bugeaud conclut avec l'émir le traité de la Tafna, par lequel la souveraineté de la France sur Alger, le Sahel, la Métidja, Mostaganem, Mazagran, Oran, Arzew et leurs territoires était reconnue. Tout le reste était à l'émir, à qui nous rendions Titteri et Tlemcen, et qui nous donnait en échange trente mille mesures d'orge, autant de froment et cinq mille bœufs. Ce traité fut vivement attaqué par la presse, mais il nous permettait de reprendre l'attaque contre Constantine.

Le général Damrémont, à la tête de treize mille hommes, arriva le 6 octobre 1837 en vue de la place. Il s'empara d'un plateau qui la dominait, et la bombarda pendant quatre jours. A la sommation de se rendre, les Arabes et les Turcs répondirent qu'ils se défendraient jusqu'à la mort. En prenant ses dernières dispositions pour l'assaut, Damrémont fut tué par un boulet, et le général Perregaux, qui l'accompagnait, atteint d'une balle à la tête. Le général Valée prit le commandement , et le lendemain trois colonnes montaient à l'assaut. Malgré le feu des Arabes et une explosion formidable, qui fit de nombreuses victimes, renversa Lamoricière et jeta le désordre dans la troupe, la ville fut prise, et le bey Ahmed abandonna un pays qu'il ne pouvait plus défendre.

C'était un grand succès qui fut suivi d'une période de calme. Le maréchal Valée voulut le compléter par une démonstration capable de frapper les imaginations. Il se rendit d'Alger à Constantine, à la tête de forces considérables, avec le duc d'Orléans, et franchit le défilé des € Portes de fer », où les Arabes n'osèrent pas l'inquiéter. Ce fut un prétexte pour Abd-el-Kader, qui prétendit que le traité de la Tafna avait été violé. Les attaques se multiplièrent contre nos villes et nos postes, et des Français furent massacrés dans la plaine de la Métidja. Une compagnie du I" bataillon d'Afrique, sous les ordres du capitaine Lelièvre, fut enveloppée à Mazagran, et cent vingt-trois hommes résistèrent pendant quatre jours, dans un camp improvisé, à douze mille Arabes. La garnison de Mostaganem les dégagea, et la France applaudit à cette défense héroïque (3-6 février 1840).

Les ducs d'Orléans et d'Aumale prirent à la guerre une part brillante, et occupèrent Médéah et Milianah. Cherchell fut pris, mais le maréchal Valée, dont on accusait l'impéritie, céda le gouvernement à Bugeaud, soldat et laboureur, qui voulait conquérir par <L l'épée et la charrue ».

Abd-el-Kader, vigoureusement attaqué, fut chassé de Takedempt, de Mascara, de Saida, de Tlemcen, et refoulé sur les frontières du Maroc. Le i6 mai 1843, ^^ duc d'Aumale et le général Yousouf s'emparèrent près de la Tanguin de sa Smala, lui ravissant à la fois sa famille, ses esclaves, ses troupeaux, ses chevaux et ses trésors.

Il se réfugia dans le Maroc avec sa mère et une de ses femmes.

Il nous Y poursuivit de sa haine.

Il souleva contre nous l'empereur Abd-er-Rhaman, qui nous accusa d'avoir bâti sur son territoire le camp de Lalla- Maghrnia, dans lequel il surprit Lamoricière, que Bugeaud se hâta de secourir.

Après de vaines négociations, le général prit l'offensive, et, avec douze mille hommes, il en mit quarante mille en pleine déroute, sur

les bords de l'Isly (13 août 1844.) L'empereur perdit ses tentes, ses trésors, ses chevaux et le parasol, symbole de sa puissance. Bugeaud

H stoîre de France. -, ,

reçut le titre de duc d'Isly. Il avait été fait maréchal l'année précédente. Tanger et Mogador furent bombardés, et l'empereur signa le traité de Tanger, par lequel il s'engageait à refuser un asile à Abd-el- Kader. La jalousie de l'Angleterre ne nous permit pas de tirer d'autre fruit de cette brillante victoire.

