HISTOIRE EXTÉRIEURE ET CONQUÊTES DE 1661 A
lÊtat de TEnrope en 1601. — Louis XIV avait des ministres habiles, le royaume le plus uni et le mieux situé de l'Europe, une autorité qui, depuis la Fronde, ne trouvait pas devant elle le plus mince obstacle, des finances que Colbert mettait en bon ordre, une armée que Louvois organisait, sous les généraux les plus redoutables, et, derrière cette armée, une nation valeureuse de vingt millions d'âmes*. Sa force était grande ; ce qui l'augmentait encore, c'était la faiblesse de ses voisins. L'Espagne arrivait à cette profonde décadence vers laquelle la gigantesque ambition de Philippe II l'avait précipitée, et son souverain actuel, Philippe IV (1621-1665), avait perdu pendant quelques années la Catalogne et le royaume de Naples, pour toujours l'Artois, là Cerdagne, le . Roussillon et le Portugal. L'Allemagne divisée en cinq ou six cents États, à peu près indépendants depuis les traités de
1. Saint-Simon dit de Louis XIV : t Sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce. Ses ministres au dedans et au dehors étaient alors les plus forts de PEurope; ses généraux les plus grands, leurs seconds^ les meilleurs. Les mouvements dont l'État avait été si furieusement agite au dedans et au dehors depuis la mort de Louis XIII avaient formé une quantité d'hommes qui composaient une cour d'habiles et illustres personnages et de courtisans raffinés. > Mémoireu^ t. XIII, p. 2, 3.
ET CONQUÊTES DE I6él A l679. â23
Westphalie, était le chaos même, et, par la ligue du Rhin, Louis XIV pouvait Tempôcher d'en sortir. L^ Autriche, gouvernée par un prince médiocre, Léopold I«'( 1657-1 705), était sans crédit dans TEmpire , et elle avait assez à faire que de se défendre contre les Turcs. L'Italie ne comptait plus depuis deux siècles. La Suède, fatiguée de ses efforts héroïques sous le grand Gustave, avait achevé de s'épuiser, dans les guerres aventureuses de Charles XII contre les Danois, les Russes et les Polonais. Les Anglais reprenaient à cette heure une dynastie, celle des Stuarts ( 1660 ) , qui, en opposition avec le sentiment national, devait , pendant un quart de siècle, neutraliser leur influence et arrêter leur fortune. Enfin, si la Hollande était riche, puissante par sa marine , elle était sans territoire et, par conséquent, sans force durable. Louis XIV, en regardant TËurope, quand il se mit à gouverner lui-même, n'y vit donc rien, roi ou peuple, qui pût marcher son égal ou celui de la France ; et les premiers actes de sa politique étrangère révélèrent un désir de grandeur, un sentiment de sa dignité , pour tout dire , une hauteur qui étonnèrent, mais que le succès justifia.
Première aetee de la politique étranf^re de^liovis XIV. — Son ambas'sadeur à Londres , le comte d'Estrades fut insulté par les gens de l'ambassadeur espagnol , le baron de Vatteville, dans une cérémonie publique, pour une question de préséance. A celte nouvelle, le roi rappelle l'envoyé qu'il avait à Madrid, renvoie celui d'Espagne, et menace son beau-père de la guerre, si on' ne lui accorde une réparation éclatante. Philippe IV cède (1662), et le comte de Fuentès déclare en son nom, à Fontainebleau, en présence de la cour et des ambassadeurs étrangers, c que les ministres espagnols ne concourront plus désormais avec ceux de la France. »
A Rome , l'ambassadeur français, le duc de Gréqui , avait offensé le peuple par ses dédains ; les sbires pontificaux tirèrent un jour sur le carrosse de l'ambassadeur et sur les fenêtres de son palais. Louis XIV exigea satisfaction. Comme le pape temporisait, il fît saisir Avignon, et parlait d'envoyer une armée en Italie. Alexandre VII s'humilia : il éleva, au milieu de Rome, une pyramide qui devait rappeler l'injure et la réparation ; et son neveu„ le cardinal Chigi, vint présenter des excuses à un jeune prince qui n'avait pas encore tiré Tépée (166(fc).
Le Portugal défendait péniblement son indépendance contre
les Espagnols ; 4000 vieux soldats et le maréchal de Schomberg affermirent par la victoire de Villaviciosa la maison de Bragance sur le trône (1665).
Les Barbaresques infestaient la Méditerranée : le roi se fait le protecteur de toutes les nations assises au bord de cette mer ou qui y naviguent. Son amiral, le duc deBeaufort, Tancien roi des haUes^ donne la chasse aux pirates avec quinze vaisseaux, porte Tincendie dans leurs repaires d^Alger et de Tunis , et force ces barbares à respecter le nom de la France et le commerce des chrétiens (1665). Un beau dévouement honora cette guerre. Le dey d'Alger avait parmi ses captifs un officier malouin nommé Porcon de la Barbinais; il l'envoya porter au roi les propositions de paix, en lui faisant jurer de revenir, s'il échouait; les tètes de 600 chrétiens répondaient de sa parole. Les propositions étaient inacceptables. Porcon le savait; il va à Saint-Malo, met ordre à ses affaires, puis revient à Alger, certain du sort qui l'attendait: le dey lui fit trancher la tète. Cet homme vaut Régulus et personne ne le connaît.
Le roi venait d'essayer sa marine naissante dans les eaux de la Méditerranée: il acheta pour elle un port important sur la mer du Nord. Le nouveau roi d'Angleterre, Charles II, toujours à court d'argent, lui vendit Dunkerque pour 5 millions (1662) : aussitôt on y creusa des bassins; on entoura la ville de fortifications redoutables, et Dunkerque devint un objet de regret, d'envie et de terreur pour les Anglais. A la môme époque il conclut une alliance avec les États généraux pour les lier d'avance à sa politique contre l'Espagne. La guerre ayant éclaté, en 1665, entre ceux-ci et les Anglais, Louis se joignit aux premiers, mais se garda bien d'engager à fond sa flotte ; il ne voulait que lui montrer de près l'habileté des meilleurs marhis du monde et lui fournir un champ de manœuvre sérieux quoique sans péril. Au traité de Bréda, il rendit Saint-Christophe, Antigoa et Monserrat aux Anglais qui lui restituèrent l'Acadie, région couverte d'immenses forêts et bordée d'excellents ports que les glaces ne ferment jamais, tandis qu'elles interceptent six mois chaque année ceux du Canada (31 juillet 1667).
