‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 46 sur 72 · SOI · texte numérisé non relu

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jorat.

3. Depuis la paix de Bâie, la Prusse s'était tenue à l'écart des grands conflits européens. Cependant M. d'Haugwitz l'avait fait entrer énergique • ment, en mars 1800, dans la ligue des neutres, et elle avait alors occupé momentanément le Hanovre. La paix de Luvénille (tsoi) lui avait ôté ses possesions à la gauche du Rhin, mais lui avait valu de Selles indemnités en Westphalie. En 1805 et 1806, la cour de Berlin montra la plus grande versatilité. Les négociations qui se croisèrent pendant 14 mois avec la France, la Prusse, l'Autriche et l'Angleterre offrent le triste spectacle de beaucoup de duplicité, de faiblesse et de convoitise.

déric, quand elle n'avait qu'un roi faible et une reine imprudente, n'inspirait à Napoléon ni estime ni confiance. La veille d'Austerlitz, elle préparait ses armées sur nos derrières ; le lendemain, elle nous tendait la main. L'Empereur pénétra bien ses intentions hostiles. Recevant au bivac d'Austerlitz les félicitations de l'ambassadeur prussien : « Voilà, dit-il à sea officiers, un compliment dont la fortune a changé l'adresse. » Pourtant lorsqu'il créa la Confédération du Rhin, dans le sud-ouest de l'Allemagne, il engagea encore la Prusse è former dans le nord une confédération semblable, placée sous son patronage; mais la Prusse, qui l'avait trompé, se crut trompée à son tour* Elle pensa que la paix avec l'Angleterre ne se ferait qu'à ses dépens, et pour prévenir un tort qu'elle n'avait pas encore à craindre, elle se jeta avec une inconcevable légèreté dans le péril le plus redoutable. On ne parlait à Berlin qu'avec dédain de l'armée autrichienne ; on se disait qu'on était toujours les soldats de Rosbach et que les succès de Napoléon sur des généraux incapables trouveraient leur terme devant le vieux duc de Brunswick, l'élève du grand Frédéric. La reine, belle, romanesque, se montrait à. cheval au milieu des troupes, excitant les courages, entraînant la cour et son époux à l'abîme. < Il semble voir, disait durement le Moniteur de France, Armide qui incendie ellemême son palais. » Une nouvelle coalition élait formée. La Russie promettait deux armées qui étaient à trois mois de marche en arrière, l'Angleterre des subsides, la Suède son fragile appui. Napoléon partit de Paris le 26 septembre. La grande armée, 130000 soldats incomparables, était encore cantonnée en Allemagne. En quelques jours il la concentra à Bamberg, et le 8 octobre elle était en mouvement. Deux armées prussiennes, au lieu de garder fortement la ligne de l'Elbe, avaient franchi ce fleuve et manœuvraient avec une parfaite régularité, en suivant toute la tactique des livres, derrière la forêt de Thuringe. Napoléon renouvela contre elle la manœuvre de Marengo et d'Ulm; il tourna la gauche des' Prussiens comme il avait tourné la droite des Autrichiens l'année précédente, se plaça au milieu de leurs communications, entre leurs armées et l'Elbe, qui était leur ligne de retraite, puis frappa, le même jour, deux coups terribles à léna et Awerstaedt (14 octobre).

léna et AweFStaedt (14 octobre 1806). — Il y eut quelques combats préliminaires: à Schleitz, le 6: à Saalfed,

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le 10. Dans la dernière de ces rencontres, le prince Louis de Prusse, un des auteurs de la guerre,'fut tué par un hussard. Déjà la plus grande confusion régnait dans Tannée prus- ^ sienne. Le souvenir de la capitulation d'Ulm troublait les esprits. Le vieux duc de Brunswick s'épouvantait à l'idée de terminer comme Mack sa carrière militaire. Quand Napoléon menaça de franchir la Saale à léna, à Dornbourg et à Naum-r bourg, près d'Awerstaedt, le duc, au lieu d'accepter une bataille sur un terrain qui lui était très -favorable, songea & faire retraite sur Magdebourg et TElbe inférieur. Il donna Tordre au prince de Hohenlohe, qui avait 70 000 hommes sous la main, de ne point accepter le combat; mais il était trop tard: si près de Napoléon, on ne lui échappait pas. Le prince de Hohenlohe, attaqué à Timproviste à léna, quand il attendait les Français du côté opposé, vers la forêt du Thuringe, perdit en quelques heures 12 000 morts ou blessés, 15 000 prisonniers, 200 pièces de canon.