Un prophète, Bou-Maza, sorti du Maroc, souleva plusieurs tribus et ne fit sa soumission qu'en 1S47. Abd-el-Kader, irrité par ses défaites, excitait les passions religieuses et nous attaquait sur tous les points. La guerre prit un caractère atroce. Le général Pélissier, ayant repoussé des Arabes dans les grottes du Dahra, les y étouffa en les enfumant comme des bêtes fauves. Un détachement de chasseurs et de hussards, surpris près de Djemmâ-Ghazaouat, subit un grave échec, et tous les prisonniers, après une dure captivité, furent mis à mort. Poursuivi d'asile en asile, abandonné des siens, l'émir alla chercher encore un asile au Maroc, où il forma le projet de renverser l'empereur. Vaincu et chassé, il franchit la frontière française pour se réfugier chez les Beni-Snassen ; mais tous les passages étaient gardés, et, traqué de toutes parts, il se rendit à Lamoricière, à condition d'être dirigé sur Alexandrie. Le duc d'Aumale, alors gouverneur général, confirma la promesse, que le gouvernement refusa de ratifier. Abd-el-Kader fut enfermé au château de Pau, puis à Amboise, et, rendu à la liberté en 1852, il obtint un établissement aux portes de Damas. La période des grandes luttes en Algérie était passée. Il fallait pousser activement le travail de colonisation et rendre l'Algérie française.

La monarchie de 1830, qui paraissait la plus solide de l'Europe, qui avait la majorité dans la chambre des députés, à qui la France devait le maintien de la paix et de la prospérité publique, touchait à sa fin. Au mois de mars 1847, Duvergier de Hauranne avait proposé un projet de réforme électorale réduisant le cens à cent francs, et Rémusat un projet de réforme parlementaire excluant de la chambre les fonctionnaires et les officiers de la couronne. Le 20 mai, la réforme électorale fut repoussée par 252 voix contre 154, et le 21 avril, la réforme parlementaire par 219 voix contre 170. Le ministère accusait les auteurs et les défenseurs de ces propositions de rechercher moins la réforme que le renversement du pouvoir.

Les réformistes ne se découragèrent pas et portèrent la question dans des banquets qui eurent lieu à Paris au CM/eau-Jio!io-e,a. Colmar, à Reims, à Strasbourg, à Soissons, à Saint-Quentin, à Lille, à Dijon, à Chalon-

sur-Saône, à Avesnes, à Condom, à Neufbourg, à Rochechouart, à Rouen, à Toulouse, à Cambrai, à Castres. Dans les uns se trouvaient réunies toutes les forces de l'opposition dynastique ; dans les autres ceux qui, sortant des voies constitutionnelles, prononçaient déjà le nom de république.

Madame Adélaïde, sœur de Louis- Philippe, mourut presque subitement le 3 1 décembre. Ce fut pour son frère, qu'avait vivement affecté le procès Teste, un pronostic fatal. Le discours du Trône avait « flétri les passions ennemies ou aveugles. » La discussion de l'adresse donna lieu aux accusations les plus violentes, à des attaques qui montraient l'émeute derrière les paroles, et aux scènes les plus tumultueuses.

Battue à la chambre, l'opposition essaya de prendre sa revanche en organisant à Paris un grand banquet réformiste pour consacrer le droit de réunion. En protestant de son respect pour la loi, elle régla un cortège dans lequel elle assigna une place à la garde nationale. Le préfet de police interdit le banquet, et des mesures militaires furent prises pour assurer la tranquillité publique. Le banquet fut ajourné par les organisateurs. Il était attendu avec impatience par le peuple de Paris, qui ne voulut pas perdre le spectacle. Des groupes se formèrent, devinrent de plus en plus nombreux et animés, furent dispersés par des charges de cavalerie et se reconstituèrent aussitôt. Quelques barricades s'élevèrent, mais la résistance n'était sérieusement organisée nulle part. Le ministère et la famille royale n'avaient pas de trop vives inquiétudes, ni les chefs du mouvement une grande confiance.

Le 23. tous les postes furent occupés par la ligne. Des attaques isolées eurent lieu, et des barricades s'élevèrent. La garde nationale fut convoquée, mais une légion cria : « Vive la réforme ! » et la fidélité des autres fut ébranlée ou rendue impuissante. L'entourage de Louis-Philippe crut la démission du ministère nécessaire, et, quelques instants après, Guizot disait à la chambre : « Le roi vient de faire appeler M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau cabinet. »

Cette démission, qui parut une victoire pour les quartiers riches de Paris, fut considérée comme une satisfaction insuffisante par ceux où grondait l'insurrection. Un rassemblement se forma au faubourg Saint- Antoine et se porta vers le ministère des Affaires étrangères, au boulevard des Capucines. Un bataillon du 14e de ligne et un bataillon de la deuxième légion de la garde nationale le défendaient. Au milieu

488 HISTOIRE DK FRANCE.

d'une foule de promeneurs, une colonne s'avance, un coup de feu part du côté des soldats ou des émeutiers, la troupe tire, trente-cinq morts et quarante-cinq blessés jonchent le sol. Les assaillants se dispersent pour aller porter de tous côtés le cri de la vengeance et l'appel à l'insurrection.

