DERNIÈRE PARTIE DU RÈGNE DE LOUIS XIV (1679-1715) V
Conquêies de l^oiiis XIV en pleine paix $ Béuufion de Strasbourf^ à la France. — Après le traité de Nimègue ^
I. X.e Gouvernement de Louis XIV, Vadministmtinn, Jet finances et le commerce de 1683 à 1689, par P. Clé/^ent; Quinze ans du règne de Louis Xi ^ (1700-171&}, par £. Morel el Saliart.
2kk DERNIERE PARTIE DU REGNE DE LOUIS XIV.
loB nations licencièrent leurs troupes, Louis garda les siennes
Ctthédrala ds Strasbourg.
et fil de la pm un temps de conquêtes. Les derniers traités
Une rue du Tiaui Strasbourg.
lui avaient livré un certain nombre de villes et de cantons, avec leurs dépendances. Pour rechercher quelles étaient ces dépendances, il établit à Tournay, à Metz, à Brlsach et à Besançon des chambres dites de réunion, parce qu'elles furent chargées de réunir à la France les terres qu'on prétendait démembrées des villes de Flandre, des Trois-Évêchés, de TAlsace et de la Franche-Comté. Des princes allemands. Télecteur palatin, le roi d'Espagne, durent comparaître par procureurs, pour justifier de leurs titres ; et des arrêts, soutenus par la force, donnèrent à Louis XIV vingt villes importantes, Sarrebruck, Deux-Ponts, Luxembourg^ Montbéliard, Strasbourg, qui devint si vite une de nos villes les plus françaises et dont Vauban fit le boulevard du royaume sur le Rhin (1681).
En Italie, Louis XIV acheta Casai, dans le Montferrat, au duc de Mantoue, pour dominer le nord de la Péninsule et le Piémont, qu'il tenait déjà par Pignerol (1681).
Bombardement d'Alg^er et de Gênes. — Sur d'autres points se montrait le drapeau de la France, et pour une cause plus légitime. Les Barbaresques avaient recommencé leurs pirateries. Le vieux Duquesne fut envoyé contre eux. Un marin obscur, Bernard Renau, venait d'inventer un engin terrible de destruction- pour les places maritimes, les galiotes h bombes. Alger fut bombardé deux fois (1681-1683), détruit en partie et obligé de rendre ses prisonniers. Tunis et Tripoli éprouvèrent le même sort ; la Méditerranée se trouva encore pour quelque temps purgée de corsaires.
Une ville chrétienne fut traitée comme ces repaires de pirates. Les Génois avaient vendu des armes et de la poudre aux Algériens, et ils construisaient, dans leurs chantiers, quatre vaisseaux de guerre pour l'Espagne, qui n'en avait plus. Louis XIV leur défendit d'armer ces galères ; sur leur refus, Duquesne et Seignelay lancèrent en quelques jours 14000 bombes, qui renversèrent une partie des somptueux palais de Gênes la Superbe (168^). Il fallut que le doge vînt à Versailles demander pardon au roi, malgré une loi ancienne qui ordonnait au premier magistrat de ne jamais s'absenter de la ville. On lui demanda ce qu'il trouvait de plus curieux à Versailles : « C'est de m'y voir, » répondit-il.
Le pape même fut encore une fois humilié comme prince et blessé comme pontife. Les ambassadeurs catholiques, à Rome, avaient étendu le droit d'asile et de franchise, afi'ecté
de tout temps, et avec raison, à leur hôtel, jusqu^au quartiet* môme qu^ils habitaient. Innocent XI voulut détruire cet abus, qui faisait d'une moitié de la ville un repaire pour les criminels. Il obtint sans peine le consentement des autres rois; mais Louis XIV, déjà irrité contre le pontife à cause de la régale (Voyez, ch. lui), répondit avec hauteur c qu'il ne s'était jamais réglé sur l'exemple d'autrui, et que c'était à lui de servir d'exemple. » Il envoya le marquis de Lavardin, avec 800 gentilshommes armés pour se maintenir dans la possession d'un privilège injuste; le pape excommunia l'ambassadeur; le roi fit saisir Avignon (1687). Cette affaire s'arrangea sous le successeur d'Innocent XI ; mais ce pontife en conçut un dépit profond qui ne fut pas sans influence sur la guerre de 1688.
L'occasion de cette guerre fut, en effet, l'opposition faite par le pape au candidat de la France pour le siège archiépiscapal de Cologne, le cardinal de Furstemberg, qui nous avait déjà ouvert les portes de Strasbourg. Il avait été élu par la majorité du chapitre, quinze voix contre neuf obtenues par &on concurrent, Clément de Bavière. Innocent XI donna néanmoins à celui-ci l'investiture. Louis XIV protesta à main armée contre cette nomination et fît occuper par ses troupes Bonn, Neusset Kayserwerth (octobre 1688). En même temps' il réclamait une partie du Palatinat au nom de sa belle-sœur, seconde femme du duc d'Orléans.
ljl|^e d'Aug^boarg (1686). — Ces conquêtes faites en pleine paix, ces violences, cet orgueil, réveillèrent les craintes de l'Europe. On accusa la France d'avoir renversé la domination autrichienne pour mettre la sienne à la place et peser comme elle sur le continent. Dès 1681, l'empire, l'empereur Léopold, l'Espagne, la Hollande, même la Suède, conclurent, par les soins de Guillaume d'Orange, une alliance secrète pour le maintien de la paix de Nimègue. Personne n'osa porter le premier coup, et la diète de Ratisbonne (août 1684) stipula uiuQ trêve de vingt ans qui laissa au roi Luxem > bourg, Landau, Strasbourg, Kehl et les autres villes réunies avant le !•' août 1681. Son ambition ne s'arrêtant pas, ils se rapprochèrent davantage et signèrent la ligue d'Augsbourg (9 juillet 1686); la Savoie y accéda l'année suivante, PAngleterre en 1689.
^Stat intériear de la France i mort de Colbert (1683). — Quelle était, dans ce moment critique^ la situa-
lion d« la France? une sorte de fatigue commençait à se faire sentir dans cette société, si brillante encore et si prospère en apparence. Les dépenses excessives de la guerre précédente, le maintien coûteux d'une armée de 150 000 hommes en temps de paix, les constructions fastueuses, comme celles de Versailles, de Trianon, de Marly, du Louvre et des Tuileries, ou utiles comme celles des ports, des places fortes, de rhôtel des Invalides, avaient détruit Téquilibre des finances, forcé d'accroître les impôts, porté un premier coup à Tagriculture et au commerce. Les épouvantables misères de 1662 reparaissaient. L'année qui suivit la paix,Colbert disait au roi que toutes les lettres venues des provinces parlaient des très-grandes souffrances du peuple. Mais Louis XIV faisait volontiers la théorie de sa pratique et aimait à ériger ses habitudes en principes de gouvernement. Pour justifier les impôts illimités, il se fera bientôt donner, par la Sorbonne, une consultation doctrinale qui le déclarera maître absolu des biens de ses sujets^ pour mettre sa conscience en repos, au sujet de ses monstrueuses prodigalités, il répondait à Mme de Maintenon, qui lui demandait de l'argent aû nom des pauvres : c Un roi fait l'aumône en dépensant beaucoup. » Mot précieux et terrible, dit Say, qui montre comment la ruine peut être réduite en principe.
