‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 54 sur 72 · RÉSUUË DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE 1815 A · texte numérisé non relu

RÉSUUË DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE 1815 A

(22 juin 1815.— 29 juillet 1830.)

Réaction royaliste. — Les royalistes se vengèrent cruellement de leur second exil. Le maréchal Ney, les généraux Lahédoyère, Faucher, Mouton-Duvernet, Chartrand, Bonnaire, furent passés par les armes ; d'autres, condamnés à mort par contumace. « Soldats, droit au cœur! » dit, en commandant le feu, le héros de la Moskowa. Le maréchal Brune, les généraux Ramel et Lagarde furent assassinés, et une sanglante réaction frappa dans le Midi les hommes suspects de regretter le régime impérial. Les haines religieuses s^ajoutèrent aux haines politiques : beaucoup de protestants périrent. Enfin, une loi du 4 décembre 1815 institua pour trois ans des cours prévôtales, qui méritèrent bientôt une sinistre renommée. Ainsi la monarchie restaurée avait ses massacres, sa terreur, qu'on appela la Terreur blanche : Trestaillon en fut le héros.

Les Introuvables qui composaient la Chambre des députés avaient entrepris de supprimer la Charte et de défaire l'œuvre sociale de la Révolution en rendant au clergé et à l'aristocratie le rôle politique qu'ils avaient dans l'ancien régime. LouisXVIII fut obligé de renvoyer ces serviteurs ti*op dévoués (5 nov. 1816), et une nouvelle Chambre plus modérée commença l'ère du gouvernement représentatif dans notre pays. Cette Chambre adopta une loi électorale qui fixait le cens des électeurs à 300 francs, celui des éligibles à 1000 francs, avec un seul collège électoral par département,, et

U loi militaire du maréchal Gouvion Saint-Gyr qui assurait le recrutement de Tarmée par la conscription, limitait à six ans le service militaire et réservait un tiers des grades aux sous-officiers.

Grâce au duc de Richelieu et à la générosité du czar Alexandre, l'occupation du territoire français par les armées étrangères cessa deux ans avant le terme fixé par les traités. Les Chambres reconnurent ce service en votant, à titre de récompense nationale, en faveur du duc de Richelieu, Tinscription au Grand Livre d'une rente de 50 000 francs. Il était pauvre et refusa pour ne point aggraver les charges de la patrie : noble désintéressement qui n'a pas toujours été imité.

Mmtmmmîwkmt du duc de Berrl. — Jusqu'en 1819, les progrès des libéraux furent lents, mais continus, et ils allaient avoir la prépondérance dans la Chambre, comme dans le pays, lorsque le roi, effrayé par Télection de l'abbé Grégoire, ancien évéque constitutionnel, crut être allé trop loin dans leur sens et se rapprocha du parti contraire. Ce système de bascule, comme on l'appela, ne contentait personne. L'assassinat du duc de Berri rompit l'équilibre au profit des royalistes. Le 13 février 1820, le duc était à l'Opéra : à dix heures du soir, comme il reconduisait la duchesse à sa voiture, un misérable, Louvel, le poignarda. Jusque sur l'échafaud l'assassin persista à déclarer qu'il n'avait pas de complices. Mais les idées libérales furent rendues responsables de ce crime, et le nouveau ministère qui fut alors formé lança le gouvernement dans la voie funeste où il se brisa en 1830.

Alliance de Tantel et dli trdne. — La liberté individuelle fut suspendue, la censure des journaux rétablie, et le double vote institué pour faire passer l'influence politique aux mains des grands propriétaires, qui votaient deux fois, au collège de département et au collège d'arrondissement. La naissance du duc de Bordeaux, fils posthume du duc de Berri (29 septembre 1820), la mort de Napoléon (5 mai 1621), augmentèrent la joie et les espérances des ultra-royalistes, qui firent arriver au ministère MM. de Villèle et Corbière. Alors on parla tout haut de restituer à la royauté, surtout à l'Egli3e, leurs anciennes prérogatives. Les jésuites rentrés en France se chargèrent de convertir le pays à ces idées d'un régime disparu. Ils frappèrent d'abord leur plus sérieux adversaire, l'Université, en faisant supprimer les cours de MM. Cousin etGuizot (1822), et, pour intimider la presse, on imagina les procès de tendancey où l'accusation n'incriminait pas un délit déterminé, mais la direction donnée à la rédaction d'un journal.

SoeiétéA «eerètes. — Les Libéraux protestèrent comme le font les partis opprimés , par des conspirations. A la congrégation formée par les ultra-royalistes sous la direction des jésuites, et qui comptait cinquante mille affiliés, ils opposèrent la charbonnerie, qui se recrutait surtout dans les écoles, le barreah et l'armée. Le carbonarisme étendait ses ramifications sur toute la France, dans

l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne. Il essaya plusieurs insurrections à main armée. En 1820, le capitaine Nantil, plus tard le général Berton, le colonel Garon, le capitaine Vallé et quatre sous-officiers de la Rochelle furent condamnés et exécutés, excepté Nantil, qui s'échappa.

KxpédKloii d'Espagne. — Les vainqueurs de 1814 et de 1815, Autriche, Russie et Prusse, avaient formé une sainte alliance pour étouffer, à leur commun profit, les idées de liberté que la Révolu* tion avait jetées dans le monde et qui fermentaient partout. Elles furent violemment comprimées en Allemagne, à Naples, dans le Piémont, et le gouvernement français, qui venait d'en arrêter le retour par des lois et des supplices, reçut du congrès de Vérone (1822) la mission d'aller les combattre en Espagne. Chateaubriand, alors ministre des affaires étrangères, espérait qu'une expédition heureuse rendrait aux Bourbons quelque prestige militaire. L'armée, entrée en Espagne le 7 avril 1823, eut peu d'occasion de combattre et ne rencontra de résistance sérieuse qu'à Cadix, dont elle fit le siège. Le 31 août, nos troupes s'emparèrent de la forte position du Trocadéro, ce qui détermina la reddition de la ville. Cette expédition sans gloire fut aussi sans profit. Rétabli par nos armes dans son pouvoir absolu, le roi d'Espagne n'écouta pas nos conseils de modération. Les libéraux de France rendirent leur gouvernement responsable des violences commises par Ferdinand VIL Le ministère et la congrégation au contraire, trompés par ce facile succès, s'abandonnèrent à une confiance fatale que les élections peu sincères de 1824 augmentèrent, parce qu'elles ne laissèrent entrer à la Chambre que dix-neuf députés libéraux.

Courier, Bérang^er. — Mais derrière eux et avec eux était la majorité du pays qui applaudissait aux arrêts de la magistrature, devenue libérale depuis que la congrégation était menaçante, et qui lisait avidement les pamphlets de Paul-Louis Courier et les chansons de Béranger. Béranger continuait, même en prison, à attaquer cette union dangereuse du trône et de l'autel, et il évo* quait contre les rois que l'étranger avait ramenés les glorieux souvenirs de l'Empire. Aussi, lorsqu'il mourut, en 1857, l'empereur Napoléon III voulut que l'Etat fît les frais des funérailles du poète populaire qui avait conservé et répandu le culte du premier Napoléon.

Charl€»s x. Ml. de Vlllèle. — La mort de Louis XVIII, roi prudent et modéré, parut assurer le triomphe des ultra-royalistes en faisant 'passer le pouvoir au comte d'Artois (16 sept. 1824). En 1789, ' ce prince avait donné le signal de l'émigration; il n'avait rien appris, rien oublié, et n'écouta pas son frère qui, à son lit de mort, lui avait dit, en mettant la main sur la tête du duc de Bordeaux: « Que Charles X ménage la couronne de cet enfant. » Il se crut appelé à faire revivre l'ancienne monarchie. « En France, disait-il, le roi consulte les Chambres; il prend en grande considé-

pas persuadé, il faut biea que sa volonté soit faite. • Ces paroles étaient déjà la négation de la Charte et l'on ne s'étonnera plus qu'il ait Sni par la violer. Dès les premiers jours de son règne, il St demaDder aux Cbambres, par H. de Villèle, une indemnité d'un milliard pour les émigrés, le rétablissement des couvents de femmes, celui du droit d'atnesse, et une loi d'une eitrfime sévérité contre les délits commis dans les églises (loi du sacrilège). Les députés accordèrent tout ; il u'y eut de résistance qu'à la Chambre des

Eglise Salnt-^ncent ds PanL

pairs, qui par cette opposition gagna quelques jours de faveur publique

Au mois de mai 1825, le nouveau roi fit renouveler en sa faveur l'antique cérémonie du sacre. A cette tête royale répondit une manifesution populaire. Un des chefs du parti libéral, le général Foy , venait de mourir : cent mille personnes suivirent ses funérailles, et une souscription nationale assura l'avenir de ses enfants.

Cependant l'opinion libérale gagnait chaque jour du terrain. Dans les lettres, dans les arts se marquait un grand mouvement de rénovation, et ce mouvement étut dans le sens de la liberté, puis-

LA HESTAUftATlON. 6^7

qu'il allait contre les traditions et la disctpliiM des ésolos. Dans le parlement iet hommes de talent ou d'autorité. Chateaubriand, Royer-Collaid, de Broglie, Paaquiar, do Barante, etc., servaient la cause des litiertés putiliques; des journaux graves, le Globe, le CentatT, les Dibati, le Constil^itionnel, Le Courrier françaii, qui tondaient alors un nouveau pouvoir dans l'Etat, celui de la presse, la défendaient dans le public; le haut enseignement la popularisait dans les écoles; l'Acadéraie française elle-même, prolastail contre un projet de loi qui devait supprimer toute liberté pour les écrits périodiques. Les grandes villes étaient dam l'opposition ; Paria tout entier y tut jeté. A une revue de la garde nationale, que

le roipass» au mois d'avril 18Î7, le cri: « A bas les ministres 1 i retentit dans tous les rangs: Le soir même la garde nationale tut licenciée : mesure nécessaire après cette protestation sous les armes, mais qui acheva d'Éloigner la bourgeoisie de la cour. Le ministfere VillÈle vécut huit mois encore. Pour détruire l'opposiUon de la Chambre haute, il fit une fournie de 76 pairs; mais des élections générales qu'il provoqua imprudemment envoyèrent à la Chambre une majorité libérale devant laquelle il tomba (décembre 18Î7). Royer-CoUard avait été élu dans sept collèges.

■•Mille te H>varl«. Bi^«lll*> *« Morée. - Tous les partis manifestaient leur sympathie pour le» Grecs qui cherchaient, à force d'héroîstne, i. recouvrer leur indépendance. Byrcn, la grand poBte anglais venait de leur donner sa vie. Ils allaient succomber "dans leur lutta inégale contre les Turcs, lorsque l'Angleterre, la

France et la Russie s'unirent pour les sauver (5 juillet 1827). Les trois flottes alliées écrasèrent à Navarin la marine tiirque (20 sept. 1827). La France envoya de plus en Morée un corps de troupes commandé par le général Maison, qui reprit en peu de temps toutes les villes occupées par les Ottomans : la Grèce était délivrée.

IHodératloii de M. de Martlg^nae. — Le 4 janvier 1828, un nouveau cabinet avait été formé; il porta le nom du minis> tre le plus influent, M. de Martignac. Ses intentions furent droites, libérales, ec ses actes généralement approuvés. Il abolit la censure des journaux, chercha à prévenir les fraudes électorales, plaça sous le régime commun les établissements d'éducation dirigés par des ecclésiastiques et reconciliait peu à peu à peu la France avec les Bourbons. Malheureusement Charles X, livré aux conseils de la congrégation, supportait son ministère sans Taimer. Après dix-huit-mois, il se trouva à bout de patience et, le S août 1829, profitant d'un échec imprudemment infligé parla Chambre à ses ministres, au sujet d'une loi d'intérêt secondaire, il les remplaça par MM. de Polignac, de Labourdonnaie et de Bourmont.

lie ministère Pollgnae. — Ces choix étaient une déclaration de guerre de la royauté au pays : une crise devenait inévitable. Pendant dix mois, la presse de l'opposition répéta au gouvernement qu'il aboutirait forcément à un coup d'État, et les députés déclarèrent dans leur réponse au discours du roi que le ministère n'avait pas leur confiance. La Chambre fut dissoute, mais les deux cent vingt et un signataires de l'adresse furent réélus, et la royauté, vaincue dans les élections, se décida à faire elle-même un 18 brumaire, c'est-à-dire une révolution.

prise d'Alfjper. — Elle y fut encouragée par un succès mili< taire, l'expédition d'Alger, entreprise pour venger un affront fait à notre consul. Une armée de 37 000 hommes, commandée par le comte de Bourmont, s'embarqua à Toulon et descendit le 13 juin 1830 sur la côte africaine. Les Algériens battus et dispersés dans les montagnes, la ville fut aussitôt attaquée et le 4 juillet nos troupes s'emparaient du fort appelé le Château de l'Empereur qui, dominant Alger, nous en assura la possession. Le trésor amassé par les deys paya les frais de cette expédition qui. plantait notre drapeau sur la terre d'Afrique, d'oii il n'a plus été enlevé.

liA Kévolatlon de fldS9. *- Le 26 du même mois parurent des ordonnances qui supprimaient la liberté de la presse, annulaient les dernières élections et créaient un nouveau système électoral. C'était un coup d'État contre les libertés publiG[ues et contre la Charte qui avait été la condition du retour des Bourbons sur le trône de leurs pères. La magistrature déclara les ordonnances illégales (jugement^du tribunal de première instance), et Paris répondit à la provocation de la Cour par les trois journées des 27, 28 et 29 juillet 1830 : résistance légitime , cette fois, puisque \a^ bourgeoisie et le peuple se battaient contre ceux qui avaient vio|é

LE GOUVERNEMENT DE JUILLl^T. 679

la constitution. Malgré la bravo», e de la garde l'oyale et des suisses, Charles X fut vaincu. Lorsqu'il abdiqua en faveur de son petit-fils, le duc de Bordeaux, on lui répondit par le mot des révolutions : il est trop tard, et il reprit le chemin de rezil. Six mille victimes étaient tombées mortes ou blessées. Le 9 août, la Chambre des députés éleya au trône le chef de la branche cadette des Bourbons, le duc d'Orléans, qui prit le nom de Louis-Philippe !•'.

La France salua d'acclamations à peu près unanimes cette séparation d'avec les hommes de 1815. En reprenant le drapeau de 1789, elle semblait reprendre aussi possession d'elle-même, et de ses libertés.

LE GOUVERNEMENT DE JUILLET. (9 août 1830. — 24 février 1848).

Le pol liOulfl-Phlllppe. — La Fayette avait dit en montrant le duc d'Orléans au peuple, à l'hôtel de ville : « Voilà la meilleure des républiques. » Beaucoup avaient pensé comme La Fayette. Les vertus privées du prince, sa belle famille, ses anciennes relations avec les chefs du parti libéral, les souvenirs soigneusement ravivés de Jemmapes et de Valmy, ses habitudes bourgeoises, l'éducation populaire donnée à ses fils dans nos écoles publiques, tout encourageait les espérances.

Le duc d'Orléans, chef de la branche cadette de la maison de Bourbon, fut proclamé roi le 9 août, après avoir juré l'observation de la Charte revisée. Les changements faits alors au pacte constitutionnel ou, dans les mois suivants, aux lois existantes étaient peu importants : abolition de l'hérédité pour la pairie, et de la censure pour les journaux; fixation du cens d'éligibilité à 500 francs et du cens électoral à 200, ce qui maintenait les droits politiques à la fortune sans faire une part expresse à l'intelligence ; suppression de l'article qui reconnaissait la religion catholique comme religion de l'État et de toutes les paieries créées par Char* les X. Mais, en 1814, Louis XVIIL avait paru octroyer une Charte par son bon plaisir; en 1830, Louis-Philippe en acceptait une qui lui était imposée par les députés. Ce fait contenait toute la révolution. Il faut cependant constater que le droit violé d'abord .par la

royauté, l'avait été ensuite par la Chambre, puisque les députés avaient disposé de la couronne et refait la constitution, sans mandat du pays.