Mole décline aussitôt sa mission. Le maréchal Bugeaud est chargé du commandement supérieur des troupes et de la garde nationale, et Thiers avec Barrot de former un ministère.

La nuit qui suivit l'événement du boulevard des Capucines amena un déploiement universel des forces de l'insurrection. Au jour, plus de quinze cents barricades étaient élevées, les principaux postes occupés, les boutiques des armuriers pillées, les arbres coupés, et tous les moyens de résistance réunis. Bugeaud, de son côté, avait formé quatre colonnes et donné les ordres les plus énergiques.

Thiers et Barrot avaient formé un ministère et obtenu l'adjonction de Lamoricière à Bugeaud. L'accueil fait par les insurgés à ceux de leurs collègues qui étaient venus leur parler de conciliation, leur prouva qu'il ne restait plus aucun espoir d'accord. Bugeaud, de son côté, après avoir gagné du terrain, perdit son assurance devant la défiance des uns et l'hostilité des autres. Il fit précéder ses troupes de la garde nationale, qui démoralisa la ligne. Les mauvaises nouvelles venaient de tous côtés. L'idée de l'abdication était répandue, elle pénétrait dans les Tuileries. Pour tenter un dernier moyen, Louis-Philippe veut passer la revue des troupes réunies au Carrousel. Il est accueilli par des cris de « Vive le roi ! vive la réforme ! » et, à mesure qu'il avance, par des manifestations séditieuses. A sa rentrée l'indécision s'empare de tous les esprits, et ce qui domine bientôt sous la pression du dehors c'est : l'abdication du roi, la régence de la duchesse d'Orléans, la dissolution de la chambre et l'amnistie générale. Une fusillade rapprochée se fait entendre. Le poste du Château d'eau est attaqué, et la famille royale ne se croit plus en sûreté. Le vieux maréchal Gérard est envoyé vers la foule pour annoncer l'abdication. On lui en demande le texte ; Louis-Philippe l'écrit lentement au milieu de l'émotion générale ; mais cet acte ne devait rien sauver, et, quelques instants après, Louis- Philippe, Marie- Amélie, le duc de Montpensier et les princesses quittèrent le palais dans de misérables équipages, et se dirigèrent vers Saint-Cloud.

Le duc de Nemours était resté avec la duchesse d'Orléans et les jeunes

HISTOIRK DE FRANCE.

comtes de Paris et de Chartres. Dupin engagea la princesse à se rendre à la chambre, où le duc de Nemours la suivit.

Les députés réunis attendaient des nouvelles. La chambre s'était déclarée en permanence, et le banc des ministres restait vide. Tout à coup, la duchesse d'Orléans entre, tenant par la main ses deux enfants. Elle prend place dans l'hémicycle, au milieu des manifestations les plus sympathiques, et Dupin propose sa régence, la fait acclamer et en demande acte. Des réclamations s'élèvent de l'extrême droite, de la gauche et du milieu d'une foule hostile qui avait envahi l'enceinte. Marie demande la constitution d'un gouvernement provisoire. Odilon Barrot défend la régence. La duchesse d'Orléans veut parler. Elle est interrompue. La Rochejaquelein dit à la chambre qu'elle n'est plus rien, la foule se précipite aux cris de : « La déchéance ! » Les orateurs populaires s'emparent de la tribune, et Lamartine, qui avait hésité jusqu'au dernier moment, demande la constitution d'un gouvernement provisoire. Les portes sont forcées, un affreux tumulte éclate, les députés s'échappent, le président déclare la séance levée, le duc de Nemours, la duchesse d'Orléans et ses enfants sont entraînés. Sortie d'une émeute, la monarchie de 1830 s'écroulait dans une émeute.

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^A chute du régime de 1S30 termine ce volume. Avec la seconde république, nous touchons aux temps actuels, où chacun de nous a des préférences de tradition ou de choix qui exigent des précautions de toute sorte et une attention des plus vigilantes. Aussi cette histoire veut-elle être traitée par une autre méthode. Il faut se borner à la nomenclature des faits rangés dans l'ordre chronologique, et simplement énoncés sans couleur et sans vie, ou entrer dans des détails, et présenter les événements sous leurs faces multiples, afin d'en dégager la vérité au milieu des explications inspirées par la faveur ou la haine. Dans le premier cas, on se résigne à renseigner sans intéresser, et on ne peut demander à celui qui écrit un pareil sacrifice ; dans le second, il faudrait une étendue que ce volume ne pouvait nous offrir.