Colbert était donc fort mal venu à prêcher l'économie. Des mouvements populaires, signes du malaise des peuples, qui eurent lieu en plusieurs provinces, ne servirent pas d'avertissement. On les supprima avec cruauté, et on continua à élargir le gouffre du déficit. Colbert s'épuisa à trouver des ressources pour le combler ; il fut obligé, lui ajussi, de vendre des charges, de créer des rentes à un taux onéreux, d'augmenter la taille. Il gémissait de ramener les finances à l'état d'où il les avait tirées et de voir depuis la concession faite aux Hollandais, à la paix de Nimègue, la concurrence étrangère écraser de nouveau le commerce maritime et l'industrie nationale. Il succomba à la peine. Il mourut en 1683, à soixante-quatre ans, usé par l'excès du travail, et tué peutêtre par d'injustes reproches du roi. « Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, disait-il avec amer- , tume, je serais sauvé dix fois, et je ne sais ce que je vais devenir. » Il refusa de lire une dernière lettre que le roi lui adressait. Gomme plusieurs de nos grands ministres, Colbert était impopulaire. Le peuple maudissait celui qui rédigeait
les édits bursaux, non celui qui les dictait; et en voyant Golbert amasser, au bout de vingt- deux annnées de charge, dix millions de fortune, on accusait sa probité au lieu de voir son économie. Il fallut enterrer la nuit, à la dérobée, avec une escorte, un des bienfaiteurs de la France, pour que la multitude furieuse n'insultât pas à ses funérailles. Après lui son ministère fut divisé : le marquis de Seignelay, son fils, eut la marine; les finances furent confiées à le Pelletier (1683-1689), plus tard au comte de Pontchartrain (1689- 1699) : ce^ deux derniers lui succédèrent sans le remplacer. Dès l'année 1689, la pénurie fut telle que Louis dut envoyer à la Monnaie les chefs-d'œuvre en argent ciselé qui décoraient Versailles.
Révocation de Inédit de IVantes (1685). — Il y avait deux ans que Colbert était mort, quand Louis XIV commit la plus grande faute de son règne, la révocation de Védit de Nantes, Les protestants n'avaient pas remué durant les troubles de la Fronde, c Le petit troupeau broute de mauvaises herbes, disait Mazarin, mais il ne s'écarte pas.; » et il avait, en 1652, fait renouveler solennellement par Louis XIV l'engagement de ne pas attenter à leur liberté de conscience '. Cependant il fut débordé dans les derniers jours de son ministère et il commença contre eux des mesures vexatoires qui, après lui, s'accrurent, mais ne se changèrent qu'au bout de vingt ans en persécution. Louis les haïssait comme hérétiques et comme suspects d'aimer peu le pouvoir absolu des rois. L'unité religieuse lui semblait aussi nécessaire que l'unité politique, c Dès 1661, dit-il dans ses Mémoires, je formai le plan de toute ma conduite envers mes sujets de la religion prétendue réformée. Je crus que le meilleur moyen pour les réduire peu à peu était, en premier lieu, de ne les presser par aucune rigueur nouvelle, de faire observer ce qu'ils avaient obtenu de mes prédécesseurs, mais de ne leur rien accorder au delà et d'en renfermer même l'exécution dans les plus étroites bornes que la justice et la bienfaisance le pouvaient permettre. Quant aux grâces qui dépendaient de moi seul, je résolus de ne leur en faire aucune, pour les obliger par là à considérer de temps en temps, d'eux-mêmes et sans violence, si c'était avec quelque bonne raison qu'ils
1. En 1644. sur neaf ou dix maréchaux, il y avait cinq protestants» la Force, Chàtillon, Tarenne, Oassion, Rantzaa.
se priraient Tolonlairement des avantages qui pouvaient leur être communs avec mes autres sujets*. * It fut longtemps fidMe à cette politique peu généreuse mais eiempte de violence. Colbert faisait mieux, il protégeait les protestants, comme des sujets utiles et industrieux. Il en employa ud grand nombre dans les arts, dans les manufactures, dans la marine. Duquesne, le grand émule de Buyter, et Van Bobais, legrand manufacturier d'Abbeville, étaient protestants*.
Baint-Cir (dans aon éUt aclud].
11 avait même proposé à Louis XIV, en 1665, pour historiographe le réformé Perrot d'Ablancourt.
Après le traité de Nimëgue les diverses influences qui se disputèrent Louis XIV vieillissant firent entrer le gouveme-
I. Cette eondnit* sembla l'eiécnlioa de c« qu'avait demandé l'tiseiiiblée du clergé dèa itii. Cf. Jtnu« dt Parti du IS aoflt ttSS, p. 311, note. Cependant, dés 196 S, It roi Bongeail à réToijuer l'édltde NaQleB.(ïi>y.ane
SB traDBueriea rellgieui
loUiert à l'éTéque d'Amiens ponr IBM dont Van Rabats l'était plaint
ment duis la voie des rigueurs'. Le roi avait alora de vifs démêlés avec le Saint-Siège au sujet de la rigatê et avait amené le clergé de France à prendre parti pour lui par la célèbre déclaration de 1682, que Bossuet rédigea. 11 ne voulait pourtant pas qu'on doutât de son zèle religieux, et pour en fournir une preuve éclatante qui serait en même temps utile à son autorité, il céda aux longues instances de l'Église re-
Chïtam de Uilntaciiia. tq du pare'
lativement aux protestants- On leur ôta les garanties que l'édit de Nantes leur assurait, en supprimant les Chambres
1. Mma de Malntenon écriiaft en lesi : • La roi commence à penser lériensement isoa salut eti celui de tes sujeiB; si tiica nous le conserva, il D'y aura plu» qu'une religion dans eon royaume. C'est la aentiment d* ît. de LoUTois, et je le crois là-dessua plus volonliers que M. Colbert, qol ne penaa qu'à aes finance- * ' — '- ' ' — ■■-■--
hiritiara de U marqulïe.
nii-parties des parlements de Toulouse^ 4e Grenoble, de Bordeaux, et les libertés que Richelieu et Mazarin leur avaient laissées ; en leur interdisant, successivement, d'être notaires, procureurs, avocats, experts, imprimeurs, libraires, médecins, chirurgiens, même apothicaires, ce qui les obligea, chassés qu'ils étaient des fonctions publiques et des professions libérales, de se jeter dans le commerce et Tindustrie, qui furent presque tout entiers dans leurs mains. On défendit aux catholiques, sous peine des galères à vie, d^embrasser le calvinisme, et on permit aux enfants des réformés de renoncer à leur religion, dès Tâge de sept ansj c âge auquel, disait redit, ils sont capables de raison et de choix dans une matière aussi importante que celle de leur salut. » A Tappui de cette déclaration, beaucoup d'enfants furent arrachés à leurs familles : c'est pour les jeunes tilles nobles, ainsi converties, que le couvent de Saint-Cyr fut fondé par Mme de Maintenon. On multiplia les missions dans les provinces ; on acheta les consciences à prix d'argent. Pellisson, ancien protestant, comme la nouvelle favorite, eut la direction d'une caisse spéciale pour payer ces abjurations. « M. Pellisson fait des prodiges, écrivait Mme de Maintenon (13 nov. 1683). M. Bossuet est plus savant, mais lui est plus persuasif. On n'aurait jamais osé espérer que toutes ces conversions fussent si aisées.» Louvois recourut à des moyens plus persuasifs encore. Il «c imagina d'y mêler du militaire ; » il logea des gens de guerre chez les calvinistes. Ces missionnaires bottés commirent les plus grands excès. Comme les dragons se distinguèrent par leurs violences, on appela ces exécutions le^ dragonnades.
Le dernier coup fut porté ; le 22 octobre 1685, unédit révoqua celui de Nantes. Il supprimait tous les privilèges accordés par Henri IV et Louis XIII ; interdisait aux protestants l'exercice public de leur culte, excepté en Alsace ; ordonnait aux ministres de quitter le royaume dans les quinze jours, et défendait aux autres de les suivre, sous peine des galères et de la confiscation des biens. On arriva à des conséquences monstrueuses : les réformés n'eurent plus d'^état dvil ; leurs mariages, si, à l'aide d'une fraude ou d'un mensonge, ils ne les avaient pas fait consacrer par l'Église catholique, furent regardés comme nuls, leurs enfants comme bâtards. Les biens de quiconque était constaté hérétique furent confisqués. Une part était assurée au dénonciateur. Les protestants ne souffrirent pas seulement dans leurs biens et dans leur
conscience; un grand nombre de ministres furent envoyés au supplice, et pour que Tassistance ne pût entendre leurs dernières exhortations, des tambours, placés au pied de Téchafaud, étouffaient le bruit de leurs paroles*. Étrange rapprochement avec l'agonie du petit-fils de Louis XIV !