HiBlaSère de M. lAfttte. 19a«-19St* — L'ébranlement causé par la chute de la Restauration avait donné une fbrce inattendue au parti républicain. Il fallut d'abord compter avec lui. On le flatta quelque temps dans la personne de deux hommes que les républicains respectaient, le général La Fayette, que l'on nomma commandant de toutes les gardes nationales de France, et M. Laffite, qui fut appelé au ministère. On exploita habilement la popularité du premier jusqu'après le procès des ministres de Charles X, et celle du second jusqu'au moment oii il fallut se prononcer nette-» ment sur la politique extérieure.

La France a l'insigne honneur de fixer sur elle l'attention du monde. Au bruit du trône qui s'écroulait à Paris, le 29 juillet 1830, tous les trônes avaient été ébranlés, tous les pouvoirs impopulaires compromis. En Suisse, les gouvernements aristocratiques tombèrent; en Allemagne, de libérales innovations s'introduisirent. L'Italie était frémissante; l'Espagne préparait une révolution ; la Belgique se séparait de la Hollande ; l'Angleterre elle-même, émue, agitée, arrachait aux tories le bill de réforme. La paix avait été plus profitable que la guerre à la liberté. Nos idées refaisaient les conquêtes que nos armes avaient perdues.

Mais la France devait-elle se faire le champion de toutes les insurrections européennes, au risque de soulever une guerre universelle et de verser des flots de sang ? Le nouveau roi ne le pensa point. La Belgique s'était séparée de la Hollande et s'ofirait à la France; on la repoussa pour ne point exciter la jalousie de l'Angleterre. Les réfugiés espagnols voulaient tenter une révolution dans leur pays ; on les arrêta sur la frontière pour ne point violer le droit international, môme en face d'un prince qui était un secret ennemi.

La Pologne, quelques instants délivrée par un héroïque efibrt, nous appelait. Etait-il possible de la sauver par les armes ? Comme elle le dit elle-même au moment des grandes douleurs : « Dieu est trop haut et la France est trop loin. » On ne lui envoya que des secours isolés qui n'empêchèrent pas que Varsovie succombât. Sa chute ^retentit douloureusement au cœur de la France.

L'Italie, enchaînée par l'Autriche, s'agitait pour briser ses fers. M. Laffitte voulait l'y aider. Le roi refusa de le suivre si loin, et appela Casimir-Périer à la présidence du conseil.

niBlstère de CMuilmlr Perler, f S3t-t8S9. — On trouvait cette politique trop prudente. Casimir Périer lui donna un moment de grandeur, par l'énergie qu'il mit au service de cette modération. Il déclara nettement deux choses : qu'il voulait l'ordre légal, et par conséquent qu'il combattrait à outrance les républicains et Us légitimistes; qu'il ne jetterait point la France dans une guerre

universelle, et par conséquent qu'il tetùt & la paii du monde tous les sacrifices compatibles avec l'honneur du paya. Ce laogage semblait fier; des actes le soutinrent.

•eenpattoB û'A.ueûmr. — Don Uiguel, en Portugal, avait outrageusement traité deux Français. Que flotte Torça les passes du Tage, réputées infranchissables, et mouilla à trois cents toises des quais de Lisbonne. Les ministres portugais s'bumilièrent: une lé-

Colonno de JuillM.

gitime réparation Tut accordée. Les Hollandais avaient envahi la Belgique; cinquante mille Français y pénétrèrent, et le pavillon néerlandais recula. Les Autrichiens, une première Toii sortis des Elats pontificaux, y étaient rentrés ; Casimir Périer, résolu de faire respecter le principe de non-intervention, envoya une flottille dans l'Adriatique, et des troupes de débarc|uement s'emparèrent d'Ancûne. Cette apparition du drapeau tricolore au centre de l'Italie était presque une déclaration de guerre à l'Autriche. Elle ne la releva point et retira s:s troupes.

■nmirreettoB à léjmuj eoniilet h PArIs. — A l'intérieur, le président du conseil suivait avec la même énergie la iigne de conduite qu'il s*était tracée. Les légitimistes agitaient les départements deTOuest; des colonnes mobiles y étouffèrent la révolte. Les ouvriers de Lyon, excités par de trop cruelles misères, mais aussi par des meneurs s'étaient soulevés, en inscrivant sur leur bannière cette devise douloureuse et sinistre: «Vivre en travaillant, ou mourir en combattant. » Après une affreuse mêlée dans la ville même, ils furent désarmés, et Tordre parut rétabli, à la surface. Grenoble à son tour fut ensanglantée. A Paris éclatèrent les complots dits des tours de Notre-Dame et de la rue des Prouvaires.

Tel fut le ministère de Casimir Perler : une lutte énergique, dans laquelle sa forte volonté ne recula, pour la cause de Tordre, devant aucun obstacle. Collègues, Chambres, le roi même, il maîtrisait tout, yne telle vie avait épuisé ses forces^ quand le choléra vint Tenlever le 16 mai 1832 <.

HIlBtatère daft octolire t9S9 (hH. de Broslle, «iiIb«( et Thlers). InMorreeUon des ft e( • Juta à Pari». — La société était travaillée, dans ses plus intimes profondeurs, par les partisans de Saint-Simon et de Fourier qui demandaient un autre ordre social. Ceux-ci ne jouaient encore que le rôle d'apôtres pacifiques, mais l'insurrection lyonnaise avait montré dans les prolétaires une armée toute prête pour appliquer les doctrines. La garde nationale défendit énergiquemenl la royauté, lorsque, à la suite des funérailles du général Lamarque, les républicains livrèrent la bataille des 5 et 6 juin, derrière les barricades de Saint-Méry. Cet échec abattit pour quelque temps leur parti. Un mois après (22 juillet 1832), la mort du fils de Napoléon, le duc de Reichstadt, débarrassa d'un concurrent redouiable la dynastie d'Orléans, qui, à la même époque, semblait gagner un appui par le mariage de la princesse Louise avec le roi des Belges.

Arrentatlon de la dnchemie de Berrl. — Un autre prétendant perdait aussi sa cause. La duchesse de Berri, débarquée secrètement sur les côtes de Provence avec le titre de régente, était venue allumer dans l'Ouest la guerre civile au nom de son fils Henri V Mais il n'y avait plus ni Vendéens ni chouans. Les idées nouvelles avaient pénétré là comme ailleurs, plus qu'ailleurs même. ■ Ces gens-là sont patriotes et républicains, » disait un officier chargé de les combattre. Quelaues gentilshommes, des réfractaires^ peu de paysans répondirent à rappel. Le pays, sillonné de troupes, fut promptement pacifié, et la duchesse, après avoir longtemps erré

1. Ce terrible mal, sorti de Tlnde, parcourut tout l'ancien continent, de la Chine à l'Angleterre, et, entré dans Paris le '26 mars, en sortit le 30 septembre, laissant derrière lui près de vingt mille morts. Dans la France entière, il a fait 120 ooo victimes en 1832, looooo en 1849, 150 000 en isr54. La dernière épidémie, celle de I8i7 a été moins meurtrière.

de métairie en métairie, entra dans Nantes, déguisée en paysanne. Cette aventureuse équipée montra la faiblesse du parti légitimiste. Pour achever de le ruiner, M. Thiers, alors ministre, fit recherchei activement la duchesse. Découverte le 7 novembre et enfermée à Blaye, elle fut contrainte d*y avouer un mariage secret, qui rendait pour Tavenir toute tentative du même genre impossible.

Miieeès mu dehors. — La prise par nos soldats de la citadelle d'Anvers, que les Hollandais refusaient de rendre aux Belges, mis un terme à une situation critique d'où, à chaque instant, la guerre pouvait sortir (33 décembre 1832). L'occupation d'Arzew, de Mostaganem et de Bougie affermit notre établissement d'Alger, et ces expéditions au bord de TEscaut et sur les rives de la Méditerranée jetèrent quelque éclat sur nos armes.

En Orient, la diplomatie française intervenait entre le sultan eV son victorieux vassal, le pacha d'Egypte. Le traité de Kutayéh, qui laissait la Syrie à Méhémet-Ali, ne rendait pas le sultan plus faible qu'il ne l'était auparavant, mais il fortifiait le vice-roi d'Egypte, gardien pour la France et pour l'Europe des deux grandes routes commerciales de la mer Rouge et du golfe Persique, dont l'Angleterre voulait se saisir.

Au Portugal, don Miguel, prince absolutiste, était renversé du trône au profit de dofia Maria, qui donnait à son peuple une charte constitutionnelle. En Espagne, Ferdinand VII mourait, en excluant de la couronne, par l'abolition de la loi salique, son frère don Carlos que soutenait le parti rétrograde ; de sorte que la Péninsule tout entière échappait en même temps au parti absolutiste.

!«• quadruple alllanee. — Le traité de la quadruple alliance, signé le 22 avril 1834, entre les cours de Paris, de Londres, de Lisbonne et de Madrid, promit aux nouveaux gouvernements espagnol et portugais l'appui efficace des deux grands pays constitutionnels, contre le mauvais vouloir des cours du Nord. En France, quelques effets suivirent même ces promesses. Pour soutenir, au besoin, contre les légitimistes espagnols, alliés naturels des légitimistes français, la jeune reine Isabelle, on forma un corps d'armée de cinquante mille hommes au pied des Pyrénées.

A^ l'intérieur, les Chambres avaient adopté une loi qui organisait enfin notre instruction primaire (1833). Dans le Parlement, sur les questions graves, la majorité était acquise au ministère. Si le jury acquittait souvent les accusés politiques, l'armée était fidèle et la magistrature montrait envers les républicains une sévérité qui rassurait la cour. Un premier attentat contre la vie du roi faisait profiter la royauté de l'horreur qu'inspirent toujours de pareils crimes. « Eh bien ! ils ont tiré sur moi, disait le roi. — • Sire, répondit Dupin^ ils ont tiré sur eux. »

Les insurrections d'avril 1834, à Lyon et à Paris, et les dramatiques incidents du procès intenté à 164 républicains devant la Cour des pairs, amenèrent l'emprisonnement ou la fuite de presque

tous las chefs, et Ift niiue momentanés de ce parti comme raction militante.

AUeatet eoBtr« la vie <ln r»l. — Cependant, les violents du paru recoururent encore à l'assassinat. A la revue au 2S juillet 1835, Fieschi, repris de justice et faussaire, dirigea contre le roi une machine infernale, dont les coups jelÈrenl morts autour du monarque le maréchal Mortier, une des gloires de l'Empire et naguère président du conseil, un général, deui colonels, un vieillard, une ■ femme, une jeune fille, plusieurs gardes nationaux ;enlouEl8 morts et îî blessés, dont h généraux. Cet épouvantable attentat effraja

Paloi) du quai d'Oruy du du Caniell d'État, termini ta IBli.

la société, encore émue de la guerre civile récente et des violentes péripéties du procès d'avril. Le ministère profita de l'indignation universeile pour préi^enter les lois de septejibre sur les cours d'assises, lejury et la presse. Elles étaient caiculées de manière i. rendre la jusiice criminelle plus sévère et plus prompte ; elles interdisaient toute discussion sur le principe du gouvernement et élevaient le cautionnemealdesjaurnaui, de quarante-huit mille francs à cent mille.

PQllilqar «slérleore. — Jusqu'à ce moment, la cause de l'ordre avait été énergiquemeut soutenue à l'intérieur; maintenant qu'elle était triomphante, H. Thiers, président du conseil des ministres depuis le 32 février 1836, voulut reprendre «u dehon le rAle de Casimir Périer.

Les carlistes espagnols faisaient dans la Péninsule de menaçants progrès; M. Thiers se décida à intervenir , l'Angleterre elle-même le demandait. C'était donc à la fois se rapprocher de cette puissance et prendre hautement en main la défense des idées lil^érales en Europe. Le souvenir de la malheureuse intervention de 1823 eut été ainsi glorieusement effacé.

Le même ministre avait conçu et préparé une autre expédition. •Depuis la conquête d'Alger nous avions fait peu de progrès dans l'ancienne Régence. On avait pris quelques villes sur la côte et livré quelques combats dans l'intérieur. M. Thiers chargea le maréchal Clausel d'attaquer Constantine, la plus forte place de toute l'Afrique, dans le même temps où il comptait faire entrer le général Bugeaud en Espagne à la tête de douze mille hommes. Ainsi le gouvernement, qui avait comprimé les troubles intérieurs, allait ouvrir au dehors une issue à l'activité de la France. A l'ordre qu'il avait donné, il voulait ajouter un peu de gloire. Le roi, que tout grand mouvement effrayait, consentit bien à l'expédition de Constanline, parce que les coups de canon tirés en Afrique, disait-il, ne s'entendaient pas en Europe ; mais il se refusa à l'intervention en Espagne. M. Thiers, plutôt que de céder, sortit du ministère, où M. Mole le remplaça (6 sept. 1836), comme président du conseil.

Hlnlstère mole (ISSS-flSS»). — La première partie du ministère de M. Mole fut marquée par des événements malheureux. Le maréchal Clausel, laissé sans moyens suffisants, échoua dans l'expédition de Constantine. Le prince Louis, neveu de Napoléon, tenta de soulever la garnison de Sti'asbourg (30 oct. 1836). Arrêté, on le fit reconduire hors du royaume, mais ses complices furent traduits devant le jury, qui les renvoya absous, parce que le principal coupable avait été soustrait à sa juridiction. Ce verdict mécontenta la cour, et le ministère présenta la loi de disjonction, qui violait le principe de l'égalité devant la justice, en soumettant à deux juridictions différentes les citoyens et les militaires accusés d'un même crime. La Chambre la repoussa.

Ces échecs furent compensés les années suivantes, par quelques succès. Le traité de laTafna, dont on ne connut que plus tard l'imprudence, pacifia la province d'Oran ; à l'autre extrémité de nos possessions algériennes, l'armée planta enfin son drapeau sur les murailles de Constantine (1837), et, pour terminer de longs démêlés avec le Mexique on envoya une expédition qui s'empara de Saint. Jean-d'UUoa, dont la prise nous livra la Vera-Cruz et la principale douane du pays. Le Mexique paya une indemnité de guerre. Le prince de Joinville se trouvait sur la flotte ; il y montra le courage que ses frères avaient maintes fois déployé en Afrique à la tête de nos soldats. Enfin, la naissance d'un fils du duc d'Orléans ^24 août 1838), Que le coi nomma comte de Paris, parut affermir la dynastie.

Coalition parleuientaire (tiiS9). — Déjà cependant, au sein

LE GOUVERNEMENT DE JUILLEt- 68?

du parlement, se préparaient contre le ministère de vives attaques. M. Mole venait, aux termes du traité de 1832, de rappeler nos troupes d*Ancône; On prétendit qu'abattre à Âncône le drapeau tricolore, c'était abaisser l'attitude de la France en Europe, et renoncer à un gage précieux contre TAutriche. La diplomatie française ne parut pas plus heureuse dans le règlement définitif de l'affaire hollando-belge. La révolution de Bruxelles s'était faite pour la séparation de deux peuples divisés de langue, de religion et d'intérêts. Or, le traité des vingt-quatre articles, accepté par notre ministère, cédait au roi de Hollande des populations belges qui avaient combattu contre lui. L'Europe n'avait pas voulu laisser entre des mains amies de la France la province de Luxembourg, qui eût couvert un des points vulnérables de notre frontière.

