CHAPITRE LXIV
RÈGNE DE NAPOLÉON ic»" JUSQU'A TILSITT (1804-1807).
Proclamation de l'Empire (18 mai 1804]. — Le
glorieux soldat d'Aroole et de Rivoli, devenu le premier général de la République, avait aspiré à gouverner la France, que le Directoire ne gouvernait pas ou qu'il gouvernait mal, et il avait fait le 18 brumaire. Nommé premier consul pour dix ans, il avait gagné par d'éclatants services la reconnaissance du pays, et quand les factions dirigèrent contre lui la machine infernale ou le poignard des assassins, la France protesta contre ces criminels attentats en lui continuant à vie ses fonctions décennales. Ce pouvoir qui ne devait plus sortir de ses mains, il voulut qu'il ne sortit plus de sa famille. La France n'était pas disposée à marchander un titre de plus à qui lui donnait tant de gloire et de sécurité. Et quand
attentat de Georges Gadoudal Peut encore une fois épouantée, elle répondit aux complots des royalistes en lui offrant / empire. Le Tribunat presque tout entier, moins Carnot et uelques autres, émit le vœu que Bonaparte fût nommé emdreur héréditaire : le Sénat le proclama sous le nom de apoléon I*', et le peuple ratifia, par 3 572 329 suffrages con- 'e 2 569, rétablissement d'une dynastie nouvelle qui, née de . Révolution, deyait en conserver les principes, t Mon estât, dit Napoléon, en prenant le titre d'empereur hérédilire, mon esprit ne serait plus avec ma postérité le jour où le cesserait de mériter Tamour et la confiance de la grande ation. Jt
Sénatns-coiMiilte org^aniqne de l'an XII. -^ Un seatus-consulte modifia la constitution consulaire. L'hérédité it établie au profit de la descendance de Napoléon, de mâle 1 mâle, ou de ses fils adoptifs. S'il n'avait point de descenmce naturelle ou adoptive, la couronne devait passer dans ligne de Joseph, et à son défaut, dans celle de Louis, deux îs frères du nouvel empereur. Une autorité absolue était tribuée à Fempereur sur la famille impériale. Ses frères et eurs devenaient princes et princesses. La liste civile fut céeà 25 millions; la dotation pour chaque prince à un mil- 3n.
Pour donner au troue qu'on relevait, l'éclat des vieilles mrs, on l'entoura d'une aristocratie nouvelle, richement )tée et portant de grands titresft On voulait placer entre le onarque et la foule cette hiérarchie réglée, ces corps inrmédiaires, comme Napoléon les appelait, qui paraissent dispensables à l'institution monarchique. Il y eut d'abord s grands dignitaires de l'empire, qui furent le grand élecur (Joseph Bonaparte), chargé de convoquer le Corps léslatif, le Sénat, les collèges électoraux, etc.; l'archichanceîr d'empire (Cambacérès), qui eut un droit de surveillance inérale sur l'ordre judiciaire; l'archichancelier d'État, avec 1 rôle semblable pour la diplomatie ; l'architrésorier (Le- 'un), pour les finances; le connétable (Louis-Bonaparte), )ur l'armée ; et le grand amiral pour la flotte. Les grands gnitaires, en cas de minorité, formaient le conseil de rémce; en cas d'extinction de la dynastie, élisaient l'Empeur.
Au-dessous des six grands dignitaires, dont quatre seuleent furent immédiatement nommés, afin de laisser deux
places vacantes pour deux frères de Napoléon, alors en disgrâce, vinrent quarante ou cinquante grands officienrs inamovibles comme les grands dignitaires.
D'abord seize maréchaux d'empire, dont quatorze furent aussitôt désignés : Jourdan, pour sa victoire de Fleurus; Masséna, pour Rivoli, Zurich et Gênes ; ALgereau, pour Castiglione ; Brune, pour Bergen ; Berthier, pour ses services éminents à la tête de Pétat-major général ; Lannes, Ney,pour une longue suite d'actions héroïques ; Murât, pour sa vaillance exceptionnelle à la tête de la cavalerie française; Bessière, pour le commandement de la garde, qu'il avait depuis Marengo ; Moncey, Mortier, pour leurs vertus guerrières ; Soult, pour les services rendus en Suisse, à Gênes^au camp de Boulogne; Davout, pour sa conduite en Egypte ; enfin Bernadotte, pour un certain renom militaire, pour sa parenté* surtout*. Il y eut en outre quatre maréchaux honoraires, qui, étant sénateurs, n'avaient plus de service actif ; Kellermann, pourValmy; Lefebvre, pour son dévouement au 18 brumaire; Pérignon et Serrurier, pour le respect qu'ils inspiraient justement à l'armée.