Pendant que Napoléon gagnait cette victoire préparée par une si habile stratégie, un combat mémorable était livré, à quatre lieues de là, à Awersteadt, par le maréchal Davout. Ce grand homme de guerre n'avait que 26 000 hommes à Naumbourg pour garder un des principaux débouchés de la Saale et avait ordre de tenir dans ce poste jusqu'à la dernière extrémité. Le duc de Brunswick arrivait avec 60000 Prussiens pour y passer. Davout, abandonné de Bernadette qui, par jalousie, refusa de le soutenir, barra audacieusement la route aux Prussiens, résolu à se faire tuer avec le dernier ' homme de son corps, plutôt que d'ouvrir ce passage; Ce fut une bataille d'Egypte. Les Prussiens avaient une cavalerie de 15000 chevaux, réputée la meilleure de TEuropQ. Vingt fois elle s'élança sur nos carrés, pas un ne se laissa enfoncer, et les carrés se déployant à leur tour en colonnes d'attaque, entamèrent l'infanterie ennemie, y jetèrent le désordre et décidèrent sa retraite. Le duc de Brunswick, le maréchal de MoUendorf, le général Schmettau étaient atteints mortelle- ;

ment, 10 000 hommes tués ou blessés couvraient le champ de bataille ; 115 pièces de canon restaient aux mains de Davout, ^ qui n'en avait lui-même que 44. « S'il ne fallait, écrivait un . officier prussien, que se servir de nos bras contre les Français, nous serions bientôt vainqueurs. Ils sont petits, chétifs; un seul de nos allemands en battrait quatre ; mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels. Ils, sont emportés par

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une ardeur inexprimable, dont on ne voit aucune trace dans nos soldats.... Que voulez-vous faire avec des paysans menés au feu par des nobles dont ils partagent les dangers, sans partager jamais leurs passions ni leurs récompenses? » Ainsi se trouvait dans la bouche des vaincus, avec la glorification de notre bravoure, celle iaussi de la Révolution ' .

Les deux armées prussiennes fuyaient dans un désordre inexprimable. Si le terrain eût ressemblé à celui où Mack avait combattu, elles étaient prises ; mais dans les grandes plaines de l'Allemagne du nord, il n'était pas possible de manœuvrer comme dans la vallée du Danube. Cependant les corps français, surtout la cavalerie de Murât, lancés à leur poursuite, franchirent l'Elbe et coururent à l'Oder pour y prévenir les Prussiens. Le prince de Hohenlohe, atteint à Prenslow, est forcé de mettre bas les armes; Blûcher a le même sort à Lubeck. Des 1600000 hommes qui marchaient naguère à notre rencontre, 25 000 étaient tués ou blessés, 100000 pris, 35 000 dispersés, sans qu'un seul eût repassé l'Oder. Magdebourg, Spandau, Custrin, Stettin, toutes les places fortes de l'Elbe et de l'Oder, étaient occupées par nous. En un mois (8 oct.-8 nov.), la monarchie prussienne avait cessé d'exister. Napoléon était entré à Potsdam, où il avait pris pour sa part de butin l'épée du grand Frédéric, déposée sur son cercueil, et à Berlin, où il s'honora par un acte de clémence. Dans une lettre qui fut interceptée, le prince de Hatzfeld, laissé comme gouverneur civil de la place, révélait à Blûcher la position de nos troupes. C'était une trahison que les lois de la guerre punissaient de mort ; Napoléon ordonna qu'il fût livré à un conseil de guerre. Rapp, Gaulaincourt, Savary cachèrent le prince dans le palais même ; et la princesse, avertie par eux, accourut se jeter aux pieds de l'Empereur. — « Reconnaissez-vous l'écriture de votre mari? » Éperdue, elle ne savait que répondre. « Eh bien! madame, jetez au feu cette pièce, et la commission militaire, n'ayant pas de preuves, ne pourra condamner. »

lie blocus continental (1806]. — Du jour où Napoléon avait été contraint de lever le camp de Boulogne, il avait pensé à vraincre la mer par la terre. Austerlitz lui avait livré toute l'Italie et l'Adriatique, c'est-à-dire la moitié des rivages européens de la Méditerranée; l'Espagne et la Turquie

