‹ Histoire de France (volume 3)Chapitre 18 sur 73 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

LOUIS XIV ; ORGANIfATION INTÉRIEURE; GOLBBRTy 'LOUVOfl,

VAUBAN (1661-1683) «. f

DItIbSoii du rèf^e de Lo«i« UV. — Oharies»» Quint disait que la fortune n'aime pas les vieillards. Le plusgnnd roi de la race des Bourbons réprouva, comme le fomiatew de la maison d'Autriche. Les longs règnes , eu .eflet» pté^Oh tent souvent deux spectacles contraires : un temps d'ëdtt et de prospérité , un temps de décadence et de misère', fNffce que bien peu de princes sont assez maîtres d^eox-mtaieepoar modifier leurs idées à mesure que se modifient les besoim des peuples.

La belle période du règne de Louis XIV s'étend de t66ft à 1683, de la mort de Mazarin à la mort de Golbert,- et elle est remplie par la forte généi'ation qui s'était formée dans' les années précédentes. C'est, pour l'administration intérieure, Colbert; pour la guerre, Turenne, Gondé, Duquesne et Lou-

1. Principaux ouvrages à consulter sur ie règne de LobIb XTf : lei-Jf^moires de Louis xrv, de Choisy, de la Fare, de Noainet, de Viltan, de Uerwick, de Torcy, de Mmes Je Caylus et de la Fayette, de OonrHIlè, de Saint-Simon, de Forbin, de DUi^uavTrouin, de Cosnac faouTelletnent publiés), etc.; les Lettrée de Mme de Sévigné, de Mme de Mtliitêtioii, de Fénelon ; le Journal de Dangoau, qui vient d'être poor 1* premifcn fob publié en entier ; les Lettres de la princesse Palatine^ seconde femme do duc d'Orléans; le Siècle de Louis XIV de Voltaire; I'/n(ro(ftiefïofi cMS migociations relatives à la succession d'Espagne^ par M. yiigaeiy Biàtùtn 4e Mme de Maintenon, par le duc de Noailles; Histotreie Lotieofv, parM. Ca* mille Roussel.

▼ois ; pour les lettres, Molière, la Fontaine, Boileau, Raoîne, fiossuet, Bourdaloae et Mme de Sévigoé; pour les arts, Lebrun, Claude Lorrain, Puget,Hardouin-Man8ard et Perrault. Alors tout sourit au roi et lui réussit; les conquêtes durables se font, les grands travaux s'accomplissent, les beaux monuments s'élèvent.

Après 1683, Louis XIY arrive à Fâge mûr, sa santé se dérange ; Louvois, qui n'a plus Tutile contre-poids de Golbert^ et Mme de Maintenon dominent le monarque. La joie et le bonheur sont partis comme les jeunes années. Cette couronne de gloire que le siècle de Louis XIV portait si noblement, s'effeuille et tombe, les grands homme» s'en vont; une génération plus petite les remplace : Pascal est mort, Molière et le Poussin sont morts, la Fontaine et Boileau ont à peu près donné tout ce que la postérité garde d'eux, Racine se tait et ninterrompra ce silenco que par un dernier chef- d'œuvro. Bossuet n'écrira plus qu'un grand ouvrage ' ; Lebrun est en disgrâce; Turenne a été tué; Condé se meurt; Duquesne va mourir. Louis restera le dernier pour fermer son siècle sur toos les hommes illustres qui en ont été l'honneur, et deseendra dans la tombe triste, vaincu , à charge à lui-même et aux autres , laissant la France sans industrie, sans commerce, épuisée et maudissant le grand règne qu'elle avait pendant vingt -cinq ans salué de ses éuthousiastes acclamations.

Eisato XSW f«avenie par lai -même. — En 1661 , Louis XIV avait 33 ans, et il régnait depuis dix-huit ans, sans s'être fait connaître. Mazarin seul l'avait deviné. Il avait dit aux maréchaux de Villéroi et de Grammont : • Vous ne le connaissez pas ; il se mettra en chemin un peu tard, mais il in plus loin qu*un autre : il y a en lui l'étolTe de quoi faire quatre rois et un honnête homme. » Cependant personne ne pensait qu'un jeune prince, livré jusqu'alors aux amusements de son âge, osât gouverner par lui-même. Mais la correspondancer de Mazarin atteste les constants efforts faits par le cardinal pour préparer son pupille à prendre la direction des affaires. Quand les ministres vinrent, après sa mort, demander au roi à qui ils s'adresseraient désormais : c A moi , » leur répondit-il. Le secrétaire d'État de la guerre , Michel

1. VHUioirê ém Variation$, publiée en 1«88. Il ftut y ajouter l'oraison (uDèbre da prinee 4e Giondé. La Bruyère ne publia tes Caraclères qu'en t«t7. Le Tétémaq^n de Féntlon vint plue Urd encore. Athalie est de 1C89.

le tellier, ooanit tout edaré i reine-mère, qui loi rit au nez; i

te résolution n'était pour-

I ;o iseils vingt foia donnés pu

iner, ce n'est pas ipi'ii l'ait

ue. Il accepta tous les soucis deh

, dit la Bruyère, son premier mi-

r c fonctionnaires de l'État

airecv lent avec lui *, Pendsnl

I rement huit heures parjeur.

!. avec un légitime orgn^

m ; et il recommanda à sM

ent éloquentes, de ne pu

vail qu'on règne ; qu'il y alfa

brd de Dieu, de l'injusticsll

Tellier, qu'en croyeztant que l'accompliss Mazarin ', et s'il 7 a i prise, mais qu'il l'ait royauté ; il Tut lui pistre, et exigea < pr qu'ils correspond t ain trente années, il travai Il a rappela dans ses l'effet produit par cette ueci fils, en quelques paroles t oublier c que c'est par te l'ingratitude et de l'audace à de la tyrannie à l'égard des l'autre. >

Idées de Iioalk XIV Borlc lOBTemement. — Ce qUl est plus remarquable encore, 0 . ît que ce jeune prince, qui prenait st hsrdiinejit le pouvoir, avait déjà conçu tout le plu de sa politique. Non-seulement Louis XIV a régné avec » pouvoir sans bornes, comme qi ilques-uns de ses prédécflOti seurs, maù a établi le premier a Francs la théorie de monarchie absolue. A se^ yeux, la royauté est d'inslitui divine: les souTarains sont les représentants de Dieu sur terre, ses lieutenants inspirés providentiel le ment par lui, à ce Ûtre, participant en quelque sorte de sa puissance et son infaillibilité. Et comuie la royauté, en se rendant absa>| lue, avait conservé le vieui principe du droit féodal souveraineté et propriété sont m&me chose, Louis ne W croyait pas seulement le maître de ses sujets, il comme le propriétaire de leurs I ins *; doctrine monstrueuit;

qu'on pId* ludiil« iniB is roi tait dB droit'll que PDius ttn. ' llMIrt tb fort ninU^itlaa dD rai X. Il écrlfail as foDi

mais point du toot

■Tait WdrNMT el

n antra poïdaocquM .