Il faut pourtant dire que cette mesure désastreuse et coupable fut accueillie avec reconnaissance par une grande partie de la nation. Vaubàn, Saint-Simon, Catinat, quelques rares esprits, comprirent seuls l'étendue du mal qu'on venait de faire au pays. Non-seulement Bossuet et Massillon y applaudirent, mais Racine, la Bruyère, même la Fontaine, même Mlle de Scudéry, la douce Mme Deshoulières et un persécuté, le grand Arnault, même Bussy, l'auteur de VHistoire amoureuse des Gaules, qui loue cet acte avec une pieuse émotion. Mme de Sévigné, toujours si vive, sans être toujours trèstendre, au moins pour ceux qui ne sont pas les siens, écrivait, le 23 octobre 1685 : « Les dragons ont été très-bons missionnaires ; » et, dans une autre lettre : c Rien n'est si beau, jamais aucun roi n'a fait ni fera rien de plus mémorable. » Le vieux chancelier le Tellier, alors mourant, se ranima en signant l'édit pour s'écrier : Nunc dimitte servum tuum^ Domine, quia viderunt oculi met salutare tuum ! Il ne voyait pas qu'il signait un des grands malheurs de la France* Deux cent cinquante ou trois cent mille réformés passèrent la frontière, dans les dernières années du dix-septième siècle, malgré la police de Louis XIV, et portèrent à l'étranger nos arts, les secrets de nos manufactures et la haine du roi. Des régiments entiers de calvinistes furent formés en Hollande, en Angleterre, en Allemagne; ceux qui restèrent dans le royaume n'attendirent que l'occasion de briser le joug inique qui pesait sur eux, fût-ce au prix d'une guerre civile*. Le maréchal de Schomberg s'expatria, Huygens, Papin,. des pein-
1. Histoire de Védit de Nantes et de sa révocation, par Benoit, 1693-95, t. m, p. 996 et 1003. Le P. de la Chaise, par M. de Chantelauze.
2. Mme de la Fayette dit, à la fin de 1688 {Mémoires de la cour de France, coll. Petitot, LXV, p. 45 : « .. . Le dedans du royaume n'inquiète pas moins le roi.... U y a beaucoup de nouveaux ccnvertis gémissant sous le poids de la force.... Us voient l'événement d'Angleterre et reçoivent chaque jour des lettres de leurs frères réfugiés qui les flattent de se voir délivrés de la persécution dans l'année 1689. Quand ils songent que tout le monde est contre le roi, ils ne doutent point qu'il ne succombe, et il y a bien d'autres malcontents dans le royaume qui se joindraient à eux.... > Voyez plus loin la révolte des camisards, et sur toute cette question VHistoire des réfugiés protestants en France, par M. Weiss. Voir aussi Mémoires d'un protestant condamné aua galères sous Louis XI V,
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ires, des sculpteurs furent expulsés de TAcadémie et de la France. Duquesne, chargé de tant de gloire et de quatrevingts années, fut pressé par Louis XIV lui-même d'abjurer : « J^ai rendu pendant soixante ans à César, dit Théroïque vieillard, ce que je devais à César; permettez donc que je rende à Dieu ce que je dois à Dieu. » Il lui fut du moins permis de mourir en France.
Ces violences réussirent^lles ? Il y avait, avant la révocation de redit de Nantes, un million de calvinistes en France ; il y en a aujourd'hui de quinze à dix-huit cent mille. Et qui pourrait dire ce que cette grande persécution, qui une fois commencée ne s'arrêta plus, valut d'adeptes à la philosophie sceptique du dix-huitième siècle ! Pour le moment elle causa l'explosion contre la France d'une guerre terrible qui inaugura la période des revers*.
IftéTointion cl>An|rl«terre (1688). — - La réponse des puissances protestantes à la révocation de Tédit de Nantes fut la révolution d'Angleterre, qui, en 1688, renversa du trône le catholique Jacques II, et y fit monter le calviniste Guillaume III. Souvent en politique on crée soi-même les périls où l'on tombe et les ennemis qui vous précipitent. Deux fois Louis XIV fit la fortune de son plus redoutable adversaire : en 1672, lorsque par une guerre injuste il rendit Guillaume d'Orange nécessaire à la Hollande; en 1688, lorsque par son. étroite alliance avec un roi odieux à ses sujets, il fit la popularité en Angleterre de ce prince mal gracieux, aux rudes dehors, qui parlait difficilement l'anglais et songeait bien plus au continent qu'aux affaires britanniques. La révolution qui lui donna le trône de Jacques II allait plus loin qu'à un changement de personnes royales. Elle substituait chez nos voisins la royauté consentie à la royauté de droit divin, et fondait
I. Louis XIV eut pourtant quelques scrupules. La Correspondance ctdmi' nistrattvej publiée par M. Depping, montre que peu de mois après l'édit de révocation, il en sentit les périls, et tandis que la plupart des fonctionnaires poussaient aux rigueurs extrêmes, le roi, Sei§fnelay, plus tard Pontchartrain, cherchèrent à en atténuer quelques-uns des plus fâcheux résultats par des mesures non déclarées mais persévérantes. Toutefois, la politique générale resta la même. Quand la France essaya de coloniser la Louisiane, les réfugiés établis au milieu des colons anglais qui les avaient
Parfaitement accueillis, sollicitèrent do Louis XIV la permission de s'y xer. Pontchartrain répondit : c Le roi n'a pas expulsé les protestants de son royaume pour en faire une république en Amérique. » La même demande adressée au régent reçut la même réponse, et la Louisiane, faute d'habitants, resta dans nos mains une possession stérile, (^ematr of the French vrotestanU tvho sellled Oxford JUassachusseth. A, X>. 1686, by A. Boimes.)
bu REGNE DE LOUIS XIV (1679-1715). â55
pour eux le gouvernement oonstittMmnel ou parkmentaire, c'est-à-dire la discussion des grands intérêts de TÉtat, le vote des lois et des impôts par les représentants mêmes du pays. Louis XIV avait dit: m L'assujettissement qui met le souverain dans la nécessité de prendre la loi de ses peuples est la dernière calamité où puisse tomber un homme de notre rang. » Un droit nouveau, celui des peuples, se levait donc, dans la société moderne, en face du droit absolu des rois qui depuis . deux siècles la régissait et qui venait de trouver en France sa plus glorieuse personnification. Il n'y a pas à s'étonner delà lutte acharnée qui éclata entre la France et l'Angleterre. Ce sont plus que deux intérêts contraires, ce sont deux droits politiques différents qui seront aux prises. Au seizième siècle, la France avait défendu le protestantisme et les libertés générales de l'Europe. Au dix-septième , elle menaçait la conscience des peuples et l'indépendance des États. Le rôle que nous abandonnions,'r Angleterre allait s'en saisir ; elle se fera le centre de toutes les coalitions contre la maison de Bourbon, comme la France avait été le centre de la résistance k la maison d'Autriche.
Ce changement politique renversait toutes les conditions de la guerre. Tant que Louis avait neutralisé l'Angleterre en pensionnant ses rois, nous n'avions eu personne à craindre sur le continent ; car appuyés aux Pyrénées , aux Alpes et à la mer, nous faisions face au Rhin et pouvions y combattre des deux mains, sans avoir à regarder par derrière. L'Angleterre s'unissant à nos ennemis , il fallut non-seulement des arjnées sur TËscaut, le Rhin et les Alpes, mais aussi des flottes sur l'Océan et dans les mers les plus lointaines. C'est ce double effort qui épuisera la France.