En 1664, les Turcs menaçaient Vienne; 6000 hommes que Louis envoyaà l'Empereur eurent leur bonne part à la victoire de Saint-Gothard qui sauva l'Autriche. Il aida de même les \^énitiens à défendre Candie. De 1665 à 1669, plus de 50 000
Français, en différentes fois, y passèrent. Leur dernier chef, le duc de Beaufort, y périt. Cette assistance prêtée aux ennemis des Ottomans semblait glorieuse, mais était une déviation de la politique séculaire de la France. Louis qui s'expose ainsi à une rupture avec le vieil allié de François I«' et de Henri IV, renoncera bientôt à Tautre partie de leur politique, à l'alliance des protestants. Il reprendra le rôle de Charles- Quint et de Philippe II, celui de chef armé du catholicisme et de monarque absolu ; il prétendra, comme eux, à la prépondérance en Europe, et cette ambition fera le malheur de la France, comme elle avait fait celui de l'Espagne.
Cîaerre de Flandre (16617)$ droit de dévoliitioii. — La mort du roi d'Espagne, en 1665, fut l'occasion de la première guerre de Louis XIV. Philippe IV ne laissait qu'un fils âgé de quatre ans, Charles II, qu'il avait eu d'une seconde femme. L'infante Marie-Thérèse, depuis six années reine de France, était née d'un premier mariage. Or, c'était l'usage dans les Pays-Bas que l'héritage paternel fût donné ou dévolu aux enfants du premier lit, à l'exclusion de ceux du second. Louis XIV réclama ces provinces au nom de sa femme. La cour d'Espagne consulta les jurisconsultes et les théologiens, quand il aurait fallu lever une armée ; elle soutint que ce droit de dévolution était une coutume civile, qui ne pouvait être appliquée, dans l'ordre politique, à la transmission des Élats; et que d'ailleurs l'infante, en se mariant, avait renoncé à toute prétention sur la monarchie de son père. Le ministère français répondit que les renonciations étaient nulles, par ces motifs que Marie-Thérèse était mineure lorsque son père avait exigé d'elle cette renonciation, et que la dot, condition essentielle du contrat, n'avait pas été payée ; qu'enfin les Pays-Bas étant le patrimoine héréditaire des rois d'Espagne, plutôt qu'une possession de la couronne, devaient être régis, comme les domaines privés, par le droit de dévolution. La première raison avait quelque apparence de fondement; la seconde n'était même pas spécieuse : mais le roi de France comptait bien plus sur ses armes que sur ses raisons.
Les Pays-Bas n'avaient point alors de nationalité parce que, depuis le quatorzième siècle, ils n'avaient eu que des maîtres étrangers. Ces provinces, continuation naturelle de notre territoire et de notre idiome, ne répugnaient pas alors à une union avec la France , cette guerre était donc utile et légitime autant que peut l'être une guerre d'invasion.
« L'Espagne manquait de marine, d'armée, d'argent. Le pays qui avait envoyé plus de cent vaisseaux à Lépante contre les Turcs, et qui en avait réuni plus de cent soixante-quinze en 1588 contre l'Angleterre, se vit réduit à en emprunter quelques-uns à des navigateurs génois pour son service du Nouveau-Monde. Après avoir eu des armées formidables sur tout le continent, il ne pouvait plus entretenir un effectif de 20 000 hommes. Avec les mines du Nouveau-Monde, il était obligé de recourir à des souscriptions pour se défendre ou pour subsister. Il n'avait plus de commerce ; ses manufactures de Séville et de Ségovie était en grande partie tombées; l'agriculture était anéantie; la population, qui s'était élevée à vingt millions sous les Arabes, était alors descendue à six....*. * Pour lui ôter tout secours du dehors, Louis XIV s'assura de la neutralité de l'Angleterre et des Provinces- Unies^ décida les princes allemands de la ligue du Rhin à lui fournir des troupes, et gagna même rEmpereur,sur lequel la cour de Madrid avait compté.
Ce fut une promenade militaire plutôt qu'une invasion. Le roi entra en Flandre avec 50 000 hommes etTurenne (1667) : Charleroi, Tournai, Fumes, Courtrai, que la France a perdus; Douai, Lille, qu'elle a conservés, furent pris aussitôt qu'assiégés; la dernière seule fit une résistance sérieuse qui arrêta l'armée dix-sept jours. Le comte de Bruay commandait dans la place. La politesse castillane était alors célèbre. Bruay, dès qu'il sut l'arrivée de Louis XIV devant ses murs, envoya prier le roi de ne pas trouver mauvais qu'il défendît la place jusqu'à la dernière extrémité. Il offrit de faire passer de la ville tout ce qui serait nécessaire au service de sa maison, il promettait de ne point tirer du côté que Sa Majesté désignerait pour son quartier. A quoi Louis répondit que son quartier serait dans tout le camp. En trois rfiois la province entière fut soumise.
Aux approches de l'hiver, on proposa un armistice aux Espagnols : le gouverneur des Pays-Bas, Gastel-Rodrigo, le repoussa avec hauteur, en disant que cette suspension d'armes serait accordée par la nature, et qu'il n'avait pas besoin
i . Mignet, Introduction aux négociations relative» à la succession d'Efpagne f p. 29. Au moment où commençait cette première guerre de Louis XIV, Colber^ avait déjà, en six années, augmenté le produit des impôts de 11 soo 000 livres, diminué les dépenses de 19 900 000 livres, par conséquent doublé le revenu net du trésor.
de la recevoir comme une grâce d'un ennemi. Cet accès de fierté, quHl aurait fallu soutenir par des forces imposantes^ fut puni de la perte d'un nouveau territoire.