Songis et Marescot, inspecteurs généraux de l'artillerie et du génie ; Gouvion Saint-Cyr, colonel général des cuirassiers; Junot, des hussards; Marmont, des chasseurs; Baraguey d'Hilliers, des dragons ; enfin l'amiral Bruix, inspecteur général des côtes de l'Océan, et le vice-amiral Decrès, inspecteur général des côtes de la Méditerranée, fermèrent la liste des grands officiers militaires. Celle des grands officiers ci* vils comprit le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, grand aumônier ; Talleyrand, grand chambellan ; Berthier, grand veneur ; Caulaincourt, grand écuyer; Duroc, grand maréchal du palais. Un grand maître des cérémonies, le comte de Sôgur, fut chargé d'apprendre à la nouvelle cour l'usage de l'ancienne.
Le Sénat, composé de quatre-vingts membres élus par le Sénat lui-même, des six grands dignitaires, des princes français qui pouvaient y siéger après leur dix- huitième année; enfin des citoyens que l'Empereur y appelaient, conserva les prérogatives que la constitution de l'an X lui avait conférées; Le Corps législatif votait auparavant les lois sans les discu-
1. Bernadotte avait épousé Eugénie Clary, fille d'an négociant de Marseille et s£ear de la femme de Joseph Bonaparte.
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ter; la parole lui fut rendue, mais à la condition de n^en usei* que dans los comités secrets. Le Tribunat devint de plus en plus une sorte de conseil d^État. Aussi, n'ayant plus de raison d'être, il sera supprimé en 1807.
Une haute cour impériale fut instituée pour counaître des complots ourdis contre la sûreté de TËtat ou la personne de r Empereur, et des délits commis par les ministres ou leurs agents, les membres de la famille impériale et tous les grands personnages de TÉtat. Elle était composée de soixante sénateurs, de vingt conseillers d'Élat, des grands officiers de TEmpire, etc.
La nouvelle constitution, si Ton s'arrête à ses formes extérieures, était représentative, puisqu'il y avait des élections ' et que les députés du pays votaient l'impôt, faisaient les lois; si l'on regarde au fond, elle était absolue, car ce ne sont pas les rouages qui font la force d'une machine, c'est la puissance que la volonté humaine leur imprime. Or, en 1804, la volonté de la France était avec Napoléon ; elle abdiquait entre les mains d'un génie extraordinaire qui n'avait jusqu'alors signalé son pouvoir que par des services, et qui pouvait en rendre encore en défendant la Révolution contre les implacables rancunes de l'Angleterre et des vieilles monarchies du continent. Mais si l'entraînement de la France était naturel, n'était-ce pas au chef de l'Etat à le contenir, à le modérer? Ne lui eûtr-il pas été utile de conserver un peu de cette liberté politique dont on avait abusé, mais dont le désir et le besoin étaient restés au fond de bien des cœurs ? Napoléon ne trouvera, dans le Sénat, dans le Corps législatif, dans l'aristocratie dont il s'entoure, pas un contradicteur durant la prospérité ; y trouvera-t-ilunappuidans les jours de malheur?
Couronnement (2 décembre 1804). — Napoléon, habitué à frapper les esprits par de grands spectacles, avait résolu d'étonner la France et le monde par une cérémonie imposante. Il obtint du pape ce que ni roi ni empereur n'avait encore obtenu, qu'il vînt lui-même à Paris sacrer le nouveau Charlemagne (2 décembre 1804). Pie VII fit l'onction sainte au front, sur les bras, sur les mains de l'Empereur ; mais quand il voulut prendre la couronne pour la lui poser sur la tête. Napoléon la saisit, se couronna lui-même, et, prenant ensuite celle de l'impératrice, la déposa sur son front, Joséphine fondait en larmes, troublée par cette triomphante fortune que son époux portait si fièrement.