[uelqno aatoristiH^ 1 M.) Muirin BtgligH I

ilioB polïttmi».

an IB8Ï, que n'elaltt lulit aHilrei, car ocitz qui ■' —' -Toir pour inaiimr ■*

MmiMndaaoe aT«o Sa Mainte, li correapondanoa qu'A

IparMineds non oaasaU n'élinl qo'une suit* et ODi iw

d«UpTMil6*. fia rii, malgré lei plaid n elles dëiordra* qB"! lait risWat^ point qu'on pouviit, dit Saint-Simon, Miairpw

irap», I -*• '-"■- r-:— i. 1 ;

1 qnalqi:

qui nous refiorte au mUieu des monarchies orientales. Toutefois cette auUHÎtéy à laquelle il ne reconnaissait que les limites imposées par sa conscience et par la religion, ne lui semblait pas devoir rester stérile ; il la voulait active et laborieuse, il croyait que les rois ont aussi des devoirs impérieux à remplir, c Nous devons, disait-il, considérer le bien de nos sujets plus que le nôtre propre. Ce n'est que pour leurs avantages que nous devons leur donner des lois ; et ce pouvoir que nous avons sur eux ne nous doit servir qu'à tra- «-aiiler plus effectivement à leur bonheur. Il est beau de mériter d^eux le nom de père avec celui de maître ; et si Tun nous appartient par le droit de notre naissance, Pautre doit être te plus doux objet de notre ambition. » — < Nos sujets, dll-il alUenrs, sont nos véritables richesses. Si Dieu me fait la grâce d^exécuter tout ce que j'ai dans l'esprit, je tâcherai de porter la félicite de mon règne jusqu'à faire en sorte, non pas à la vérite qu'il n'y ait plus personne ni pauvre ni riche (car la fortune, l'industrie et l'esprit laisseront éternellement cette distinction entre les hommes), mais au moins qu'on ne voie-plus dans te n^yaome pi indigence ni mendicité, je veux dire personne, quelque misérable qu'il puisse être, qui ne soit assuré de sa subsiatence, ou par son travail ou par un aeeonrs ordinaire rt réglé. »

CTest ainsi que Louis XIV oomprenait son métier de roi , fuyons comment il régna.

■tetotvcs die Ii««ie SLIV. — Les ministres que Mazarin lui avait laissés étaient : Pierre Séguier, garde des sceaux et chancelier, sorte de ministre inamovible, qui eut l'art, en ne prenant point d'importance politique, de se faire estimer né-

ruift sont teignean absolus et ont naturellement It disposition pleine et libr« de tous les biens qui sont possédés tnssi bien par les gens d'église qae par les séculiers, j>our en user en tout temos, comme de sages économes, e'est-à-dire suivant le besoin géftéral de leur Etat. Tout ce qui se trooYe dans Tétandae de leurs Etats^ de quelque nature qu'il soit, leur apparilent an même titre, et les deniers qui sont dans leur cassette et cens qai demearent entre les mains de leurs trésoriers, et ceux qu'ils laissent dam le commerce de leurs peuples. — La France est une mooarekia : le roi j représente la nation entière, et chaque particulier ne représente qn'on seul indiridu envers le roi. Par conséquent, toute puissanet. toata autorité réside dans les mains du rei, et il ne peut y en avoir daat la royaume que celle qu'il établit. Soyez le maître, écoutez ; consultez voire conseil; mais décides. Dieu qui vous a fait roi, vous donnera les lusièree qui vous sont nécessaires tant que vous aurez de bonnes intentions. • Hoas eiterons plus d'une fois encore ces Mémoires précieux, que Louis XIV, avant do mourir, confia au maréchal de NoaiUes, et dont M. Droyio a donné ano édition, qui rend inutile eeUe de Orimoard.

19A LOina ur.

cesaaîre pendant cinquante années ; Michel la TeHiw, !

taire d'Etat de la guerre; Hugues de Lionne, chargé de U marine.dont il garda ie portefeuille jusqu'en 1669, et des affaires étrangères; Nicolas Fouquet, surintendant. Lesdcui premiers élaient des hommes distingués, le troisième un homme supérieur; pour le (juatrième, Fouquet, il s'étaitbit la réputation d'un Mécène gânéreux, en protégeant noblemenl les lettres, et il compta d'illustres amis, Pellisson, la Fontaine, Gourville, Mme de Sévigné, Mils de Scudéri, qui ont

ds ViDX-PruliD (près M «Lan}.

plûdé sa cause devant la postérité sans la gagner. U anit mis ou pliitût laissé les finances dans un désordre exlrâme, et lui-même puisait sans scrupule dans le trésor : il dépensa à son chiteau 9 millions, qui en vaudraient 35 aujourd'hui, et il ne regardait pas à mettre 1ÎO(00 livres à un dîner. Il grossissait pour le roi les étals de dépfinses, diminuait les états de recettes; enân, ce qui était plus grave, il semblait chercher partout des appuis, même dans U haute noblesse, et il rortiSait les places dont il avait le commandement, comme pour se préparer, en cas de disgrflce. une re*

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traite inasiiiigiiable. C'était presque un frondeur; c'était eertainemelkt an ftîpon. Il n'en fallait pas tant pour que Louis le firappât.

Le roi ayait un ministre secret, qui lui faisait remarquer tons les soirs les enrenrs et les mensonges du surintendant ; c*était Jean-Baptiste Colbert, né à Reims, en 1619, d'une ancienne fkmille de marchands et de magistrats, intendant de Masarin, qui andt dît au roi avant de mouiir^ « Sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque manière en TOUS donnant Cdbert. ji

La perte de Fooquet était peut-être déjà résolue quand la eonr accepta lalMe magnifique qu'il lui donna dans sa maison de Vani. Loois XIV fût irrité d'une devise orgueilleuse iBfini lut partoot: Que non aêeendam? [Où ne mùnterai-je jM»f)*»elsMoat des splendeurs toutes royales qui furent fllMBgaées potùr loi plaire. Il disait à la reine-mère avec coites: « A&l ttadamé, est-ce que nous ne ferons pas rendre gorgé àoesgens-làî » Et il fût tenté de ftdre arrêter le miulélPé à Vaux, an lisilieu de la fête qu'il en recevait II se eSÉItMlBepieindant ; ttiaSs qnelqties semaines après, Fouquet éMb if % Bastille (septembrtB 1661). U fût accusé de dilapida- IIMattw ce qdl était trop vrai, et de complot contre la sûreté 4| VEIat, ce qui ne fût jamais prouvé. Au bout de trois annlas, nénf Jnges opinèrent pour la mort, treize autres pour Is btnnitsement. Le roi, aggravant la peine, la changea en mie prison perpétuelle, et Fouquet fut enfermé dans la citadelle de Pignerol, où il moumt après dix-neuf ans de captirité*

Ce grand procès fit une autre victime : Pellisson fut condamné à restituer 200 000 livres. Mais il était de ces hahiles gens qui, tombés, se relèvent toujours. De calviniste il devint catholique et mourut peut-être protestant"; d'ami de Fouquet il passa favori du roi, dont il rédigea les Mémoires, où il parla desvoleries du surintendant, et il fonda un prix à l'Académie pour l'éloge annuel de Louis XIV. Grâce à ses vers, à sa prose, souples comme sa conduite, il mena fort bien sa fortune : il émargeait, en 1677, pour 75000

I. Fooquet, en patoU fléchoit, signifie écanoil. La ftTori de Henri IV. Fooqaat, marquis de la Varenoe, aTaii déjà la devise Quà non oêCêndam ? iCÛVUiotrê de la Pièchê,)

% C^ett da moins e« qoi temUe résulter des lettres publiées par le £«l- Uiim de la Soddti d$ riOttùire du prolMtonliMM firwtçait tn JoiUet issf. Mareo'i. Etuâi! mrla rjê et les œuvres de Prlli^ton, 19^9.

livres, juste ce que touchait Vauban, sans compter loêabbajw et prieurés. Enfin, il était à peu près ministre, tenant la caisse des conversions, et pourtant il couvrit son adresse d'assez de dignité pour que la postérité ait oublié en lui rhomme d'aflaires et ne se souvienne que de Thomme de lettres.

Golbert succéda à Fouquet avec le titre de contrôleur général. En 1666, Michel le Tellier laissa sa charge à son fils, le célèbre Louvois ; le premier ministère de Louis XIV se trouva alors au complet.