Nous nous bornons donc aux événements accomplis sous les règnes de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, sous la première République, le Consulat, l'Empire, la Restauration et Louis- Philippe. Nous avons essayé de ne rien omettre d'essentiel, en nous résignant à ne pas toucher aux lois, aux moeurs, aux institutions, aux lettres, aux arts, aux découvertes, au mouvement industriel et commercial. Ces questions sont trop intéressantes et trop graves pour que l'on puisse se contenter de quelques indications.

Nous pouvons cependant, par un retour sur notre récit, nous rendre compte de la direction des idées, et constater le chemin parcouru, pendant plus de deux siècles, dans l'ordre religieux, politique et social. L'humanité est constamment en marche, à la recherche de la paix et du bonheur. Il est du devoir des gouvernements de la seconder dans cette œuvre périlleuse, qui intéresse à la fois la société politique, la société domestique et l'individu. Mais que de fois chacun, de son côté, oublie le devoir et, obéissant à la passion ou à l'intérêt, entretient la défiance et provoque des révolutions ! L'humanité n'en va pas moins à son but, les vues providentielles s'accomplissant malgré tout ce qui paraissait devoir les empêcher d'aboutir, et Dieu tirant le bien du mal produit par la liberté humaine.

Chacune des phases de l'histoire que nous venons de parcourir présente un caractère distinct, et chacune porte ses enseignements. Ces enseignements, nous ne les avons pas dégagés, mais peut-être s'offraient-ils d'eux-mêmes, et il n'a pas été difficile au lecteur attentif de les saisir, sous l'indifférence apparente du récit. Ce qu'il aura ainsi trouvé lui-même, lui paraîtra certainement plus décisif, mieux établi, plus incontestable, et les

faits comme les hommes resteront dans sa mémoire avec la physionomie vivante qu'il leur aura lui-même donnée.

Le règne de Louis XIII lui a certainement apparu comme une époque de transformation. Il semble que le roi et la nation cherchent la voie dans laquelle ils doivent s'engager, pour trouver la calme jouissance de leurs droits. L'agitation est constante à l'intérieur, et la guerre, au dehors, met en mouvement notre diplomatie, nos subsides et nos armées. Les seigneurs s'agitent, parce qu'ils sentent que la royauté, en pleine possession d'elle-même, grâce au génie d'un premier ministre aussi hardi que prudent, affirme de jour en jour plus hautement son autorité. Ils demandent le pouvoir comme on réclame une possession légitime, et si la main vigoureuse de Richelieu frappe sans pitié, sans autre considération que celle de l'intérêt public, la rébellion n'est certainement pas domptée d'une manière définitive.

Les protestants, de leur côté, aspirent non seulement à la liberté, mais au pouvoir. Appuyés sur l'édit de Nantes, dont ils prolongent et multiplient les concessions, ils prétendent, au moins, former un État dans l'État. Leur constitution religieuse leur paraît le type nécessaire de la constitution politique. Ils ont des chefs, des armées, des circonscriptions territoriales, un trésor, et il faut les combattre et les frapper partout, pour les rendre impuissants au point de vue politique, et les obliger à se contenter de la liberté de conscience.

Le règne de Louis XIV commence par une lutte semblable à celle qui avait marqué la minorité de son prédécesseur. La Fronde, c'était à la fois l'esprit féodal, qui revendiquait tous ses privilèges, et l'esprit révolutionnaire, dont le XVe siècle avait vu les premières manifestations, et que le siècle suivant avait conduit à l'assaut contre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Un ministre habile et persévérant vint à bout, après de rudes et longues épreuves, des parlementaires, des bourgeois et des princes, mais le jeune roi n'oublia jamais ses souffrances et ses humiliations. L'autorité avait été méconnue et outragée ; il voulut la faire respecter et l'élever au-dessus de toute contestation. Les libertés communales, provinciales et parlementaires avaient été mises au service d'ambitions audacieuses et de projets subversifs; il leur imposa des bornes, et, faisant peser sur tous sa volonté, il resta seul, dans une grandeur entourée d'hommages, à la tête de la nation, qu'il prétendait résumer en lui. Il aima la guerre, il l'aima trop, comme il eut le courage de l'avouer en présence de la mort ; il la fit par amour de la gloire, par désir d'agran-