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liffflvN d*b«nn«iir. — Du jour où Napoléon remplaça la riîpublique par la monarchie, il songea à reconstituer la noblesse; mais il n'exécuta ce projet qu'après les grands triomphes d'Aust^rhtz, d'Iéna et de Friedland. Depuis deux ans, il avait décrété l'institution delà Légion d'honneur, système de récompenses nationales que l'esprit d'égalité pouvait avouer, car il ne créait point de privilèges héréditaires tout en signalant à t'estime publique le savant, l'industriel et le soldat qui avaient bien mérité du pays par leurs travaux, leur activité
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et leur courage'. Le 14 juillet 1804, jour annivers^re de la prise de la Bastille, Napoléon distribua, dans l'hôtel des In-
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valides, les grandes décorations de Tordre aux principaux personnages de TEmpire. Le 16 août, il donna lui-même aux soldats du camp de Boulogne la croix qui* devait remplacer les armes d'honneur que la république décernait auparavant aux plus braves. Ce fut une fête militaire grandiose, telle que le monde n'en a jamais vu. Cent mille hommes, héros de vingt batailles se rangèrent, au pied du trône impérial, qui s'élevait sur un tertre naturel descendant en pente douce jusqu'au rivage. De là on découvrait l'Océan, la flotte anglaise qui barrait le canal, et au loin, cachée dans la brume, cette Angleterre où tous brûlaient de descendre, où un bon vent et six heures de fortune pouvaient les conduire*. Une division de la flottille partie du Havre entrait en ce moment au port ; les Anglais, pour troubler sa marche , engagèrent avec elle une vive canonnade, et ce fut au bruitaimé du canon ennemi, se mêlant aux fanfares guerrières, qu'officiers et soldats, nobles de vieille souche ou fils de paysans, vinrent recevoir cette croix achetée au prix de leur sang.
IVapoléou, roi d'Italie. — La république italienne constituée à l'image de la république française, en suivit jusqu'au bout les vicissitudes. L'Italie, énervée par une servi fude séculaire, par des divisions qui dataient de la chute de l'empiré romain, ne pouvait alors, livrée à elle-même, ni se défendre, ni s'unir. Que la main de la France, qui depuis huit ans la protège, se retire un moment, et l'Autriche la ressaisit; que la main de Napoléon, qui la tient réunie, s'ouvre et s'éloigne, et elle retombe dans ses éternelles rivalités. « Vous n'avez que des lois locales, disait-il aux députés de la république cisalpine, il vous faut des lois générales. » Il voulait dire que l'Italie n'était qu'un assemblage incohérent de municipalités envieuses, ennemies les unes des autres ; que Gênes étant jalouse de Turin, Venise de Milan, Bologne de Florence, que chaque grande ville s'obstinant à avoir une vie propre, indépendante, il en résultait qu'il n'y avait pas de vie commune, nationale; point d'unité, point d'État. Cette unité, que l'Italie connaît maintenant, elle pouvait s'y préparer sous la tutelle amie et éclairée de la France. Beaucoup d'Italiens le
1. Napoléon écrivait, le lo novembre 1803 : « J'ai tu des haateurs d'Amblcleuse les côtes d'Angleterre; on distinguait les maisons, le mouvement. C'est un fossé qui sera franchi lorsqu'on aura Taudace de le tenter, »
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comprenaient, et quand Tempire eut été proclamé à Paris, la royauté le fut à Milan. (18 mars 1805).
Les Italiens acceptaient bien d'être défendus par la France*, mais ils désiraient qu'on leur sauvât l'apparence de la sujétion. Napoléon entra dans leurs vues et offrit la couronne du royaume d'Italie à son frère Joseph, qui la refusa. Il la prit alors lui-même ; mais pour ne pas trop blesser les puissances qui s'alarmaient de cette réunion de l'Italie à la France, il déclara qu'à la paix générale il donnerait cette royauté à un prince français ; Eugène . Beauharnais, fils de l'impératrice Joséphine, fut envoyé comme vice-roi à Milan.
Ainsi, Napoléon était empereur et roi d'Italie : comme médiateur de la Confédération helvétique, il avait déjà la Suisse sous son influence et des régiments suisses dans son armée. Austerlitz le fera protecteur de la Confédération du Rhin. Il sera bien près alors d'avoir reconstitué l'empire de Charlemagne , et ses généraux lui demanderont s'il ne veut pas être salué du titre d'Empereur d'Occident : grandeur qui le perdit et faillit, avec lui, perdre la France.