CInerre de la ligne d'Augsbonri^ (l688-ie99).— La coalition déclara la guerre le 5 février 1689. Louis avait à lui opposer 350 000 soldats et 26^ vaisseaux ou frégates. Seul contre des princes mal unis entre eux et mal obéis chez eux, il arrêta un plan simple et hardi tout à la fois. L'âme de la coalition était Guillaume d'Orange, stathouder de Hollande et roi d'Angleterre, « le vaillant et habile hérétique, » comme on l'appelait à Vienne, à Madrid et à Rome même. Le renverser, c'était finir la guerre d'un coup : Louis XIV confia une flotte à Jacques II, pour l'aider à remonter sur le trône. L'Espagne et la Savoie étaient les deux États les plus faibles de la ligue : il tourna contre elles la plus grande par-
tie de ses forces. De ce côté il attaquait; sur le Rhin dont il occupait toute la rive gauche jusque près de Coblentz , il garda la défensive, pensant bien que les Turcs, dont nous venions de rompre les négociations avec PEmpereur, donneraient à ce prince assez d^occupation sur le bas Danube, pour que nous n^eussions pas à craindre qui! portât de grandes forces sur le Rhin. Turenne, Condé et Duquesne étaient morts. Louis trouva pour les remplacer d'habiles capitaines, Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville. C'était comme la première réserve de la France dans ces luttes terribles qui ont dévoré tant de généraux et tant d'armées.
Ventatives pour rétablir «lacqaes II ; TourTille. ~ La guerre en faveur de Jacques II fut d'abord heureuse. Une escadre de 13 grands vaisseaux transporta le prince en Irlande, dans cette île catholique comme lui et toujours frémissante sous le joug de l'Angleterre (mai 1689). Des convois de troupes, d'armes, de munitions partirent du Havre, de Brest, de Rochefort, protégés par Château-Renaud, d'Estrées et Tourville. Les Anglais et les Hollandais essayèrent de leur fermer le passage ; Château-Renaud battit une de leurs escadres dans la baie de Bantry; Tourville, avec 78 voiles, attaqua leur flotte sur les côtesi de Sussex , à la hauteur de Beachy-Head; 16 vaisseaux ennemis furent coulés ou incendiés à la côte ; le reste se réfugia à l'embouchure de la Tamise ou entre les bancs de la Hollande (10 juillet 1690). Cette brillante victoire, qui aurait mérité d'être populaire en France, livra pour quelque temps à Louis XIV l'empire de l'Océan. Mais Jacques II ne sut pas le seconder; il avait perdu un temps précieux au siège de Londonderry. Guillaume III l'attaqua sur la Boyne (11 juillet 1690). Les Irlandais s'enfuirent au premier choc , avec leur roi , et les Français opposèrent seuls quelque résistance. Un régiment de réfugiés calvinistes et le maréchal de Schomberg, qui dirigeait l'armée de Guillaume, contribuèrent surtout à la déroute. Jacques II revint en France.
Louis XIV prépara alors une descente en Angleterre même. 20 000 hommes furent rassemblés entre Cherbourg et la Hougue ; 300 navires de transport furent tenus prêts à Brest : Tourville devait les escorter avec kk vaisseaux qu'il commandait et 30 autres que d'Estrées lui amenait de Toulon. Mais le vent changea, la flotte de la Méditerranée ne put arriver à temps. Louis XI V| habitué à forcer la victoire, et comptant
qu*une partie des capitainest anglais passerait à lui, ordonna à son amiral d'aller chercher Tennemi, fort de 99 voiles. Ce fut la bataille de la Hougue (29 mai 1692). Quoiqu'il n'y ' eut point de défection, Tourville tint tête victorieusement pendant dix heures aux Anglo-Hollandais qui, malgré leur nombre, furent phis maltraités que nous. Mais il n'était pas possible de renouveler le lendemain cette héroïque témérité. Tourville aurait fait du moins une glorieuse retraite s'il avait eu un port derrière lui ; la digue de Cherbourg n'existait pas. Il fit signal de se retirer sur Brest et Saint- Malo; sept de ses vaisseaux gagnèrent le premier port, le reste de la flotte s'engagea dans le canal que les basfonds forment à l'ouest de la côte de Cotentin; 22 franchirent le raz Blanchard et entrèrent à b^aint-Malo; mais la marée venant à manquer, les autres furent empêchés de suivre, et 3 s'arrêtèrent à Cherbourg, où les capitaines, ne pouvant les défendre, les brûlèrent; 12 se réfugièrent dans la rade de la Hougue, qui n'était pas mieux préparée pour offrir un abri. Tourville retira les canons, les munitions, les agrès, et à l'approche des Anglais fit mettre le feu aux coques de ses navires. L'ennemi ne put se vanter d'en avoir pris un seul. Ce fut le premier coup porté à la marine militaire de la France ; mais il n'est, pas vrai, comme on l'a dit souvent, que le désastre de la Hougue en ait été le tombeau ; car l'année suivante on put opposer aux Anglais et aux Hollandais des flottes égales, sinon supérieures. Toutefois, le rétablissement des Stuartsen Angleterre devenait impossible, et la partie la plus importante du plan conçu par Louis XIV avait échoué.
Cfuerre défensive sur le Rhin. Ineendfe du Pain iinat (1689). — Dès 1688, le Dauphin, alors âgé de vingt sept ans, était entré en Allemagne avec 80000 hommes et le maréchal de Duras pour le guider. Le roi lui avait dit avant le départ : « Mon fils, en vous envoyant commander mes armées, je vous donne les occasions de faire connaître votre mérite : allez le montrer à toute l'Europe, afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s'aperçoive pas que le roi est mort. » Philippsbourg, Manheim,Worms,Oberwesel avaient été pris en quelques semaines. Le dessein du ministre français n'était pas de les garder; le Palatinat fut de nouveau brûlé, cette fo\3 avec férocité (1689). Spire fut complètement détruit et la ville resta dix ans un monceau de décombres.
Les Français saccagèrent le magnifique château de Heîdelberg, surnommé TAlhambra de TAllemagne. On jeta dans le Rhin les pierres dont Manheim avait été bâtie ; 100000 habitants, chassés de leur pays par les flammes, allèrent demander vengeance à rAllemagne. Le roi lui-même eut regret de ces horribles exécutions, et son mécontentement pouvait être le prélude d'une disgrâce, quand Louvois mourut d'une attaque d'apoplexie (juillet 1691). Il fut remplacé par son fils, Barbezieux, qui, avec beaucoup plus de défauts, n'avait aucune de ses qualités *.
Le duc de Lorges, neveu du grand Turenne et successeur, en 1690, du maréchal de Duras, se contenta de couvrir l'Alsace contre les Impériaux qui, se trouvant comme en un désert dans le Palatinat, ne purent y subsister. La guerre resta défensive sur le Rhin comme on l'avait voulu : les grands coups furent portés ailleurs.