€ On était plongé dans les divertissements à Saint-Germain, dit Voltaire, lorsque au cœur de Thiver, au mois de janvier 1668, on fut étonné de voir des troupes marcher de tous côtés, aller et revenir sur les chemins de Champagne, dans les Trois-Ëvéchés : des trains d'artillerie, des chariots de munitions s'arrêtaient, sous divers prétextes, dans la route qui mène de Champagne en Bourgogne. Cette partie de la France était remplie de mouvements dont on ignorait la cause. Les étrangers par intérêt, et les courtisans par curiosité, s'épuisaient en conjectures ; l'Allemagne était alarmée : Pobjet de ces préparatifs et de ces marches irrégulières était inconnu à tout le monde. Le secret dans les conspirations n'a'jamais été mieux gardé qu'il ne le fut dans cette entreprise de Louis XIV. Enfin, le 2 février, le roi part de Saint- Germain avec le jeune duc d'Enghien, fils du grand Condé, et quelques courtisans : les autres officiers étaient au rendezvous des troupes. Il va à cheval à grandes journées, et jarrive à Dijon. 20000 hommes assemblés de vingt routes différentes se trouvent le même jour en Franche-Comté, à quelques lieues de Besançon, et le grand Condé paraît à leur tête, j Besançon, Salins et Dôle capitulent; la Franche- Comté est soumise en trois semaines ; et le conseil d'Espagne écrit au gouverneur « que le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays, au lieu d'y aller en personne. »
Ces rapides succès inquiétèrent les États voisins, surtout la Hollande : elle conclut en cinq jours, avec l'Angleterre et la Suède, la triple alliance de la Haye, qui offrit sa médiation à la France et l'imposa à l'Espagne. Turenne et Condé voulaient qu'on n'en tînt compte, et promettaient la conquête des Pays-Bas avant la fin de la campagne. Ils voyaient juste, car aucune des trois puissances médiatrices n'était prête pour la guerre : la Hollande n'avait pas d'armée ; avec quelques écus, on eût ramené la Suède, et ce n'était pas les vaisseaux anglais qui nous eussent empêchés d'aller à Bruxelles. Louis XIV manqua cette fois d'audace. Le roi d'Espagne semblait sur le point de mourir, et il n'avait pas d'héritier. L'Empereur et le roi de France venaient, dans cette prévision, de convenir entre eux du partage de
la monarchie espagnole. Louis se dit qu'il était inutile de combattre pour quelques villes quand il. allait avoir un empire, et il signa le traité d'Ait-la-Ghapelle (2 mai 1668), qui lui reprit la Franche-Comté et ne lui laissa que ses conquêtes en Flandre. Le raisonnement eût été juste si le roi d^Ëspagne fût mort à ce moment; mais ce moribond mit trente-deux années à mourir, et Poecasion perdue ne se retrouva plus.
Causes de la guerre de Hollande. — Louis XIV ne pardonna pas aux Hollandais cette intervention dans ses affaires. Il avait été choqué de la liberté toute républicaine de leur ambassadeur, Van Beuningen, échevin d^Amsterdam, dans les conférences d'Aix-la-Chapelle : « Ne vous fiez-vous pas à la parole du roi, lui disait un jour de Lionne. — J'ignore ce que veut le roi, répondit-il, je considère ce qu'il peut. » Louis XIV se plaignait encore de l'insolence de leurs gazetiers, et surtout de médailles injurieuses qui auraient été frappées après la paix. On prétendait à la cour de France que Van Beuningen s'était fait représenter avec cette légende : In conspectu meo stetit sol : allusion blessante à l'emblème que Louis XIV s'était choisi : un soleil dardant ses rayons sur le globe avec ces mots pour devise ; Necpluribus impar^.
Mais si roi absolu qu'on soit, on ne met pas l'Europe en feu pour de telles misères. Ce que des historiens ont appelé une guerre de médailles, c'est-à-dire de ressentiment personnel, fut aussi une guerre de tarifs. Louis XIV n'aimait pas, sans nul doute, ces républicains orgueilleux, qui devaient, disait-il, leur salut à ses ancêtres, mais Colbert détestait ces rivaux de notre commerce. On a vu ses efforts pour les chasser de nos côtes et pousser nos marchands à faire eux-mêmes leurs transports. Les Hollandais, attaqués par des tarifs, se défendirent par des surtaxes sur nos vins, nos eaux-de-vie et les produits de nos manufactures (1668). « C'est un pas bien hardi pour les États, écrivit aussitôt Colbert à notre ambassadeur à la Haye; vous verrez dans peu qu'ils auront tout lieu de se repentir. »
1. Il est maintenant constaté que cette médaille n'a jamais existé (voy Clément, Histoire de Colbertj p. 330. note 2^ d'après des dépêches manuscrites) . Quant à la devise du roi, Nea plurtbus impar^ c'était un cri d'orfueil. Louvois l'explique ainsi : Seul contre tous : Louis XIV, dans ses (émoires, lui donne un autre sens : Je «u//irat à iclaiver er^ore d'autres itumdest ce qui, au fond, revient au même.
LouTois, de son côté, estimait que c le yéritable moyen de parvenir à la conquête des Pays-Bas espagnols était d'abaisser les Hollandais et de les anéantir. > Parla Hollande, en effet, on tournait les Pays-Bas et on en rendait la conquête plus sûre. Ainsi, pour cette fois, le ministre des finances n'était point trop contraire aux plans du ministre de la guerre, et le roi était de lui-même porté, par ses ressentiments, à les accepter. Guerre impolitique cependant, qui renversait tout le système d'alliances fondé par Henri iV et Richelieu sur les États protestants, qui détournait nos coups du seul adversaire que nous eussions alors intérêt à frapper, -et qui nous conduisait loin de notre frontière, au delà du Rhin inférieur, en un pays inutile à prendre, impossible à garder, tant que les Espagnols resteraient h Bruxelles. Mais Louis XIV était bien plus le successeur de Philippe H que Théritier du Béarnais.