1. Thiers, Bistoire dt* Con^ttlal et de PEmpire^ t. VII, p. 2tO,

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placées dans son alliance lui donnaient le reste. léna lui assurait les côtes de la mer du Nord et une portion de celles de la Baltique; en avançant d^un pas encore il fermait le continent tout entier au commerce anglais et faisait périr de pléthore, au milieu des denrées du monde amoncelées dans leurs ports, ces insulaires qu'il ne pouvait atteindre. Ce' pas, Napoléon se décida à le faire : il se résolut à marcher de rOder sur la Vistule, pour occuper les embouchures de tous les grands fleuves européens. Et comme PAngleterre avait, par une monstrueuse extension du droit de la guerre, dénoncé le blocus de toutes les côtes de Brest à Hambourg, ce qui en interdisait rapproche aux bâtiments des puissances neutres, Napoléon promulgua, le 21 novembre 1806, le fameux décret de Berlin, qui déclara les îles Britanniques ellesmêmes en état de blocus. En conséquence, tout commerce avec ces îles était formellement interdit; les marchandises anglaises, en quelque endroit qu'elles fussent trouvées, étaient confisquées ; tout Anglais arrêté sur le continent devenait prisonnier de guerre; toute lettre venant d'Angleterre, ou y allant était détruite. Ainsi la tyrannie de l'Angleterre sur l'Océan conduisait l'Empereur à établir la même tyrannie sur le continent. Dans cette lutte de géants , les intérêts des petits disparaissaient , et le droit des gens était des deux côtés foulé aux pieds.

Mais, pour que ce système réussit, pour qu'il atteignit l'Angleterre au cœur et l'obligeât à demander merci, il était nécessaire que pas une porte du continent ne restât ouverte. Après avoir fermé celles de la Prusse, il fallait donc fermer celles de la Russie, c'est-à-dire se rendre à peu près le maître partout. Le blocus continental était une gigantesque machine de guerre qui devait sûrement frapper à mort un des deux adversaires : c'est Napoléon qu'elle a tué.

Byl»vi (8 fév. 1807). — Dans un de ces magnifiques dialogues que Napoléon avait avec ses soldats, et qu'on appelait les Bulktins de la grande armée, il leur dit: « Soldats, une des premières puissances de l'Europe, qui osa naguère nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie. Les forêts et les défilés de la Franconie, la Saale, TËlbe, que nos pères n'eussent pas traversés en sept ans, nous les avons traversés en quelques jours, nous avons précédé à Berlin la renommée de nos victoires. Les Russes se vantent de venir à nous, nous leur épargnerons la moitié du chemin.

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Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats d^Austerlitz! »

Le 28 novembre, Murât entrait dans Varsovie : Napoléon y arriva le 15 décembre , attendant un soulèvement général de la Pologne pour proclamer le rétablissement de ce royaume, si imprudemment détruit en 1 773. Les Polonais, de leur côté, attendaient pour se lever quHl s'engageât à fond avec eux. Mais TËmpereur hésitait; si loin du Rhin , sa base d^opération, il craignait que T Autriche ne se ietât dans son flanc. Cette grande question resta donc en suspens, et Napoléon ne compta que sur lui-même. Déjà 120 000 Russes étaient sur la Narew, affluent oriental de la Vistule. Pour les couper de la mer par où arrivaient les secours anglais , et des Prussiens qui gardaient Dantzig et Kœnigsberg, Napoléon livra aux Russes, vers la fin de décembre, à Gzamovo , à Golymin , à Soldau, à Pultusk, une suite de combats qui, surtout le dernier, très-chaude afiaire, leur coûtèrent 20000 hommes et 80 pièces de canon. Mais sur ce sol argileux , coupé de bois et de marais , qu'un déger inattendu avait changé en une boue liquide , les mouvements étaient difficiles et lents; Napoléon ne put poursuivre ses avantages. Il fallut s'arrêter et prendre des quartiers d'hiver qui furent admirablement disposés en avant de la Vistule, entre le Bug , la Narew , TOrezyc et rUkra, comme en un immense camp retranché.

En se plaçant si loin de Dantzig dont il voulait faire le siège durant l'hiver, Napoléon s'était proposé d'offrir aux Russes la tentation de passer la Vistule au-dessous de ses cantonnements , afin de trouver lui-même une occasion de les attirer à sa portée et de les jeter à la mer. Le généralissime russe Benningsen conçut en effet cette pensée et crut nous surprendre en plein hiver. Il se porta avec toutes ses forces sur la gauche de nos cantonnements. Mais Ney était là. Averti par ses coureurs qu'il envoyait fort loin , jusqu'en vue de Kœnigsberg, le maréchal donna l'éveil à tous les corps. Bernadette arrêta Benningsen à Mohrungen; l'Empereur manœuvrait déjà pour le couper, lorsque les dépêches qui contenaient les ordres de marche , et qui furent enlevées, révélèrent à temps à Benningsen le péril dont il était menacé. Il put se retirer. Mais Napoléon le poursuivit à outrance, battit quelques-uns de ses corps à Wallersdorf , à Hoff, à Heilsbei^, et l'obligea de s'arrêter à Eylau pour y recevoir une grande bataille.