Ixiierre en Havoie et en Piémont ; Catlnat. — Gatinat commandait alors en Italie. Ce général, sans naissance, ne s'était élevé qu'à force de mérite. Comme Vauban , dont il était l'ami, il joignait lesvertus civiques aux qualités militaires et,par sa tactique sage et méthodique, rappelait, mais de loin, Turenne. Il avait en tête le duc de Savoie, Victor- Amédée. Pour amener son adversaire à une action décisive, avant l'arrivée des troupes allemandes, il dévasta les campagnes du Piémont, fit couper les arbres, arracher les vignes, brûler les villages. Yictor-Amédée ne sut pas se contenir devant ces ravages, et livra la bataille de Staffarde près de Saluce (18 août 1690) : il perdit 4000 hommes, tandis que les Français curent à peine 600 morts. La Savoie, Nice et la plus grande partie du Piémont se trouvèrent en notre pouvoir. Mais un parent du duc, le prince Eugène, dont Louis XIV avait refusé les services et qui était allé les offrir à l'Autriche, arriva avec de
1. Le môme système de guerre devait être employé en Amérique contre les colonies anglaises. Instiuclions à M. de Frontenac, gouverneur du Canada, 7 juin I6b9. "Voici une autre pièce qui fera juger de la moralité politique de ce temps. Louvois écrit le 14 mars 1675 à M. Descarrières, envoyé du roi à Liège : * Voyez si vous ne pourriez pas feindre qu'on a trouvé dans les papiers du cardinal de Baden quelque lettre du ministre de TEm-
{>ereur qui pût, étant répandue dans l'Allemagne et les Pays-Bas, y décrier es affaires de isa Majesté impériale et de son parti. Il faudrait que cette lettre fût à peu près du style de la cour de Vienne, et remplie de choses qui pourraient rendre sa conduite plus odieuse. Brûlez ceci après que vous l'aurez lu. » C'est Iç mensonge, la calomr;je et le ttux en écriture politique.
puissants renforts. Il fallut rentrer en France où les Piémontais nous suivirent : le Dauphiné souffrit de cruelles représailles de rincendie du Palatinat et des ravages du Piémont (1692). Catinat, cependant, repassa les monts; un second combat s^engagea, vers la Marsaille, à quelques lieues de Staflfarde {k octobre 1693) et fut pour Victor- Amédée aussi malheureux que le premier ; il ne lui restait plus guère que Turin: Catinat Peut pris, si le ministère n'eût diminué ses troupes ; tout ce quUl put faire fut de garder ses conquêtes.
* Guerre dan* les Payi-Batf Ijiixemboiir|p. — Luxembourg était fils posthume de ce comte de Bouteville que Richelieu fit décapiter. Il avait servi d'abord sous le grand Condé, auquel il ressemblait par Taudace et la justesse du coup-d'œil *. En 1690, il se trouva près de Fleurus en présence du prince de Waldeck. Par une habile et hardie manœuvre, il porte sa droite au delà du ruisseau qui couvrait Tarmée ennemie. Le prince, soudainement pris en flanc et tourné, fît un mouvement en arrière ; Luxembourg en profita pour Taborder vivement au milieu du désordre de cette marche, lui tua 6000 hommes, lui enleva 100 drapeaux, son canon, ses bagages, et 8000 prisonniers. C'est notre première victoire de Fleurus (l^^' juillet 1690). Maître de la campagne, il investit Mons, capitale du Hainaut. Louis XIV assista au siège. Guillaume, débarrassé de Jacques II, accourut avec 80 000 hommes ; mais ne put empêcher la capitulation de la ville, après neuf jours de tranchées (avril 1691). L'année suivante, Luxem-
1. Il était né en 1628. Sa tante, la princesse de Condé, Pavait donné pour aide de camp au duc d'Enghien, qu'il suivit devant Lérida, à Lena et dans la Fronde. Fait prisonnier au combat de Réthel, il fut emprisonné à Vincennes et n'en sertit que quand Mazarin ouvrit à Condé les portes de / sa prison. Il se retira avec le prince chez les Espagnols, prit le maréchal t de la Ferté devant Valenciennes, défendit Cambrai contre Turenne, mais 'f fut pris encore à la bataille des Dunes. Rentré en France en 1659, il épousa l'héritière de la maison du Luxembourg, dont il prit le nom et les armes. Il ût la guerre de Flandre et celle de Hollande, où il se signala par une retraite fort admirée, d'Utrecht à Charleroi, du 15 novembre au 6 décembre 1673, sans éprouver aucune perte. Il n'obtint le bâton qu'en 1675, et succéda à Conde dans le commandement de l'armée des Pays-Bas. Il prit Valenciennes et gagna pour le compte du duc d'Orléans la victoire de Cassel (1677). Mais vers ce temps, Luxembourg, qui avait plus les qualités d'un héros que celles d'un sage, se brouilla avec Louvois, qui le perdit dans l'esprit du roi, l'impliqua même dans un procès de sorcellerie et d'empoisonnement, et le ût jeter dans un cachot de six pas et demi de long. Luxembourg resta dix ans en disgrâce; ce ne fut qu'en 1691 que le roi le renvoya en Fiaudre en lui disant : « Je vous promets (j[ue j'aurai soin que Louvois aille droit. •
bourg assiégea Namur, la plus forte place des Pays-Bas, au confluent de la Sambre et de la Meuse, et la prit encore sous les yeux de Louis XIV et de Tarmée ennemie (juin 1692). Ce fut un des grands sièges de ce siècle. Vauban le conduisit, et cette opération est regardée comme un modèle. Le rival de Vauban, Gohorn, défendait la place, dont il avait élevé une partie des fortifications.
Mais Guillaume, toujours vaincu, ne se lassait jamais : le 3 août 1692, il surprit Luxembourg à Steinkerque, dans le Hainaut. f Un espion, que le général français avait auprès du roi Guillaume, est découvert. On le force, avant de le faire mourir, d'écrire un faux avis au maréchal. Sur ce faux avis, Luxembourg prend avec raison des mesures qui le devaient faire battre. Son armée endormie est attaquée à la pointe du jour : une brigade est déjà mise en fuite, et le général le sait à peine. Sans un excès de diligence et de bravoure, tout était perdu. Luxembourg était malade : le danger lui rendit ses forces ; il fallait des prodiges pour n'être pas vaincu, et il en fit. Changer de terrain, donner un champ de bataille à son armée qui n'en avait point, rétablir la droite tout en désordre, rallier trois fois ses troupes, fut l'ouvrage de moins de deux heures. Il avait dans son armée Philippe d'Orléans, alors duc de Chartres, depuis régent du royaume, qui n'avait pas alors quinze ans. Il ne pouvait être utile pour un coup décisif; mais c'était beaucoup pour animer les soldats, qu'un petit-fils de France, encore enfant,'chargeantavec la maison, du roi, blessé dans le combat, et revenant encore à la charge malgré sa blessure. Un petit-fils et un petit-neveu du grand Condé, Louis de Bourbon et le prince de Conti, et un petit-fils de Henri IV, le duc de Vendôme, y servaient aussi. Appelés par la voix publique au commandement des armées, ils désiraient passionnément cette gloire ; mais ils n'y parvinrent jamais, parce que Louis, qui connaissait leur ambition comme leur mérite, se souvenait toujours que le prince de Condé lui avait fait la guerre.
« Il fallut que tous ces princes se missent à la tète de la maison du roi, pour chasser un corps d'Anglais qui gardait un poste avantageux, dont le succès de la bataille dépendait. Le carnage fut grand : les Français l'emportèrent enfin. Le régiment de Champagne défit les gardes du roi Guillaume; et quand les Anglais furent vaincus, il fallut que le reste cédât. Bouffiers, depuis maréchal de France, accourait dans ce
moment de quelques lieues du champ de bataille avec des dragons et acheva la yictoire.
« Guillaume, ayant perdu environ 7000 hommes, se retira avec autant d^ordre quMl avait attaqué. La victoire due à la valeur de tous ces-jeunes princes et de la plus florissante noblesse du royaume, ût à la cour, à Paris et dans les provinces, un effet qu'aucune bataille gagnée n'avait fait encore. M. le Duc, le prince de Gonti, M. de Vendôme et leurs amis trouvaient, en s'en retournant, les chemins bordés de peuple. Les acclamations et la joie allaient jusqu'à la démence. Les hommes portaient alors des cravates de dentelle, qu'on arrangeait avec assez de peine et de temps. Les princes s'^tant habillés avec précipitation pour le combat, avaient passé négligemment ces cravates autour du cou : les femmes portèrent des ornements faits sur ce modèle ; on les appela des steinkerques. » (Siècle de Louis XIV.)