Alliances formées contre la Hollande -!— Louis s'occupa d'abord de dissoudre la triple alliance. Il ne fut pas difficile de ramener la Suède, cette ancienne amie de la France; ce fut l'affaire d'un subside annuel de 1 500 000 écus. L'Angleterre aurait hésité davantage, si elle avait été consultée ; mais Louis XIV ne s'adressa qu'à son roi. Charles II, nourri comme toute sa famille dans les idées du pouvoir absolu, voulait gouverner sans le parlement, et, pour trouver l'argent dont il avait besoin, il se laissa pensionner par la France. En quatre années seulement il reçut 8 millions de livres, qui en feraient le triple aujourd'hui. Le plénipotentiaire des deux rois fut une princesse de vingt-six ans Henriette, sœur de Charles II, et femme de Philippe d'Orléans, appelée communément Madame^ : elle se rendit à Douvres, au milieu de fêtes magnifiques, sous prétexte de revoir son frère, et le décida à s'unir avec Louis XIV contre les Provinces-Unies (1670). On sait comme elle mourut subitement au retour, et le cri éloquent de Bossuet: a Madame se meurt, Madame est morte! > Cette catastrophe ne changea
1 . U faut connaître les titres honorifiques dont on se serrait au dix>septième siècle pour désigner les membres de la famille royale, les princes du sang et les personnages les plus importants de la cour. Le fils aîné da roi s'appelait Monseigneur ou Dauphin; le frère dt roi, Monsieur; la sœur ou la belle-fille du roi, Madame: la fille de Monsieur* Mademoiselle; le chef de la maison de Condé, Monsieur le Prince; son fil& aine, Monsieur le Duc; le grand écuyer, Monsieur le Grand; le premier écuyer^ Monsieur le f*remier; etc. C'est pour cette charmante princesse que Corneille et Racine firent chacun une Bérénice,
rien aux résolutions des deux souverains *. La part des Anglais dans la commune conquête ne devait être que quelques îles du littoral hollandais.
A la même époque, de Lionne renouvelait les traités avec TEmpereur et les princes de la ligue du Rhin, qui promirent leur neutralité ou leur coopération. Ce fut le dernier triomphe de cet habile diplomate; il mourut en 1671, et fut remplacé par Arnault de Pomponne.
Cette campagne diplomatique qui retournait contre la Hollande la triple alliance de la Haye, était terminée en 1671. Au printemps suivant les hostilités éclatèrent. Trente vaisseaux de 50 à 78 canons allèrent joindre la flotte anglaise, forte elle-même de soixante navires de haut bord, et commandée par le duc dTork. On réunit 90 000 hommes de Sedan à Charleroi : Tévêque de Munster, l'évoque de Cologne, d'autres princes allemands en fournirent environ 20000. Le roi conduisait en personne cette magnifique armée. Condé, Turenne, Luxembourg, Chamilly commandaient sous lui ; Vauban devait prendre les villes, Pellisson écrire les victoires. A un tel ennemi, que pouvait opposer la Hollande? Elle avait une marine formidable; des amiraux regardés jusqu'alors comme les premiers de leur siècle, Tromp et Ruyter; de riches colonies; un commerce immense; mais elle avait négligé ses armées de terre souvent dangereuses dans une république ; elle pouvait à peine compter sur 25000 miliciens, mal équipés et sans discipline, et les 20000 hommes que lui promettait Télecteur de Brandebourg, son seul allié, étaient à la fois bien loin et bien insuffisants. Des divisions intestines TafTaiblissaient encore : il y avait deux partis : Tun, dirigé par Jean de Witt, grand pensionnaire ou suprême magistrat de Hollande, était tout dévoué à la cause de la vieille liberté ; Tautre voulait rétablir dans les charges de ses ancêtres le jeune prince d'Orange, et, tirant profit du danger présent, le ût nommer capitaine général à Tâge de vingt-deux ans.
InvMloB en BoUande (1692). --Cependant Louis XIV
1. Charles n; dans le traité de Douvres Cjuin 1670), se déclare résolu à ae réconcilier avec l'Eglise romaine, et Louis XIV s'engage à envoyer «ooo hommes en Angleterre, si l'abjuration du roi amène quelque trouble, et à lai fournir au préalable 2 millions de livres, ce que le cabinet de Versailles appelait les deux milliofu de la catholicité. (Mignet, Négociaiiont r^tivet à la succêêiion d'Espagne, part. IV bis, sections i et iv.)
s'avançait le long de la Meuse, sur les terres de Pévêque de Liège, son allié, pour ne pas violer le territoire espagnol, puis sur la rive droite du Rhin, de Wésel à Toll-Huys. «. Là, des gens du pays informèrent le prince de Condé que la sécheresse de la saison avait formé un gué. L'abord était aisé: on ne voyait de Tautre côté que 400 à 500 cavaliers et deux faibles régiments d'infanterie sans canons. L'artillerie française les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie passaient, sans risques, au nombre d'environ 15 000 hommes, le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre! A peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière pour faire semblant de combattre, ils s'enfuirent l'instant d'après devant la multitude qui venait à eux. Leur infanterie mit aussitôt bas les armes et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le comte de Nogent et quelques cavaliers qui, s'étant écartés du gué, se noyèrent, et il n'y aurait eu personne de tué dans cette journée sans l'imprudence du jeune duc de Longueville. On dit qu'ayant la tête pleine des fumées du vin, il tira un coup de pistolet sur les ennemis qui demandaient à genoux la vie, en leur criant : Point de qv^artier pour cette canaille ! Il tua du coup un de leurs officiers. L'infanterie hollandaise, désespérée, reprit à l'instant ses armes et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie qui ne s'était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la tête. Le prince, par un mouvement, détourna le coup qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure. Les Français irrités firent main basse sur cette infanterie qui se mit à fuir de tous côtés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l'infanterie (12 juin 1672).