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Les Russes y avaient 72 000 hommes, TEmpereur n'avait pu en réunir sous sa main que 54 000 , harassés de fatigue et tourmentés par la faim. C'était un jour d'hiver, le 8 février ; une neige épaisse couvrait le sol , des rafales de vent et des tourbillons de neige venaient fouetter le visage de nos soldats. La journée. commença par une épouvantable canonnade. Du côté des Français 200 bouches à feu, du côté des Russes plus de 300 , vomirent longtemps sur les deux armées la mitraille et la mort. Napoléon attendait au pied d'un arbre, dans le cimetière d'Eylau, sous une pluie de fer qui passait au-dessus de sa tête, que Davout, qu'il avait appelé à lui , tombât dans le flanc gauche des Russes. Quand il entendit son canon, du côté de Sarpellen , il lança le corps d'Augereau sur le centre ennemi. Mais les Russes démasquent une batterie de 72 pièces qui en quelques instants jettent à terre 4000 Français. Ce corps est ramené sur Ëylau, l'ennemi le suit; il touche presque au cimetière, clef de la position française , et où Napoléon n'a que 6 bataillons de sa garde. Sur un ordre. Murât accourt, c Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ! > lui dit TEmpereur. Murât réunit 80 escadrons , part au galop, perce la première ligne ennemie, la sabre et se jette sur la seconde; celle-ci, appuyée à un bois, démasque encore une batterie formidable et tire sur tout ce qui est devant elle, amis et ennemis. Un biscaïen frappe mortellement le général d'Hautpoul ; quelque désordre se met dans ses cuirassiers* A cette vue, le général Lepic charge à la tête des grenadiers de la garde , et , courant la plaine dans tous les sens , achève la destruction de la première ligne russe qui se reformait. Une portion de cette ligne, 4000 grenadiers s'avancent encore une fois jusqu'au cimetière, un bataillon de la garde en sort sans brûler une amorce, les aborde à la baïonnette et les couche sur le terrain. Cependant l'attaque de Davout faisait des progrès ; Ney approchait sur l'aile opposée avec son corps d'armée : Benningsen, réduit à 40 000 hommes, se décida à laretraite. Il avait perdu 30 000 hommes tués , grièvement blessés, ou pris , 24 canons, 16 drapeaux ; nous avions de notre côté 3000 morts et 7000 blessés.

Cette affreuse boucherie n'était pas une victoire comme Napoléon avait l'habitude de les gagner ; on l'estûna presque une défaite; et Benningsen, tout en fuyant, se vantait de nous avoir battus. La solidité de l'infanterie russe, la disproportio.1 du nombre , le dérangement causé aux plans de Na-

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poléon par la soudaine agression des Russes expliquent le peu de résultats de cette sanglante affaire.

Friedland (14 Juin 1809). — La grande armée, un instant troublée dans son repos, y rentra après avoir donne cette leçon à Tennemi, mais rapprocha ses nouveaux cantonnements de Dantzig pour couvrir le siège de cette forte place, que le général du génie Chasseloup , sous les ordres du paréchalLefebvre, réduisit à capituler le 26 mai. Plus en arrière encore , Vandamme et Jérôme Bonaparte achevaient la conquête de la Silésie.

La campagne d'été fut courte et décisive. L'armée sortit le 1" juin de ses cantonnements pour camper en divisions. Le 5, le généralissime russe croyant encore surprendre et enlever le corps de Ney à notre extrême droite, l'attaqua. Mais tout était prévu ; une fière retraite de ce lieutenant de Napo* léon et la rapide concentration de toute l'armée déjouèrent les plans de l'ennemi. Contraint à son tour de reculer, il se vit poussé, l'épée dans les reins, le long de l'Aile, battu à Heilsberg et prévenu à Friedland sur la route de Kœnigsberg, grande cité qu'il voulait couvrir. Lannes , avec 26 000 hommes seulement, contre 82 000, lui barra le passagp et le contint de trois heures du matin jusqu'à midi, en défendant avec acharnement le bois de Sortlack , le plateau de Posthenen et le village de Henrichsdorf par où la route passait. Enfin l'Empereur arriva avec le reste de l'armée. C'était l'anniversaire de Marengo ; le visage de Napoléon était rayonnant d'espérance et de génie , car il trouvait les Russes dans une situation que ses manœuvres avaient amenée, et où il pouvait leur infliger un épouvantable désastre. L'Aile coupait en deux leur armée; ils y avaientjeté quatre ponts et occupaient, en avant de cette rivière, la petite ville de Friedland qui les couvrait. L'Empereur, simulant un combat sur toute la ligne, mais ne le rendant sérieux qu'à la droite, lance Ney sur Friedland : « Cet homme est un lion, » s'écrie-t-il en voyant l'intrépide soldat marcher sous une pluie de mitraille, enlever la ville, couper ou brûler les ponts. Alors le centre et la gauche s'engagent, refoulent les Russes sur l'Aile et les y précipitent; il était dix heures et demie du soir , et Lannes avait commencé le feu à trois heures du matin ; 80 bouches à feu restaient entre nos mains , 25 000 Russes étaient tués, blessés ou noyés ; le reste fuyait dans le plus grand désor* dre. Kœnigsberg, la dernière ville du roi de Prusse, se ren-