Coibert. — Golbert dirigea près de cinq de nos ministères actuels : la maison du roi avec les beaux-arts, les finances, Tagri culture avec le commerce, les travaux publics, et, à partir de 166d, la marine, poids écrasant sous lequel il ne succomba pas*. «Jean-Baptiste Ck)lbert, -dit un contemporain, avait le visage natureilementrenfrogné.' Ses yeux creux, ses sourcils épais et noirs lui faisaient une mine austère et lui rendaient le premier abord sauvage et négatif; nuis, dans la suite, en l'apprivoisant, on le trouvait assez facile, expéditif et d'une sûreté inébranlable. Il était persuadé que la bonne foi dans les affaires en est le fondement solide. Une application infinie et un désir insatiable d^apprendre lui te* naient lieu de science. Il fut le restaurateur des finances, qu'il trouva en fort mauvais état à son avénemient au ministère. Esprit solide, mais pesant, né principalement pour ie calcul, il débrouilla tous les embarras que les surintendants et les trésoriers de l'épargne avaient mis exprès dans les affaires pour y pêcher en eau trouble. > Ajoutons que ce financier austère et dur, c cet homme de marbre, » comme Gui Patin l'appelle, avait du cœur. « Il faut, écrivait-il à Louis XIV, épargner cinq sols aux choses non nécessaires et jeter les millions quand il s'agit de votre gloire. Un repas inutile de 3000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour l'affaire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes en fants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir. »

Réorganisation des finances. — Les finances, en effet, étaient retombées dans le chaos d'où Sully les STait tirées.

1. Ces diverses attributions formaient quatre charges : le eontrèle général des finances, la surintendance des bâtiments et deux des quatre puets de secrétaire d'Élat pour la maison du roi et la marine. Sur ea grand ministre, voyez VHistoire de la vie et de l'adminiitration de CoU)eri, par P. Clément, I8'i6, et les Eludes iur Colbert, par Joubleau, ISSS.

La dette publique était de 430 millions, les revenus dévorés deux ans à ravance, et le trésor, sur 84 millions d^mpéts annuels, en recevait à peine 35. Golbert commença par annuler ou rembourser, au taux de Tachât, huit millions de rentes sur Thôtel de ville, acquises à vil prix, et fit rechercher par une chambre de police les malversations commises depuis vingt-cinq ans par les officiers de finances ; les curés Ipèmes durent presser leurs paroissiens de dénoncer les abus. On fit rendre gorge aux traitants qui avaient profité des besoins de l'État pour lui prêter à un taux usuraire ; les amendes 8*élevèrentà 110 millions; plusieurs traitants furent pendus. Celaient des mesures selon Pesprit du temps, mais non selon la bonne politique : le moyen le plus sûr pour PËtat de n^avoir pas de contrats onéreux à subir dans les mauvais jours est de tenir, dans les bons, la parole une fois donnée, parce qu^il n'y a d'usuriers que pour ceux qu'on suspecte de ne point payer leurs dettes.

Coibert fut le véritable créateur dn, budget^. Jusqu'alors on dépensait au hasard, sans consulter les recettes du trésor. Le premier, il dressa chaque année tin état de prévoyance, divisé en deux chapitres, où les revenus et les dépenses probables étaient marqués à Pavance.

Il modifia la forme et Passiette des impôts. La Unlle ou impôt foncier était pertoniiél/e, c'est-à-dire payée parles roturiers et, en de certaines circonstances, deux ou trois fois dans la même année*. Il eût voulu la rendre réelle^ comme elle Pétait dans le midi, comme elle Pest aujourd'hui partout, c'est-à-dire payée par les biens-fonds quels qu'en fussent les détenteurs. Elle s'élevait, en 1661, à 53 millions : il la ramena à 32. Au milieu des troubles de la Fronde^ beaucoup de gens s'étaient anoblis de leur propre autorité, ou avaien t acheté des titres de noblesse pour quelques écus : c'étaien 1 autant de privilégiés ajoutés aux véritables. Dès 1662, Molière, dans l^Ècole des femmes^ se moquait de cette vanité qui

1. Sallj et la marquis d'Effiat, août Hichelieo, avaient déjà dreué chaque année le budget des recettes et des dépenses, mais cet usage était vite tombé en désuétude : les finances étaient, au dire de ce même marquis d'EfOat, semblables à la sèche, qui trouble l'eau pour tromper ceux qui l'épient. (Dareste, Bittoire de yaOministrcUton en France^ t. 1, p. 268).

ti. Le journalier qui manquait de travail dans une paroisse ne pouvait U quitter qu'à la condition de payer la taille pendant deux ans dans les dtoz paroisses, pendant trois ans s'il s'établissait dans une autre élection. [Forbonnai», 1, 116.)

coûtait cher au peuple*. Une ordonnance royate révoqua toutes les lettres de noblesse accordées depuis trente ans : Gros-Pierre fut obligé de présenter ses titres, qu'il n^avait pas ; et près de ^0 000 familles, parmi les plus riches des paroisses, furent de nouveau imposées, ce qui déchargea d'autant leurs voisins.

A la taille le contrôleur général préférait avec raison les aides ou impôts indirects, auxquels tous contribuaient. Il diminua le prix du sel, denrée de première nécessité pour le pauvre, mais il augmenta ou créa des taxes sur le café, le tabac, les vin, les cartes, la loterie, etc., et de 1 500 000 francs, les porta à 21 millions. Ainsi les impôts indirects, dont quel- (}ues-unsontété si vivement attaqués de nos jours, naquirent d'une pensée de justice et d'égalité.

Il n'aimait pas les emprunts, non qu'il ne comprît Tavantage d'emprunter à bas prix pour rembourser des créances onéreuses, mais il redoutait de donner à Louis XIV cette facilité de grever l'avenir au profit du présent. Au sortir du conseil où le premier emprunt fut décidé en 1672, il reprocha amèrement à Lamoignon d'avoir approuvé cette mesure. « Connaissez-vous comme moi l'homme auquel nous avons afl'aire, sa passion pour la représentation, pour les grandes entreprises, pour tout genre de dépenses? Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, par conséquent à des dépenses et à des impôts illimités 1 Vous en répondrez à la nation et à la postérité. » Un temps viendra, en effet, quand Colbert n'y sera plus, où Louis XIV empruntera à 400 pour 100. Du moins le grand ministre essaya de défendre le trésor contre les exigences des financiers en invitant les petits capitalistes à verser directement les fonds, sans entremetteurs dispendieux, dans une caisse d'emprunt qu'il établit à cet effet et où l'argent afflua.

C'est ce que nous recommençons à faire.

Voici le résumé de l'administration financière de Colbert. Kn 1661, sur 84 millions d'impôts, le trésor avait à payer 52 millions pour rentes et gages ; il ne lui restait que 32 mil-

1. Chrysalde disait à Ârnolplie, qui lui-même s'était fait appeler M. d«

la Souche :

Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,

Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,

Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,

T:t do Monsieur de l'isle en prit le nom pompeux.

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lions, et il en dépensait 60 : déficit 28 millions, £n 1683, année de la mort de Colbert, les impôts rendaient 112 millions malgré une rédnctioa de 22 millions sur les tailles ; les gages et rentes n'en prenaient plus que 28 ; le revenu net du trésor était de 89 millions. Ainsi d'une part, Colbert avait augmenté les recettes de 28 millions, diminué les rentes et gages de 29, ce qui constituait à TËtat un bénéfice net annuel de 57 millions ; et d*autrs part, il avait dégrevé les roturiers de •22 millions, en diminuant d'autant la taille. Il n'y a rien à ajouter à de pareils chiffres.