Avec plus de souci, disait-on, de l'honneur national, avec plus de confiance dans les forces du pays, on se fût épargné ces inutiles concessions au système de la paix à tout prix. Mais le prétexte véritable de ces attaques était ce que l'on appelait l'insuffisance du ministère. M. Guizot, chef des doctrinaires, parti peu nombreux, mais plein de talents et d'ambition ; M. Thiers, chef d'un groupe du centre gauche, où le gouvernement personnel était hautement condamné; M. Odilon Barrot, chef de députés opposés à la politique, mais dévoués à la personne du roi, formèrent une coalition pour rappeler la devise de 1830 : « Le roi règne et ne gouverne pas. »

Le ministère voulut, le 22 janvier 1839, se retirer. Le roi, dont la cause était en jeu, refusa les démissions et fit un appel au pays, en prononçant la dissolution de la Chambre. Le ministère se jeta énergiquement dans la bataille électorale ; mais il fut vaincu et tomba. Les rivalités éclatèrent dès qu'il fallut partager les portefeuilles, et la coalition se rompit le leddemain du jour où elle avait triomphé. D'inextricables difficultés, pour la formation d'un nouveau ministère, tinrent pendant plus d'un mois Paris en suspens. L'occasion parut favorable à quelques républicains, qui croyaient bien plus à la vertu des coups de fusil qu'à la propagande des idées. Leurs chefs, Barbes et Blanqui, esprits sombres, conspirateurs-nés, tentèrent une révolution. Ils ne firent même pas une émeute (12 mai).

BUnlstère du maréchal «onlt. — Ce réveil des passions violentes précipita la crise ministérielle. Le même jour, un cabinet se } constitua sous la présidence du maréchal Soult. Aucun des chefs ! de la coalition n'en faisait partie. Aussi ne pouvait-il être qu'un mi- f nistère intérimaire. Il ne dura pas dix mois, du VI mai 1839 au : "■ l"mars 1840.

lies portes de Fer, masagcran. — Sous lui, en Afrique, Abdel-Kador rompit ie traité de la Tafna et proclame la guerre sainte ; des succès répondirent à cette levée de boucliers. Le maréchal Valée et le duc d'Orléans franchirent le passage redouté des Portes de Fer ; et deux mois après, l'infanterie régulière de l'émir fut écra-

sée au combat de la Ghifta. Un succès dont le pays s'émut davantage fut l'héroïque résistance que, durant quatre jours, 120 hommes opposèrent dans le fortin de Mazagran à des milliers d'Arabes.

lia qne«tl«B A'Orlcnt* — La grosse affaire de ce cabinet fut la question d'Orient. Le sultan avait voulu reprendre la Syrie au pacha d'Egypte, et le fils de Méhémet-Ali, Ibrahim Pacha, dirigé par plusieurs officiers français passés depuis longtemps à son service, avait vaincu les Ottomans à la journée de Nézib. Cette victoire lui ouvrait la route de Constantinople. S'il marchait sur cette ville, les Russes y entraient, sous prétexte de la défendre; et une fois dans ses murs, ils n'en seraient peut-être plus sortis. La France arrêta par son intervention Ibrahim victorieux.

Constantinople était sauvée, mais Alexandrie fut compromise. L'Angleterre, en effet, certaine maintenant que les Russes ne viendraient pas aux Dardanelles, voulut empêcher le retour des craintes qu'elle avait un instant conçues. Le plus sûr moyen lui parut être de dépouiller Méhémet-Ali de la Syrie. Elle trouvait doublement son compte à cette combinaison ; car l'empire ottoman semblait par là fortifié, et l'Egypte était affaiblie. La France avait à Constantinople un'intérét identique à celui de la Grande-Bretagne; mais en Egypte, les deux intérêts paraissaient contraires. Or, eu couvrant Constantinople, le ministère ne stipula rien en faveur de Méhémet- Ali, et accepta pour le règlement de cette affaire un congrès européen, où d'avance U pouvait compter quatre voix sur cinq contre lui.

nlnlfltère du t*"* mars. ^ Cette faute pesa sur le ministère suivant, celui du l**" mars 1840, qui se constitua sous la présidence de M. Thiers, quand le maréchal Soult et ses collègues eurent été renversés par un vote qu'ils avaient provoqué sur un nouveau projet de dotation princière.

Dix années de paix et de bien-être matériel avaient développé de nouveaux besoins. Comme à la fin de la Restauration, le pays était prospère; mais, comme à cette époque aussi^ il fermentait. Le ministère essaya de gagner de la popularité par un de ces actes qui affaiblissent le respect de la loi et de la magistrature, sans désarmer les partis ni diminuer les passions : il promulgua une ordonnance d'amnistie qui en compléta une autre du 8 mai 1837. C'était rendre des chefs aux républicains. En même temps, il augmentait >la force du parti nouveau quj se formait autour du représentant de la dynastie napoléonienne. Donnant satisfaction à un des plus nobles vœux du pays qui s'indignait que la dépouille mortelle de l'Empereur restât oubliée et sans honneurs aux mains de ceux qui l'avaient tué, le ministère obtint de l'Angleterre la restitution de ces restes glorieux. Le prince de Jomville, envoyé à Sainte-Hélène pour en rapporter le corps de l'Empereur, s'acquitta noblement de cette mission. Au retour, comme on craignait une attaque des An-

glai9, il fit jurar i son équipage de se faire sauter pluUt que de rendre son précieux dépât.

vralM de i,«Bdres. — Hais de graves événemenls se préparaient en Orient. La France aimait le vainqueur de Méiib, cet Ibrabim qui, sous la tente, se faisait, sans ea être jamais lassé, raconter nos victoires, et ce vieux pacba d'Egypte, fils de ses œuvres, barbare de génie qui tenait en bride l'ambitioc de l'Angleterre, Béhémet-Ali, noua rendait en sympathie, pour nos mœurs et notre puissance, ce que la France lui donnait en estime. L'Europe, et surtout l'Angleterre, se résolurent àbriser cet accord qui, mettant sous la mime main Toulon, Alger, Alexandrie, Beyrouth et les flottes

Tombeau de Ilapaléai], aous Is dbmr des Invalldei.

de France, d'Egypte et de Turquie ■, nous assurait la prépondérance dans la Héditerranée. Le Ib juillet, l'Angleterre, la Russie et les deux puissances qu'elles traînaient i. leur remorque, signèrent, sans la participation de la France, le traité de Londres qui devait ôter la Syrie au pacha d'Egypte,

Ainsi donc, la France était remise au ban de l'Europe; la coalition était renouée contre elle. Tous les sacrîflces accordés i la paix du monde, toutes les avances faites aux monarcbies absolutistes avaient été inutiles. A cette nouvelle, un frémissement de colère agita ie pays entier; le gouvernement parut s'associer à cette légitime explosion du sentiment national, et la France mit la main ji la

l-LaflDlle turque était venue se livrer elLe-méms in pacna d'ËgTpte.

garde de son épée.... mais elle ne la tira pas. Notre flotte du Levant, qui, de Taveu des Anglais eiiz-mémes, eût pu écraser la flotte britannique, rentra à Toulon , et le bombardement de Beyrouth, la chute de la puissance égyptienne en Syrie, furent un affront pour le pays et un échec pour notre politique.

Devions-nous combattre? Non. Nous étions seuls alors contre tous, et les cours avaient su tourner les peuples contre nous, en évoquant à leurs yeux le fantôme de Tambition française, en ravi, vant les souvenirs haineux de 1813. Déjà TAllemagne criait à tue-téte • Non, vous ne l'aurez pas, notre Rhin allemand 1 »

N'acceptant point la guerre dans les conditions désavantageuses où elle se présentait, le ministère voulut du moins donner à la France une attitude digne et ferme. Il fit con^mencer les fortifications de Paris qui devaient mettre un bouclier sur le cœur de la France; il arma les places fortes, il augmenta l'armée, et, puisqu'on s'isolait de la France, il voulait que la France acceptât cet isolement qui lui rendait la liberté de ses mouvements, et la facilité de choisir ses alliances auprès des rois, ou auprès des peuples, en son temps et à son heure,

Cette situation avait ses périls. Le roi s'en efl'raya. Il abandonna son ministère qu'il avait suivi d'abord ; M. Thiers céda la place à M. Guizot (29 oct. 1840).

ivilnlafttère du 99 octobre. — M. Guizot ne tenait pas assez de compte de l'opinion publique, ni du sentiment national. Il se h&ta de tendre la main à l'Angleterre et aux puissances qui venaient de nous blesser au vif. Le 13 juillet 1841, il signa le traité des détroiu qui faisait rentrer la France dans ce qu'on appelait le concert européen, c'est-à-dire qui l'admettait dans cette pentarchie des cinq grandes puissances que les traités de 1815 avaient constituée sous le nom de Sainte-Alliance.

Cet événement équivalait à un traité de paix. Aussitôt on désarma; l'armée fut réduite, et la France, qui avait failli se lancer dans la guerre, fut rejetée dans les voies pacifiques du commerce et de l'industrie par le vote d'un projet de loi sur les chemins de fer. L'activité des transactiohs commerciales manifesta la confiance que la haute bourgeoisie avait mise dans la durée du ministère en qui la paix s'était en quelque sorte personnifiée.

mort du duc d'Orléans. — Le 13 juillet 1842, un malheureux événement contrista le pays tout entier, sans distinction de partis . Le duc d'Orléans, prince aimable et justement aimé, tomba de voiture et se tua. Sa mort fit passer ses droits à son fils, le comte de Paris: et un enfant de quatre ans se trouva l'héritier de la plus lourde couronne qu'il y eût à porter. De ce jour, parmi les légitimistes on se remit à espérer; et les libéraux, les républicains atten-

1. La présidence du conseil avait été réservée au maréchal Soult, mais le ministre dirigèatit était M. Galzot.

Ëgliu Saint«^loiiUI«(csiiiiAepele en iWi)

dirent tout, pour le triomphe de leurs idées, de l'inévitable faiblesse d*une régence.

K« Béi^eBee. — Les Chambres furent aussitôt convoquées. On leur présenta une loi qui nommait d'avance le duc de Nemours régent de son neveu. Ce prince n'avait ni la réputation brillante du duc d'Orléans, ni la popularité qu'avaient déjà valu au prince de Joinville ses services devant Saint-Jean-d'UUoa, ni la renommée naissante que donna au duc d'Aumale l'enlèvement de la smala d'Abd-el-Kader. La loi passa, mais sans obtenir l'assentiment public.

Affaire de TaUl. — Le sentiment national avait été profondément blessé par les événements de 1840. M. Guizot chercha une compensation pour notre orgueil; il fit occuper dans l'océan Pacifique les fies Marquises, rochers stériles (mai 1842). La Nouvelle-Zélande Talait mieux; nous allions y descendre, quand l'Angleterre, avertie, en prit possession et commença à montrer ses susceptibilités jalouses. Un de nos officiers planta le drapeau de la France sur la grande lie océanienne de la Nouvelle-Calédonie; le ministère le fit arracher. Les États de Honduras et de Nicaragua réclamèrent le protectorat de la France, Haïti voulait faire de même ; on refusa, et l'Angleterre parut avoir imposé ces refus. Aux lies de la Société, que nous primes encore, les intérêts commerciaux que nous avons dans ces parages n'étaient malheureusement pas assez considérables pour nécessiter un dispendieux établissement. La cession de Mayotte (1843), était une meilleure opération, parce que cet îlot offrait à nos vaisseaux un refuge que Bourbon ne pouvait leur donner, et une station navale dans le voisinage de Madagascar. Dans les îles de la Société, à Talti, un missionnaire anglais, Pritchard, excita les indigènes contre nous. L'indigne agent des prédicants de-Londres fut chassé de l'île (1844) ; mais ses clameurs retentirent dans le parlement anglais, et notre cabinet commit encore la faute de demander aux Chambres une indemnité pour l'homme qui avait fait couler le sang de nos soldats. Le désaveu du contre-amiral Dupetit-Tliouars, qui avait essayé de donner de plus sérieuses proportions à notre établissement dans l'Océanie, accrut l'irritation publique ; on y vit une nouvelle preuve de notre faiblesse vis-à-vis de l'Angleterre.

lie droit de Ttalte. — Une plus grave concession faite à nos orgueilleux voisins fut le droit de visite reconnu à l'Angleterre^ en 1841, pour la répression de la traite. Cette fois, l'opposition fut si vive dans le pays, que la Chambre força le ministre de déchirer le traité et de replacer, par ,dc nouvelles conventions, notre marine marchande sous la protection exclusive du pavillon national (mai 1845).

Déftilte d^Abd-eMCader. •— La Chambre, poussée dans cette voie par l'opinion publique , avait du moins voulu que l'on continuât la conquête de l'Algérie. Le ministère eut le mérite de choisir

un homme énergique et habile, le général Bugeaud, qui sut imprimer à la fois le v^spect et la terreur aux Arabes.

Àbd-el-Kader avait violé le traité de la Tafna , prêché là guerre sainte, et, par la rapidité de ses mouvements, répandu Teffroi dans la province d*Oran, l'inquiétude même aux portes d'Alger. Le général le poursuivit sans relâche jusque dans les montagnes de TOuannsénis, pacifia cette région difficile et rejeta l'ennemi dans le désert. Ce hit dans sa fuite vers le Sahara que l'émir, atteint par le duc d'Aumale, perdit sa smala (sa famille et ses troupeaux, mai

BumlMirdeiiieBt de Tanger ei de Hoffader* — Capture d'Afed*el-Kadcr. — Réfugié au Maroc, Pémir entridna l'empereur dans sa cause. L'Angleterre n'était pas étrangère à cette résolution. Notre territoire fut violé à plusieurs reprises , et une armée , qui semblait formidable, se rassembla aux bords de la Moulouiah. La France répondit à ces provocations par le bombardement de Tanger et de Mogador que le prince de Joinville dirigea sous les yeux de la flotte anglaise irritée, et par la victoire d'isly, que le général Bugeaud gagna avec 8500 hommes et 1400 chevaux sur 25 000 cavaliers (14 août 1844). L'empereur, si rudement châtié, signa la paix qu'on lui rendit peu onéreuse, car la France était assez riche, disait le ministère, pour payer sa gloire. Le principal article du traité portant qu'Abd-el-Kader serait interné dans l'ouest resta longtemps inexécuté ; mais , après une nouvelle et inutile tentative sur l'Algérie, l'émir travailla à se former un parti dans l'empire même. Abd-er- Rhaman, cette fois, directement menacé, se souvint du traité fait avec nous et Abd-el-Kader rejeté sur nos avant-postes j fut réduit â se rendre au général Lamoricière (23 nov. 1847).

marlase da due de iHoiitpeiisler. — Au Maroc, comme â Taîti, nous avions trouvé l'Angleterre contre nous. Ainsi l'alliance anglaise, trop avidement recherchée, ne nous avait valu que des embarras. Mais elle assurait, disait-on, la paix du monde. Un mariage cependant faillit la rompre, celui du duc de Montpensier avec la sœur de la reine d'Espagne. La branche cadette des Bourbons tenait à reprendre la fortune de la branche atnée dans la Péninsule, et à ôter â un prince de Gobourg, candidat des Anglais, l'expectative de la couronne espagnole, comme si le temps n'avait pas enlevé presque toute importance politique aux unions princières. L'Angleterre montra un vif mécontentement de la hâte qu'on avait mise à contracter ce mariage. Gomme elle s'éloignait de nous, le ministère, effrayé de l'isolement où la France allait se retrouver, se rapprocha de l'Autriche, malgré la récente suppression d'un dernier reste de la Pologne, l'État de Gracovie, et, pour la gagner, il lui sacrifia la Suisse et l'Italie. (

La Suisse voulait réformer sa constitution de manière à donner plus d'autorité au pouvoir central. Nous avions à ce changement un intérêt sérieux, car une Suisse forte couvrira mieux notre frontière

6dk LE GOUVERNEMENT DE JUILLET.

qu'une Suisse divisée. Mais c'était le parti libéral qui voulait la réforme. M. Guizot la oombatti et favorisât le Sonderbiind (les séparatistes, 1847).