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er

dit; on y trouva d'immenses approvisionnements, 100 000 fusils envoyés par FAnglelerre , qui donnait bien des armes et (le Targent, mais n^osait pas encore mettre à terre un seul de ses régiments.

Paix de VlUitt (8 Juillet 1809). — Cependant cette politique astucieuse commençait à tourner contre ceux qui la pratiquaient avec tant de profit et si peu de péril. Tandis que FAutriche, la Prusse et la Russie, soudoyées par TAngleterre, perdaient leurs provinces , leurs armées, leur honneur, elle écumait les mers, elle enlevait les colonies de la Hollande et de TEspagne : les misères du continent faisaient sa fortune, c Je hais les Anglais autant que vous, s fut une des premië> res paroles d'Alexandre à Tentrevue de Tilsitt, sur le radeau du Niémen. (En ce cas, répondit Napoléon, la paix est faite.» Après de longues et intimes conférences entre les deux souverains, le traité de Tilsitt fut signé le 8 juillet 1807. L'Empereur rendit au roi de Prusse la Poméranîe, le Brandebourg, la vieille Prusse et la Silésie , moins Dantzig , qui fut déclarée ville libre ; moins la grande forteresse de Magdebourg, sur TElbe , qui resta entre ses mains. De la Hesse-Çassel et des possessions prussiennes à Touest de TElbe, il composa, pour son frère Jérôme, le royaume de Westphalie ; des provinces polonaises de la Prusse il forma le grand-duché de Varsovie, qu'il donna au roi de Saxe. Les deux nouveaux États entraient dans la Confédération du Rhin.

Ce n'était là que des demi-mesures. La Prusse, réduite de moitié, à 5 millions d'âmes , était ou trop affaiblie ou pas assez. Elle ne pouvait plus être une alliée utile pour la France. Elle restait au fond une ennemie implacable. La Pologne n'était pas reconstituée. La Saxe, réunie au grand-duché de Varsovie, ne formait pas un État viable , car cet État, la Silésie le coupait en deux, et le grand duché de Varsovie ne comprenait que deux millions d'âmes. Le nouveau royaume de Westphalie était une conception meilleure, parce qu'il devenait, dans le nord de l'Allemagne, le pendant du royaume de Bavière dans le sud; mais ses provinces pauvres, sa population clair-semée, lui donnaient peu d'importance. On ne s'appuie pas sur des débris, et du Rhin au Niémen, Napoléon ne semait que des débris d'États. Le politique n'était pas au niveau du général.

C'est que l'Allemagne n'était plus maintenant qu'un point secondaire dans ses combinaisons gigantesques et que l'i-

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vre^se du succès commençait à éblouir ce ferme esprit, L'Abtriche, la Prusse lui avaient refusé leur alliance, et il les avait brisées ; il essaya de gagner celle de la Russie, en offrant à Alexandre de partager le monde avec lui. Il lui abondonna la Finlande, ce qui était une faute, parce qu'ainsi il affaiblissait la Suède, alors notre ennemie, mais pendant des siècles notre alliée et la gardienne de la Baltique contre les Moscovites; il lui fit espérer l'abandon des provinces turques du Danube, ce qui en était une autre, car ces provinces conduisaient à Gonstantinople, la légitime ambition des Russes ; à Gonstantinople , où Napoléon était fermement décidé à ne les jamais laisser entrer, et dont il ne fallait point, par conséquent, leur ouvrir la route. En retour de ces sacrifices, il obtenait les bouches du Gattaro et les îles Ioniennes ; il recevait la promesse d'une rigoureuse application du blocus continental de la part de la Prusse et de la Russie ; enfin, il faisait accepter d'avance tous les changements qu'il lui conviendrait de faire dans l'Occident.