dissement et de conquêtes, par politique et par nécessité. La France y conquit le premier rang en Europe, et une renommée qui provoqua l'admiration du monde entier. Elle en sortit profondément épuisée. Les lettres, les sciences, les arts, les métiers, le commerce, l'industrie, reçurent de ses encouragements et de son impulsion un élan incomparable, et la gloire qui en rejaillit sur la France et sur lui, couvrit ses fautes. Il organisa fortement la centralisation administrative, nécessaire à tout pouvoir personnel et tyrannique. Il affaiblit ou supprima tous les privilèges qui avaient donné à la vie provinciale une activité si féconde, et grâce auxquels la France avait pu résister aux guerres les plus désastreuses et sortir plus forte des épreuves les plus terribles. Il aurait voulu soumettre l'Église comme il avait soumis le parlement, la noblesse, l'administration, les provinces, les villes, les corps, et il trouva une assemblée docile,' dans laquelle siégeait la minorité de l'épiscopat, qui proclama comme principe les prétentions des légistes du XV^ siècle, formulées en quatre articles. 11 recula cependant devant le schisme, et eut le mérite de répudier ce qu'il avait encouragé ou provoqué. Il laissait en mourant la France agrandie, mais épuisée et travaillée intérieurement par un désir ardent de réaction contre les abus ou les excès d'un pouvoir à qui d'unanimes adulations avaient pendant si longtemps caché la vérité.

Sous Louis XY, le système de gouvernement ne changea pas, mais le roi ne se montra pas capable de le soutenir. Indolent et corrompu, il devait laisser s'accroître le désordre et se développer l'esprit de révolte. La corruption de la régence prépara celle d'un roi et d'un règne marqué par les plus affreux scandales et les débordements les plus coupables. Quand les mœurs sont perdues, les convictions ont disparu et les idées se sont perverties. L'esprit libertin qui s'était soigneusement dérobé sous le règne précédent, se montra au grand jour. Il pratiquait une licence de bon goût, et enveloppait de tous les raffinements de l'élégance les vices les plus repoussants. La philosophie vint à l'aide de la démoralisation. Par l'exposition, le raisonnement, la raillerie, par la chanson, la brochure, le livre, le théâtre, elle attaqua la foi, jeta le discrédit sur les pratiques les plus respectables et mit la corruption à la mode. Il y eut des jours glorieux sur les champs de bataille et des défaites plus nombreuses et plus décisives, dont chacun savait les causes. La désorganisation de toutes les forces vitales du royaume s'étendait de jour en jour, malgré les efforts désespérés du pouvoir, qui comptait sur la force pour dompter les idées, et qui espérait comprimer dans les actes ce qu'il autorisait et favo-

risait par son exemple dans les mœurs. Le danger n'échappait à personne, et il fut bientôt évident, pour les esprits attentifs, que tout ne se soutenait et ne pouvait encore marcher que « par l'ancien branle des choses. »

Aux fautes accumulées, aux entreprises coupables, aux excès, aux abus, aux turpitudes, aux crimes, il fallait une expiation. Elle devait frapper à la fois la nation et son chef. Louis XVI fut la victime de choix. Il monta sur le trône animé des meilleures intentions, aimant le peuple, voulant le servir dans toutes ses aspirations légitimes, et prêt à tout pour lui assurer la paix et la prospérité. Les qualités de son caractère ne furent pas à la hauteur de celles de son cœur, son intelligence n'embrassa pas l'étendue du mal, ou ne vit pas les remèdes par lesquels il fallait l'attaquer et le vaincre, et s'il voulut constamment et sincèrement le bien, il ne lui fut pas donné de le réaliser. Tout manquait d'ailleurs autour de lui, et il semblait que chacune des pièces du grand édifice social se détachait quand on voulait s'appuyer sur elle. S'il trouvait des dévouements individuels, si l'antique fidélité du peuple à ses rois restait intacte, il n'y avait plus dans les corps cette force de la résistance, ni cet élan de l'initiative qui mettent de si grandes ressources à la disposition des volontés énergiques. Des causes religieuses, morales, politiques, sociales, économiques, financières, avaient préparé et rendu nécessaire un grand changement. Il fallait une réforme générale, vigoureuse, intelligente, qui gardât du passé tout ce qui, après avoir fait sa grandeur féconde, était resté vivant, se débarrassât de tout ce qui était corrompu ou caduc, excessif ou insuffisant, et y substituât un état nouveau, résultant d'idées anciennes et d'idées nouvelles, mieux organisé, plus solidement équilibré, où l'autorité et la liberté pussent exercer leur action sans se heurter, et où la tradition religieuse et monarchique ne perdît rien de sa puissance au milieu d'innovations rendues nécessaires par des besoins auparavant inconnus.