Af^ricMltave. — Sully avait sacviflé Pindustrie à l'agriculture; Colbert ne sacrifia pas. Tagriculture à Tindustrie, comme on Ta dit souvent. Il allégea les impositions qui pesaient sur elle ; il eiempta de la taille les familles trop nombreuses ; il interdit de nouveau la saisie des instruments de labour et des bestiaux en recouvrement des taxes dues à rÉtat ; il établit ou plutôt il rétablit les haras, où Ton croisa nos chevaux aveo ceux d^AMque et de Danemark ; il fit venir des bestiaux de TAllemagne et de la Suisse pour améliorer les nôtres, des béliers d^Angleterre pour régénérer notre race ovine. Il accorda des primes d'encouragement aux meilleurs éleveurs; il ordonna le dessèchement des marais; enfin Il publia un Code des eaux et forêts (1669), qui est encore, pour la très-grande partie, en vigueur. Mais il commit la faute de respecter le préjugé populaire, qui voyait dans la liberté du commerce des grains une cause de disette, tandis que le meilleur moyen de Téviter c'est de laisser les blés, comme le voudront, cent ans plus tard, Turgot et la Constituante, se répandre librement sur toute la surface du territoire. Colbert réussit à tenir le blé à bas prix pour l'ouvrier des manufactures et pour le soldat; mais le cultivateur, n'y trouvant plus son compte, cessa sur bien des points de cultiver. Les friches s'étendirent; les disettes se multiplièrent: dès le mois de mai 1675, le gouverneur du Dauphiné lui écrivait que les habitants des campagnes avaient vécu tout riiiver de pain de glands et de racines, qu'on les avait vus manger l'herbe des prés et l'écorce des arbres.

Ia«l«etrie. — L'industrie, née sous François I» et Henri IV, était restée dans l'enfance : nous tirions presque tout de l'étranger. L'Italie nous fournissait ses broderies, ses glaces et son orfèvrerie; l'Allemagne sa belle faïence et «eii cristaux de Bohême ; la Flandre, ses dentelles et se» In-

pisseries ; la Hollande, ses draps et ses toiles ; l^Angleterre, ses étoires de laine et ses aciers. Colbert sorti de la boutique d'un marchand de Reims à l'enseigne du Long'Vétu, voulut que la France pût se suffire à elle-même; et, pour donner le temps à notre industrie de grandir, il la mit à Tabri d^une protection salutaire. Il ne créa pas, mais il organisa le système protecteur, qui nuit à une industrie développée, qai est indispensable à une industrie naissante. S^il frappa de droits considérables, à leur entrée dans le royaume, les produits similaires de l'étranger (tarif de 1667), ce n'était à ses yeux, qu'une mesure temporaire, bonne pour mettre le royaume en état de n'avoir plus à demander aux étrangers les choses de nécessité. Il disait lui-même au roi qu'il fallait réduire les droits à l'exportation de nos produits et à l'importation des matières premières.

Grâce aux dépenses que Colbert n'épargna pas pour acheter ou surprendre les secrets industriels des nations voisines *, et pour attirer en France les ouvriers les plus habiles, le nombre de nos manufactures s'accrut rapidement. Il les soutint par des subventions distribuées avec intelligence, avançant une certaine somme par chaque métier battant, outre des gratifications considérables aux maîtres et aux ouvriers. Il obtint de l'Église la suppression de 17 fêtes qui multipliaient les chômages onéreux. Afin d^augmenter le nombre des travailleurs, il voulait comme Richelieu, réduire celui des moines et retarder jusqu'à vingt-cinq ans l'âge où il serait permis de faire des vœux de religion. Enfin il institua des conseils de prud'hommes pour faire régner la paix dans ce monde du travail.

En 1669, on compta dans le royaume pour la laine seulement, 42 220 métiers et plus de 60 000 ouvriers. Les draperies de Sedan, de Louviers, d'Abbeville et d'Elbeuf n^eurent plus de rivales en Europe ; le fer-blanc, l'acier, la faïence, les cuirs maroquinés, qu'on avait toujours fait venir de loin, furent travaillés en France ; on imita, en les égalant, les toiles et les serges de Hollande, le point et le velours de Gênes: les tapis de Perse et de Turquie furent dépassés à la Savonnerie, à Aubusson et à Beauvais ; les riches étoffes où la soie se mêle avec l'or et l'argent, se fabriquèrent à Tours et à Lyon;

1. Ainsi le métier à bas, inventé, puis perdu par la France, fut reprit aux Anglaiâ et multiplié pas les soins de Colbert.

on fit à Tour-la-Ville {près de Cherbourg) et à Paris de plus belles glaces qu^à Venise ; les tapisseries de Flandre le cédèrent à celles des Gobelins. Cette manufacture fameuse employa, à partir de I6629 plus de 800 ouvriers, et les meilleurs peintres dirigeaient Touvrage en donnant leurs propres dessinsy ou en faisant travailler sur ceux des anciens maîtres. Lebrun y régna 28 ans; après lui, Mignard. Ce fut uno admirable chose que cet essor imprévu de Findustrie française; et Boileau, qui ne croyait faire que de la poésie, faisait de Thistoire, quand il rappelait dans son épître au roi (1699) :

Nos artisans grossiers rendus industrieux, Et nos voisins frustrés de ces tributs seryiles Que payait à leur art le luxe de nos villes.

n est à remarquer que Golbert imprima à l'industrie française le cachet qu'elle a toujours gardé depuis. 11 ne s'inquiéta pas seulement de lui faire produire beaucoup, il voulut qu'elle produisit bien. Et il semble qu'il ait compris quelle place la France pourrait se faire dans l'univers industriel, en appliquant une vive intelligence et un goût délicat au travail des matières premières. C'est dans cette pensée que la manufacture des Gobelins avait été organisée pour être une écolemodèle, où l'art et l'industrie se donneraient la main, où, par l'un, on aurait la beauté et la grâce, par l'autre, l'utilité.

Un contemporain, un Anglais, le chevalier Temple, était déjà frappé de ce double caractère de notre production, c La richesse de ce pays, dit-il dans ses curieux Mémoires ^ qui est la cause de sa puissance, résulte de la consommation prodigieuse faite par les pays qui l'environnent, des produits si nombreux et si riches de son sol et de son climat ou du travail ingénieux de ses habitants. Au moyen de leurs vins, de leur sel, de leurs modes d'habillement et d'équipages, les Français font venir de grosses soibmes dans ce fertile et noble royaume, le plus favorisé par la nature de tous ceux qui sont au monde. 1

Commerce intérievr 1 travaiix publlcfl. — Pour faciliter les relations entre les villes et les provinces, Colbert n'eût voulu qu'une ligne de douanes, à la frontière, et il y en avait autour de chaque province. S'il ne put détruire les nombreux péages établis sur les chemins et les rivières, il les ré-

LUU1& XIV.

duisit du moins, et il supprima daoa douce pra Des intérieures. 11 encouragea, en diminuant le tarif iliis droits à payer (1664), l'eiporlatinn des Tins et eaux*de-vle; il déclara Du nkerque, Bayoniie el Marseille ports Trancs, et accorda à. la dernière de ces villes, en 1670, une cbambre d'assurances; il institua dans ne? ports des entrepôts, oii,en cas de réexportation, les droits acquittés étaient rendua ; il

favorisa le transit par la France des marchandises élrangèr», qui obtinrent le passage en franchise à travers touieslespm» vinces; il Qt réparer les graailes roules devenues impraÙcftliles, et en conslruisit de nouvelles '. EnQu il projeta le cand (le Bourgogne, lit décréter celui d'Orléans, qu'on ouvrit en 1683, et creusa, malgré l'opposilion des états du Languedt»:,

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celui des Deux-Mers qui joignit la Méditerranée à TOcéan *. Le port de Cette fut construit à Tune de ses extrémités (1666) ; Toulouse était à l'autre, et, de Toulouse, la Garonne menait facilement à Bordeaux et à POcéan. Ce travail, gigantesque pour l'époque, fut commencé en 1664 et continué sans interruption jusqu'en 1681. Il fut exécuté par le célèbre Riquet, d'une ancienne famille de Florence, sur les dessins d'un ingénieur français, Andréossy ; il coûta environ 34 millions et employa, chaque année, dix à douze mille ouvriers.