L'année suivante, Louis XIV eut une belle occasion de conquérir peut-être les Pays-Bas et la paix. Guillaume d'Orange s'aventura près de Louvain avec 50 000 hommes seulement. Louis était dans le voisinage avec plus de 100 000 ; toute l'armée comptait qu'un grand coup allait être frappé, mais on représenta au roi qu'il ne pouvait commettre sa personne aux hasards d'une bataille, et malgré Luxembourg qui se jeta^ dit- on, à ses genoux, il déclara la campagne finie et retourna à Versailles. Mais de ce jour il ne parut plus aux armées. Sa réputation en souffrit beaucoup à l'étranger; de mordantes satires paraphrasèrent les vers fameux de Boileau :
Louis les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui rattache au rivage.
Ge n'était pourtant pas le courage personnel qui lui manquait. Sa tenue au camp était convenable : point d'élan, point non plus de timidité : il s'exposait suffisamment. Au siège de Namur, si Ton en croit Dangeau, des hommes furent blessés derrière lui.
Les victoires de Fleurus et de Steinkerque avaient livré à Luxembourg le Hainaut et la province de Namur : il pénétra dans le Brabant méridional; mais il rencontra encore devant lui Guillaume III, fortement retranché au village de Nerwinden, entre Liège et Louvain (29 juillet 1693). Peu de journées furent plus meurtrières ; Nerwinden fut emporté à deux
262 DERNIÈRE partie:
reprises par Tinfanterie, qui, pour la première fois, chargea résolument à la baïonnette : exemple que les régiments de Gatinat suivirent deux mois après, à la Marsaille. Pendant quatre heures notre cavalerie resta sous le feu plongeant de 80 pièces de canon, et Guillaume, ne la voyant remuer que pour serrer les rangs à mesure que les files étaient emportées, s^écriait d'admiration et de dépit : « 0 Tinsolente nation !» Il y eut environ 20 000 morts, dont 12 000 du côté des alliés, a On pouvait peut-être, après ce succès, marcher sur Bruxelles et dicter la paix, on se contenta d'assiéger et de prendre Gharleroi ; il est vrai que là nous tenions Pimportante ligne de la Sambre, d'où une armée française domine les Pays-Bas et rend fort dangereuse toute tentative faite par Tennemi contre la Flandre ou TArtois.
La victoire de Nerwinden fut le dernier triomphe de Luxembourg, le tapissier de Notre-Dame, comme l'appelait le prince de Gonti à cause des nombreux drapeaux dont il avait décoré cette métropole. La campagne suivante ne fut marquée par aucun incident, et il mourut au mois de janvier 1695. Son successeur, le duc de Villeroy, ne sut rien faire de considérable, avec une armée de plus de 80 000 hommes; il n'empêcha même pas le prince d'Orange de reprendre Namur (août 1695j. Mais, en Espagne, Vendôme entra dans Barcelone (août 1 695) après un siège mémorable et une victoire sur l'armée de secours. L'année 1695 se passa sans événemente militaires. Les alliés détruisirent nos magasins réunis à Givet, et les deux armées des Pay-Bas, tout occupées de vivre, ce qui leur était difficile, ne songèrent pas à attaquer.
Sur mer, Tourville avait vengé, en 1693, le désastre de la Hougue par une victoire dans la baie de Lagos, près du cap Saint-Vincent. Les années suivantes, les grands armements furent suspendus, parce que Signelay était mort ; mais des corsaires dont le nom est resté populaire, Jean-Bart, Duguay-Trouin, Pointis, Nesmond, désolèrent le commerce des Anglais et des Hollandais, qui, pour se venger, tentèrent des débarquements sur nos côtes et lancèrent des machines infernales contre Saint-Malo, le Havre, Dieppe, Calais, Dunkerque '. Vaines et ruineuses menaces qui n'aboutirent
1. Les seuls corsaires de Dankerqae vendirent dans cette guerre pour plus de 22 millions de livres de prises faites sur les Anglais et les Hollan'-
« qu*à casser des vitresr ayec deâ guinées. » Dieppe seule en soufifrit. En Amérique, le comte de Frontenac défendit bravement le Canada en prenant de tous côtés Toffensive, quoique la province n^eût que onze à douze mille habitants, et que les colonies anglaises en eussent dix fois davantage. La baie d^Hudson et presque toute File de Terre-Neuve furent conquises.
Vratté de Byswick (16119). ^ Cependant la guerre languissait ; tout le monde était épuisé. Une tentative d'assassinat contre Guillaume, qui devait être suivie d'une invasion française, ayant échoué, Louis proposa la paix. Charles II était près de mourir, cette fois pour tout de' bon ; il ne laissait pas d'enfants, et la succession d'Espagne allait enfin s'ouvrir. Il importait au roi de dissoudre la coalition européenne avant ce grand événement. Il montra une modération inaccoutumée ; il détacha d'abord de la ligue le duc de Savoie (1696), lui rendit toutes ses villes, même Pignerol,et lui proposa le mariage de sa fille avec le jeune diic de Bourgogne, fils du grand Dauphin. En échange le duc devait assurer la neutralité de l'Italie et au besoin joindre ses forces à celles de la France. La défection de Victor-Amédée décida les autres, et la paix fut signée à Ryswick, près de la Haye (octobre 1697). Louis XIV reconnut Guillaume III pour souverain légitime d'Angleterre et d'Irlande. Il rendit ses nouvelles conquêtes, dans les Pays-Bas, dans l'Empire et en Espagne, à l'exception de Strasbourg , de Landau, de Longwy et de Sarrelouis, qu'il avait fait bâtir en 1680 pour défendre . la vallée de la Sarre. Il permit aux Hollandais de tenir garnison dans les places les plus importantes de la Flandre, que les Espagnols ne semblaient pas capables de défendre contre lui. Il restitua la Lorraine, que la France occupait militairement depuis soixante années. Le tarif de 1667, si onéreux pour les Hollandais, avait été aboli au traité de Nimègue; le droit de cinquante sous par tonneau le fut en 1697 ; de sorte qu'après avoir été ruiné par les impôts durant la guerre, le pays rétait par les traités quand venait la paix ; c'était le complet abandon de la politique commerciale de Colbert. Ces concessions, dont quelques-unes coûtèrent beaucoup à l'or*
dais, et dans la suivante poar plus de 30 millions. C'est pins de 100 millions de francs d'aujourd'hui que la ville gagna, mais le double et le triple que l'ennemi perdit.
264 DERNIÈRG PARTIE
gueil du grand roi, furent vivement blâmées : mais Louis espérait réparer la perte de quelques villes par Tacquisition d'un empire. En Amérique, le traité lui laissait toute la baie d'Hudson et la moitié de Terre-Neuve.
Avéneaieiit d'an prinee fran^ls mu. trône d'Espagne ' (1900). — Charles II languit encore trois années. A qui allait revenir son immense héritage? Les deux maisons de France et d'Autriche, alliées depuis un siècle par des mariages à celle d'Espagne, y prétendaient Pun et l'autre*. Louis XIV ou Léopold régnant à Madrid, c'était une éventualité alarmante pour les puissances maritimes, la Hollande et l'Angleterre; c'était la destruction de l'équilibre euro péen. Alors Guillaume III proposa au cabinet de Versailles de partager à l'avance cette succession , qui n'était pas encore ouverte. Il y eut deux traités signés à la Haye. Le premier (1698) assignant la monarchie espagnole à un prince de Bavière, le Milanais àlarchiduc Charles, second fils de l'Empereur, les Deux-Siciles, quelques ports Toscans et le Guipuscoa au grand Dauphin, avantages dérisoires ou dangereux. La maison royale y gagnait une couronne, mais la France eût été certainement entraînée, après cette acquisition, à courir encore les aventures au delà des monts. Un second traité, après la mort du prince électoral de Bavière, donna l'Espagne k l'archiduc, et n'augmenta la part de la France que de la Lorraine, province qui, au premier cQup de canon, tombait en notre pouvoir (1700). Ce n'était pas une compensation au danger de voir un Autrichien régner à Bruxelles et à Madrid*.
1 . Mignet, Négociatioru relatives à la succession d'Espagne.