Au bord du PÔ, les Autrichiens avaient occupé Ferrare; le pape Pie IX, qui réveillait alors l'Italie de sa torpeur, protesta et fut mal soutenu (1847). A Milan, la garnison allemande commit d'odieuses violences (fév. 1848). M. Guizot se contenta de négocier en faveur des victimes.

Ainsi la France devenait l'alliée d'un empire qui alors ne se soutenait qu'à la condition d'opprimer l'un par l'autre les divers peuples qu'il tenait asservis.

pollll^ve Iniérieaiw. — Pendant plusieurs années le pays jouit d'une prospérité remarquable attestée par un budget des recettes de l&OO miUiens. L'instruction populaire se développait; le Gode pénal avait été adouci, et la loterie supprimée; la loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique permettait que des travaux entrepris dans l'intérêt général ne fussent pas entravés par des intérêts parti* culiers. L'industrie prenait l'essor par l'introduction des machines et le commerce s'étendait. Nos côtes étaient éclairées par des phares, nos chemins vicinaux améliorés, et l'on arrêtait l'exécution d'un vaste réseau de chemins de fer. Mais ce pian une fois conçu, au lieu de concentrer d'abord toutes les forces de la France sur la grande artère du pays, le chemin de fer de Boulogne à Marseille, on éparpilla les ressources sur toutes les lignes à la fois, dans l'intention de satisfaire chaque localité et de préparer ainsi des élections favorables.

Ces entreprises, comme il arrive trop souvent, donnèrent naissance à un agiotage effréné. Le mal alla loin, car un ministre du roi fut condamné pour avoir vendu sa signature, un pair de France pour l'avoir achetée.

I«e« ban^ueUi poUtlqactt. — Les élections de 1846, soigneusement préparées et conduites par l'administration, lui donnèrent la majorité. Mais le nombre des fonctionnaires envoyés à la Chambre était considérable. Il devenait évident que, dans le pays légal, c'està-dire au sein de la classe si peu nombreuse des électeurs (230000), le sens politique se perdait, et que le calcul y remplaçait le patriotisme : des électeurs vendaient leur voix au député ; des élus, leur suffrage aux ministres, et le régime représentatif était vicié à sa source. De là ce mensonge politique , funeste pour tout le monde, d'un ministère repoussé par l'opinion, mais retenu par une majorité factice. Le président du conseil, qui se croyait fort, parce qu'il comptait sur une Chambre composée à son gré, le prit de haut avec l'opposition parlementaire, la seule dont il consentit à s'occuper. Il avait dit au moment des élections : « Toutes les politiques vous promettront le progrès ; la politique conservatrice seule vous le donnera. » Enattendanty il refusait tout, sous prétexte qu'il ne faut se laisser arracher rien. Les députés du centre gauche et de la gauche dynas-

tique, dirigés par MM. Thiers et Odilon Barrot, mirent le ministère en demeure ^accomplir ses promesses. Ils demandèrent le rema> niement de certains impôts, la réforme électorale et la réforme parlementaire vainement proposée à chaque session depuis 1842. Le ministère repoussa ces inoffensiyes réclamations et railla l'opposition sur ses inutiles efforts pour faire sortir le pays de sa torpeur politique. A ce défi, l'opposition répondit par soixante-dix banquets réuriis dans les villes les plus importantes. On y exposa les griefs du pays : au dehors, l'abaissement de la France, qui n'avait plus en Europe son influence nécessaire, au dedans, le refus des réformes les plus légitimes, et ce qu'on appelait les moyens équivoques de gouvernement, la corruption électorale et parlementaire.

vtémîmtmnee du ministère. — Paris qui d'instinct et de tradition aime à fronder dès qu'il n'a plus peur, appartenait tout entier à l'opposition. Aux récentes élections municipales du quartier le plus riche, et par conséquent le plus essentiellement modéré, pas un candidat ministériel n'avait réussi à passer. Un journal que les conservateurs fondèrent ne put vivre. Au sein même de ce parti, la désaffection se montrait. Plusieurs membres influents de la majorité passèrent à l'opposition. Le prince de Joinville marquait une désapprobation sensible, et s'exilait à Alger, auprès de son frère le duc d'Aumale. Dans le ministère même, quelques membres répugnaient à cette politique à outrance. M. de Salvandy, qui, au département de l'instruction publique, avait entrepris de nombreuses et libérales réformes , jj'était plus retenu que par le désir de défendre les projets de lois qu'il avait présentés. Mais le ministre dirigeant engagea la lutte en faisant prononcer pai' le roi, à l'ouverture de la session de 1848, un discours qui déclarait cent députés ennemis du trône.

D'irritants débats tinrent, pendant six semaines, l'opinion publique en émoi. Les événements extérieurs, la victoire de la Suisse libérale, les mouvements de l'Italie , qui s'efforçait d'échapper à l'étreinte de l'Autriche, réagirent sur la France. L'opposition tenta une dernière manifestation, le banquet du douzième arrondissement. Les républicains, depuis longtemps découragés, renaissaient à l'espoir; ils laissaient faire, mais se tenaient prêts. « Si le ministère, disait le 20 février un de leurs chefs, autorise le banquet, il tombera, s'il le défend, c'est une révolution. » La gauche dynastique fit un dernier effort pour en prévenir l'explosion : le 21^ M. Odilon Barrot déposa sur le bureau de la Chambre un acte d'accusation contre le ministère.

iftéTolatlon du t4 fféTrler §948. — Le ministère empêcha la réunion, aussitôt d'immenses rassemblements se formèrent et, çà et là, il éclata des conflits. Cependant le soir du 23 février, l'opposition avait gagné sa cause : un ministère libéral était nommé, sous la présidence de M. Thiers. Mais ceux qui avaient si bien commencé le mouvement n'avaient rien préparé pour l'arrêter juste au point oii

a majorité du pays attendait. Homs^es d'attaque plus que de résistance, de critique plus que d'action, ils virent en quelques heures la direction de l'émeute leur échapper pour passer à un parti ou se trouvaient des conspirateurs émérites et des vétérans de barricades, gens de combat qui se jetèrent dans la foule dont les boul evards, déjà tout iLuminés et joyeux, étaient encombrés. A un coup de feu tiré sur le poste de l*hôtel des Affaires étrangères, la troup e riposta par une décharge qui jeta à terre cinquante promeneurs in offensifs. A la vue de leurs cadavres portés dans la ville aux cris : « On assassine nos frères, vengeance I » le peuple des faubourgs courut aux armes. Le roi pouvait compter sur l'armée, commandée par le maréchal Bugeaud. Ce chef énergique avait déjà pris ses dispositions pour réprimer l'émeute, quand, dans la nuit du 23 au 24^ il reçut du nouveau ministère l'ordre de replier ses troupes sur les Tuileries. Plutôt que d'obéir à cet ordre insensé, il résigna son commandement et la résistance fût paralysée. Quant aux gardes nationaux tardivement convoqués, et croyant que tout se bornerait à un changement de ministres, ils laissèrent passer la réforme, la révolution suivait. Dans quelques semaines ils essaieront de détruire ce qu'en ce moment ils aident sans le savoir, à édifier ; mais pour eux aussi, il sera trop tard : le 34 février a tué, moralement, Tinstitution née le 14 juillet 1789. Abandonné de la bourgeoisie parisienne, Louis-Philippe crut l'être dp la France entière. A midi, il abdiqua pendant qu'on se battait encore au Palais-Royal, et partit, protégé par quelques régiments, sans être poursuivi ni inquiété.

Le duc d'Orléans, dont l'influence sur l'armée avait été grande, était mort, le prince de Joinville, le duc d'Aumale, qui avaient une popularité justement acquise, étaient absents. Restaient, avec le duc de Nemours, prince peu populaire, et le duc de Montpensier, trop jeune encore pour être connu, une femme et un enfant, la duchesse d'Orléans et le comte de Paris. La duchesse respectée pour ses vertus et l'élévation de son esprit, mais étrangère, isolée, était sans force. Tandis que le peuple entrait aux Tuileries, elle se rendait à la Chambre avec le comte de Paris, ; les insurgés l'y suivirent et firent proclamer un gouvernement provisoire composé de MM. Dupont (de l'Eure), Arago, Lamartine, Crémieux, Ledru-Rollin et Garniei^Pagès.

Ainsi, par l'incapacité du gouvernement et l'audace d'un parti, la France avait, au lieu d'une réforme régulièrement accomplie par les pouvoirs publics, une nouvelle insurrection qui allait arrêter le travail, détruire des milliards, faire couler du sang et jeter le pays hors des voies du progrès pacifique. Deux hommes surtout devraient porter le deuil de cette révolution inutile et de cette dynastie qu'ils ont perdue : l'un qui pouvait prévenir l'émeute en lui ôtant son prétexte; l'autre qui pouvait la réprimer et qui ne l'osa pas.

LA RÊPUBUQUE DE 18(l8.

lie i^oiiTeniemeHt proTlsoIre, — Le 24 au soir, le gouvernement provisoire proclamait la République. Le 26, une foule nombreuse, réunie sur la place de PHÔtel-de-Ville, exigea, présage sinistre, que le drapeau rouge devint le symbole du nouveau pouvoir. Lamartine repoussa avec énergie « ce drapeau, qui n'avait fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang, tandis que le drapeau tricolore avait fait le tour du monde en portant partout le nom et la gloire de la patrie 1 » Ce fut une victoire de Télo. qucncc.

La province se résignant comme toujours à subir les faits accomplis dans la capitale, parut accepter la République. À Paris, une fête, au pied de la colonne de la Bastille, en célébra rétablissement; et cette fête fut répétée dans beaucoup de villes des départements. On planta sur les places publiques des arbres de liberté que le clergé vint bénir. M. Ledru-RoUin remplaça partout les préfets par des commissaires chargés d'administrer la chose publique dans le sens du nouveau gouvernement; et pour rassurer l'Europe, Lamartine déclara dans un manifeste que la République ne menacerait personne, mais qu'elle empêcherait toute intervention pour comprimer les réclamations légitimes des peuples. Axago fit décréter l'émancipation des noirs de nos colonies.

Dlfflcoltés de 1» situation. — L'industrie et le commerce s'arrétant, les revenus de l'État baissèrent, l'abolition de l'impôt du sel et de quelques taxes impopulaires les diminuèrent encore. Aussi, le ministre des finances fut-il obligé, pour faire face aux dépenses, de frapper sur les quatre contributions directes un impôt extraordinaire de quarante-cinq centimes, ce qui inaugurait bien mal un gouvernement républicain.

Beaucoup de manufactures s'étaient fermées et des milliers d'ouvriers se trouvaient sans pain, exposés à devenir les dupes des doctrines communistes qui, après avoir miné sourdement la société, avaient tout à coup fait explosion. Le gouvernement provi- , soire commit l'imprudence de déclarer qu'il garantissait Vexisîenee de Vouvrier par le travail, c'est-à-dire qu'il donnerait du travail, quand même il n'y aurait ni œuvre à faire, ni argent pour la payer, et il autorisa un de ses membres, H. Louis Blanc à ouvrir, au

6dà LA RÉPUBLIQUE DE 1848.

Luxembourg, avec les délégués des ouvriers, des délibérations sur le sujet si délicat et alors si mal compris des rapports à établir entre le travail qui produit et le capital qui met le travail en action. Enfin, pour occuper les ouvriers, il créa des ateliers nationaux où se rencontraient Toisiveté dangereuse et Thonnéteté découragée. Chaque discours de M. Louis Blanc au Luxembourg envoyait des recrues à cette armée du désordre organisée dans Paris même et dont les clubs, les journaux, enflammaient les con> voitises.

HaBlffe0tatl«B0 de« !• et IV ■■*■«. — Cet antagonisme des intérêts et des idées amena une liitte nouvelle. Le 16 mars. les compagnies d'élite de l'ancienne garde nationale firent en corps une manifestation à l'hôtel de ville pour déployer les forces dont pouvait disposer la bourgeoisie. En revanche, le lendemain, les corporations ouvrières, les délégués du Luxembourg, les ateliers nationaux, agités par des meneurs qui auraient voulu les pousser plus loin, faisaient une contre-manifestation en faveur du prolétariat. Le gouvernement provisoire^ dont les membres, malgré des rivaUtés intestines, se serraient les uns contre les autres, était obligé de faire tous les jours des discours, des proclamations, qui valaient à Lamartine une popularité croissante, mais éphémère. Pour ne pas laisser la capitale sans défense aux mains des factions, le gouver- ' nement provisoire fit rentrer dans Paris quelques bataillons de l'armée qui en était sortie humiliée au 23 février, et forma des plus jeunes et des plus ardents ouvriers un corps dévoué à la République, sous le nom de garde mobile.'

Ouverture de l*A0«emblée natlenale; 1» eommlsslon exéeutlve. — Après une nouvelle manifestation socialiste que refoula la garde nationale (16 avril), et une fête de la fraternité (21 avril), qui ne réconcilia personne, les collèges électoraux se réunirent le dimanche 23 avril. Les élections se firent pour la première fois par le suffrage universel. C'était passer de 220000 électeurs à 9 millions : déplacement subit de la vie politique que rien n'avait préparé et qui devait inévitablement causer des catastrophes. Le nom de Lamartine, élu dans dix départements, caractérisa ce moment de la révolution. Le 4 mai, l'Assemblée constituante se réunit, proclama solennellement la République, et, malgré le souvenir de la faiblesse du Directoire, confia imprudemment le pouvoir à une commission executive composée de 5 membres, MM. Arago, Garnier-Pagès, Marie, de Lamartine et Ledru-Rollin.

Il semblait qu'il n'y eût plus qu'à faire la Constitution. Malheu- reusement la révolution était tous les jours différemment interprétée. Les uns disaient qu'elle était exclusivement politique et prétendaient la borner à quelques modifications dans la forme du gouvernement; les autres la voulaient sociale et visaient à transformer la société. Plusieurs même parlaient déjà de retourner à la monarchie et certains rêvaient la, ruine de toute autorité publique.