Le commerce, ainsi secondé, prit un développement rapide. Pour régler cette activité nouvelle et l'éclairer, Colbert rétablît, en 1665, le conseil de commerce institué par Henri I V. Louis XIV le présida régulièrement tous les quinze jours. Des conseils semblables, établis dans les provinces, durent « s'assembler tous les ans, au 20 juin, pour examiner l'état du commerce et des manufactures, » et choisir des députés qui présenteraient leurs vœux au ministre. Une ordonnance de 1671, qui ne fut malheureusement pas exécutée, prescrivit de rendre uniformes les poids et mesures dans tous les ports; ils le devinrent du moins dans les arsenaux.

Cofliflieree maritime et colonies. — « Les étrangers, dît un édit de 1664, s'étaient rendus maîtres de tout le commerce par mer, même de celui qui se fait de port en port au dedans du royaume, i Chaque année, 4000 bâtiments hollandais débarquaient sur nos côtes les produits de leur industrie, particulièrement leurs draps, avec les denrées des deux mondes, et enlevaient nos soieries, nos vins et nos eaux-devie. Colbert voulut nous relever de cette infériorité. Il écrivait, le 21 mars 1669, à Arnault de Pomponne, ambassadeur de France à la Haye : t Le commerce par mer se fait en Europe par 25 000 vaisseaux environ ; dans l'ordre naturel chaque nation doit en posséder sa part suivant sa puissance, sa population et l'étendue de ses côtes; mais les Hollandais en ayant 15 à 16000, et les Français 500 à 600 au plus, le roi emploiera toutes sortes de moyens pour s'approcher un peu plus du nombre de vaisseaux que ses sujets doivent avoir. »

1. Ce canal ei>t alimenté au point de partage par les eaiu Je la Munlagne Notre, qui sont réunies dans l'immense bassin de Sainl-l'erreol: ii a 1538 mètres de longueur, 800 de largeur et 32 de profondeur. Quand les eaox l'elèvent plus haut, elles se déversent dans le vallon du Laudot, en formant à travers les arbres et les rochers une magnifique casca<l*>. Ii ' '.l 6« jour» p"Mr rem^ilir ce ba^si^, 8 pour le vider.

Déjà, en 1669, le surintendant Fouquet avait établi un dioit d'ancrage de 50 sous (6 à 7 fr.) par tonneau sur les nafires étrangers, payable à l'entrée et à la sortie de nos ports. Colbert conserva ce droit, qui fut presque pour notre marioe ce que le fameux Acte de navigation a été pour la marine anglaise. Il accorda aux navires nationaux des primes pour Texportation et l'importation ; et il encouragea les consbneteurs des bâtiments pour la grande navigation par une antre prime de ^ à 6 livres par tonneau; de sorte que notre marine marchande à la fois protégée et stimulée prit l'essor.

Mais les Anglais et les Hollandais avaient encore surnoui l'avantage d'une plus longue expérience, de débouchés assurés, de marchés qu'ils fréquentaient depuis un siècle, de capitaux immenses qui leur permettaient d\>ser et de risquer davantage. Colbert pour lutter avec eux, substitua des associations privilégiées aux efforts isolés des individus. Il établit cinq grandes compagnies sur le modèle (^es sociétés hollan» daises et anglaises : celles des Indes orientales et des Indes occidentales en 1664; celles du Nord et du Levant en 1666; celle du Sénégal en 1673. Il leur accorda le monopole exclusif du commerce dans ces parages éloignés, avec des primes, ' leur fit des avances considérables (6 millions pour la seule compagnie des Indes orientales) et obligea les princes du sang, les seigneurs, les riches, à s^y intéresser ; enfin il fit déclarer par un édit, en 1669, que le commerce de mer ne dérogeait pas à la noblesse*. En même temps, nos* consuls, nos ambassadeurs, recevaient Tordre, fréquemment renouvelé, de donner la plus énergique protection à notre commerce, et de lui fournir tous les renseignements qui pourraient lui être utiles.

Il voulut rendre la vie à notre système colonial, fort négligé depuis Richelieu. Nous ne possédions que le Canada avec TAcadie, Cayenne, l'île de Bourbon, quelques comptoirs à Madagascar et aux Indes. Colbert racheta, pour moins dHin million, la Martinique, la Guadeloupe, Sainte-Lucie, Grenade et les GrenadilJes, Marie-Galande, Saint-Martin, Saint-Christophe, Saint-Barthélémy, Sainte-Croix et la Tortue dans les

1. Il avait assuré une prime de 40 fr. par tonneau sur les marchandiiei exportées de France pour les colonies ou des colonies poor la France. Néanmoins, ces compagnies tombèrent après la mort de Colbert. Le monopole ne put les faire vivre. Colbert reconnut lui-même cette Térité en ouvrant, mais plus tard, en 1681, le commerce de rAmériqae acz particuliers.

Petites-Antilles (1664) ; il plaça sous la protection de la France les flibustiers français de Saint-Domingue, qui s'étaient emparés de la partie occidentale de Tile (1664) ; il envoya de nouveaux colons à Cayenne (1677) et au Canada (1665) ; il prit Terre-Neuve pour dominer l'entrée du Saint- Laurent (1680), et commença Toccupation de la magnifique vallée du Mississippi, ou Louisiane, qui venait d'être explorée par un hardi capitaine, Robert de la Salle (1680). En Afrique, il enleva ^'orée aux Hollandais, dans le Sénégal (1665), et il prit possession des côtes orientales de Madagascar. En Asie, la compagnie des Indes s'établit à Surate, à Ghanderàagor, et plus tard à Pondichéry. Enfin, pour réserver au pavillon national tout le commerce de nos colonies, Golbert ferma leurs porls^ aux vaisseaux étrangers, et pour y développer les cultures, il prohiba, en 1669, Timportation en France des tabacs et des sucres du Brésil, mesure malheureuse qui eut pour effet de nous aliéner le Portugal et de le jeter dans les bras de TAngleterre.

■•rlne ■tilltalre. — La marine marchande est Pécole et la pépinière de la marine militaire : la première étant devenue florissante, la seconde devint redoutable. Golbert fit d'abord réparer le peu de vaisseaux que Mazarin avait laissés dans nos ports; il en acheta en Suède et en Hollande, attira des constructeurs et des cordiers de Hambourg, de M.'ga et de Dantzig, établit des chantiers à Dunkerque, au Havre, et àRochefort, qui fut bâti sur la Gharente, au centre du golfe de Gascogne*. Henri IV avait trouvé Toulon, et Richelieu Brest; mais ils avaient montré ce qu'on pouvait y faire plutôt qu'ils n'y avaient fait de grands ports. Duquesne resta sept ans à Brest, à partir de 1665; et quand le fils de Golbert, Seignelay, y vint en 1672, il vit une flotte de 50 vaisseaux de ligne. Vauban l'entoura de formidables défenses. Il exécuta aussi, après la paix de Nimègue, d'immenses travaux à Toulon, qui firent de Cette ville ce que la nature voulait qu'elle fût, un des plus beaux ports du monde. La nouvelle darse

1. Ni le Harre, ni Donkerque ne pouttient recevoir de vaisseaux de hiat bord, la France n'avait d'autre port militaire sur roocan que Brtist; on chercha à en créer un autre à Brouaee, à Tonnay-Charcnte, ou à l'embouchure de la Seudre. Golbert se décida en 1684 pour Rochefort, sur la Charente, à 12 kilomètres de la mer, derrière un golfe que des lies abritent. Les travaux commencèrent en 166C, et en peu de temf une vill:. an arsenal sortirent des marais.

a 10 LOUIS xrr.

qu'il creusa pouvait à elle seule contenir 100 TaisseaQz'de ligne.