Camp de Bonlogrne. — Le continent se taisait en face de cette Révolution qui mettait déjà deux couronnes sur la tête d'un soldat. L'Angleterre seule bravait sa colère , derrière son infranchissable fossé de la Manche ; mais Napoléon n'ayant plus qu'elle pour ennemie, pouvait appliquer au projet de descente ses immenses ressources et son génie. Quelques jours ne s'étaient pas écoulés depuis la rupture de la paix d'Amiens , qu'il régnait dans tous nos ports une activité depuis longtemps inconnue. Il ne s'agissait pas de construire des vaisseaux de haut bord ; des chaloupes canonnières, des bateaux plats, des péniches, allant tout à la voile et à ^ rame, suffisaient pour porter l'expédition. Aussi travailla-t-on non-seulement dans les ports, mais sur toutes les rivières d'où l'on pouvait descendre à la mer. A Paris, 80 chaloupes canonnières furent mises en chantier au bord de la Seine, lancées et conduites au Havre, où réunies à d'autres divisions, elles furent équipées, armées et dirigées, le long des côtes, vers le Pas-de-Calais. Des escadrops de cavalerie et de l'artillerie légère suivait sur le rivage tous leurs mouvements, prêts à les protéger contre une attaque ennemie.
1. L'Italie ne payait à la France qu'un subside de 23 millions, et la France entretenait en Italie, pour la défendre, 60 ooo soldats.
De la Loire, de la Gironde, de la Charente, de TAdour et de tous les ports de la côte sortirent de semblables flottilles. 1200 à 1300 bâtiments ainsi rassemblés devaient être con* centrés à Boulogne et dans les ports du voisinage, à Ëtaples, à Wimereux, à Ambleteuse, que Napoléon fit approfondir. 150 000 hommes se rangèrent à proximité de ces ports, et, comme les légions* romaines , quittant les armes pour la pioche, travaillèrent eux-mêmes à les creuser. Pour qu'ils ne fussent pas troublés dans leurs travaux, Napoléon imagina divers moyens de tenir Tennemi à distance. Il établit plusieurs lignes de batteries sous-marines armées de gros canons que la marée haute recouvrait et que la mer basse découvrait; de sorte que les feux semblaient avancer et reculer avec la mer même. 500 bouches à feu du plus fort calibre furent mises en batteries sur les falaises que les Anglais appelèrent la côte de fer , et des forts construits en pleine mer achevèrent d^interdire à Tennemi l'approche du port. Plusieurs de ces batteries lançaient des projectiles creux, dont un seul éclatant sur le corps d'un navire y faisait d'irréparables ravages. Dès l'hiver de 1803, les préparatifs étaient assez avancés, les matelots et les soldats assez exercés, pour que Napoléon pût fixer à cette époque la descente. La conspiration de Georges et de \!oreau, la proclamation de l'empire détournèrent un instant son attention du camp de Boulogne ; mais il l'y ramena avec une^ nouvelle énergie, dès que les questions soulevées par ce grand changement eurent été résolues.
Il y avait plusieurs chances pour franchir le détroit : par un calme qui tiendrait la flotte anglaise immobile, ou après une tempête qui l'aurait chassée du détroit ; à la faveur de la nuit et des brumes épaisses de l'hiver, ou grâce à une combinaison qui amènerait dans le canal, ne fût-ce que pour quelques heures, une flotte française supérieure '. Cette dernière chance eût été la meilleure. Napoléon la prépara avec un secret profond et une merveilleuse habileté. L'amiral Villeneuve, sorti de Toulon avec toutes les forces de ce port, devait rallier en passant l'escadre espagnole de l'amiral Gravina à Cadix, aller aux Antilles, faire beaucoup de bruit 'de
1. Il y avait un autre moyen de passer avec des bateaux à vapeur, que Folton, après Papin et le marquis de Jouffroy, venait d'inventer; mais le projet parut alors inexécutable.
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ce côté, y attirer Nelson qui gardait la Méditerranée, et, avant d'en être atteint, remonter vers l'Europe quand on l'aurait cru parti peut-être pour frapper un grand coup sur l'Inde anglaise, débloquer l'escadre du Ferrol, celle de Brest, enfin, entrer dans la Manche avec 50 vaisseaux, qui fussent restés maîtres du détroit, jusqu'au moment où l'amiraulé anglaise eût pu réunir ses flottes éparses sur toutes les mers. Mais, avant ce moment, la flottille passait, et avec elle 150 000 soldats et le sort du monde.