LA RÉPUBLIQUE DE 184&. 6àÔ

«onmée du flS mal. — On commença par une attaque contre l'Assemblée nationale. Le 15 mai, sous prétexte de porter aux députés une pétition en faveur de la Pologne, un mouvement eut lieu contre la Chambre. La masse du peuple ne croyait faire qu'une manifestation pacifique en faveur d'un peuple ami. Le président Bûchez n'avait pas cru devoir prendre des précautions. Lamartine essaye en vain d'arrêter par sa parole les envahisseurs : ils pénètrent dans la salle des séances au nombre de plus de deux mille. Le bureau et la tribune sont envahis; Blanqui somme l'Assemblée de déclarer immédiatement la guerre à l'Europe pour délivrer la Pologne. Barbes demande un impôt d'un milliard sur les riches. Enfin le président est chassé de son fauteuil, et Hubert prononce la dissolution de l'Assemblée. Heureusement quelques bataillons de la garde mobile et la gal'de nationale accourent : ils dispersent les insurgés; l'Assemblée rentre en séance. Lamartine et Ledru- Rollin, à la tête des représentants et de la garde nationale, marchent sur l'hôtel de ville, où Marrast, le maire de Paris, fait saisir un nouveau gouvernement provisoire qui avait voulu s'y installer : les agitateurs sont conduits à Vincennes. »^

«oiiniées de Juin. — Cette émeute, parodie triste et insensée des* trop fameuses journées de la première Révolution, acheva de mettre l'Assemblée nationale en défiance contre le peuple parisien Elle résolut de dissoudre les ateliers nationaux, x[ui formaient une armée de 100 000 prolétaires ayant ses armes, ses chefs, sa discipline. Cette nouvelle excite la colère des agitateurs qui étaient encore libres, et le désespoir des ouvriers trompés par de dangereuses utopies. Le 22, des barricades s'élèvent tout à coup avec une étonnante rapidité dans les faubourgs, et bientôt occupent la moitié de Paris. La Commission executive n'avait à sa disposition qu'une vingtaine de mille hommes de la ligne, la garde mobile et une partie de la garde nationale. Le général Cavaignac, ministre de la guerre depuis le 18 mai, établit ces forces entre l'Assemblée et l'hôtel de ville sur toutes les grandes communications. Le 24, cette affreuse bataille où des légions de la garde nationale combattaiei^t contre d'autres légions, où la garde mobile, composée d'enfants du peuple, luttait contre des ouvriers, n'était point encore décidée, et de part et d'autre on avait fait des pertes cruelles. L'Assemblée, pour augmenter la force du gouvernement en concentrant l'autorité dans les mains d'un seul homme, oblige la Commission executive à donner sa démission et nomme Cavaignac chef du pouvoir exécutif. Le 25, le général Bréa est assassiné, au moment où il parlementait avec les insurgés de la barrière Fontainebleau ; le général Damesme est tué à l'attaque du Panthéon; le général Négrier, à l'assaut de la barricade de la Bastille; deux représentants périssent. Cependant l'insurrection recule. L'archevêque de Paris, Mgr Afi're, dans l'espoir d'abréger la lutte, se dirige vers la Bastille pour porter des paroles de paix dans le fau-

boarg Ssint-Antoine ; on fait trtve an instant et il est introduit dans le faubou^; mais le combat recommence inopinément, une balle paKie d'une fenêtre l'atteint mortellement et il tombe martyr de son ii\e patriotique.

L'insurrection était refoulée dana le faubourg SaiQt-Antoine. te général Lamorictère somme les insurgés de mettre bas les annes, sous peine de bombardement. Ils se rendent : cette bataille de quatre jours aiait coAlé des deux parts 6000 morts, panni lesqueb sept généraui et deux représenlants; quatre autre généraux et trois représentant!) avaient été blessés. Il 000 prisonniers faits pen-

Chaieau de Uain.

dant l'insurrection ou arrêté» aprtis le combat furent transportés en Afrique.

UKéputlique sortit singulièrement affaiblie de cette lutte affreuse. L'Assemblée se hâu de jeter les bases d'un nouveau gouverocmant : unité du pouvoir législatif et sa délégation à une Assemblée unique; unité du pouvoir eiéculif et sa délégation à un président élu. C'était constituer deux pouvoirs rivaux sans intermédiaire pour prévenir leur lutte ou amortir les chocs.

Il y avait deui candidats sérieux à la présidence de la République : le général Cavaignac, chef depuis le Î4 juin du pouvoir eiéculif, et le prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l'Empereur, qui, deux fois do suite, avait été élu représentant par troU, puts par

cinq départements. Le général Gavaignac, qu'honorait un noble caractère, eut 1 448 107 Toix contre ô 434 226 données au prince (10 décembre).

préflldenee 4e I<oiiUi-]llapoléoB BoBaparte. — Charles- Louis-Napoléon, né aux Tuileries le 20 avril 1808, troisième fils d'Hortense Beauhamais et de Louis Bonaparte, roi de Hollande, avait pris part, en Italie, dès 1831, au mouvement insurrectionnel des Romagnes contre le saint-siége. A deux reprises, en 1836 et eu 1840, il avait essayé sans succès, i Strasbourg et à Boulogne, de réveiller les sympathies pour le nom de Napoléon et la gloire de l'Empire. Après la dernière tentative, il fut condamné par la cour des pairs et enfermé au château de Ham, d'où il s'échappa en 1846. La révolution de Février ranima ses espérances. Une active propagande lui concilia de nombreux suffrages ; les fautes des républicains, la puissance magique de son nom firent le reste.

Les ateliers nationaux, les déclamations des clubs, la bataille de juin et l'arrêt du commerce avaient irrité la bourgeoisie ; l'impôt des 45 centimes ajoutés au principal des quatre contributions directes avait fait perdre la cause de la République auprès des paysans. L'élection du prince à la présidence fut une protestation contre le gouvernement que Paris avait, le 34 février, imposé à la France.

La constitution du 12 novembre 1848 n'était pas née viable pour le temps et dans les conditions où elle s'était produite. Les deux pouvoirs d'exécution et de délibération avaient une même origine, puisqu'ils procédaient tous deux du suffrage universel et qu'ils étaient renouvelés, l'un après trois, l'autre après quatre années d'exercice. Mais le Président avait cet avantage, qu'élu par des millions de suffrages, il semblait représenter la nation tout entière, tandis que, dans l'assemblée, on pouvait ne voir que des députés dont chacun représentait seulement quelques milliers de voix. En outre, tout en constituant un antagonisme inévitable, on avait prétendu subordonner l'exécutif au législatif. Ainsi, le Président nommait aux innombrables emplois de l'administration, négociait les traités et disposait de l'armée; mais il n'était pas rééligibie; il n'avait ni le droit de prendre le commandement des troupes, ni celui de dissoudre l'assemblée, ou d'arrêter un projet de loi qui lui paraîtrait funeste. Il avait trop ou trop peu; et on lui avait donné, avec la tentation de reprendre les prérogatives habituelles de l'autorité publique, les moyens d'y parvenir.

Le Président et l'Assemblée s'entendirent cependant 'tant qu'il s'agit de rétablir l'ordre et de comprimer les partis extrêmes. Ainsi le 29 janvier et le 13 juin 1849, l'armée de Paris, sous leur direction, triompha de l'émeute sans verser de sang.

Une affaire extérieure avait causé ce dernier conflit. Les révolutions européennes, nées de la révolution de Février, mais défiantes

de la France, avaient été promptement comprimées par les rois, qu^elles avaient effrayés. Déjà l'Autriche, victorieuse de la Hongrie grâce aux Russes, avait battu à Novare le roi de Sardaigne, Charles- Albert, et la Lombardie était retombée en son pouvoir. La république proclamée à Rome, après la fuite du pape, essayait vainement de fkire des murs de la cité sainte le dernier rempart de l'indépendance de la Péninsule. Un instant victorieuse six mois auparavant, l'Italie n*avait point voulu de Taide de la France ; maintenant qu'elle était vaincue et menacée d'un joug plus lourd, la politique faisait un devoir à notre gouvernement de protéger la Péninsule italienne contre la domination allemande ; mais Ton crut que c'était à Rome qull fallait établir cette protection pour la rendre efficace, en renversant la république proclamée dans cette ville. Le Prince Président et l'Assemblée envoyèrent une armée française en Italie sous le commandement du général Oudinot. Les républicains de Paris essayèrent de sauver par une insurrection la république de Rome. Un membre de l'ancien gouvernement provisoire, M. Ledru-Rollin, était avec eux. Un déploiement de forces fait à temps (13 juin) étouffa rémeute dans son germe. Cette bagarre coûta au parti ses chefs que la haute cour de Versailles condamna, et aux Romains leur dernière espérance. Le général Oudinot, après avoir fait avec les plus grands ménagements le siège de la place, entra le 2 juillet dans Rome, où le pape fut réintégré. L'Assemblée législative qui succéda à l'Assemblée constituante, bien que moins unanime sur cette question, approuva cependant la conduite du Président, et il fut décidé que nos troupes resteraient à Rome pour la protection du Saint-Père. Depuis ce jour la France eut un bras engagé en Italie, au profit des ultramontains, .mais au détriment de ses intérêts généraux.

li'Asseinblée légUlAtlve (f À^é-iM^t). — La nouvelle Assemblée (28 mai 1849) comptait moins de républicains où de socialistes et un plus grand nombre de membres réunis par la dénomination générale d'amis de l'ordre; le prince Louis -Napoléon semblait donc devoir s'entendre avec le pouvoir législatif ainsi cdhstitué. Mais durant les vacances de l'Assemblée, en août et septembre 1849, plusieurs membres de la majorité, partisans de la branche aînée des Bourbons, allèrent en Allemagne porter leurs hommages au comte de Chambord ; d'autres, partisans de la ]i)ranche cadette, se rendirent en Angleterre, auprès des princes de la maison d'Orléahs. bë leur côté, les républicains exilés, les sociétés secrètes lançaient des diatribes qui se croisaient avec les manifestes monarchiques, et le Président voyageait à travers la France pour exercer sur les populations l'influence d'un pouvoir nouveau qui s'abritait sous le grand nom de Napoléon.

La session de 1850 fut marquée par la loi du 31 mai qui raya trois millions d'électeurs, en exigeant pour l'obtention d'un bulletin de Vote, la preuve d'une résidence effective de trois années dans le

canton électoral. Dans celle de 1851 des discussions irritantes prirent la place des affaires. Le Prince Président révoqua de ses fonctions le général Changarnier,- chef de la garde nationale et de l'armée de Paris^ qui avait eu des démêlés avec le ministre de la guerre. La Chambre^ en revanche, refusa de s'entendre avec le Président sur le choix d'un ministère durable.

Par une coïncidence fâcheuse, les pouvoirs du Président et ceux de l'Assemblée se terminaient Tannée suivante^ 1852, à trois mois d'intervalle, et le suffrage universel devenu le suffrage restreint, allait être appelé presque en même temps à renouveler les deux pouvoirs de la République. Dans l'anxiété où cet avenir douteux jetait le pays, des pétitions qui atteignirent le chiffre de 1 500000 signatures furent adressées à l'Assemblée pour la révision de la Constitution; quatre-vingts conseils généraux et un grand nombre de conseils d'arrondissements émirent le même vœu.

Mais l'Assemblée était profondément divisée. Beaucoup demandaient qu'on ne changeât rien au fond des choses ; ceux-ci acceptaient la révision de l'article qui interdisait la réélection du président en fonctions; les autres voulaient une révision complète qui pût ouvri r la porte à la restauration de l'une ou de l'autre des trois monarchies déchues. Mais il fallait les trois quarts des voix pour que l'Assemblée pût procéder légalement à la révision et ce nombre ne fut pas obtenu. A ce trouble dans le monde officiel; répondirent des désordres dans plusieurs départements : le Cher et la Nièvre furent mis en état de siège.

Le Président demanda, le 4 novembre 1851, le rétablissement du suffrage universel par l'abrogation de la loi du 31 mai. L'Assemblée persistant *à exclure du vote la foule nomade et flottante repoussa là proposition piésidentielle; mais, en vue de contrebalancer" l'avantage que le Prince venait de se donner auprès dii peuple, la majorité essaya de s'emparer de l'armée en prébisant le droit reconnu par la Constitution au Président de l'Assemblée de requérir directement les troupes, quand il croirait sa sûreté en péril (17 novembre). Ce projet fut aussi rejeté. Les jours suivants, d'irritants débats rendirent la situation encore plus difficile; quelques-uns parlaient d'enfermer le Prince à Vincennes. Mais une assemblée est toujours bien faible pour l'action. Dans celleci d'ailleurs aucun parti hé dominait : certaines propositions importantes ne passaient qu'à une voix de majorité. Le Prince, au contraire, avait pour lui l'armée, une partie de la population parisienne, presque toute la France fatiguée de ce désordre moral, et l'unité de commandement ; il pouvait donc attendre l'attaque, il préféra la préveniir et la Èraiice compta une journée dé plus.

TLtt préÉtiiënèé p6tlr dît. ans. — Le 1 décembre, au matin, les chefs des différents partis dé l'Assemblée sont arrêtés chez eux, le palais de l'Assemblée est occupé par la force armée, quelques re-

préseotants qui s'étaient réunis dans une mairie sont saisis ou dispersés. En même temps un décret du Président déclare l'Assemblée dissoute, le suffrage universel rétabli, et propose au peuple les bases d'une nouvelle Constitution avec un chef responsable élu pour dix ans « Je suis sorti de la légalité, disait le Président, pour rentrer dans le droit. > Le 3 et le 4, la résistance fut essayée au centre de Paris et sur les boulevards, mais sans l'appui de la population. L'armée, conduite avec décision, resta, après une courte lutte, maîtresse des rues, et quelques essais d'insurrection, sur différents points du territoire, furent réprimés. La mise en état de siège des départements où des troubles avaient éclaté, la transportation à Gayenne des malfaiteurs en rupture de ban, en Algérie de membres des sociétés secrètes, ramenèrent promptement le calme. Les partis comprirent qu'ils auraient affaire, cette fois, à un pouvoir résolu. Le peuple, par 7437 216 votes affirmatifs contre 640737 négatifs, accepta la Constitution qu'avait proposée le Président et lui conféra le pouvoir pour dix ans. Ainsi la France effrayée se donnait à Louis-Napoléon, et le grand courant de 1789 était encore une fois dévié. Pendant ces 60 années, au lieu d'avancer lentement et sûrement par progrès successifs, nous étions allés par sauts et par bonds, courant en quelques mois d'une extrémité à Vautre du monde politique ; la veille, en république avec toutes les licences démagogiques; le lendemain sous la dictature, avec la grandeur mais aussi les dangers d'un gouvernement personnel.

La présidence décennale ne fut qu'un acheminement à l'Empire. La Constitution nouvelle, publiée le 14 janvier 1852, avait emprunté ses principes aux institutions du Consulat et de l'Empire, et sous des apparences libérales cachait l'omnipotence du Prince. Le chef de l'Etat était responsable et gouvernait avec des ministres qui dépendaient de lui seul. Deux assemblées étaient instituées : le Corps législatif, issu du suffrage universel, avait le vote des lois et de l'impôt; un Sénat, composé des illustrations du pays, veillait à la conservation et au développement de la Constitution. Des conseillers d État, nommés comme les sénateurs par le Prince^ préparaient les lois, les soutenaient devant le Corps législatif et examinaient les amendements. Cette Constitution n'enfermait pas cependant dans un cercle infranchissable les destinées de la nation. Elle laissait la voie ouverte à des améliorations qui pouvaient faire revenir les libertés un instant écartées.

Avant de mettre la Constitution en pratique, le Président, revêtu de la dictature, remania, pendant quatre mois, toute l'adminis. tration. Un de ses premiers actes fnt la vente forcée 'des biens personnels de la maisoa d'Orléans avec retour au domaine de l'État de ceux qu'avant son avènement le roi Louis-Philippe avait cédés à ses enfants. La réorganisation de la garde nationale res treinte et mise à la disposition du pouvoir, la presse replacée sous la juridiction des tribunaux correctionnels, l'autorité dépar-

tementaie concentrée entre les mains des préfets, la nomination des maires revendiquée par le gouvernement, furent les principaux traits de ce remaniement, conçu pqur fortifier lepouvoir. L'ordre renaissant, le travail reprit son activité. Aussi le Président fut-il bien accueilli dans un voyage à travers les provinces de l'est et du midi. Parti de Strasbourg aux cris de Vive le Président t il arriva à Bordeaux aux cris de Vive V Empereur ! que le 16 octobre Paris lui-même répéta. Entraînée par le mouvement qui l'avait saisie depuis le premier vote en faveur de Napoléon en 1848, la nation croyait trouver le repos et Tordre au sein d'une monarchie hérédi-/ taire, et la satisfaction de son orgueil, en face de Tétrangor, dans la dynastie napoléonienne.