Pour recruter la flotte, Golbert créa VimeripHùn fnarîfnne, ou le système des classes^ que nous gardons encore ot qui assujettit la population maritime de nos côtes, en retour de certains avantages, à fournir les recrues nécessaires aux équipages de nos vaisseaux, et la distribue, d'après Page et la position de famille, en diverses classes qui sont 8ucces8i?ement appelées, suivant les besoins du service. Cette institution fut complétée par la fondation de la caisse des invalidei de la marine, qui assura une pension de retraite au marin pour ses vieux jours. Le premier recensement, celui de 1680, fit connaître 36 000 inscriptions de matelots, mais en 1683 on en compta 77 852. Les armements purent alors Se moBiplier. En 1661, la flotte de guerre ne se composait que de 30 bâtiments; en 1678, elle en avait 120, et cinq ans plu tard, 176. En 1692, le roi avait 131 vaisseaux, 133 Mgates et 101 autres bâtiments. Des intendants, Tun à Rochefort pour rOcéan, Tautre à Toulon, pour la Méditerranée, veillèrent à la conservation de cet immense matériel. L^adinimstration fut séparée du commandement militaire, et ehaenne des deux choses en alla mieux. Le corps des gardes marinlM, composé de mille gentilshommes, fut institué en 1673, pour préparer de bons officiers, une école de canonnière, pour 1er* mer d'habiles pointeurs, une école d'hydrographie pourdoAner aux navires des cartes exactes, un conseil supérieur de la marine et un conseil des constructions navales pour éclairer le ministre.

Beaux-arts. ^ Colbert avait réformé les finances, le commerce et la navigation en les enveloppant, il est vrai, d'une réglementation minutieuse qui substitua trop souvent rinitiative du gouvernement à celle des individus; il voulut aussi enrégimenter la pensée, comme les intérêts, et mettre dans la main du roi la vie morale de la France, comme il y avait mis la vie matérielle, Richelieu la vie politique. Grand admirateur du cardinal, il reprit son dessein de constituer un gouvernement de la littérature. Il créa, en 1663, TAcadémie des inscriptions et belles-lettres ; en 1666, celle des sciences, qui donna aux recherches des savants ce qui leur avût jusqu'alors manqué, un centre et un foyer. L^Académie de musique fut organisée en 1669, et celle d^architecturcv en 1671. Une école des beaux-arts, établie à Rome (1667))

reçut les élèves qui avaient remporté des prix à rAcadémie de peinture à Paris, et qui durent copier sur la toile ou en marbre les chefs-d^œuvre de Tantiquité. Le cabinet des médailles, Pécole des jeunes de langue, pour Tétude des langues orientales, furent fondées ; la Bibliothèque royale augmentée de plus de 10000 volumes et d'un grand nombre de manuscrits précieux; la bibliothèque Mazarine ouverte au public ; le Jardin des plantes agrandi, la création d'académies de provinces encouragée.

Ces belles fondations étaient pleines d'espérances pour l'avenir; pour le présent, les artistes, les gens de lettres, y trouvaient déjà des récompenses : l'honneur d'être comptés dans ces compagnies et le profit que rapportaient les jetons de présence. Louis leur accorda individuellement des avantages plus considérables. Corneille, Racine, Boileau, Molière, Quinault, Lulli, vingt autres reçurent des pensions ; les étrangers même eurent part à ses libéralités, c Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait Colbert, il veut Atre votre bienfaiteur; il m'a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme un gage de son estime. >• Le bibliothécaire du Vatican, AUacci ; le comte Graziani, secrétaire d'État du duc de Modène ; Vossius, historiographe des Provincen-Unies, le Danois Roëmer, le Hollandais Huyghens, que Colbert appela à Paris, où il resta quinze ans, etc., eurent de ces flatteuses surprises. Viviani, célèbre mathématicien de Florence, fit bâtir une maison, avec cette inscription en lettres d'or : ^des a deo dats*. Aussi l'admiration pour Louis passait nos frontières ; on prononça douze panégyriques en son honneur dans diverses villes d'Italie. Il faut dire cependant que cette admiration n'était point payée bien cher et que le budget de la littérature ne fut jamais trèslourd. Dans l'année où les pensions atteignirent le chiffre le plus élevé, la dépense totale ne dépassait pas 100 000 livres, savoir : 53 000 pour les nationaux, 16000 pour les étrangers, le reste en gratifications. En moyenne, 75 000 francs par an, et au total, en vingt-six années, 1 700 000 livres.

EiOBTols s réforme de l'armée. — Colbert avait

1. C'était une allaûon au surnom de Dieu-Donné j par lequel on avait désigné Louis XIV à sa naissance. — Nous reviendrons, au chapitre liv, sur les lettres et les arts, dont nous ne parlons ici, en quelque sorte, qu'au point de vue administratif. Les pensions aux savants étrangers fnr»-nt supprimées avant 1680. (Clément, Histoire de Colbert ^ p. 23$.)

organisé la paix ; Louvois, c le plus grand et le plus brutal des commis, » organisa la guerre. François-Michel le Teilier, marquis de Louvois, né en 1641, entra dès Tâge de quinze ans dans les bureaux de son père, secrétaire d'État, et fut initié par un long apprentissage à la science de Tadministration militaire, où il porta une activité égale à celle de Colbert*. Quand Louis XÏV se décida à gouverner lui-môme, Louvois devint véritablement ministre de la guerre, bien qu'il n'ait succédé à le Teilier qu^en 1666. 11 réforma l'armée ; et ses réformes ont duré aussi longtemps que la vieille monarchie. S'il conserva le système des enrôlements volontaires, pratiqué depuis trois siècles, il en diminua les abus et les dangers par une discipline plus exacte et (les règlements plus sévères. Il établit Vuniforme en ordonnantque chaque régiment fût distingué par la couleur des habits et par des marques difl'érentes (1670). Il introduisit Tusage des pontons en cuivre pour franchir les rivières ; il institua les magasins de vivres et d'approvisionnements, les casernes, les hôpitaux militaires, l'hôtel des Invalides, toutes choses à peu près inconnues avant lui *. Il créa le corps des ingénieurs, d'où sont sortis les meilleurs élèves du grand Vauban ; des écoles d'artillerie à Douai, à Metz, à Strasbourg, les compagnies de grenadiers dans l'infanterie, les régiments de hussards dans la cavalerie^ enfin des compagnies de cadets, sortes d'écoles militaires pour les gentilshommes.

L'armée se ressentait encore des temps féodaux. Le soldat appartenait moins au roi qu'à son colonel ; la cavalerie avait trop d'importance et la noblesse ne voulait servir que là. « Je déclarai, dit Louis XIV, que je ne donnerais plus d'emplois dans la cavalerie qu'à ceux qui auraient servi dans

1. l\ écrivit ou dicta un jour 71 lettres. On conserve aa dépôt de la

guerre 280 vol. in-fol. de minutes, dépèches, mémoires, ete., provenant e son administration.

2. L'hospice des Quinze-Vingts, fondé par saint Louis, n'était destiné qua ceux qui avaient perdu la vue à la croisade. Les soldats amputés ou iniirmes étaient placés, comme moines lais, par les rois, dans les abbayes, chargées de les nour.ir, ou pensionnés par elles. Henri III créa, en 1575, l'ordre de lu charité chrétienne, composé d'officiers et soldats invalides auxquels il donna de fort belles armoiries avec la devise:* Pour avoir bleu servi, • mais pas de pain; et en 1585, il revint à l'usage des moines lais, logés dans les abbaves. Henri IV recueillit les invalides en 1597, dans une maison de la rue de Lourcine; mais on les renvoya en 1611. Enfin Louis XIV, « qui fit un plus grand nombre d'invalides que ses prédécesseurs, m leur b&tit en 1670 l'hôtel qu'ils habitent encore.