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D'abord tout réusait à souhait : Nelson qui surveillait Toulon fut trompé. Tandis qu'après avoir perdu du temps k chcrclier où la flotte française élait passée, il courait après elle au fond du golfe du Mexique, Villeneuve revenait en Eu-
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rope ; mais il se laissa arrêter à la hauteur du cap Finistère, en Galice, par une bataille avec Tamiral Calder. L'issue en fut incertaine, et plutôt à Tavantage de Pamiral français, qui n'avait perdu que deux mauvais vaisseaux espagnols. Il pouvait continuer sa route et accomplir le plan de Napoléon. Il n'en eut pas le courage et revint réparer ses avaries à Cadix, où il fut bientôt bloqué.
Au moment où ce plan magnifique échouait, Napoléon apprit que Tor anglais avait formé une coalition nouvelle. Il quitta, en frémissant, la mer pour la terre et commença Timmortelle campagne de 1805.
Campag^ne de 1805; capitalation d'Ulm (19 octobre). — Quatre attaques étaient préparées contre l'Empire : les Suédois et les Russes devaient s'avancer par le Hanovre ; les Russes et les Autrichiens, par la vallée du Danube ; les Autrichiens seuls, par la Lombardie ; les Russes, les Anglais et les Napolitains, par le midi de l'Italie. De ces quatre armées, Napoléon en néglige deux, celles qui sont placées aux deux extrémités ; il en contient une troisième en chargeant son plus habile lieutenant d'arrêter avec 50 000 vieux soldais les 80 000 Autrichiens que l'Archiduc Charles pousse sur l'Adige et réserve tous ses coups pour la quatrième, 80 000 homnjes, que le général Mack, précédant la grande armée russe et les réserves autrichiennes, conduit, à travers la Bavière et la Souabe, vers les défilés de là Forêt-Noire et les bords du Rhin. Mack comptait voir les Français déboucher, suivant la coutume, par ces défilés fameux. Napoléon le trompe : au lieu de franchir la Forêt-Noire, il la tourne, et, renouvelant la merveille de Marengo, il tombe, par la Franconie, sur les derrières de Mack, le coupe de Vienne, l'enveloppe, refoule ses détachements à Wertingen, à Gunzbourg, à Elchingen, où Ney se battit comme un grenadier, et l'investit dans Ulm. C'était le 25 septembre que la grande armée était entrée en Allemagne, le 6 octobre qu'elle avait passé le Danube; le 19, l'armée autrichienne, enfermée, dans Un cercle de fer et de feu, capitulait. En trois semaines, une armée de 80 000 hommes avait disparu. Quelques milliers fuyaient vers le Tyrol et la Bohême ; mais 50 000 avaient été pris ou tués ; 200 canons, 80 drapeaux étaient entre nos mains. Et ce qui rendait plus glorieux encore ces magnifiques résultats, c'est qu'ils avaient été assurés par les combinaisons du génie, et presque sans perte. « L'Empereur, disaient
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les soldats, ne fait plus la guerre avec nos bras, mais avec nos jambes. »
Vrafalg^ar (21 oetobre). — La nouvelle d'un grand revers maritime vint attrister l'Empereur. Le jour môme où Mack sortait d'Ulm, Tamiral Villeneuve perdait contre Nelson la sanglante bataille de Trafalgar, qui coûta à Tescadre combinée de France et d'Espagne 18 vaisseaux et 7000 homme^. Les Anglais eurent 3000 morts, dont Nelson, à lui seul, aussi regrettable pour eux qu'une armée. Cette défaite fut l'irrévocable condamnation de la marine impériale. Napoléon ne compta plus sur elle ; et désespérant de pouvoir se prendre corps à corps avec l'Angleterre, il fut poussé plus avant dans la pensée, qui était déjà dans son esprit, de ruiner son insaisissable ennemie, en lui fermant le conti* nent.