Iftétabll0»emeiit de l'KiiapIre (16fta).^^>Un sénatus-consulte délibéré dans la première assemblée de l'État, proposa au peuple le rétablissement de la dignité impériale dans la personne de Louis- Napoléon Bonaparte, avec hérédité dans sa descendance directe, légitime ou adoptive; les comices populaires adoptèrent cette proposition les 21 et 22 novembre, par 7 839 552 votes affirmatifs contre 254 501 négatifs, et l'Empire fut solennellement i)roclamé le 2 décembre 1852. Ainsi la nation ratifiait le coup d'État du 2 décembre 1851, comme elle avait ratifié celui du 18 brumaire, et elle liait volontairement ses destinées à celles des Napoléons.

Le nouvel empereur prit le nom de Napoléon III. De son mariage avec Eugénie de Guzman, femme de grand cœur et de haute noblesse, qu'il choisit en dehors de tout calcul politique pour la faire asseoir sur le trône, naquit, le 16 mars 1856, le Prince Impérial. L'Empire avait une immense popularité, l'empereur n'en fit pas une royauté fainéante. Il se proposa deux buts : à l'intérieur, donner satisfaction aux besoins généraux du pays, ainsi qu'aux intérêts populaires, au dehors, relever la situation politique de la France, qui était encore sous le coup des grands revers de 1815. Viendrait ensuite le développement progressif des libertés publiques par l'amélioration successive de la Constitution.

iBAtitnttons de blenfolMmee. ^- L'ouvrier qui vit de salaire est menacé souvent d'arriver à la vieillesse sans avoir de res<«

sources pour ses derniers jours. La caisse d'épargne, sous la Restauration, avait mis déjà la prévoyance et l'économie à la portée des petites bourses. La caisse des retraites pour la vieillesse, fondée en 1849, réorganisée en 1851 , prit un essor rapide. D&ns la seule année de 1863, il y eut 200 000 versements.

Le décret-loi du 26 mars 1852 organisa sur des bases nouvelles et généralisa l'admirable institution des sociétés de secours mutuels.

Pour que le pauvre fût assuré de trouver justice et que le malade des campagnes reculées ne se crût pas abandonné, on commença l'organisation de l'assistance judiciaire et de la médecine cantonale qui mit à la portée de l'inexpérience ou de l'incurie des conseils et des remèdes.

La loi sur l'assainissement des logements insalubres et les encouragements donnés par Faction personnelle de l'Empereur à la construction de maisons disposées pour les ménages ouvriers permirent l'établissement, dans un certain nombre de villes, de demeures plus saines sans augmentation sur les anciens prix.

La convalescence n'est plus la maladie qui ouvre l'hôpital et n'est pas encore la santé qui ramène à l'atelier. Aussi est-elle souvent dangereuse ou pénible pour l'ouvrier. Trois établissements furent fondés à Yincennes, au Vésinet et à Longchène, près de Lyon, pour les ouvriers et otfvrlères convalescents qui sortent des hôpitaux. On est allé plus loin : un projet de loi a été présenté en 1867 au Corps législatif pour organiser, en faveur des ouvriers mutilés et de leurs veuves, la caisse des Invalides du travail qui assure des pensions viagères et des secours, en combinant la prévoyance et l'assistance. Enfin, Vorphelinat du Prince impérial recueillit à Paris beaucoup d'enfants laissés sans soutien naturel.

Impulsion donnée aux traTnnx publies ; eneonragements k l'agrienlCnre^ à l'Industrie, aux arts. — Le développement prodigieux de l'industrie, en agglomérant la population sur certains points, avait rendu nos villes trop étroites ; nos relations entre les différentes parties du territoire semblaient maintenant trop lentes, et l'agriculture n'avait guère profité des progrès que les applications de la science pouvaient lui promettre.

Le gouvernement donna aux travaux publics une activité qui, en dix ans, renouvela presque les grandes villes, mais aussi surexcita la spéculation et amena des désastres. Paris fut comme rebâti sur un plan nouveau et grandiose par le préfet de la Seine, M. Haussmann ; Lyon, 'Marseille suivirent cet exemple, qui décida les municipalités des plus petites villes à faire entrer dans leurs vieux quartiers l'air, la lumière et la santé. A Paris, le Louvre, dont les travaux étaient depuis si longtemps suspendus, fut achevé; des boulevards

LE SECOND EUr-irtË (lô52-l8TÛ).

fleun précieuses, enfin, aux deux exlr£mitéi de U yille, les mi-

HouTeaa Laavn. -

gnlflceoces des bois de Boulogne et de Vincenncs. A Marseille c'est une montagne qu'on coupe pour créer une ville nouvelle; «

Les chemins de fer, dont l'exécution avait £té Jusque-là conduite ni lentement, atteignirent en quelques années du centre aux eitrémités, de Paris i Strasbourg, Bordeaux, Besancon, Marseille etc..

sans compter le nouveau réseau des lignes secondaires. D'immenses travaux étaient en oulrs exécutés pour l'achÈvement des canaui, des roules, des ports et la restauration des églises.

L'organisation des chambras d'agriculture, l'étahlissement de co- . mices et de concours agricoles contribuèreut à répandre de meilleures méthodes parmi les agriculteursetleséleveurs, tandis qu'une ^ Société à'assitTancet essayait de soustraire le travail des champs , auitmauvaisesciiances de l'instabilité des saisons, et qu'une Société

Boulevard se bas topo!.

de crédit lui offrait des capitaux à bas prix. Plusieurs lois spéciales permirent de commencer le reboisement de nos montagnes, dont la nudité croissante amenait les désastres des inondations, de défricher les forêts situées dans les plaines, et de mettre en valeur • des biens communaux perdus pour la prospérité générale. Enfin une subvention de 100 millions fut votée pour faciliter par des avances l'emploi de la méthode du drainage, et l'on attaqua, pour tes aasainir, des portions du territoire jusqu'ici rebelles i la culture, j

Ile LE SECOND EMPIRE {l852-I870j,

L'Empereur donna l'cxeiniile par des travaux entreprii à hs trais dans la Solo^^c, )a Champagne et l«s Landes de Gtseogne.

L'agrioulture française est surtout entravée pçrFSgnoranw el par le manque de voies ds nommunicatian rnne'lsi fut préparée pour l'achËvemeoI des chemins vicinaux, et l'enseignement élémentaire de l'agriculture fut prescrit dans les écoles pour répandre jusqu'au fond lies campagnes les conquêtes de la science ou celles de l'eipéricnce.

ËglisB de la Trimlê.

■■■•tllatlaaa d« er««K, Hkerlé «•■•■lentole.-. Le crédit

qui lait des avances à la capacité reconnue et au travail hûnnéte, la liberté qui est leur régime le plus favorable, ont été développés. Le Créditfonàer permit aux propriétaires de purger plus aisément' leurs hypothèques et d'améliorer leurs fonds ; le Crédit mobilÙT fit circuler plus rapidement les valeurs fiduciaires, liop rapidement niénic puisqu'il en résulta des calastrophes. Une société dite du prift de l'enfance au (raioH Oisaya de faire arriver le crédit jus-

720 LE SECOND Elirt>IRE (185:2-1870).

qu'aux plus pauvres, à la seule condition qu'ils fussent laborieux et honnêtes. Enfin, lorsque TEtat eut besoin, pour faire face à des dépenses de guerre, de contracter des emprunts, il tint à y faire participer les plus petits capitaux, et, au lieu de s'adresser seulement aux banquiers, il convia tous les citoyens à prendre part euxmêmes à l'opération par des souscriptions directes.

La science économique a établi qu'il faut multiplier les moyens d'échange pour rendre le commerce florissant; que, sans concurrence, l'industrie reste stationnaire ou produit à des prix trop élevés qui entravent la consommation, enfin que, sans une agriculture prospère, l'industrie languit. L'exemple de l'Angleterre, qui avait successivement supprimé les entraves mises au commerce et à l'industrie par d'anciens privilèges, et l'expérience douloureusement acquise durant une disette de deux années, décidèrent le gouvernement à faire passer la France du régime de la protection de l'industrie par des droits de douane exagérés à celui de la liberté commerciale. V échelle mobile, qui n'était qu'une gêne pour le commerce du blé, fut abolie ; des réductions de tarifs furent successivement décrétées ; enfin, à partir de 1860, des traités de commerce que malheureusement le jGorps législatif ne discuta point, furent signés avec l'Angleterre, la Belgique, l'Italie, la Turquie, etc. Aux terme du traité avec l'Angleterre et modèle de tous les autres, le gouvernement anglais admettait, au bout de deux ans, en franchise, nos objets manufacturés, diminuait considérablement les droits sur nos importations de vins et d'alcools, et nos produits de papier. En revanche, le gouvernement français levait les prohibitions sur un grand nombre d'objets d'origine ou de manufacture britannique, et diminuait progressivement les droits sur l'importation de la houille, du coke, des fers, fontes, aciers et ouvrages en

métaux.

Une loi d'humanité abolit la contrainte par corps et diminua la durée des arrestations préventives.

Pour stimuler l'activité industrielle, l'Empereur avait repris, en 1855, l'idée, d'origine française, mais réalisée pour la première fois par les Anglais, d'une exposition universelle où les industries des différents peuples sont comparées, et où les vainqueurs, dans ces luttes pacifiques, reçoivent des récompenses qui excitent l'émulation des vaincus. L'exposition universelle de 1867^ qui a manifesté la puissance industrielle et artistique de la France, a présenté un caractère exceptionnel. Il y a été réservé une place importante aux produits et aux questions qui intéressent les ouvriers; deux jurys y ont ouvert, sur la condition des travailleurs, une enquête dont les conséquences peuvent être considérables, et des prix ont été décernés aux usines où règne ce qu'on a appelé d'un beau nom, l'harmonie sociale. Enfin, les délégations ouvrières, conviées à l'exposition, ont été appelées à rédiger des rapp orts et à exprimer les vœux de leurs commettants.

722 LE SECOND EMPÏRE (1952-1870).'

Grâce à la facilité de relations établies par les chemins de fer, la navigation à vapeur et le télégraphe électrique, les peuples mêlent de plus en plus leurs intérêts et leurs idées, ce qui devrait finir par rendre leurs destinés solidaires. Le gouvernement seconda ce mouvement en favorisant l'établissement de nouvelles lignes de paquebots entre nos ports de l'Océan et l'Amérique, et çntre ceux de la Méditerranée et les cêtes de l'Asie, pour multiplier nos échanges avec les contrées les plus lointaines. En 1862, on pouvait déjà mesurer les effets produits sur notre commerce par tant de mesures habilement calculées. Le chiffre annuel des importations et des eicportations avait triplé en douze ans : il s'élevait à six milliards.

Le même esprit libéral se trouve dans la loi de 1864 sur les coalitions, qui consacra, sous une forme nouvelle, le principe de la liberté du travail en permettant aux ouvriers de discuter entre eux les conditions auxquelles ils donneraient leur temps, leurs bras e^ leur intelligence. Une autre loi beaucoup moins efficace sur les sociétés coopératives offrit aux ouvriers des facilités pour associer leurs épargnes et fonder des établissements industriels (1867).

Le paupérisme, attaqué par ces mesures de bienfaisance, comme par l'activité donnée au travail, livrait moins de gens sans défense aux mauvaises tentations de la misère. La diminution progressive de la criminalité, constatée d'année en année par la statistique judiciaire, témoignait des progrès généraux de la moralité publique. De 1848 à 1861 le nombre des accusés diminua de près de moitié. Malheureusement les rêveurs farouches continuaient à propager dans l'ombre leurs dangereuses utopies.

Iniilniettoii publique^ hantes étude*. — Les conditions nouvelles de l'industrie et du commerce font une nécessité, même pour l'ouvrier, de savoir lire et [écrire. En quinze ans le nombre d'enfants qui reçoivent l'enseignement primaire s'accrut d'un million ; les maisons d'école furent multipliées et la situation des maîtres améliorée.

Apprendre à lire au peuple, c'est bien; mettre de bons livres à sa portée, c'est encore mieux; en quelques années, 13000 bibliothèques scolaires furent établies.

La loi du 10 avril 1867, qui améliora l'ensemble des services de l'instruction populaire, organisa en outre les écoles de filles, développa la gratuité et consacra les cours d'adultes, dont 30 000 ouverts en 1867 avalent reçu 830000 élèves.

Dans l'enseignement secondaire, les études classiques un moment ébranlées ont étéraffermies, et la loi du 21 juin 1865 organisa l'enseignement secondaire spécial auquel se rattachent les formes diverses de l'enseignement professionnel ou technique; l'école normale de Cluny fut fondée pour former les professeurs du nouvel enseignement. L'industrie française obtenait ainsi son système particulier d'ijii^struction, comme les professions libérales ont trouvé le leur de-

puis des siècles dans les études classiques. La création d'un concours général pour'la France entière donna à ces deux ordres d'études le stimulant de l'émulation.

Les sciences et les travaux les plus élevés de l'esprit recevaient aussi des encouragements par la fondation de prix considérables dans les cinq sections de l'Institut, par l'impulsion donnée aux sociétés savantes des départements et par les nombreuses missions scientifiques envoyées en GrÈce, en Egypte, en Asie Mineure, aux sources du Nil, etc. Enfin, i cAté des grandes écoles professionnelles d'oii l'on sort avocat, médecin, ingénieur, officier ou professeur,^ l'école des hautes éludes, créée pouc l'avancement tbéorique des sciences et des lettres savantes, fournit i chaque homme éml-

Font da Soltérlna.

nent les moyens de multiplier ses découvertes et de se préparer des successeurs en constituant autour de lui une sorte de famille scientifique.

pclltiqne estértcare. — CMerrca. — Napoléon III, avant d'être couronné, avait dit: • L'Empire, c'est la paix; • formule heureuse ai elle avait pu être appliquée. Hais la France ne voulait pas d'une paix i tout prix. Il y eut donc sous ce règne des guerres que la nation accepta comme des nécessités de ses vieilles traditions de polilique nationale et d'honneur militaire. Il y en eut malheureusement aussi qu'elle désapprouvait; et le second Empire est tombé pour en avoir entrepris une qui était inévitable, mais qui ne fui point préparée.

La conquéle de la Kabylie et du Sahara algérien était une opé-

ration «nécessaire; mais nous venons d*expier cruellement, par la neutralité ou Thostilité secrète de la Russie, la gloire gagnée à Sebastopol.