É^li* d* mùMl i"' lof«lid"

l'iofaDterie. > On commence ou on achève lea bataille^ avec l'une, mais on Ira gagne avec l'aulre A partir de ce règne, l'infanterio française devint et resta loDgtecipa la preiuiè» du monde. Louvois lui imposa la marche au pas et subslitiui aux piques, ([ui prévalaient encore, le fusil et la baïonnette; mais ce n'est qu'après lui que Vauban parvint à faire du Tusil à la fois une arme de jet et une arme d'escrime, ce qui l'a rendu le plus redoutable instrument de destruction qui ait été mis aux mains des hommes.

Il fit une révolution dans l'armée par l'ordre du labUau ei par la création du service d'inspection. 11 De détruisit pu 1« vénalité des oflices, qui s'était aussi introduite dans l'iTmée et qui ne s'eierçait guère qu'au profit des nobles . m^s, pour mériter de l'avancement, il ne suflit plus à ces nobles d'avoir des aTeux, il leur fallut avoir des services, el las grades devinrent, à partir du rang de colonel, le prix du l'ancienneté ; réforme excellente alors, qui ne le serait plus aujourd'hui. La noblesse poursuivit de sa haioele minblre qui rabaissait s les gens nés pour commander aux autres, sous prétexte qu'il est raisonnable d'apprendre à obéir avaut que de commander.,., qui voulait accoutumer les seigneurs k l'égalité et à rouler péle-méle avec tout le monde. • Louvois exigea, avec une fermeté inflexible que chacun fît son devoir ; pour s'en assurer, il institua des inspecteurs gêné' raux ' qui rendirent partout présente l'autorité du roi et la sienne; et des reproches sévères attendirent lea officiers nigligenls , comme ce colonel de bonne famille dont parle Mme de Sévigné : • M. Louvciis dit l'autre jour tout haut b

< M. de Nogaret : Monsieur, votre compagnie $at en fort « mauvais état. — Monsieur, je ne le savais pas. — Il faut le . savoir, dit M. de Louvois ; l'avez-vous vueï — Noa, nwin- • sieur, dit Nogaret. — U faudrait l'avoir vue, mpa^euf. —

< Monsieur,j'y donnerai ordre. — Il faudrait l'avoir 4oi>Di; f car enfin il faut prendre parti, monsieur, ou sa dj^illirer ■ courtisan, ou faire son devoir quand on est officier, i Ili;réa dos camps de plaisaruie, innovation ruineuse quand ces msemblements de troupes ne turent qu'un spectacle à diverlir

I. On Dinnitionnaire niursil le service dis tit"» mofeDDinL un jirfi convenu avec lo minislro. Le soldai ne recevail gratuitement qo'nno fillon de pain déterminée pir la eéniral al une livre de «lande pour t jours. U y mit une imbalsoce dans le camp panr donner lei pna

ORGANISATION INTfcIBIEURE (1661-1683). 215

les dames de la cour et les ennuis du roi, excellente école pour les officiers et les généraux quand on s^ prépare sérieusement aux grandes manœuvres de la guerre. Ge n'est qu'après sa mort que fut institué Tordre de Saint-Louis (1693)» destiné à payer avec de Thonneur les services militaires, cette fois sans distinction de naissance, mais non sans distinction de religion : les réformés ne pouvaient Tobtenir. Par de tels soins la France put avoir sous les armes, dans la guerre de Flandre, 125 000 hommes ; pour celle de la Hollande, 180 000; avant Ryswyk, 300 000; pendant la guerre de la succession, 450 000.

W^rtÈ^tmUmm des froBtlères] Tanteii. — 11 y eut un point, le seul peut-être, Sur lequel le ministre de la guerre et le ministre de la marine s'entendirent : la fortification du royaume. Pour accomplir cet immense travail, ils trouvèrent celui qui est, avec Golbert, le plus grand homme de ce règne. Le Prestre de Vauban était un gentilhomme d'assez petite maison, né près de Saulieu, en Bourgogne (1633). Son père était mort au service, ne lui laissant que son nom. Un prieur du voisinage le recueillit et Péleva. Quand il atteignit ses dix-sept ans, on était au milieu de la Fronde. Onze de ses frères, oncles et parents, étaient sous les armes : un malin, Vauban s'échappa, et courut rejoindre le grand (Jondé, qui le reçut comme cadet et bientôt le fit officier. Vauban se battait bien, il étudiait davantage. Le bon prieur lui avait donné quelques notions de géométrie; il les développa , et ces premières connaissances décidèrent de sa vocation. Passé dans l'armée royale, il servit sous le chevalier de Clcrville, l'ingénieur français le plus renommé de ce temps, et, à vingt-cinq ans, dirigea les sièges de Gravelines, d'Ypres et d'Oudenarde. En 1663, sa réputation était déjà assez grande pour que Louis XIV le chargeât de fortifier Dunkerque. Ge premier travail du jeune ingénieur fut un chef-d'œuvre : deux jetées s'avançant à 2000 mètres dans la mer, et défendues par de formidables batteries, créèrent un port où la nature n'avait mis quMne mauvaise plage. Les eaux de l'intérieur, et celles des hautes marées ménagées avec art, donnèrent des chasses puissantes qui creusèrent incessamment le chenal, et renvoyèrent à la mer les vases qu'elle avait apportées. Dès lors, Vauban fut l'homme iiidis- •pensable que tous les généraux réclamaient quand ils avaient un siège à faire. Durant la guerre, il prenait les villes ; du-

rant la paix, il les fortifiait. On a calculé quHl irayailla à 900 places anciennes, quUl en construisit 33nouye]le8, qu^lcOQ. duisit 53 sièges, et se trouva à 140 actions de vigueur. Ufol plusieurs fois blessé ; car, pour reconnaître les abords dVine place et ménager le sang des soldats, ils^exposaitde manière à se faire accuser de témérité, n^eût été son courage froid et réfléchi comme raccomplissement d*un devoir.

Placée entre deux mers, appuyée sur les Pyrénées, les Alpes et le Jura, couverte par le Rhin de Bâle à Landau, la France ne manquait de frontière naturelle quW nord-est, depuis le Rhin jusqu'à Dunkerque. Cette barrière, que la nalure ou plutôt la politique nous a refusée, Vanban nous la donna. On vient de voir ce qu'il fit de Dunkerque d*où sortirent tant d'audacieux corsaires, que les ennemis destinèrent une flotte de 30 à 40 bâtiments à tenir constamment ce ^ati bloqué. Il arma Lille, Metz et^trasbourg, quand Strasbourg se fut donné à la France, de leurs citadelles alors redoutidiles. 11 construisit Maubeuge, sur la Sambre, répara Ghariônont sur la Meuse, et relia ces deux places à Philippeville, poar couvrir la Picardie et la vallée de l'Oise, qui descend sur Paris. Il ferma le débouché des Ardennes entre la Meuse et la Moselle par Longwy qu'il éleva en face de Luxembourg. La vallée de la Moselle est la grande route des invasions d*Allemagne en France : nous avions déjà Metz : il doubla la force de cette place en construisant Thion ville, qui en fut comme l'avant-poste. Il bâtit Sarrelouis au milieu du large espace qui s'étend de la Moselle aux Vosges, pour couvrir la Lorraine, quoiqu'elle ne fût pas encore française. Bitche et Phalsbourg devinrent les principales défenses des Vosges, Landau, le boulevard de l'Alsace : et cette province récemment conquise, fut rattachée à la France par Lichtemberg, Haguenau, Schélestadt, Huningue, Neuf-Brisach et surtout Strasbourg. Les Vosges ne se relient pas au Jura : il y a là dans notre ligne de défense, un point faible : il y fortifia Belfort. Il ajouta de nouveaux ouvrages à Besançon, la gardienne de la frontière du Jura, et à Briançon, qui couvre l'entrée du bassin de la Durance : Mont-Dauphin fut construit presqu sur la crête des Alpes. On avait fait avant lui peu de chose pour la défense des Pyrénées. Cette chaîne n'ouvre que deux passages aux armées, du côté de Rayonne et du côté de Perpignan. Vauban fit de ces deux places le centre de la défense et de roffensive, et jeta* dans les montagnes, en avant de la

première, Saint-Jean-Pied-de-Port, en avant de la seconde, Mont-Louis.