Bataille d'Ansterlitz (2 décembre 1805).— Cependant Napoléon précipitait sa marche sur Vienne, maintenant découverte. 11 y entra le 13 novembre, et s'y trouva encore entre deux armées : à droite celle du Tyrol et d'Italie, que Ney et Masséna poussaient devant eux et qui venait de s'arrêter, sous l'archiduc Charles, derrière la ligne du Raab; à gauche, la grande armée austro-russe, avec les deux empereurs, qui occupait la Moravie. Il courut à celle-ci, franchit le Danube, et arriva à Brûnn, le 20 novembre, avec 65 000 hommes. En trois mois, ses soldats, avaient fait cinq cents lieues.
90000 Austro-Russes étaient rangés sur les hauteurs d'Austerlitz. Leurs chefs avaient conçu un plan magnifique : tourner l'aile droite des Français, les couper delaroute de Vienne et de leurs réserves, les accabler ensuite, tout au moins les jeter en Bohème, où il serait facile de les achever, aidé qu'on serait par la Prusse, qui armait et n'attendait qu'un succès pour accourir avec 60 000 hommes à la curée du lion. Mais Napoléon avait deviné leurs desseins, comme s'il eût assisté * à leurs conseils, et il parut s'y prêter. Il ne mit que des forces insuffisantes, une seule division du corps de Davout, à son aile droite, vers les villages de Telnitz et de Sokolnitz, pour attirer l'ennemi de ce côté en lui offrant la tentation de s'emparer de la' route de Vienne qui passe derrière ces hameaux. Mais il établit fortement sa gauche, à cheval sur la route d'Olmutz, l'appuyant au mont Bosenitz et au mamelon du Santon qu'il couvrit d'artillerie et que garda un régiment
auquel il avait fait jurer de défendre cette position jusqu'à la mort. Lannes y commandait. Au centre, derrière le Goldbach, en face du plateau de Pratzen, il mit Soult avec trois divisions, et en arrière, mais dans la même direction, une réserve formidable de 25 000 hommes: Les Russes étaient massés sur le plateau de Pratzen, développant à droite dans la plaine le corps de Bagration et une immense cavalerie qui se promettait de fouler Lannes et nos régiments sous les pieds de ses chevaux. Le château d'Austerlitz, quartier des deux
empereurs, n'étwt couvert que par udo réserve de 10 000
''Trnêmi donna t*te baissée dans le piège. Trois divisions russes descendirent des hauteurs et vinrent livrer un combat mégal, mais furieux, versTelnitz et Sokolnili, que défendaient un seul régiment et un bataillon, la division Fnant étant encore à ce moment fort loin en arrière, vers Gross-Raigern, quoiqu'elle eût fait 36 lieues en deux jours. Quand ils se furent engagés à fond de ce Cùté et que, maîtres des villages ,
L^EMPIRE DE 1804 À 18Ô7. feÔÔ
ils croyaient avoir décidé du sort de la journée, Napoléon, qui jusqu'alors avait contenu à grand'peine Pimpatience de. ses soldais, lança 25 000 hommes sur le plateau de Pratzen, clef de toute la position, culbuta la garde impériale russe qui la défendait, coupa en deux Tarmée ennemie, et, se rabattant sur les trois divisions envoyées pour tourner notre droite, tandis que les soldats de Davout Tes poussaient de front, les accabla de mitraille, les jeta sur les étangs glacés qui bordaient la plaine et rompit la glace à coups de boulets, sous les pas de milliers de Russes qui y périrent engloutis. Lannes, dans le même temps, avait livré à gauche une vraie bataille et bravé tous les efforts de la cavalerie ennemie qui, lécimée par son feu, ne put supporter le choc des escadrons ie Murât, et fut rejetée en désordre, avec les débris de Baçration, sur Austerlitz (2 décembre 1805). t Soldats, dit Na- >bléon dans une de ses proclamations qui étaient toujours 'annonce ou la récompense d'une victoire, soldats, je suis ontent de vous, vous avez décoré vos aigles d'une gloire im- Qortelle.... Rentrés dans vos foyers, il vous suffira de dire: étais à Austerlitz pour qu'on vous réponde : voilà un' rave. »
15000 morts, 10000 prisonniers, 280 bouches à feu, telles taient les pertes de l'ennemi. Les deux empereurs fuyaient; 3lui d'Autriche fit demander une entrevue à Napoléon aux eant-postes : on convint d'un armistice. La Prusse, effrayée, ) hâta de démentir les intentions qu'elle avait eues, et traita Vec Napoléon. Pour lui rendre un retour vers l'Angleterre apossible, il lui offrit le Hanovre en échange du duché de lèves, de la forte place de Wesel sur le Rhin et de la prinpauté de Neuchâtel en Suisse.