Apog^ée de la fj^randear de IVapoléon i le Code ciirll, l'Université. — Gette années 1807 fut l'époque la plus brillante de l'Empire. Jamais tant de gloire n'avait été répandue par un homme sur un peuple. La France avait un nouveau Gharlemagne, plus grand que l'ancien, et devant lui le continent s'inclinait en silence. La mer lui manquait, mais il avait la terre ; et tandis que son épée y gagnait des batailles, sa main y jetait des institutions durables.

J*ai parlé du concordat, essai de paix religieuse, de la Légion d'honneur, vaste système de récompenses nationales : Napoléon avait fait de plus grandes choses encore : il avait publié le Code civil.

A son retour de Marengo, le Premier Con^l avait chargé une commission de quatre jurisconsultes, Tronchet, Portails, Bigot de Préameneu et Maleville , de rédiger un projet de Gode civil dont les assemblées précédentes avaient préparé les matériaux. Ge grand travail fut achevé en quatre mois. Bonaparte en ordonna l'envoi à toutes les cours judiciaires et nombre d'observations précieuses furent recueillies. La section de législation du conseil d'Etat les examina, puis arrêta les projets de loi qui furent communiqués au Tribunat et revinrent au conseil amendés, épurés, mais devant l'être encore. Alors, en efi^t, commencèrent, sous la présidence du Premier Gonsul, ces discussions admirables auxquelles il

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prit une part glorieuse. Il anima tout de son ardeur ; il étonna ces vieux jurisconsultes par la profondeur de ses vues, surtout par cet exquis bon sens qui, pour faire une bonne loi, vaut mieux que toute la science des légistes. Ainsi fut élaborée cette charte de la famille et de la propriété que le Corps législatif adopta dans sa session de 1804, et qui reçut trois ans plus tard le nom qu^elle mérite de Gode Napoléon*.

Avant Napoléon, Tanarchie était dans Téducation comme dans le reste. Il voulut y mettre Tordre et pensant avec raison que rÉtat a le droit de veiller sur l'éducation donnée aux jeunes générations, pour qu'elle ne soit pas dirigée contre lui, il créa 29 lycées où l'instruction serait à la fois littéraire, scientifique et morale. 6400 bourses gratuites, représentant une dépense annuelle de 5 à 6 millions , devaient assurer à ces maisons une population scolaire que la confiance des familles ne manquerait pas d'accroître. Les pensionnats privés furent en outre contraints d'envoyer leurs élèves aux cours de ces lycées. Ainsi, l'État reprenait la direction de l'enseignement secondaire. Pour l'enseignement primaire, par malheur, on fit peu; on n'établit d'instituteurs que dans les communes qui purent ou voulurent les payer. Quant à l'enseignement supérieur et spécial. Napoléon créa dix écoles de droit et six de médecine. L'École polytechnique existait déjà; le Premier Consul y ajouta l'École des ponts et chaussées, pour former des ingénieurs, et celle de Fontainebleau, pour former des officiers.

C'était en 1802 que Bonaparte organisait ainsi l'instruction publique, a Ce n'est là qu'un commencement, disait-il; plus tard nous ferons mieux. » Plus tard, en eff'et, il institua un grand corps laïque dont la vie studieuse , régulière et modeste offrirait, pour une bonne éducation, les avantages des corporations religieuses, et qui, n'étant pas comme cellesci séparé du siècle, élèverait les enfants en vue de la société où ils devaient entrer un jour (décret du 17 mars 1804). Ce corps, où l'on n'était reçu qu'après des épreuves répétées, d'où l'on ne sortait que par un jugement de ses pairs, c'est l'Université, qui, comme toutes les grandes insti-

1. Ce Code fut successivement complété : en 1806, l'adoption du Gode de

, procédure civile ; en 1807, du Code de commerce ; en 1810. du Code de

procédure criminelle et du Code pénal, qui, revenant sur la législation

frênaie de 1791, rétablit la marque, la mutilation, la confiscation générale, Q carcan et multiplia la peine de mort.

tutÎDDSy a eu ses détracteurs; qu^on a pu modifier, mais qu^on n^a pu abattre, parce qu^avec ses membres, fonctionnaires publics et pères de famille , elle est à la fois TËtat et la société enseignant.

c La société, répétait souvent Napoléon, est en poussière;]» et il jetait au milieu du désordre des éléments, ces grandes institutions comme des blocs de granit, qui devaient servir de bases assurées à la société nouvelle.