2. Louis XIV et l'empereur Léopold, tous deux fils d'une infante d'Espagne, avaient tous deux aussi épousé une infante. Mais Anne d'Autriche et Marie-Thérèse, entrées dans la maison de France, étaient les aînées de Marie-Anne et de Marguerite-Thérèse, entrées dans la maison d'Autriche. Les fils et les petits-fils de Louis XIV avaient donc des droits supérieurs à ceux de Léopold, fils de Marie-Anne, et à ceux du prince électoral de
point de vue, la dot de l'infante n'ayant pas été payée.
3. Ce qui eût rendu ces avantages moins dérisoires, c'eût été le succès des négociations entreprises à la suite de ces traités. Louis XIV demandait au duc de Lorraine d'échanger son duché contre le Milanais et au duc de Savoie, la Savoie et le Piémont contre les Deux-Siciles, Guillaume III consentait à ce que le Dauphin eût la Savoie et la Sicile ; le duc de Savoie, le Piémont et Milan; le duc de Lorraine, le royaume de Naples. {Lettres of William IH and Louis XIV, and of their ministers. London, 1848, 2 vol. in-8.)
ou RÉGNE DE LOUIS XIV (1679-1715). 265
Ces traités, mauvais pour la France, n'eurent heureusement aucune suite. Le roi moribond arait été proFondéinenl irrité de ce démembrement de la monarchie, proposé de son vivant et sans le consulter, Pour^aintenir l'intégrité de ses États, il lui fallait tout donner à la France ou à l'Autriche. L'Autriche fut mal servis par son ambassadeur à Madrid ; la France le fut bien par le marquis d'Harcourt. son ministre
auprès de Charles II ; et ce prince appela au trône, par son dernier testament, Philippe, duc d'Anjou, deuxième fils du Dauphin ; à son défaut ou sur son refus, le duc de Berry, son frère; en dernier lieu, l'archiduc Charles (2 novembre 1700). Vingt -huit jours après il mourut. 11 avait espéré sauver l'intégrité de la monarchie en intéressant Louis XiV à la défendre.
Louis XIV devait-il accepter le testament, ou s'en tenir au dernier traité de la Haye? Un conseil entraordinaire fut assemblé : quatre personnes seulement y assistèrent avec h.
roi, le dauphin , le duc de BeauvîUiers , gouverneur des enfants de France, le chancelier de Pontcbartrain et le marquis de Torcy, ministre des affaires étrangères. Celui-ci était un neveu du grand Colbert , fort habile et honnête ; il reste de lui un mot qui mérite d'être cité à sa louange , mais non à celle de ses contemporains : f Le meilleur moyen de tromper ' les cours , c'est de dire toujours la vérité. > Les avis furent partagés ; mais Torcy fit remarquer avec raison que le refus de la France ferait passer cette succession à TAutriche, que le dernier traité ne nous assurait que des avantages illusoires ou sans importance, que, d'ailleurs, l'Empereur ne l'accepterait pas, et qu'on aurait la guerre, quelque décision qu'on prît. « Mieux vaut la faire, ajouta-t-il, pour le tout, que pour une partie. » Louis XIV demeura silencieux, et pendant trois jours on ignora sa résolution. Il l'annonça enfin en ces termes au duc d'Anjou : « Monsieur, le roi d'Espagne vous a fait roi. Les grands vous demandent , les peuples vous souhaitent, et moi j'y consens. Songez seulement que yous êtes prince de France. » Il le présenta ensuite à sa cour en disant : <c Messieurs, voilà le roi d'Espagne.:» (6 novembre 1700.) Quelques semaines après, Philippe V partait pour Madrid. «Ainsi, dit Saint-Simon, le dix-huitième siècle s'ouvrait, pour la maison de France , par un comble de gloire et de prospérité inguïes*. »
Vroisième coalition contre la Francse (1901-1 7 13), srrande ligT"^ d® 1>^ Haye. — Alors, comme aujourd'hui , la France avait deux grands intérêts. Le premier, c'était que* l'Espagne lui fût amie, afin qu'assurée de la paix sur sa frontière du sud , elle pût porter , au besoin; toutes ses forces au nord-est, où. elle est plus vulnérable. Le second, c'était que la frontière du nord-est s'éloignât de Paris et que les Pays-Bas fussent au moins dans notre allispce. Le premier point semblait gagné par l'avènement au trône de Charles-Quint d'un Bourbon, que les Espagnols accueil* laient avec enthousiasme et que les autres États reconnais-
1. Quant au mot : « Il n'y a plus de Pyrénées, • en voici l'histoire. L'ambassadeur d'Espagne dit ces paroles rapportées par Dangeau : < Le voyage devient aisé, et présentement les Pyrénées sont fondues, ■ que le Mercure du lendemain (nov. 1700, p. 237) traduisit en celles-ci : « Quelle joie, il n'y a plus de Pyrénées, elles sont abtmées, et nous ne sommes plus qu'un. * Du reste, ce mot exprimait bien In situation et le but de Louis XIV ; s'il ne s'est pas trouvé sur les lèvres du roi, il était dans la pensée de tous.
saient. L^Empereur protestait et armait; mais seul il ne pouvait rien.
Le second but était plus difficile à atteindre , car ni PAngleterre ni la Hollande ne voulaient voir les Français aux bouches de TEscaut. Pour y arriver , il fallait beaucoup de ^ ménagements et de prudence. Le roi, malheureusement, démasqujL trop vite ses desseins et brava TEurope comme à plaisir. iMalgré les clauses formelles du testament de Charles II, il n^exigea pas de Philippe V une renonciation au trône de France ; et, par des lettres patentes, données en décembre 1700, il lui conserva son rang d^hérédité entre le duc de Bourgogne et le duc de Berry : c'était rendre possible la réunion des deux monarchies, et montrer au monde effrayé la France et TEspagne gouvernées un jour par le même roi, ce qui n'eût été bon ni pour Tune ni pour Tautre; et moins encore pour TEurope. Un peu plus tard, il chassa les Hollandais des places qu'ils occupaient dans les Pays-Bas en vertu du traiter de Ryswick, et les y remplaça par des garnisons françaises. Enfin, à la mort de Jacques II, il continua au prince de Galles, son fils, le titre de roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, malgré les avis de tous ses ministres. Cette insulte faite au peuple anglais et à Guillaume III rendit la guerre inévitable.
Une troisième coalition se forma : ce fut la grande ligue de la Haye (septembre 1701), où entrèrent l'Angleterre, la Hollande,. l'Autriche, l'Empire, et un peu plus tard le Portugal, * devenu l'ennemi de la France, depuis qu'un prince français était roi d'Espagne, depuis aussi que nos ports avaient été fermés à ses produits. Il ne resta d'autres alliés à Louis XIV dans toute l'Europe, que l'électeur de Bavière, à qui les Pays-Bas étaient secrètement promis, et les ducs de Modène et de Savoie, qui changeront bientôt de parti. L'Espagne était avec nous, mais n'ayant ni soldats, ni argent, ni vaisseaux, « c'était un corps sans âme, dit Torcy, que la France devait alimenter et soutenir à ses dépens. »
Guillaume III vit à peine commencer cette guerre : il mourut au mois de mars 1702, mais sa politique lui survécut, parce qu'elle était nationale. Sous sa belle-sœur, Anne Stuart protestante, quoique fille de Jacques II, l'Angleterre continua à défendre ses libertés politiques et religieuses menacées par le roi que Louis XIV voulait lui imposer, et sa fortune com-
268 DERNIÈRIË PARTIE
merciale menacée par Tempire de la maison de Bourbon sur tant d^Ëtats et sur tant de mers.