««erre de Crimée. — Traité 4e PerU (i9ft4-ft«). — Depuis les traités de 1815, la Russie exerçait sur TEurope une prépondérance menaçante. Le czar Nicolas était devenu la personnification d'un système redoutable de compression et de conquête. Il n'avait jamais pardonné à la royauté de Juillet d'être sortie d'une émeute légitime; en Allemagne, il avait appuyé les souverains dans leur résistance aux vœux des peuples. Il avait tout foit pour dénationaliser la Pologne, dont les traités de 1815 lui avaient reconnu la possession, à la condition qu'il lui assurerait un gouvernement constitutionnel. Un instant étonné par la révolution de 1848^ le czar avait bientôt repris son ambition. Après avoir sauvé l'Autriche en écrasant les Hongrois révoltés contre elle, il avait pensé que la présence d'un Napoléon sur le trône de France garantissait à la Russie l'alliance des Anglais, et il avait cru le moment venu de saisir l'étemel objet de la convoitise moscovite : Constantinople. En toute occasion, il affectait un protectorat hautain sur les sujets chrétiens de l'empire turc; il finit par essayer de s'entendre sous main avec l'Angleterre pour le partage des dépouilles de Vhomme malade (le Sultan). En 1853, il fit occuper les Principautés danubiennes et arma à Sébastopol une flotte qui semblait formidable. L'empereur Napoléon donna le premier signal de la résistance en envoyant hardiment la flotte française de la Méditerranée, à Salamine, pour la tenir à portée de Constantinople et de la mer Noire.

Il entraîna l'Angleterre, d'abord hésitante, dans son alliance, et s'assura la neutralité de l'Autriche et de la Prusse. La destruction par les Russes d'une flottille turque à Sinope fut le signal du commencement des hostilités. La flotte anglo-française entra dans la mer Noire, tandis qu'une armée expédiée des ports de la Grande- Bretagne et des nôtres se rassembla sous les murs de Constantinople. Le 14 septembre 1854, les alliés, forts de 70 000 hommes, débarquèrent sur les côtes de la Grimée, et la victoire de l'Aima permit de commencer le siège de Sébastopol, forteresse formidable, qu'il fallait anéantir pour mettre Constantinople à l'abri d'un coup de main.

Ce siège, le plus terrible qu'on ait vu dans les annales de l'histoire moderne, dura près d'un an. De continuels combats, deux victoires, celles d'Inkerman et de Traktir, méritèrent à nos soldats moins de gloire que leur indomptable courage contre un climat terrible et un ennemi qui se renouvelait sans cesse. Enfin, le 8 septembre 1855, après des miracles de constance, la furie française et la solidité anglaise eurent leur récompense : la tour Malakoff fut emportée et la ville prise. Quelques mois auparavant, l'empereur Nicolas était mort, en prévoyant la ruine de ses vastes desseins. La flotte anglo-française dans la Baltique avait détruit Bomar-

siind, le boulevard avancé de la Russie contre la Suède, et dans la mer Noire nos canonnières cuirassées, servant pour la première fois, avaient obligé la forteresse de Kinburn à se rendre, ce qui nous ouvrait la Russie méridionale; une escadre alliée avait même pris Pétropaulosk, sur Tocéan Pacifique. Enfin, la diplomatie française avait fait entrer dans la ligue contre la Russie le roi de Suède et le roi de Sardaigne ; elle allait entraîner peut-être l'empereur d'Autricbe. Le czar Alexandre II, successeur de Nicolas, demanda la paix; elle fut conclue à Paris, sous les yeux du souverain dont le' pays avait eu la part la plus glorieuse à la guerre. Cette paix (30 mars 1856) neutralisait la mer Noire, interdisait par conséquent à la Russie d'y avoir une flotte de guerre, lui enlevait quelques portions de la Bessarabie, rendait libre jusqu'à ses embouchures la navigation du Danube, et proclamait dans le sens de la liberté les droits des neutres pendant les guerres maritimes. Ainsi la Russie reculait, le droit des gens faisait un pas, et la France recouvrait la plénitude de son influence en Europe. Les visites de la reine d'Angleterre, du roi de Portugal, du roi de Sardaigne Victor-Emmanuel, d'autres souverains encore, à l'empereur Napoléon III, furent un éclatant témoignage de la grandeur que la France venait de retrouver. Mais cette gloire était tout le profit que nous tirions d'une guerre oîi beaucoup de sang et d'or avaient été dépensés. Nous venions de faire en Crimée de la politique de sentiment dont les Anglais eurent le bénéfice. Quand vinrent nos malheurs, les Russes se souvinrent de Sébastopol pour nous laisser accabler et l'Angleterre l'oublia afin de n'avoir pas à nous tendre la main.

duerre d^Italle, paix . de Vlllafranca et traité de Znrleh (ISftH). — Après la Russie, c'était l'Autriche qui avait été le plus en opposition avec les idées modernes; comme la première pesait sur la Turquie, la seconde pesait sur l'Italie. L'Autriche avait joué pendant la guerre de Crimée un rôle équivoque, tandis que le roi de Sardaigne n'avait pas craint de joindre sa jeune armée aux troupes anglo-françaises. Cette, circonstance avait fait de la France la protectrice naturelle du Piémont, et par conséquent de l'Italie, dont ce petit royaume était comme la dernière citadelle. Aussi lorsque l'empereur d'Autriche, François-Joseph, en dépit des efforts de la diplomatie européenne, passa le Tessin (29 avril), comme l'empereur Nicolas avait passé le Pruth, la France se trouva encore en face de ce nouvel agresseur et aux côtés de l'opprimé.

L'empereur Napoléon reprenait par cette guerre la politique séculaire de la France du côté des Alpes, qui consiste à ne point souffrir la prépotence de l'Autriche ou de l'Allemagne en Italie, c'està-dire sur notre frontière du sud-est. S'il avait, comme président de la République, contribué au retour du pape dans la ville de Rome, ce n'était pas pour perpétuer dans la péninsule l'oppression autrichienne et la servitude générale. La soudaine apparition d'une armée française sur cette terre où nos armes, depuis trois siècles avaient laissé

tant de traces glorieuses, causa une surprise profonde. L'Europe, attentive et émue, l'Angleterre bienveillante, la Russie et la Prusse étonnés, observèrent ; rAutriche et la France restaient seules en présence. La guerre dura à peine deux mois.

Après la brillante affaire de Montebello, qui déjoua une surprise tentée par les Autrichiens (20 mai), Tarmée franco-piémontaise se concentra autour d'Alexandrie; puis, par un mouvement hardi et habile, tourna la droite des Autrichiens, qui avaient déjà franchi le Tessin, et les obligea à repasser cette rivière. Pris entre le corps d'armée du générai de Mac-Mahon et la garde à Magenta, les Autrichiens perdirent 7000 tués ou blessés et 8000 prisonniers (4 juin). Deux jours après, nos régiments entraient à Milan.

L'ennemi, étonné de ce choc si rude, nous abandonna sa première ligne de défense, où il avait cependant accumulé de longue main de puissants moyens d'action et de résistance. Il se retira sur i'Adda, après avoir vainement tenu un moment au lieu déjà fameux de Marignan, puis sur le Mincio, en arrière des plaines illustres de Gastiglione, entre les deux forteresses de Peschiera et de Mantoue; il se trouvait là adossé, comme à un point d'appui inexpugnable, à la grande place de Vérone. L'empereur d'Autriche, avec un nouveau générai et des renforts considérables, était venu y attendre l'armée française. Les Autrichiens avaient depuis longtemps étudié ce champ de bataille; ils étaient 160 000 échelonnés sur les hauteurs, appuyés au village de Solférino, et pouvaient nous déborder dans la plaine. Napoléon III avait à peine 140 000 hommes sous la main et était obligé de combattre sur une ligne de cinq lieues d'étendue. Tandis que l'aile droite lutte contre l'ennemi dans la plaine pour n'être point tournée, et que le roi Victor-Emmanuel, avec ses Piémontais, résiste bravement à gauche, notre centre prononce une vigoureuse attaque, et, après une lutte héroïque, emporte successivement le mont Fenile, le mont des Cyprès et enfin le village de Solférino. La ligne ennemie est brisée; ses réserves sont atteintes, avant d'avoir pu s'engager, par les boulets de nos nouveaux canons rayés. Tout fuit dans un affreux péle-méle; mais un orage épouvantable, accompagné de grêle et d'une pluie torrentielle, arrête les vainqueurs et permet aux Autrichiens de repasser le Mincio; ils laissaient 25 000 hommes hors de combat. L'empereur Napoléon prenait, le soir, son quartier général dans la chambre même qu'avait occupée le matin François-Joseph (24 juin).

Deux fois vainqueur, l'Empereur offrit subitement la paix à son ennemi. L'Italie était délivrée, quoique une portion du territoire italien, la Vénétie, restât aux mains de l'Autriche. L'Europe, étourdie de ces rapides victoires, laissait se réveiller toutes ses jalousies. La Prusse surtout s'agitait pour soulever l'Allemagne et pousser une armée sur le Rhin. L'Empereur crut avoir assez fait en rejetant derrière le Mincio l'Autriche établie naguère au bord du Tessin, et, le 8 juillet, il signa avec François-Joseph, à Villafranca, une paix

dont les conditions principales furent confirmées à la fin de l'annéo par le traité de Zurich. L'Autriche abandonnait la Lombardie que la France céda au Piémont et acceptait le Mincio pour sa frontière dans la Péninsule, dont les divers États devaient former une confédération sous la présidence du pape. Mais tous les intéressés rejetèrent ce plan^ et le mouvement révolutionnaire continua. L'Empereur se borna à empêcher TAutriche d'intervenir. Alors on vit s'écrouler tous ces gouvernements qui^ depuis 1814, n'avaient été que des lieutenances de l'Autriche, et l'Italie n'allait plus former qu'un seul royaume, moins Venise et Rome, lorsque l'Empereur crut devoir prendre une précaution nécessaire pour notre sécurité : il réclama le prix de l'assistance qu'il avait donnée, et se fit céder, par le traité de Turin, 24 mars 1860, la Savoie et le comté de Nice, qui augmentèrent la France de trois départements, et portèrent notre frontière méridionale sur la crête des Alpes. Pour la première fois depuis 1815 la France franchissait, non par force et par surprises, mais à la suite d'un grand service rendu à une nation amie, par de pacifiques accords et après le vote solennel des populations, les limites tracées autour d'elle à l'époque de ses revers. L'Europe n'osa point réclamer.

Expédlti«iui et guerres hors d'Europe en Syrie , en Chine, en Coelilnehtne, au Mexique. — L'Europe ne peut plus s'isoler des autres continents; avec les progrès de la civilisation, du commerce et des relations générales des peuples, c'est un devoir pour la France, la seconde des nations maritimes, de porter ses yeux ou sa main au delà des mers, partout où son honneur et ses intérêts peuvent être engagés. C'est la première fois que, avec ou sans l'appui de l'Angleterre, souvent sous sa surveillance jalouse, elle l'a fait avec autant d'indépendance et de fermeté.

En 1860, le massacre des Maronites chrétiens par lesDruses de Syrie démontrait de nouveau l'impuissance de l'empire ottoman à protéger ses sujets, et excitait les plaintes intéressées de la Russie. La France, qui s'émut la première, eut l'honneur d'être chargée par les grandes puissances d'envoyer et d'entretenir un corps de troupes en Syrie, pour aider le gouvernement turc à punir les coupables. L'année suivante, une conférence diplomatique, réunie à Gonstantinople, régla le gouvernement du Liban de manière à éviter le retour de ces déplorables catastrophes.

Cette apparition du drapeau français en Orient n'était pas inutile à la poursuite d'une grande entreprise commencée par M, de Lesseps sous les auspices du gouvernement français, l'établissement à l'isthme de Suez d'un canal qui réunît la Méditerranée à la mer Rouge, et mît directement l'Europe en communication avec l'extrême Orient.

La môme année, à l'autre extrémité de l'Asie , la France et l'Angleterre avaient été obligées de diriger une expédition contre la Chine, qui avait violé les conditions d'un traité précédemment fait

avec elle. En moins de six mois, les flottes alliées transportèrent 15 000 hommes et tout un immense appareil de guerre, à6000 lieues de nos côtes, sur les rivages du Peï-Ho. L'empereur de Chine envoya 70 000 hommes au-devant de ceux qu'il appelait des barbares. Cette armée et les forts accumulés sur la route de Péking ne tinrent pas devant la petite troupe européenne que commandait le général Cousin-Montauban. Les bouches du fleuve furent forcées, les forts qui les défendaient enlevés par une vive et brillante attaque, après quoi les alliés marchèrent résolument sur Péking. La cour chinoise essaya de nous tromper par de fausses négociations, dont quelques-uns de nos envoyés furent victimes, et de surprendre nos troupes qui gagnèrent la bataille de Palikao. La ville de Péking, découverte, allait être bombardée ; déjà le palais d'été avait été pris et livré au pillage. Le prince Kong, frère de l'empereur, se décida à traiter sérieusement (25 octoble 1860). Les armées alliées entrèrent dans Péking pour recevoir les ratifications du traité, en vertu duquel le gouvernement chinois s'engagea à admettre des ambassadeurs anglais et français dans la capitale, paya une indemnité de 120 millions, ouvrit le port de Tsien-Tsin , garantit d'avantageuses conditions commerciales aux vainqueurs, et restitua à la France les églises et cimetières appartenant aux chrétiens. Le Céleste-Empire était ouvert, et, par voie de conséquence, l'empire du Japon, qui ayant, en 1858, fait des traités de commerce avec les principaux États européens, était disposé, par la crainte d'une leçon pareille, à les mieux respecter.

Le gouvernement français profita de sa force dans ces parages pour achever contre l'empire d'Annam, en Cochinchine, une expédition commencée deux années auparavant, de concert avec les Espagnols. Il était impossible d'obtenir de ce gouvernement la sécurité pour nos missionnaires et nos relations commerciales. La France avait résolu de former un établissement aux embouchures du grand fleuve Cambodge, et s'était emparée de Saigon, pour en faire la capitale. Mais nous y vivions au milieu de continuelles inquiétudes. Des troupes revenues de Chine défirent les Annamites, s'emparèrent de Mytho, de Bien-Hoa et imposèrent à l'empereur Tu-Duc une paix (1863) qui stipula le respect des missionnaires, un traité de commerce avantageux, et la possession de trois provinces autour des bouches du Cambodge, dans un pays admirablement fertile, entre les Indes et la Chine, à portée des Philippines et des Moluques. L'établissement de Saïgon, disait naguère un voyageur anglais, pourrait changer la direction du commerce, et devenir le principe d'un empire égal peut-être un jour à celui de

rinde. »

Ainsi la France, qu'on s'habituait trop à regarder comme une puissance surtout continentale, portait son activité sur tous les rivages de l'Océan. Elle fut dans le même temps appelée à un autre bout du monde. Depuis longtemps la France, l'Angleterre et TEspa-

730 LE SECOND EMPiRE (1852-1870).

gne avaient des injures à venger et des réclamations à exercer con> tre le gouvernement anarchique du Mexique. Au commencement de Tannée 1862, les trois puissances s'entendirent pour agir en commun, comme nous avions agi en Chine, avec les Anglais; en Cocbinchine, avec les Espagnols. L'expédition était déjà en cours d'exécution, lorsque les cabinets de Londres et de Madrid, à la suite de malentendus , renoncèrent à l'entreprise. La France , restée seule, persista à venger les communes injures. Un échec ayant engagé l'honneur du drapeau, on commit la faute de déclarer que la France ne traiterait pas avec }o président Juarez; ce qui nous condamnait à importer dans ce pays un gouvernement étranger, ou à conquérir ces immenses solitudes. Il fallut envoyer, au lieu des 6000 hommes partis d'abord, jusqu'à 35000 soldats. Puebla fit une héroïque résis* tance ; mais les clefs de Mexico y étaient, l'armée les y prit (18 mai 1803). Quelques jours après ( 10 juin) , elle entrait à Mexico, et la population proclamait empereur , sur les indications de la France, un prince autrichien, l'archiduc Mazimilien. Après le départ de nos troupes, en 1867, le malheureux prince fut pris et fusillé par les républicains, à la suite d'un jugement dérisoire. Cette expédition imprudente et mal conçue était un grave échec pour notre politique et pour nos finances.