« Tel fut ce passage du Rhin, célébré alors comme un des grands événements qui dussent occuper la mémoire des hommes. Cet air de grandeur, dont le roi relevait toutes ses actions, le bonheur rapide de ses conquêtes, la splendeur de son règne, l'idolâtrie de ses courtisans, enfin le goût que le peuple, et surtout les Parisiens, ont pour l'exagération, joint à l'ignorance de la guerre où l'on est dans l'oisiveté des grandes villes, tout cela fit regarder à Paris le passage du Rhin comme un prodige qu'on exagérait encore. L'opinion commune était que toute l'armée avait passé ce fleuve à la
ET CONQUÊTES DE i661 Â 1679. 233
nage, en présence dMne armée retranchée et malgré Tartillerie d^une forteresse imprenable appelée le Tholw. Il était très-vrai que rien n'était plus imposant pour les ennemis que ce passage, et que s'ils avaient eu un corps de bonnes troupes à Pautre bord, Fentreprise était très périlleuse '. i
Le Rhin franchi, la Hollande fut ouverte à Pinvasion. Les provinces d*Over-Yssel, de Gueldre et d'Utrecht se soumirent sans essayer de se défendre : il n'y avait guère d'heures dans la journée où le roi ne reçût la nouvelle de quelque conquête. Un officier écrivait à Turenne : Si vous voulez * m'envoyer 50 chevaux, je pourrai prendre avec cela deux ou trois places, j Quatre soldats furent un instant maîtres de Muyden, la clef d'Amsterdam, parce que les écluses qui permettent de mettre sous Peau les environs de cette capitale s'y trouvent. Les généraux, appelés au conseil, proposaient de marcher sans retard sur cette ville; Louvois aima mieux laisser des garnisons dans les places : l'armée s'en trouva affaiblie et ses opérations retardées. Alors les Hollandais reprirent courage, et, réunissant toutes les forces de l'Etat entre les mains d'un seul homme, élevèrent au staihoudérat Guillaume d'Orange. Ce prince allait sauver Pindépendance de son pays; mais il souilla cette gloire en laissant une population furieuse égorger les chefs illustres du parti républicain, Jean et Corneille de Witt, deux grands citoyens.
Première coalition contre la France (1678). — La dictature militaire confiée au prince d'Orange donna aux affaires une face nouvelle : il fit percer des digues, mit sou3« Peau les campagnes qui entourent Amsterdam, et força les Français à reculer devant l'inondation. Il servit encore mieux
1. Voltaire, Siècle de Louis XIV ^ chap. x. On connaît l'épltre de Boileau an roi. Quinze années plus tard, Bossuet disait encore, dans VOraiêon funè&re du mince de Condé : • Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle et de la vie de Louis le Grand. ■ Mais Bossuet n'écrit pas l'histoire dans ses oraisons funèbres. Dans la conversation, dès le premier jour, on était moins admiratif. Brienne raconte {Mém.j II, p. 325) qu'un soir, au petit coucher, M. de Guiche, qui était ivre, dit assez haut que c'était un faux brave. Le roi fit semblant de ne pas entendre. Napoléon, dans ses Mémoires f ne partage pas non plus l'enthousiasme du poëte et de l'orateur sacré : « Le passage ou Rhin est une opération militaire du (]uatrième ordre, puisque dans cet endroit le fleuve est guéable, appauvri par le Wahai, et qu'il n'était d'ailleurs défendu que par une poignée d'hommes. > J'ai vu une femme, écrit Voltaire (l*'' février 1752), qui a passe vingt fois le Rhin en cet endroit pour frauder la douane. Le Toil-Huys n'était, comme soa nom l'indique, qu'une maison de p.éage.
son pays par ses négociations : il enyoya des ambassadeurs dans toutes les cours de l'Europe pour les ameuter contre nous; il traita avec TËspagne, avec le duc de Lorraine, avec TEmpereur. Plusieurs princes de la Ligue du Rhin firent défection, et cette avant-garde de la France, placée par Mazarin à l'entrée de l'Empire, se tourna contre elle : preuve de la fragilité des conventions qui ne reposent pas sur des intérêts communs et permanents. Ce fut la Grande Alliance de la Haye, la première de ces coalitions que la France allait * prendre l'habitude de regarder en face (août 1673).
Campai^B® ^^ 1673; prise de Maëetrieht. — Mais ce grand corps germanique était alors bien lent à se mouvoir. Pendant qu'il faisait ses préparatifs, Louis investit Maëstricht, la clef du bassin inférieur de la Meuse, et Vauban la lui donna. Luxembourg, pendant ce temps, tenait en échec les Hollandais; Turenne, qui l'hiver précédent avait poussé l'électeur de Brandebourg jusque sur l'Elbe, arrêtait les Impériaux, et d'Estrées exerçait la marine naissante de la France en luttant dans quatre batailles contre Ruyter. Cette fois, nous avions l'aide des Anglais, et nous combattions deux contre un : bientôt ce sera seul contre tous. Dans les derniers mois de l'année, les Impériaux réunirent enfin jdes forces considérables. Lé défection de l'évêque de Wurtzbourg les amena sur le Rhin, pu ils firent leur jonction avec le prince d'Orange, enlevèrent Bonn et prirent leurs quartiers dans l'électorat de Cologne.
CoBfiaéto de la Franclie-Coiiiié (16V4:). — La guerre devenait européenne, Louis XIV en changea le plan avec une décision qui lui fait honneur. Il abandonna la Hollande, qu'il ne pouvait garder, et tourna toutes ses forces contre l'Espagne, le plus faible des États ligués. Avec 25 000 hommes et Vauban, il se dirigea sur la Franche-Comtés Cette seconde conquête fut presque aussi rapide que la première : Besançon fut pris en neuf jours, et la province entière en six semaines: elle est restée depuis à la France (mai 1674).