Travaux publies. — En même temps une gestion sévère et habile des deniers publics • lui permettait d'entreprendre dUmmenses travaux sur tous les points du territoire. Le canal derOurcq donna de Feau àbeaucqup de quartiers de Paris qui n'en avaient pas. Le canal de Nantes à Brest assura, malgré les croisières anglaises, Tapprovisionnement de notre grand port militaire ; celui du Rhin au Rhône créa une très-importante ligne de navigation intérieure. A Cherbourg, il jetait une montagne dans la mer pour avoir un port immense et sûr dans cette Manche où nos vaisseaux ne trouvaient pas un point de refuge '. A Anvers, il construisait des quais, un arsenal, des bassins qui pouvaient contenir toute une grande flotte de guerre. Il sillonnait la Vendée de routes qui ouvraient au commerce, aux idées, ce pays jadis impénétrable, et dont, en quelques années, Tesprit fut comme transformé. Les belles routes du Simplon, du mont Genis, du mont Genèvre, de Tarare, de Metz à Mayence étaient achevées. Des monuments glorieux ou utiles décoraient les grandes cités : à Paris, la Madeleine, Parc de l'Étoile, le plus colossal qui existe au monde, le gracteux arc de triomphe du Carrousel, la colonne de la place Vendôme que les communards de 1871 ont eu l'infamie d'abattre ; à Lyon, la place Bellecour ; à Bordeaux, le plus beau pont de France; à Milan, l'arc delà Paix,

1. Les dépenses de 1806 farent de 770 millions ; celles de 1807 de 788 ; et sans emprunt, il y avait équilibre entre les recettes et les dépenses. Mais il avart faUa rétablir l'impôt sur le sel et les droits réunis ou contributions indirectes. Il faut aussi se souvenir que 800 millions en 1806 sont bien près d'équivaloir à 12 ou 15 cents millions d'aujourd'hui.

3. La digue de Cherbourg, commencée en 1783, ne fut terminée qu'en 1853 ; au 1*'' janvier 1854, elle a passé à l'état d'entretien. Établie à 4000 mètres de l'entrée dn port de commerce, elle est longue de 4700 mètres (le breaktoater de Plymouth n'en a que 1800), et présente un relief de plus de 10 mètres au-dessus du fond de la mer. Une muraille en maçonnerie de so^jSO de hauteur au-dessus du niveau des basses mers la recouvre. Toute la construction a coûté 67 300 000 francs. (Moniteur du 31 décembre 1853). La nouvelle artillerie à longue portée a, malheureusement, diminvi beaucoup sa valeur comme protection pour le port militaire.

etc. 1] achevait le Panthéon ou Sain te- Geneviève, le palais du Corps législatif, le Louvre, qu'il voulait réunir aux Tuileries par le nord, comme Louis XIV l'avait réuni par le midi ; il réparait Saint-Denis, projetait la Bourse, construisait les

Are de triompha de l'Ëtoile.

abattoirs, le grenier d'abondance, afin que Paris eût toujours un approvisionnementde farine pour quarante-deux jours, etc. lodoiti-le et commerce. — L'industrie recevait tes plus énei^iques encouragements; il promettait de magnifiques ré^ compenses aux inventeurs qui doteraient le travail national

d'un secret enlevé îi l'industrie étrangère. Il assurait un million à celui qui trouverait une machine à filer le lin. Il en promettait un autre au savant qui remplacerait le sucre de canne par le sucre de betterave; il pensionnait Jacquard l'iu' venteur du métier à tisser la soie qui porte son nom ; il décorait de sa main Rtchard-Lenoir pour ses métiers h filer et à tisser le coton, Oberkampf pour ses toiles peintes ; enfin il créait une école d'arts et métiers à Compiëgne. 11 n'y avait eu que 310 exposants à l'exposition de 1798. II y en eut H22 h celle de 1B06, et l'on efit pu répéter alors avec plus de vérilé les paroles. du ministre à l'ouverture de l'exposition de

1795 : « C'est une première campagne cojitre l'Angleterre. Nos manufactures sont les arsenaux d'où doivent sortir les armes les plus funestes à la puissance britannique, s ' Le cotomerce par mer était nul, mais le commerce par lerre était immense. Nos soieries sans rivales, nos draps qui no redoutaient nulle concurrence depuis que les laines d'Espagne nous arrivaient, au lieu de passer en Angleterre, nos l'ers qui se perfectionnaient, nos toiles, nos linons, et jusqu'à quelques cotonnades, trouvaient des débouchés sur tout le continent. Napoléon promulgua en 1808 lo Code de commerce. Il y attachait tant d'importance qu'au retour de Til-

sitt, le lendemain de son arrivée, le 38 juillet 1807, il était VCDU prendre part à la discussion du Titre des faillites.