Transformation de l'CmpIre autoritaire en Empire 11» béral. — Ainsi, en quelques années, la France avait rendu à l'empire turc la sécurité, aux provinces roumaines l'union, à l'Italie l'indépendance , aux chrétiens de Syrie des garanties d'existence , au christianisme, à notre commerce et à notre influence, l'entrée de la Chine, de la Cochinchine et du Japon.

Au dedans, nombre de villes avaient été transformées; le pays s'était couvert d'un immense réseau de chemins de fer; l'agriculture avait changé la face de plusieurs provinces; l'industrie tenait tête à celle de l'Angleterre et le commerce transportait pour 6 milliards de produits. Les classes laborieuses avaient trouvé, dans les bénéfices du travail développé partout, un accroissement de bien^ être, ou dans les institutions de bienfaisance multipliées par l'esprit de chanté, un soulagement à leurs misères. Dans les villes, il est vrai, les ouvriers étaient toujours agités par les questions sociales et par des souvenirs de république; mais ceux des champs, contents de vendre leurs produits, chaque année, plus cher, ne demandaient que la continuation de l'ordre. Quant aux classes bourgeoises, enrichies par une industrie dont l'essor était dû à la liberté du travail et du commerce, elles réclamaient, pour la vie publique, des libertés et des garanties dont elles avaient pris le goût et le besoin, en traitant de très-grandes affaires privées, et qu'elles avaient, en 1852, momentanément sacrifiées à la peur des discordes civiles. Elles souhaitaient la suppression des candidatures officielles pour tirer le pays de tutelle et arriver à une représentation sincère de la volonté nationale; elles entendaient que, conformément aux idées de 1789,

l'État fût conduit^ comme une grande société industrielle, avec économie, prudence, au seul profit et par l'action des intéressés.

De nos jours la dictature ne peut être que temporaire , Napoléon III le savait, et au moment même où il prenait possession du trône, il avait promis que la liberté couronnerait un jour le nouvel édifice politique. Après Solférino, il songea & la ramener dans nos institutions.

Il commença cette œuvre par le décret du 24 novembre 1860, qui associa plus directement le Corps législatif à la politique du gouvernement. Il la continua par le sénatus-consulte du 2 décembre 1861; qui ôta à l'Empereur le droit de décréter des crédits extraordinaires dans l'intervalle des sessions; par la lettre du 19 janvier 1867, qui ouvrit l'entrée des Chambres aux ministres , afin qu'ils pussent à tout instant rendre compte de leurs actes au pays; par les lois sur la presse, qui fut replacée dans le droit commun , et sur les réunions, dont bien peu furent utiles et beaucoup détestables (11 mai et 6 juin 1868). Enfin, lorsque, au dehors, l'issue malheureuse de l'expédition du Mexique et la position menaçante prise en Allemagne par la Prusse, après sa victoire de Sadowa sur les Autrichiens, à l'intérieur, les progrès de l'esprit public , favorisés par la prospérité générale, eurent amené des désirs plus vifs de liberté, que les élections de 1869 constatèrent, l'Empereur renonça à son pouvoir personnel, et, par le sénatus-consulte du 20 avril 1870 proposa au peuple français la transformation de l'Empire autoritaire en Empire libéral. Le 8 mai, 7 300000 citoyens répondirent oui à cette question contre 1 500 000 qui répondirent non.

Pour mettre l'organisation du pays en rapport avec la nouvelle constitution, de grandes réformes étaient nécessaires. Depuis longtemps, par suite d'une centralisation excessive, la France ressemble à une pyramide renversée : la tête portant tout. Il fallait replacer la pyramide sur sa base, c'est-à-dire faire reposer les institutions d*État sur de larges institutions de commune, de département, même, à certains égards de province, où se préparaient les hommes dont les grandes affaires publiques ont besoin, et qui préviendraient tout à la fois les excès de la liberté comme ceux du pouvoir. U fallait encore simplifier et rajeunir les administrations, instruire et armer le peuple, faire des citoyens par la pratique d'une liberté austère et faire des patriotes par l'éducation nationale et morale de toutes nos populations '. Mais pour tout cela le temps et les hommes manquèrent.

1. Si l'on trouvait que ces pensées viennent bien tard à l'auteur de ce livre, U serait forcé de rappeler, pour ne citer que quelques actes publics,

de reor-

cipe de l'autonomie des Académies provinciales seignement pour les hautes écoles privées ; (^u'il avait demandé l'instruction primaire obligatoire ; introduit dans les lycées, les collèges, les écoles normales, sous la surveillance des officiers de l'armée, l'exercice du fusil et

Clnerre eonire la PmMe. — (Juillet 1870 — Février 1871.) — Une grande faute avait été commise avant Sadowa. Dans la pensée que Tunité de TAUemagne était possible avec et par l'Autriche, nous avions laissé écraser cette puissance. Le péril pour nous n'était pas à Vienne, mais à Berlin. La Prusse, qui, depuis Frédéric le Grand rêvait de reconstituer TEmpire germanique, savait bien qu'elle ne trouverait cette fortune menaçante pour l'Europe qu'après une humiliation militaire de la France, et elle en prépara les moyens avec une infatigable persévérance. Elle surexcita par l'histoire, la poésie et la science le patriotisme allemand contre ceux qu'elle faisait appeler dans ses journaux ■ l'ennemi héréditaire. » Elle arma tout son peuple de vingt à soixante ans; elle exigea de ses officiers l'instruction la plus complète, de ses troupes la discipline la plus sévère ; et par une organisation qui ne laissait inactive aucune parcelle des forces nationales, par une prévoyance qui utilisait toutes les ressources de l'industrie et de la science, elle constitua, au centre de l'Europe, la plus formidable machine de guerre que le monde eût encore vue : 1 500 000 hommes exercés et armés; tout le peuple soldat. Et cette épouvantable machine, elle la confia, pour être mise en jeu, à des hommes qu'aucun scrupule n'arrêtait, puisqu'ils disaient : ■ la force prime le droit » et qu'ils agissaient en conséquence.

La France ne voyait rien ou ne voulait rien voir de ces immenses préparatifs qui s'achevaient sur son territoire même par l'étude minutieuse et secrète de tous les moyens d'action ou de résistance. Les idées de paix et d'économie dominaient au Corps législatif; une confiance aveugle dans notre supériorité militaire, une défiance égale contre l'armement du pays tout entier, empêchèrent de proportionner nos forces à la grandeur de la lutte qui s'approchait, et, par l'incapacité des hommes, par l'insuffisance des administrations, on employa mal celles qui existaient.

Pour dernière habileté, la Prusse eut l'art de se faire déclarer une guerre qu'elle souhaitait ardemment et qu'elle préparait depuis quinze ans.

A 500 000 soldats amenés en quinze jours sur notre frontière, et concentrés dans un petit espace, de Trêves à Landau, nous opposâmes 240 000 hommes épars sur une ligne de |5 lieues. Ils furent accablés isolément àWissembourg,àReischofl"en, à Forbach, par un ennemi trois ou quatre fois supérieur en nombre, se battant de loin,

les manœuvres de bataillon, pour la rapide formation des cadres de la garde nationale mobile ; arrêté avec le marécnal Niel un projet qui eût fait arriver, chaque année, dans les écoles de village six à huit cents instituteurs instructeurs, pour préparer la jeunesse de nos populations rurales au service militaire; enfin, donné comme mot d'ordre à l'Université, dans son premier discours officie^ « de faire des hommes et non des bacheliers. » Qu'il me Boit permis d'ajouter que je n'ai jamais reçu de Napoléon III d'autres instructions que celles-ci, contenues dans une lettre du 27 juin 1863 : « .... Continuez d'avoir comme moi le feu sacré poud tout ce qui est grand et noble... . » Puissent les chefs d'État n'en donner jamais d'autres.

sous bois et ôouvert par une innombrable artillerie dont la portée était plus grande que celle de nos canons (4 et 6 août). L'Empereur capitula à Sedan (2 sept.); le maréchal Bazaine à Metz (27 oct.). Strasbourg, où rien n'avait été disposé pour un siège, succomba après un bombardement qui incendia la bibliothèque, le musée^ et menaça *de ruine la cathédrale. À Paris, le 4 septembre, une émeute avait envahi la Chambre, et, en face de Pennemi, renversé le gouvernement, c'est-à-dire détruit la seule force qui subsistftt pour rendre la résistance plus efficace ou la paix moins lourde. Quinze jours après, la capitale investie livrait sa ][iremière bataille, celle de Châtillon. En retenant sous ses murs, durant plus de quatre mois (18 sept.-27 janv.), les principales forces prussiennes, elle donna à la France le temps de se lever. Toute notre armée régulière, sauf quatre régiments d'Afrique, était prisonnière en Allemagne ; il fallait donc improviser les soldats, les officiers, les canons, les fusils, Tintendance. On fit des miracles. Mais la guerre est devenue trop savante pour que des jeunes gens sortis la veille de leur village tiennent tète, malgré leur courage, à des soldats disciplinés et victorieux. Nos armées de province furent écrasées, et lorsque après cent trente et un jours de siège, après un mois de bombardement, la famine força Paris à laisseUr tomber les pontslevis de ses forts, il ne resta plus qu'à subir la loi du vainqueur.

Pour la première fois depuis quatre siècles, la France recula. En 1815, elle avait du moins à peu près gardé les frontières que lui avait données sa vieille monarchie ; par le traité du 26 février 1871^ on lui faisait une blessure qui saignera toujours, en lui arrachant deux de nos provinces les plus françaises : l'Alsace et une partie de la Lorraine qui, jamais, n'avaient tenu à l'empire germanique que par les liens les plus faibles.

Strasbourg s'était volontairement donné à Louis XIV en 1681, et Metz à Henri II en 1552. Si le droit historique est quelque part, c'est de notre côté qu'il se trouve. Aussi les Prussiens n'ont-ils pas osé consulter les populations pour savoir si elles voulaient devenir allemandes ou rester françaises.

Après avoir traité une population de 1 600 000 âmes comme un troupeau dont on dispose, on espéra épuiser pour longtemps la France, en exigeant aine indemnité de 5 milliards^

Mais qui fera le compte des centaines de millions extorqués sous prétexte de contributions de guerre ; des réquisitions imposées aux communes et des rançons levées sur les particuliers ; des vols de meubles, d'argenterie, de livres, d'objets d'art et de science expédiés au delà du Rhin ; des destructions de maisons et de châteaux, de fermes et de villages entiers, sans nécessité de défense; des meurtres de sang-froid ou contre le droit des gens; des rapines sous tous les prétextes ; des violences sous tous les noms; des outrages sous toutes les formes, dont l'Allemagne, dans sa jalousie invétérée contre la France, s'est rendue coupable durant cette

guerre de six mois, qui a rappelé, par ses dévastations méthodi* ques, les plus mauvais jours des anciemies guerres?

La France gardera l'implacable souvenir de tant de deuils causés par une ambition hypocrite, de tant d'affronts infligés par une harbarie savante, de ses vingt milliards perdus pour les œuvres de la paix, de la science et de la civilisation. Mais par les armes ou par les idées, elle se vengera, si elle est assez sage pour donner au monde le spectable contagieux d'une société qui se régénère dans le malheur et se fortifie au sein de la liberté, en inspirant à tous ses enfants, oublieux de leurs vieilles discordes et réunis pour une m6me pensée :

Le sentiment du devoir qui fait la grandeur de l'individu;

Le sentiment de la discipline qui fait la force du peuple ;

L'amour de la patrie qui rend tous les dévouements faciles.

P. S, •— Lorsque nous écrivions ces lignes, le 10 mars 1871^ il semblait que tant de désastres avalent épuisé pour nous tontes les douleurs ; il nous restait à y ajouter la honte de la guerre civile ; à montrer au monde les monuments de .notre gloire nationale abattus par des mains françaises, nos meilleurs citoyens assassinés, nos palais en flammes, Paris tout entier menacé de destruction, squs les regards des Prussiens, maîtres encore de 19 départements et qui^ du haut des forts de la rive droite, contemplaient joyeusement l'incendie.

Ce fut l'œuvre de la Commune et de Vlntemattùnalêt l'une cachant l'autre. La première se couvrit elle-même du prétexte de restituer à Paris ses droits légitimes, en lui rendant l'élection de ses officiers municipaux. La seconde, qui veut enrôler les ouvriers de tous les pays, les enivrait d'erreurs et de haine. £lle leur représentait le patriotisme comme une vieillerie surannée, la propriété comme une injustice, le capital comme un vol, la société comme une machine détestable dont il fallait briser tous les ressorts; et ceux qui l'écoutaient ne voyaient pas qu'ils seraient les premiers écrasés sous les ruines. Aux femmes, elle fit croire que la Commune nourrirait, habillerait, élèverait leurs enfants, c'est-à-dire que les devoirs de la famille seraient supprimés ; aux hommes elle disait que tout appartient à tous, comme si la société pouvait subsister sans la formation, incessamment accrue dans des conditions de moralité, de ce capital qui ne représente pour les honnêtes gens que les fruits^ lentement accumulés, du travail, de l'intelligence et de l'économie.

Alors il se forma un mélange hideux d'ignorance et de perversité, de convoitises et de haines, de passions brutales et de désirs surexcités, d'où il ne sortit ni une idée nouvelle, ni un sentiment généreux et qui éclata en une insurrection formidable, au sein de laquelle accoururent, comme des loups à la curée, les réprouvés de tous les pays : « Armée d'aveugles, disait un instituteur parisien

»bligé de vivre au milieu d'eux^ armée d'aveugles conduite par des forcenés. »

Cependant TAssemblée nationale réunie à Bordeaux, puis à Versailles, s'était refusée à décréter une constitution nouvelle ou à faire un appel au peuple, avant la libération du territoire. Conservant le Gouvernement de fait qu'elle avait trouvé établi, elle avait, le 18 février 1871, désigné un cbef du pouvoir exécutif, M. Thiers, qui plus tard (31 août), reçut le nom de Président de la République.

L'armée française reconstituée à Versailles dtit faire un second siège de Paris (2 avril-21 mai), forcer les remparts, et soutenir dans les rues un combat meurtrier de sept jours (21-28 mai). A mesure qu'ils reculaient, les communards incendiaient, à l'aide du pétrole, nos monuments et les maisons particulières. Les Tuileries, l'Hôtel-de-Ville, le palais de la Légion d'Honneur et du conseil d'État, la Bibliothèque du Louvre et ses 80000 volumes, le ministère des finances, où ils croyaient anéantir les titres de la richesse nationale. Vingt autres édifices, 200 maisons s'abîmèrent dans les fiammes. Le musée du Louvre, avec ses chefs-d'œuvre qui sont un des plus précieux trésors du genre humain, le palais de l'Institut avec sa magnifique bibliothèque n'échappèrent au pétrole que par l'arrivée des troupes.

Voilà en quelques mois deux blessures presque mortelles faîtes à la France, par où s'écoulent son sang et son or. De l'or, on en refera avec le travail; mais comment refaire l'âme de la patrie? Par la pensée toujours présente de son humiliation et de ses douleurs, et aussi par le ferme propos de former des hommes et des citoyens, en remettant virilement les choses à leur place : le devoir au-dessus du droit ; la responsabilité auprès de la liberté et partout la discipline, dans la famille, la cité et l'État. Que cela se fasse et nous pourrons répéter les dernières paroles prononcées naguère par un illustre Allemand, à son lit de mort, en montrant la France vaincue et dépouillée: > L'avenir est encore là. »

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