Turenne sauve l'Alsace (1674:-167U). — Les alliés avaient méaité pour cette année une double et formidable invasion de la France, par la Lorraine et par les Pays-Bas. Turenne devait arrêter l'une, Condé l'autre. Mais l'ennemi .S\i tant de lenteur à entrer en opérations, que la conquête de la Franche-Comté fut terminée avaiit qu'il eût dessiné son mouvement. Turenne put même prendre l'offensive ; il
passa le Rhin à Philippsbourg avec 20000 hommes, brûla le Palatinat pour empêcher Tennemi d'y subsister * et livra une foule de petits combats à Sinzheim , à Ladenbourg (juillet 167^), où il montra les ressources d'une tactique inconnue avant lui. Cependant sa science militaire ne pouvait toujours suppléer au nombre. 70 000 Allemands pénétrèrent en Alsace par le pont de Strasboui^, qui viola sa neutralité. On crut à la cour la province perdue, et Louvois ordonna au maréchal de se retirer en Lorraine. Ce n'était pas le compte de ce grand capitaine, qui, au jugement de Napoléon, croisait d'audace à mesure quHl vieillissait. Il écrivait au roi pour lui demander la liberté d^agir. « Je connais, disait-il, la force des troupes impériales, les généraux qui les commandent, le pays où je suis, je prends tout sur moi, et je me charge des événements, j» Il resta en Alsace tant qu'il lui plut , inquiéta sans relâche Tennemi, et Thiver survenant, repassa les Vosges, comme pour prendre ses quartiers en Lorraine. L'ennemi, débarrassé enfin de cet inquiétant voisinage, et pensant la campagne finie, se mil au large, et, pour mieux vivre, s'étendit d'un bout à l'autre de l'Alsace. Turenne était le père de ses soldats, et comme il n'y avait à craindre avec lui ni une fatigue ni un danger inutiles, il pouvait tout obtenir de leur dévouement. Tout à coup, au commencement de décembre, par un froid de 10 degrés, il lève ses camps, longe toute la chaîne des Vosges par leur revers occidental, tourne leur extrémité et arrive à Béfort, après une marche de vingt
1. Le mal fat bien moins considérable qu'en 1689. Cf. Hiitoiredes dernières campagnes de Turentie, par Beaurain (M. de Grimoard), 1782, et Lettres de Voltaire à Coilini, 21 oct. 1767. Le roi se croyait au-dessus des règles de la morale ordinaire. En 1670, il avait ordonné a Créqui d'envoyer aux galères tous les hommes de la milice d'Épinai qui s'étaient battus pour le duc de Lorraine, leur souverain. Il fallut que de Lionne lui écrivit qu'on allait publier par toute la chrétienté que jamais le Turc n'avait commis ni cette injustice, ni cette inhumanité. DUaussonville, Bistoire dé la réunion de la Lorraine à la France^ t. IIL — Louvois se mettait également fort à l'aise avec la morale, et l'opinion lui importait moins qu'au roi. Le vol, le faux, l'assassinat lui semblaient légitimes dès qu'ils paraissaient servir les intérêts de son maître. En 1674, il écrivit au comte d'Estrades qu'il ferait bien sa cour au roi s'il pouvait enlever le plénipotentiaire de Tempereur au congrès de Cologne : il indique la route que le l)aron de Lisola aoit suivre, ajoutant : « Même il n'y aurait pas grand inconvénient de le tuer, parce que c'est un homme fort impertinent dans ses discours. > Quand on lui parle d'assez jolis tas de Hollandais consnmés dans les flammes, de la furieuse quantité de peuple qui meurt, de millions de bestiaux noyés que les eaux charrient, il répond : « Je vous prie de ne point vous lasser d^étre méchant et de pousser les choses avec toute la vigueur imaginable. >
jours, à travers des chemins affreux. Il tombe sur les Impériaux qui le croyaient à 50 lieues de là : il les presse, il les culbute à Mulhouse, à Colmar, à Turkeim ; il les pousse en désordre devant lui , il les rejette enfin au delà du I^hin, après leur avoir tué, blessé ou pris 40 000 hommes (janvier 1675).
Cette campagne , préparée avec tant de secret , exécutée avec une adresse si prévoyante, terminée en moins de six semaines, excita Tenthousiasme dans la France entière. Louis XIV écrivit au maréchal : c Je désire que vous reveniez près de moi, où j^ai bien de Fimpatience de vous voir pour vous témoigner de vive voix la satisfaction que me donnent les services considérables et importants que vous m'avez rendus, et la dernière victoire que vous venez de remporter sur mes ennemis. » Sur toute la route, les populations que Turenne avait sauvées des ravages d'une invasion accouraient émues d'admiration et de reconnaissance, et son retour ne fut qu'un triomphe jusqu'à Saint-Germain.
Bataille de Sénef (169^). — • Pendant que Turenne refoulait victorieusement l'invasion de l'est, Gondé arrêtait celle du nord ; il empêchait 90 000 Espagnols et Hollandais d'entrer en Champagne. Il s'était retranché près de Charleroi, en avant de la Sambre, dans une position que le prince d'Orange n'osa attaquer. Gondé, qui ne faisait pas volontiers longtemps la guerre défensive, suivit l'ennemi dans sa retraite et atteignit son arrière-garde à Sénef, près de Mons (août 1674), la renversa, entama le corps de bataille, mais vint attaquer en désordre le reste de l'armée rangée dans un poste très-fort. Quand la nuit arriva, il avait eu trois chevaux tués sous lui, et la victoire n'était pas encore décidée, c Alors, dit un témoin oculaire, la Fare, il ordonna qu'on fît avancer des bataillons nouveaux et qu'on allât chercher du canon pour attaquer les ennemis à la pointe du jour. Tous ceux qui entendirent cette proposition en frémirent ; et il parut visiblement qu'il n'y avait plus que lui qui eût envie de se battre encore. » Le lendemain les deux armées se séparèrent avec une perte égale de sept à huit mille hommes.