Vrai té de Presbourg^ (28 décembre) i Confédération H Bhin. — L'Autriche ne signa la paix que le 26 décem- *e à Presbourg. Elle abandonnait les États vénitiens avec strie et la Dalmatie, que Napoléon réunit au royaume d'Ilie, le Tyrol et la Souabe autrichienne dont il se servit »ur agrandir les domaines des ducs de Bavière et de Wurmberg, qui prirent le titre de roi, et ceux du duc de Bade li prit celui de grand-duc. L'Autriche perdit 4 millions de jets sur 2k, un revenu de 15 millions de florins sur 103, , par la cession de Venise, toute action sur l'Italie, par lie du Tyrol, toute influence sur la Suisse. Les arsenaux de enne avaient livré à l'armée française 100 000 fusils et
2000 pièces de canon. Du bronze pris à Tennemi dans cette campagne, on fit la colonne dé la Grande armée, élevée, à Paris, sur la place Vendôme.
Le traité de Presbourg, après Austerlitz, consacrait TEmpire comme la paix de Lunéville, après Marengo, avait consacré le Consulat. Il donnait à la France la plus magnifique position. La Prusse était éloignée du Rhin ; TAutriche était rejetée hors de Tltalie. Les princes allemands qui nous séparaient de rAutriche, recevaient de nos mains de riches domaines et des titres qu'ils n'avaient même jamais rêvés ; enfin Napoléon, achevant dans la paix Tceuvre de la guerre, constituait, quelques mois après Austerlitz, la Confédération du Rhin. Le vieil empire germanique, créé par Charlemagne, fut dissous après dix siècles d'existence. François II abdiqua le titre d'Empereur d'Allemagne (6 août) ; il avait déjà pris, pour ne pas déchoir, celui d'Empereur d'Autriche. Alors un très-grand nombre des 370 États qui se partageaient le sol allemand et y entretenaient une anarchie permanente, furent supprimés au profit des princes les plus puissants de l'Allemagne occidentale et centrale. Ceux-ci se réunirent, sous la protection de la France, en un nouvel État fédératjf qui fut nommé la Confédération du Rhin. La Prusse et l'Autriche, puissances à moitié slaves, en furent exclus. C'était un bienfait pour l'Allemagne et c'était une pensée heureuse pour l'Europe, que de placer entre trois grands États militaires cette Confédération qui empêchait leurs frontières de se toucher. Nous devons éternellement regretter que l'Empereur ne se soit pas tenu à ce traité de Presbourg, si bien conçu pour le repos de l'Italie et de l'Allemagne, et pour la grandeur de la France.
Boyaatés Tassalesj iprànds fiefs militaires} nouTelle noblesse* — Mais déjà Napoléon était à d'autres pensées, et ce sceptre de Charlemagne qu'il venait d'arracher des mains de la nation germanique, il voulait le garder pour luimême, quand l'intérêt de l'Europe et celui de la France eussent demandé qu'il fût à jamais brisé. A peine avait-il fait suspendre aux voûtes de Notre-Dame, de l'hôtel de ville et du palais du Sénat, les 120 drapeaux conquis dans cette guerre de trois mois, qu'il chassait les Bourbons de Naples, et complétait le système de l'empire en l'entourant de monarchies vassales et de principautés feudataires. Joseph Bonaparte fut créé roi de Naples et de Sicile; Louis, roi do
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Hollande; ÉlLsa, sœur de Napoléon, devint duchesse de Lucques; la belle Pauline Borghèse, son autre sœur, fut duchesse de Guastalla; Murât, {époux de Caroline Bonaparte, eut le grand-duché de Berg ; Berthier^ la principauté souveraine de Neuchâtel ; Talleyrand, celle de Bénévent ; Bernadette, beau-frère de Joseph,' celle de Ponte-Corvo.