IiettreR et ariB. — La gloire des lettres ne manquait pas à ce grand règne ; mais les principaux écrivains étaient dans l'opposition : Chateaubriand, Mme de Staël, Cabanis, Maine de Biran, Chénier, Ducis, Bernardin de Saint-Pierre, de Maistre, de Bonald, Destutt de Tracy, même Delisle, même

Pont d< Bordeini.

Fontanes, l'orateur officiel de l'empire, maia celui-là avec la prudente réserve du silence public'.

Les arts jetaient un vif éclat. David leur avait donné une violente secousse pour les tirer des fadeurs énervantes du dii-huitiëme siècle. Il avait ramené l'école française à l'étude féconde de l'antique. Si ses élèves, en exagérant les défauts du maître, peignaient comme ils auraient sculpté et donnaient à leurs figures, à leurs draperies, la roideur du costume militaire, quelques-uns. Gros en tète, commençaient h

I. Vojei ses Odes sur la mort du dut d'Enghienal l'enlèTCinenl dupap».

réagir contre cette peinture académique et froide, en unissant le culte de la nature à celui des règles. Les Pestiférés de Jaffa parurent à Texposition de 1806. Guérin, Gérard, Girodet, Proudhon étaient, après David et Gros, les peintres les plus célèbres de ce temps; Greuze était mort en 1805. Les sciences, avec Laplace, Lagrange, Monge, Haûy, Fourcroy, Berthollet, Georges Guvier, Bichat, Cabanis, Geoffroy Saint- Hilaire, Gay-Lussac, Al. Brongniart, Thénard, etc., prenaient le merveilleux essort qui leur a fait accomplir, depuis 80 ans, tant de prodiges*. Cette époque est leur siècle de Louis XIV, mais Napoléon, qui garda sur le trône son titra de membre de Tlnstitut, traitait mieux les savants que le grand roi ne traitait les poëtes. Il fut vraiment Tami de quelques-uns. Apprenant un jour que Berthollet était embarrassé dans ses affaires : « J'ai toujours, dit-il, cent mille francs au service de mes amis. »

1. Voici le titre et la date des principaux ouvrages des écrivains : Cha* teaubriand, Génie du Chris tianismey 1802; hs martyrs, 1809; Mme de Staël, Delphine, 1802; Cortnne, 1805 ; VAlUmagnCf 1813; Marie- Joseph Ché* nier et Ducis avaient donné avant 1800 leurs principales tragédies et n'écrivaient plus guère pour le public; de Maistre, Considérations sur la France, 1799; le Pape, 1809; de Bonald, Législation primitive, 1802 ; Destutt de Tracy, Idéologie, 1801 ; Cabanis, Rapports du physique et du moral, 1802; Maine de Biran, Mémoires swr l'influence de Phabttude, 1802; Décomposition de la pensée, 1805.

Pour les sciences : Laplace publie en 1796 son Exposition du système du monde, et sa Mécanique céleste, de 1795 à 1825 ; Lagrange, Mécanique analytigue, 1787-1811; Monge, Géométrie descriptive, 1795 et 1813: Haûy, Traité de minéralogie, 1801 ; Bichat, Recherches philosophiques sur ta vie et la mort, 1800; Georges Cuvier, Leçons d'anatomie comparés, 1799-1805; Delambre, Base du système métrique, 1810 ; Traité d*astronomiej 1814 ; Fourcroy, Philosophie chimique, 1792 et 1806; Système des connaissances chimiques, 1801; Berthollet, Statiqw chimique, I80'i; Gay-Lussac, Recherches physico-chimiques, 1811 ^ Cuvier, Anatomie comparée, 1800 et, avec Brongniart, Géographie mineralogique des envxrefns as Paris, 1812; Camot, Géométrie de position, 1803.

Les principales toiles do David sont les Horaces, VEnlèvemmt des Sabinés, le Serment du Jeu de Paume, la Mort de Maràt, la Mort de Socrate, le Couronnement de l'Empereur ; Gros a donné : les Batailles d'A boukir et d^Eylau, François i»' et Charles-Quint à Saint-Dtnis, et, sous la Restau-

Paris, Corinne au cap Misène ; Girodet : Endymiony Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès, une Scène du Déluge, les funérailles d'Atala^ la Révolte du Caire; Prudhon : le Crime poursuivi par la Justice et la Vengeance céleste.

l'empire de 1807 a 1812. 611

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