Le prince d'Orange, afin de prouver qu'il n'avait point été battu, assiégea Oudenarde. Gondé montra qu'il était le vainqueur, en le forçant d'abandonner cette entreprise ; mais Grave, le dernier reste de nos conquêtes en Hollande^ ouvrit
ses portes. Ghamilly Tavait défendue 93 jours en causant aux assaillants une perte de 16 000 hommes.
Dernière eampag^ne de Tnrenne et de Condé (1695).
— Au printemps (juin 1675), Turenne était revenu à la tête de son armée du Rhin. Il s^engagea de nouveau dans le Palatinat. L'empereur lui opposa MontécucuUi, qui avait vaincu, dix années auparavant, les Turcs à la journée de Saint-6otbard, et qui passait pour un tacticien consommé. Ils restèrent six semaines à se suivre, à s'observer, et leur réputation, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentée. Enfin ils allaient en venir aux mains, auprès du village de Salzbach, sur un terrain que Turenne avait choisi, où il croyait la victoire certaine, quand le maréchal, en observant la position d'une batterie, fut atteint par un boulet perdu, qui emporta du même coup le bras de Saint-Hilaire, lieutenant général de Tartillerie (27 juillet 1675). Le fils de ce dernier se jeta en larmes sur lui : « Ce n'est pas moi, lui dit Saint-Hilaire, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer. » Sa mort fut, en effet, une calamité publique. Louis XIV, pour honorer le meilleur capitaine de son siècle, le fît enterrer à Saint-Denis, dans la sépulture des rois. Mais avec le temps, le souvenir des services de Turenne s'affaiblit, du moins à la cour et sa renommée sembla importune. En 1710, au milieu des désastres de la guerre de la Succession, sa famille lui élevait un mausolée dans la chapelle de Saint-Eustache. Sur l'ordre du roi, on détruisit les ornements et les armoiries, sous prétexte qu'il n'en fallait point en pareil lieu.
La mort de Turenne fit perdre tout le fruit d'une savante campagne : les Français, découragés et comme saisis de terreur panique, s'enfuirent vers le Rhin ; Montécuculli pénétra en Alsace par le pont de Strasbourg. En même temps le duc de Lorraine, Charles IV, courut assiéger la grande ville de Trêves avec 20 000 hommes : Créqui voulut la secourir, mais fut battu à Gonsarbruck ; il se jeta dans la place, et, après quelques semaines d'une défense héroïque, fut forcé de capituler par la lâcheté de la garnison (septembre 1675). « Son malheur, dit Condé, le rendra un grand général ; i Condé eut raison.
Après la mort de Turenne, le prince de Condé fut envoyé en Alsace pour arrêter les progrès de Montécuculli et ranimer la confiance des troupes. Il força les impériaux à lever les sièges de Saverne et de Haguenau et à repasser le Rhin.
Ce fut son dernier succès ; il cessa de paraître à la tête des armées, et se retira à Chantilly, où il vécut dès Jors, au milieu des gens de lettres, môme des philosophes. Durant la campagne de Hollande il avait désiré s'entretenir avec Spinosa, et quand Malebranche publia sa Recherche de la vérité^ il voulut en connaître Tauteur. Il se plaisait aux discussions savantes comme aux batailles, s'y mêlait avec esprit, avec feu, et quelquefois, dit la Fontaine, prenait la raison comme la victoire à la gorge. Lorsque dans ces conversations littéraires il soutenait une bonne cause, il parlait avec beaucoup de grâce et de douceur; mais quand il en soutenait une mauvaise, il ne fallait pas le contredire. Le feu de ses yeux étonna une fois si fort Boileau dans une dispute de cette nature, qu'il céda par prudence et dit tout bas à son voisin : < Dorénavant, je serai toujours de l'avis de M. le Prince, quand il aura tort. » (Mémoires de Louis Racine.) Tableau charmant qui nous représente dans ces allées de Chantilly, c où les jets d'eau, dit Bossuet, ne se taisaient ni jour ni nuit, » nos plus grands poètes discutant avec l'un de nos plus grands hommes de guerre. Condé mourut en 1686, victime de«son dévouement pour la duchesse de Bourbon sa petite-fille, atteinte de la petite vérole.
Campaii^iie de 1676 ; Ttctoireu navales; DaqneAne et d'fistrées. — On retomba l'année suivante dans cette guerre de sièges que Louis XtV préférait. Condé et Bouchain furent pris ; Maêstricht, assiégé par le prince d'Orange, fut délivré ; mais les Allemands rentrèrent dans Philippsbourg, que du Fay défendit trois mois et ne rendit que lorsqu'il manqua de poudre. Une gloire inattendue consola la France de ces faibles succès et de ces revers. Les habitants de Messine, révoltés contre l'Espagne, s'étaient placés sous la protection de Louis XIV (1675) ; il leur envoya une flotte commandée par le duc de Vivonne, frère de Mme de Montespan, et qui avait Duquesne sous ses ordres. Ce grand marin, né à Dieppe en 1610, avait d'abord été armateur et corsaire, puis il s'engagea au service de la Suède, où il acquit de la réputation ; revenu en France pour entrer dans la marine royale, il passa par tous les grades, devint lieutenant général, mais ne put monter plus haut, parce qu'il était protestant. Sur les côtes de Sicile il eut pour adversaire Ruyter et les Espagnols. Un premier combat près de l'île de Stromboli resta indécis (1676) ; un second, à la hauteur de Syracuse, fut une corn-
plète victoire. Ruyter y fut tué. Louis XIV ordonna qu'on rendit les honneurs militaires, dans tous nos ports, au vaisseau qui. rapportait en Hollande les restes de ce grand homme de mer. Enfin Duquesne, Vivonne et Tourville écrasèrent dans une dernière' rencontre, à Palerme, les flottes ennemies. La France eut pour quelque temps Tempire de la Méditerranée (1676).