11 se réserva dans les États vénitiens douze duchés, quatre dans le royaume de Naples, deux dans les duchés de Parme et de Plaisance; un dans celui de Lucques, et il les distribua successivement à ses compagnons d^armes ou à ses plus dévoués serviteurs. Les deux anciens consuls Lebrun et Gambacérès devinrent ainsi ducs de Plaisance et de Parme ; les ministres Gaudin, Fouché, Champagny, Maret, ducs de Gaête, d^Otrante, de Cadore et de Bassano; le grand juge Régnier, duc de Massa; le grand maréchal Duroc, duc de Frioul ; les maréchaux Soult, Bessières, Victor, Moncey, BHortier, Macdonald, Oudinot, ducs de Dalmatie, d^Istrie, de Bellune, de Gonégliano, de Trévise, de Tarente et de Reggio; les généraux Caulaincourt, Clarke, Savary, Arrighi, ducs de Vicence, de Feltre, de Rovigo et de Padoue, etc. Dans ces duchés, tous constitués hors de France pour ne pas blesser Tesprit d'égalité de la nation, une part des revenus publics était assurée au titulaire, mais sans aucun pouvoir politique; ce n^était donc pas un retour complet à la féodalité.
Afin d^avoir des récompenses pour tous les grades, il retint Zk millions de biens nationaux, de 2 dOO 000 francs de rente dans les divers Etats d'Italie ; après les campagnes de Prusse et de Pologne, 20 millions de domaines en Pologne, 30 en Hanovre, 5 à 6 millions de revenus en Westphalie. Il avait donc de quoi distribuer de riches dotations à ses généraux, à ses ministres, à ses soldats*. Tout général de division eut en perspective, comme récompense de ses services, une dotation et un titre de baron. Les colonels espérèrent Tune ou Tautre*, et une nouvelle noblesse d'origine toute plébéienne, mais qui avait trouvé ses parchemins sur les champs de ba-
1. Dayoat reçut 416 OOO francs de revena et 300 000 francs en argent ; Lannes, 328 oou francs de revenu et un million en argent ; les autres à
f)roportion. Après Tilsitt, il donna aux officiers de la grande armée 6 milions, aux soldats ^2. Un blessé avait triple part; un amputé avait une donation de 500 à 10 000 francs
2. Les ministres, les sénateurs, les conseillers d^tat, les archevêques furent de droit comtes. Les premiers présidents, les procureurs généraux, les évêques et les maires des trente-sept bonnes villes de l'empire furent barons. Les membres de la Légion d'honneur furent chevaliers.
5Ôâ . NAPOLieON 1*'.
taille, se forma auprès du soldat couronné, qui cherchait à reconstituer un corps aristocratique, pour le placer autour du trône où il était assis. C'était là une déviation au principe de Tégalité : du moins Napoléon n'attribua à cette nouyelle noblesse aucun privilège. Elle n'eut d'autre avantage sur le reste des citoyens que ses titres et ses honneurs. Pour la rendre durable, cependant, et maintenir son éclat, il créa des majorats'; mais l'esprit du pays n'était pas dans cette voie; et, en dehors des majorats constitués par l'Empereur, il n'y en eut que 212 constitués par des particuliers, lesquels ne représentèrent pas un revenu de deux millions.
Campaicne de Pruiise (1806). — La journée d'Austerlitz avait tué William Pitt, notre implacable ennemi, et Fox, esprit libre, cœur élevé, lui avait succédé au ministère. Napoléon, à cette nouvelle, espéra ramener l'Angleterre à la paix. Malheureusement Fox mourut, et le pouvoir revint aux élèves de Pitt, aux partisans de la guerre à outrance. Un traité venait d'être signé par l'ambassadeur russe en France, il fut désavoué ; un négociateur anglais était à Paris, on fit traîner les conférences en longueur, et des bruits perfidement semés sur la restitution à l'Angleterre du Hanovre, que Napoléon avait récemment promis à la Prusse, jetèrent la cour de Berlin dans des anxiétés qui amenèrent les plus folles résolutions*.
Il fallait à Napoléon une grande alliance continentale. L'Autriche avait été trop profondément humiliée depuis dix ans pour qu'on pût compter sur elle ; la Russie, contrainte après Austerlitz, à ramener chez elle par journées d'étapes ses armées vaincues, demandait trop pour prix de son alliance et ne se livrait qu'à demi : c'est à la Prusse que Napoléon eût voulu lier sa fortune; mais depuis la campagne de 1805, cette cour vacillante, qui se croyait encore la cour du grand Fré-
inaliénable