lI«rl1ioroii||^lft ; le prince Ev^ènei Heinsivs. — Trois hommes que leur haine contre la France a rendus célèbres, HeinsiuSy Marlborough et le prince Eugène, remplacèrent par leur étroite union le chef que la ligue venait de perdre. Heinsius était grand pensionnaire de Hollande, et il diri* gea la république avec Tautorité d^un monarque, quand le stathoudérat eut été aboli, après la mort de Guillaume. Churchill, duc de Marlborough, avait fait ses premières armes sous Turenne. Il gouvernait la reine Anne par sa femme, le parlement par ses amis, le ministère par son gendre Sunderîand, secrétaire d^Etat de la guerre, et par le grand trésorier Godolphin, beau-père d^une de ses filles. Le prince Eugène, né en France vers 1663, d^un comte de Soissons et d'une nièce de Mazarin, cette Olympe Mancini que Louis XIV avait un moment distinguée, appartenait à la maison de Savoie. Destiné à la carrière ecclésiastique, il préféra le métipr des armes ; et, à dix-neuf ans, demanda un régiment à Louis XIV, qui refusa de fair^ un colonel de Vabbé de Savoie, L'Autriche Taccueillit mieux et Tenvoya combattre en Italie contre Gatinat. Après la paix de Ryswick, il résista aux Turcs, qui avaient envahi la Hongrie, et remporta sur eux, à Zeuta, une victoire signalée qui le plaça, dans l'opinion des contemporains, à côté du sauveur de Vienne, Sobieski (1697). Nommé alors président du conseil de guerre, préparant comme ministre les expéditions qu'il devait faire comme générai, il eut une influence décisive sur les événements qui vont suivre. Par sa bonne entente avec Marlborough, il allait donner à la coalition européenne ce qui lui avait toujours manqué, l'union.
Situation de la France. — Pour triompher de si formidables adversaires, il eût fallu à la France les grands hommes de la génération précédente. Mais Louis les avait usés, et, dans l'atmosphère alourdie de Versailles, il n'en était pas né qui pussent les remplacer. Ainsi qu'une terre qui a trop produit, la France commençait à s'épuiser, les soldats allaient lui faire défaut, comme les généraux et les ministres. L'incapable Ghamillard, créature de Mme deMaintenon, succombait sous le double fardeau des finances et de la guerre, qu'avaient eu peine à porter séparément deux hommes éminents, Colbert et Louvois. Le roi se promettait bien de le diriger
lui-même, et jamais, en effet, il ne montra plus (inactivité, arrêtant les plans, et en réglant Pexécution du fond de son cabinet. Mais ce fut un autre mal. Dans cette vie retirée, il ne connaissait plus si bien les hommes et les choses, c Les généraux, dit Voltaire, furent gênés par des ordres précis, comme des ambassadeurs qui ne devaient pas s'écarter de leurs ipstructions. Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait qu'il en demandât la permission par un courrier qui trouvait, à son retour, ou Foccasion manquée ou le général battu. » Cependant, quelques-uns des chefs que la France avait encore, Villars, Gatinat, Boufflers, Vendôme, méritaient plus de confiance et plus de liberté. Il est vrai que les Villeroi, les Tallard, les Marsin, les la Feuillade avaient besoin de conseils et de guides; mais ce ne fut pas en tenant ces généraux à la lisière qu'on les empêcha d'infliger à nos armes d'irréparables désastres.
Premières campag^nes ea Allemai^e, en Italie et dans les Pays-Bas (1901-1704). — Dans la pensée de Louis XIV, la guerre devait être défensive sur tous les points, excepté en Allemagne où l'électeur de Bavière appelait les Français. Boufflers fut envoyé aux Pays-Bas pour tenir tête à Marlborough, qui commandait l'armée anglo batave ; Gatinat en Italie pour fermer l'entrée du Milanais au prince Eugène et aux Impériaux ; Villars en Allemagne pour se joindre à l'électeur et marcher sur Vienne.
Pendant trois années (1701 à 1704) les succès se balancèrent. Cependant Marlbourough pénétra, en 1702, dans les Pays-Bas, malgré Boufflers qui, ayant affaire à deux armées, ne sut pas manœuvrer entre elles et abandonna sans combat les places de la Meuse jusqu'à Namur ; du moins, il sauva Anvers l'année suivante par la victoire d'Eckeren sur les Hollandais. En 1701, le prince Eugène descendit de même dans la Lombardie malgré Gatinat qui avait des forces supé. rieures, mais qui, mal obéi, trahi peut-être par quelques officiers espagnols, ne l'empêcha pas de déboucher du Tyrol. Eugène menaça toute la ligne de l'Adige et franchit ce fleuve sans résistance à Gastelbaldo, dans la plaine, tandis que Gatinat l'attendait à Rivoli, dans les montagnes. Il força, au combat de Garpi (9 juillet), le passage du canal Blanc, où Gatinat eût pu encore l'arrêter, et le maréchal, troublé par des manœuvres aussi hardies que savantes, se retira derrière le Mincie, plus loin encore derrière l'Oglio, ce qui ouvrait le
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Milanais aux ennemis. La cour le destitua et donna son armée à Villeroi*.
Yllleroli défaite de Chlari (1701) ; surprige de Crémone (1902). — Ce protégé de Mme de Maintenon était un bon courtisan, mais un détestable général. Dès son arrivée, il voulut prendre TofFensive. Catinat, qui avait con- ^ senti à servir sous lui, faisait des objections : c Je n^ai pas '^ qualité d'être circonspect, » répondit Villeroi. Cette impertinence fut bien vite punie. Il repassa TOglio, espérant surprendre Eugène à Chiari, mais le duc de Savoie avertissait J les impériaux de tous nos mouvements. Villeroi, surpris luimême, fut battu (septembre 1701).
Cependant Tennemi ne pouvait s'avancer plus loin tant qu'il n'aurait pas la forte ville de Mantoue. Villeroi laissa le comte de Tessé y faire une très-belle défense, et prit ses quartiers d'hiver dans Crémone. Un jour qu'il y dormait en pleine sécurité, il est réveillé par des décharges précipitées ; il se lève à la hâte, sort de son logis et tombe dans un escadron d'Autrichiens. C'était Eugène qui, au cœur de l'hiver, avait tenté un coup de main sur Crémone. Il aurait réussi sans un régiment qui, dès quatre heures du matin, s'était réuni pour une revue de son colonel. L'ennemi, arrivé au milieu de la ville, fut rejeté hors des portes, mais il emmena le maréchal (février 1702)*. Vendôme le remplaça.
1. catinat (1637-1712) était fils d'un conseiller aa parlement. Il fut d'abord avocat; mais ayant perdu une cause qu'il croyait juste, il quitta le barreau pour les armes. Il se fit remarquer au siège de Lille, en 1667, et y gagna une lieutenance ; mais il ne fut lieutenant général qu'en 1689, quoiqu'il se fût distingué à chaque campagne. Après Senef, où il fut grièvement blessé, Condé lui écrivit: t Personne ne prend plus que moi d'intérêt à votre blessure : il y a si peu de gens comme vous, qu'on perd trop quand on les perd. » Ce ne fut qu^après la victoire de la Marsaille qu'il obtint le bâton ae maréchal. Âu retour le roi l'entretint longuement et finit par lui dire : < C*est assez parler de mes affaires; comment vont les vôtres? — Fort bien, Sire, grâce aux bontés de Votre Majesté. — Voilà, reprit le roi en se tournant vers les courtisans, le seul homme de mon royaume qui m'ait tenu un pareil langage. • Catinat, calme, réfléchi et l'ami des soldats, avait reçu d'eux le surnom de père la Pensée, Sa réputation militaire a peut-être été surfaite, la bonté de son caractère ne l'a point été. Il consentit, après avoir perdu son commandement, à servir sous les ordres du villeroi et écrivait à ses amis :« Je me mettrai jusqu'au cou pour l'aider. • Mme de Maintenon contribua à sa disgrâce t il ne servira plus, disaitelle ; le roi n'aime pas à confier le soin de ses affaires à ceux qui n'aiment pas Dieu. > Catinat, en effet, n'aimait pas Dieu comme on l'aimait à Versailles. Il mourut dans une très-moueste retraite â Saint-Gratien, aux portes de Paris.