Les Hollandais avaient, cette même année, pris Gayenne et ravagé nos établissements des Antilles. Le vice-amiral d'Estrées arma à ses frais huit bâtiments que le roi lui confia; moyennant réserve de moitié des prises, reprit Gayenne et détruisit dans le port de Tabago, où elle se croyait hors d'atteinte, une escadre ennemie de 10 vaisseaux. En 1678, il enleva cette île même et tous les comptoirs hollandais au Sénégal. Le pavillon français régna alors sur TAtlantique comme sur la Méditerranée. '
Campainie de 1677 1 Créqnl et livxembonry | bataille de CasMl. — Gréqui avait succédé à Turenne en Allemagne, Luxembourg à Gondé aux Pays-Bas. Le premier répara sa défaite de Gonsarbruck dans une campagne digne de Turenne. Par une suite de marches habiles, qui le pla7 cèrent constamment entre Tennemi et notre frontière, il couvrit la Lorraine et TAlsace contre un adversaire supérieur en nombre, le battit à Kochersberg, entre Strasbourg et, Saveme (7 oct. 1677), et lui enleva Fribourg, ce qui reportait la guerre sur la rive droite du Rhin. Le second, qui rappelait plutôt le vainqueur de Rocroy, prit avec le roi Valenciennes, dont les mousquetaire? enlevèrent, en plein jour, les formidables ouvrages, puis Gambrai, et gagna avec Monsieur sur le prince d'Orange, la Bataille de Gassel, près de SainUOmer, qui capitula (avril 1677). Gand ouvrit ses portes l'année suivante.
■défection de l'Angleterre (1678). — Ainsi Louis XIV attaquait ou se défendait partout : un événement imprévu le décida à faire la paix. Les Anglais ne voyaient pas sans une sorte d'effroi les progrès de son influence sur le continent, et surtout le développement de sa marine * ; ils murmuraient
1. c Le plas grand obstacle à l'alliance française, écrivait Charles II dès les premières années de son règne, c'est le grand soin que l'on se donne maintenant en France poar se créer un commerce et pour être une puissance maritime imposante. Chaque pas que la France fera dans cette voie, perpétuera la jalousie entre les deux nations. •
contre leur roi, enchaîné à l'alliance de ce redoutable voisin, et l'opposition nationale devenait tous les jours plus vive dans le Parlement, Charles 11 disait tristement à l'unbassadeur français, M. de Buvigoy (6 juin 1675], que, « pressé par ses sujets, il était comme une place assiégée qui ne peut plus se défendre. > Dès 1674 il avait cessé d'agir contre les
Porte Notre-Dama à. cambrai (ïïU" aiècla).
Hollandais ; en 1678 il fufforcé de s'unir à eux, de consentir au marine de sa nièce, Marie, avec le stathouder, et de se déclarer contre la France (janvier 1678).
Traita de NlmÈK"" (1098) i paciflcnttoH géuérole
(1679). — Alors Louis XIV proposa la paix aux Provinces- Unies. Le prince d'Orange devait son élénaliou à ia guerre; il essaya de rompre les négociations en surprenant à Saint-
D«ny8, près de Mons, le maréchit de Luiembourg, qui s« reposait aur la foi d'un armistice (II août 1678] : il fut repoussé après un combat désespéré de six heures. ■ Je m^attendais bien, disait-il plus tard, à perdre du monde, maïs cette perte devait être de peu de coaséquence, puisque, aussi bieo, la paix étant faite, il aurait fallu congédier les troupes. > Quel mépris de la rie humaine ont tous ces batailleurs 1 les hommes ne sont pour eux que les pièces d'un échiquier.
Portes,
La Hollande, I Angleterre. l'Espagne et l'Empereur traitèrent à N.mègue, l'électeur de Brandebourg à Saint-Germain, r™-^ ^ Danemark à Fontainebleau (août 1678 à septembre 679). Cette fois encore ce fut l'Espagne qui paya les frais de la guerre ; elle abandonna la Franche- Comté, et aux Pays- Bas, les deux dernières villes de l'Artois, Aire et Saint-Omer avec dooïe autres places, Valenciennes, Cambrai, Maubeuge' Condé, Bouchain, etc., que Vauban couvrit aussitôt de fortifications, pour en faire la barrière de la France. L'élecleur
de Brandebourg et le roi de Danemark durent restituer tout ce qu'ils avaient enlevé aux Suédois nos alliés. Mais la France, déviant de la politique commerciale de Golbert, accorda aux Hollandais l'abolition du tarif de 1667, ce qui allait porter un rude coup à notre marine marchande , même à notre industrie.
Le traité de Nimègue marque Tapogée du règne de. Louis XIV : c'est peu de temps après que les magistrats de Paris lui décernèrent le titre de Grand (1680). Ils lui avaient élevé déjà, pour cette guerre, deux arcs de triomphe, les portes Saint-Martin et Saint-Denis. ^
Toute glorieuse qu'elle avait été, cette guerre fut cependant Torigine des malheurs de la fin du règne, car elle avait habitué l'Europe à se liguer contre nous et lui avait montré l'homme qu'elle devait prendre pour chef de ses conseils, le pays où elle devait placer le point d'appui de sa résistance. La guerre de Hollande prépara la fortune de Guillaume III et de l'Angleterre. Renversons les faits ; supposons que Louis XIV fût resté comme son aïeul l'allié des Hollandais : une grande marine s'unissait à la nôtre pour disputer TOcéan aux Anglais, et cette marine appartenait à un pays que nous pouvions toujours atteindre par notre politique, nos alliances et nos armes. Quand elle eut émigré dans la Grande-Bretagne, au lieu d'un adversaire à portée de ses coups, la France eut, en face d'elle, un ennemi que jamais elle n'a pu saisir corps à corps.