Au lieu de cette sage réforme, on eut une révolution. La convocation des Etats généraux donna le signal du débordement des idées et de l'audace des revendications. On n'avait pas compris autour du roi, malgré la longue expérience du passé, combien était redoutable le danger de ces assemblées formées dans des moments critiques, et qui se croient appelées à tout renouveler au gré de leurs systèmes ou de leurs passions. Le jour où Louis XVI signa la convocation, il abdiqua entre les mains de ceux qu'il n'appelait cependant que « pour avoir une sorte de communication avec tous les habitants de son royaume, et se rapprocher de leurs besoins et de leurs vœux d'une manière plus immédiate. »

Les États généraux devinrent assemblée nationale lorsque les trois ordres furent réunis, et assemblée constituante après avoir déclaré qu'ils ne se sépareraient que lorsque la France serait dotée d'une constitution. Cette assemblée détruisit tout l'ancien ordre de choses et essaya de le remplacer hâtivement. Le roi n'était que le premier des fonctionnaires de la nation, les provinces perdirent jusqu'à leur nom, l'Eglise, spoliée, soumise à une constitution civile qui déchirait sa discipline et rompait tout lien avec le centre de l'unité, n'avait de choix qu'entre l'apostasie et la persécution. Elle souffrit pour sa foi, et s'il y eut de lâches ou criminels déserteurs de leurs devoirs, le spectacle de la fidélité courageuse du grand nombre console de tant de douleurs et relève après tant de crimes. Des membres du clergé, de la noblesse, de l'armée, de la marine, de la magistrature, des négociants, des marchands, des cultivateurs, étaient allés chercher au dehors, dans les épreuves d'un exil volontaire, les libertés qu'ils ne trouvaient plus dans leur patrie. Le roi se trouva ainsi privé de ses plus fidèles serviteurs, et au dedans, ceux qui auraient dû s'aimer comme des frères, engagés dans les cruelles alternatives d'un bouleversement général, voyaient se préparer, par des attentats multipliés contre les personnes et les propriétés, par des dénonciations qui étaient écoutées et des crimes qui restaient impunis, un régime où il ne devait plus y avoir que des bourreaux et des victimes.

La Constituante avait découronné la royauté, la Législative la renversa. Les journées du 14 juillet, du 5 et du 6 octobre, les mesures prises, les lois votées, la fuite à Varennes, avaient démontré l'impuissance royale. Le 20 juin livra le roi et sa famille aux outrages d'une multitude furieuse et envahissante, le 10 août le mit à la disposition d'une assemblée qui transforma un asile en prison, vendit à la Commune celui qui s'était fié à elle, et lui donna des juges dont elle avait d'avance dicté l'arrêt.

Le premier acte de la Convention, après avoir proclamé la République, fut le procès du roi. Louis fut calme dans son attitude devant ses juges, sincère et digne dans sa défense, noblement résigné devant la condamnation, et grand d'une grandeur chrétienne dans un long martyre terminé sur l'échafaud. La guerre redouble au dehors, la guerre civile se déchaîne, la Terreur s'étend sur tout le pays, tout devient crime aux yeux de ceux qui sont les maîtres, et rien ne met à l'abri ni de la dénonciation, ni de la poursuite, ni de la condamnation. L'échafaud se dresse d'une manière permanente à Paris et dans les grandes villes ; on déporte, on noie, on mitraille, on égorge, et le sang des plus innocentes victimes se mêle à

celui des plus infâmes scélérats. La victoire couronne au dehors une valeur traditionnelle qui ne se dément pas au milieu de la tourmente révolutionnaire, et au dedans, c'est le désordre, la violence, la disette, la misère, la famine. La Convention sauva l'indépendance de la France contre la coalition étrangère, pendant qu'au dedans elle livrait tout aux passions les plus criminelles. Elle se décima elle-même, essaya de remonter la pente du crime, fit quelques créations utiles, et après avoir, pendant plus de trois ans, exercé par elle-même ou ses comités, le plus souvent sous la pression de la Commune, un pouvoir absolu, elle céda la place à une nouvelle forme de République.

Le Directoire est une période pendant laquelle la société respire et se croit sauvée après la sanglante obsession de la Terreur. Tant de malheurs n'avaient point corrigé la majorité de la nation, qui s'obstinait à chercher dans une élégante corruption un dédommagement et une compensation pour ses anxiétés, ses souffrances et ses pertes. Le gouvernement vit d'expédients, il cherche la durée dans les compromis, il administre avec des exactions, négocie par des transactions et échappe aux embarras financiers par la banqueroute. Dans la pensée de tous, cet état était transitoire, et les hommes qui se succédaient dans l'exercice du pouvoir, semblaient attendre que quelqu'un vînt prendre leur place.

Un souffle monarchique circulait alors à travers la nation. Les plus sages et les plus dévoués à leur pays purent croire un moment au rappel de la race antique de nos rois ; mais un jeune général, dont le nom était dans toutes les bouches après deux glorieuses campagnes et les plus brillantes victoires en Italie, était revenu de cet Orient mystérieux où se font les grandes renommées, et il semblait se réserver comme un sauveur qui attend son heure. Par un coup de main hardi et heureux, il se débarrasse des Conseils et des Directeurs, et, sous un titre modeste, qui lui permet cependant de tout oser, il entreprend la reconstitution de cette société qui, depuis dix ans, était à la merci de toutes les tourmentes. Il réorganise la France, disciplinant la Révolution et la pliant aux apparences modérées et régulières qu'exigeait son ambition. Il ramène la discipline dans l'armée, dans les assemblées publiques, dans l'administration, dans tout le système gouvernemental. Il substitue l'ordre au désordre, rappelle les émigrés, rouvre les églises, rétablit le culte, et lorsque l'œuvre de reconstitution sociale lui paraît assez avancée pour qu'on ne pût pas croire que la reconnaissance serait supérieure au bienfait, il place sur sa tête la couronne impériale. Ce titre ne change rien au

pouvoir, qui, depuis Brumaire, avait grandi par une audacieuse et rapide campagne où les victoires s'accumulent, par des mesures administratives rassurant les uns et contentant les autres, par un ensemble de lois réparatrices, par des traités de paix avantageux et par le rétablissement général de l'ordre dans les esprits et dans les faits. Pourquoi faut-il qu'il ait cru devoir le consacrer par un crime ?

L'Empire est une époque brillante, incomparable, où abondent les grandes guerres, les victoires dues à la valeur du soldat et au génie du capitaine, les entreprises hardies, les expéditions lointaines, et des catastrophes dont l'histoire du monde n'offre pas d'autres exemples. On ne s'élève si haut que pour tomber d'une chute plus effrayante et plus désastreuse.

L'activité n'était pas ralentie à l'intérieur pendant ces exploits au dehors. La volonté impériale s'imposait à la soumission ou à l'admiration d'une nation subjuguée, avec une puissance qui faisait éclore des merveilles. Les travaux d'utilité publique s'exécutaient avec cette discipline qui, de l'armée, était passée à tous les services, et nul intérêt, nul détail de l'administration, de l'industrie et du commerce, n'échappait à celui qui ne comprenait pas que tout ne subît pas aveuglément sa loi. Nul, en effet, ne se montra plus absolu que lui. Il avait, au plus haut degré, l'art de la mise en scène, méprisait assez les hommes pour croire que tout était bon pour les rendre dociles, et savait tous les' moyens par lesquels on entraine, on subjugue ou l'on séduit.

Il tomba cependant sous la responsabilité de ce despotisme, de la mort de millions d'hommes dont les corps jonchaient toutes les routes et tous les champs de bataille de l'Europe, de l'indigne traitement infligé à un Pape arraché à son palais, traîné en captivité et soumis au caprice de ses violences ou de ses séductions, du ravage et du pillage des campagnes, des villes et des capitales ennemies. Il tomba, abhorré des uns, passionnant encore les autres, et lorsque, après une chute que l'on pouvait croire définitive, il ressaisit le pouvoir grâce à son prestige, il trouva la France docile et enthousiaste sous sa volonté de fer.

Après sa seconde chute, et pendant qu'il allait, dans une île solitaire, consumer loin de l'Europe les restes d'une vie si agitée et si étonnante, la France trouva le repos dans le retour à la monarchie légitime.

Les quinze années de la Restauration furent une période heureuse et féconde. Sous la main impériale, on ne parlait pas, on n'écrivait pas, on osait à peine penser. Il semblait que la gloire des champs de bataille dût

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tenir lieu de tout. Si le chant impérial recommandait de « veiller au salut de l'Empire, » l'Empereur prenait ce soin pour lui seul, et ne demandait qu'une obéissance aveugle à sa volonté. Sous la Restauration, la parole et la presse furent libres. La loi tempérait sans doute cette liberté par de sages précautions, mais les idées n'étaient plus comprimées. L'arme fut tournée contre le pouvoir qui l'avait donnée, et l'ingratitude paya d'incomparables bienfaits.

En se plaçant entre l'étranger victorieux et la France brisée par la défaite, Louis XVIII avait sauvé l'indépendance nationale et l'intégrité du territoire. Après avoir obtenu de bonne heure une évacuation que l'on n'osait espérer, il s'était imposé à l'Europe, et avait repris dans ses conseils la place qui lui appartenait. Les finances étaient rétablies, les maux de la guerre et de l'invasion réparés, les relations étrangères ramenées aux conditions anciennes. Dotée d'institutions libres, la France reprenait, sous un gouvernement honnête et tolérant, une marche régulière et confiante. La littérature entrait dans des voies nouvelles, où les inspirations ne devaient pas lui manquer. Les arts prenaient un développement que l'Europe admirait, et l'industrie, profitant de la sécurité universelle, fournissait au commerce les produits les plus abondants et les plus variés. L'intervention en Espagne et en Morée, le blocus et la prise d'Alger, montrèrent que la France n'avait rien perdu de ses qualités militaires. L'Église n'eut certainement pas, pour elle et pour ses Ordres, la liberté à laquelle elle a droit, mais elle était honorée et pouvait remplir, au milieu du respect officiel, sa mission de paix et de sanctification.

Mais l'esprit révolutionnaire veillait. Réfugié dans les sociétés secrètes, il sapait toutes les forces sociales, organisait des conspirations et préparait une révolution nouvelle. C'est sous cette « comédie de quinze ans » que succomba le trône, et lorsque Charles X dut reprendre le chemin de l'exil, ce fut le triomphe des idées de la fin du XVI 11*^ siècle.

Le régime inauguré après les journées de Juillet devait être une république que les habiles parvinrent à éloigner au moyen d'une monarchie qui lui ressemblait. Il devait se ressentir de cette substitution, et lorsque, dans un intérêt de conservation, il suivit une politique plus modérée, il eut à se défendre contre ceux qui ne l'acceptaient qu'à condition qu'il réaliserait leur programme. La résistance fut longue, difficile et souvent sanglante. Les attentats contre la personne royale se multiplièrent, les complots prouvèrent la ténacité des revendications, et les insurrections, le courage passionné de ceux qui obéissaient à des idées ou à des appétits.

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Le temps donnait cependant une espèce de consécration à ce pouvoir sorti d'une émeute, et les esprits modérés, toujours les plus nombreux, mais non les plus actifs, se rapprochaient pour lui donner une force sous laquelle ils espéraient s'abriter. L'industrie était prospère, le commerce s'ouvrait des débouchés nouveaux, la richesse publique s'accroissait, les chemins de fer, les usines couvraient le sol. La France ressemblait à un immense chantier animé par une infatigable activité. Les intérêts matériels primaient les intérêts moraux. L'Église, qui avait eu à souffrir au début d'outrages et de violences, était plus tranquille, mais toujours un peu suspecte, et ses efforts pour conquérir la liberté de l'enseignement se heurtèrent à des obstacles qui n'affaiblirent ni son ardeur, ni ses espérances.

C'est au moment où toutes les difficultés paraissaient vaincues, où, après une lutte héroïque, l'Algérie était conquise et pacifiée, où l'Europe semblait disposée à se souvenir moins de l'origine révolutionnaire du régime de 1830, qu'il sombra tout à coup dans' une insurrection en apparence moins redoutable que toutes celles qu'il avait comprimées. Dieu se joue ainsi des prévisions humaines, et sa justice passe au moment où on l'attend le moins.

Depuis le 24 février 1848, nous avons eu la seconde République, le coup d'État du 2 décembre 1 851, le second Empire et la troisième République avec deux phases, l'une de 1871 à 1878, l'autre jusqu'au moment où ces lignes sont écrites.

Quel sera l'avenir de la France comme nation ? C'est une question qui s'impose à notre patriotisme. Elle a pour nous, à cause de notre état intérieur et de la situation européenne, une importance qu'il est impossible de méconnaître. L'avenir est à Dieu, mais c'est à nous de le conquérir par la prière, la volonté et l'action. Nous voulons la France grande, calme, prospère, digne de son titre de fille ainee de l'Eglise, embrassant dans une étreinte maternelle tous ses enfants, riches et pauvres, savants et ignorants, patrons et ouvriers. Pour atteindre ce but, il faut lutter contre la Révolution sous quelque forme qu'elle se présente, et la Révolution sera vaincue le jour où le peuple comprendra que la société, au lieu de reposer sur la volonté de l'homme, doit être fondée sur la volonté de Dieu.

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