Il visita plusieurs fois les côtes, et y laissa partout des traces durables de son passage. Il ût travailler à Antibes, dont le port vaste et sûr est malheureusement peu profond et d'un accès difûcile. Il transforma Toulon, décidément devenu notre grand port militaire sur la Méditerranée, puisque Marseille ne pouvait plus recevoir les vaisseaux de haut bord qui avaient remplacé les galères. Il aurait voulu faire aussi de Port-Vendres, à l'entrée du golfe du Lion, un autre grand port militaire. On revient aujourd'hui à cette idée. Sur le golfe de Gascogne, il construisit le fort d'Andaye, pour battre Tembouchure de la Bidassoa, et la citadelle de Bayonne, mais il ne fit rien pour améliorer la passe dangereuse de TAdour. L'entrée de la Gironde était gardée par la petite Ue du Pâté, le fort Médoc et la citadelle de Blaye, qui croisent leurs feux sur le fleuve; ces défenses suffisaient. Celles de la Charente et la fondation de Rochefort étaient dues au chevalier de Clerville; mais Vauban reconstruisit les murs de la Rochelle sur un nouveau plan, éleva la citadelle de nie de Ré, et fortifia Brest. L'importance de Saint-Malo datait de trop loin pour que ce nid de corsaires n'eût pas été depuis longtemps couvert par des fortifications imposantes. Une des tours de son vieux château portait cette inscription que la duchesse Anne y avait fait graver : « Qui qu'en gro- « gne, ainsi dira, c'est mon plaisir. » Et c'était le plaisir de ces hardis marins de courir sus aux Anglais dès que la guerre éclatait. Vauban avait compris la belle position de Cherbourg, sur cette presqu'île du Cotentin, qui s'avance en éperon au travers de la Manche : mais, après quelques travaux, on renonça à ses plans, qui ne furent repris que sous Louis XVI. Ceux qu*il avait faits pour débarrasser le Havre du galet gui menace de combler son port, ne furent pas mieux exécutés. Dieppe, Saint-Valery-sur-Somme, n'avaient pas besoin de nouveaux ouvrages; Boulogne en reçut quelques-uns. Vauban en fit élever d'importants à Calais, mais ne put obtenir qu'on accomplit ceux qu'il avait projetés pour approfondir le port. On craignît de nuire à Dunkerque, le favori de Louis XIV, et cette fois favori de mérite.

Vauban, qui fortifiait les places, savait encore mieux les prendre. L'usage des boulets creux pour disperser les terres, le tir à ricochet pour démonter les pièces des assiégé*?, et

détruire les angles des bastions, surtout le perfectionnement des parallèles * au siège de Maëstricht, en 1673. Ces parallèles reliaient entre elles les trancbées qui convergeaient vers la place et rendirent la supériorité à rattaqm sur la défense. Vauban avançait lentement, mais sûrement; il marchait à couvert par des lignes où les troupes étakat à portée de se soutenir mutuellement, ne brusquait pas les attaques quand il pouvait s'en dispenser, ménageait le soldat qu^on prodiguait avant lui , et arrivait au but incompanblement plus vite, avec moins de pertes, parce qa*il éteignait d'abord le feu de Tennemi, et ne laissait sur les remparts ni un point habitable , ni un canon en état de tirer. Il n'y eut plus de forteresse imprenable, et il fut aisé deoalculer d'avance le jour où toute ville bien assiégée serait prise*. C'est encore à lui qu'on doit l'invention de la douille qui permit aux fantassins de tirer tout en gardant la balon* nette au bout du fusil.

Vauban, qui fit tant de fois le tour de nos flrontiéres de terre et de mer, regardait aux places fortes, mais aussi aux places de commerce ; il multipliait les plans militaires, wah aussi ceux qui devaient servir à l'agriculture et aux traVaux de la paix. Il indiquait les bassins, les canaux à creuser, les jetées, les écluses à établir ; il montrait les moyens d^améliorer la navigation des fleuves et des rivières. Golbert luimême n'eut pas à un plus haut degré que ce grand eitoyen, pour qui Saint-Simon a inventé le mot de patriote, Tamour du bien public. Ce qu'il a fait n'est rien à côté de ce qa*il voulait faire, et ses Mémoires manuscrits sont encore aujourd'hui, après un siècle et demi d'études et de travaux, remplis dV tiles renseignements.

Séjl^ier; travaux législatifs. — Dans un mémoire remis au roi le 15 août 1665, Colbert avait proposé de refondre toute la législation de manière qu'il n'y eût en France qu'une même loi, un même poids, une même mesure ; il demandait, en outre, la gratuité de la justice, l'abolition de la vénalité des charges dont le prix était évalué à 420 millions; la diminution du nombre des moines et des encouragements

1. Les parallèles avaient été employées pour la première foii par Im Turcs ao siège de Gandiei et, en Europe, par le maréchal Fabert aa liégft de Stenay.

2. Carnot, De la défense des places fortes^ p. 12, in-4s S" édit. Vtnban fixait ce moment après 30 jours de tranchée ouverte, Cormontaigne à 20 jours pour les petites places, à 40 pour les grandes.

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pourles professions utiles. Une commission fut nommée. Elle était composée de conseillers d'État et de maîtres des requêtes, Pontchartraîn, Chamillard , Voisin, d'Aligre, Boucherat, et Toncle de Golbert, Pussort, « ce fagot d'épines toujours à la tête des plus grandes affaires du royaume. » Le travail terminé, ils le discutaient avec les membres éminents du parlement, en présence des ministres et sous la présidence du chancelier, quelquefois sous celle du roi. Six codes sont sortis de ces délibérations : en 16^1 ^V Ordonnance avUe^ ou Code Louis, qui abolit quelques procédures iniques de cette justice du moyen âge, « vrai témoignage de Thumaine imbécillité > (Montaigne), en abrégea les lenteurs et régla la forme des registres de Tétat civil, dont le dépôt au greffe de chaque tribunal fut ordonné '; en 1669, celle des eaux ei forêts qui subsiste dans ses principales dispositions; en 1670, VOrdonnance d'instruction criminelle que les parlements n*a^ ceptèrent qu'après maintes lettres de cacket et d^exil : elle restreignit l'application de la torture et divers cas d^emprisonnement provisoire, fixa la compétence, afin que nul ne fût distrait de se3 juges naturels, dicta des règles identiques pour tous les tribunaux, ce qui prépara l'unité du fond -par r unité de la forme, mais ne permit encore ni conseil, ni défenseur à l'accusé dans les causes capitales, conserva Ta* trocité des peines antérieures, la roue, l'écartèlement, et mesura toujours mal la peine au délit ; en 1673, VOrdonnanc» du commerce^ un vrai titre de gloire pour Colbert; en 1681 celle de la marine et des colonies^ qui a formé le droit commun des nations de l'Europe, et leur sert aujourd'hui de droit maritime; en 1685, le Code noir, qui régla le sort des nègres de nos colonies*. Ces ordonnances sont le plus grand

1. François I*' avait institaé ces registres en 1S39. Ils étaient tenat par les curés des paroisses, mais souvent sans ordre et sans exactitade. L'indication précise du fait de la naissance dans les actes de baptême ne date ({ue de cette ordonnance. Mais les protestants ne faisant point baptîiar leurs enfants, la possession d'un état civil régulier resta juaqa'en 17S7 le privilège exclusif des seuls catholiques. On comprend la situation déjdorable où cette absence d'un état civil légal plaçait les réformés poor les successions, les mariages, etc.

2. Ce code noir était encore bien peu chrétien dans qaelqnes-anes de ses dispositions : ■ Si le mari est libre, et la femme en esclavage, les enfants sont esclaves (art. il). Si l'esclave s'enfuit, pour la première fois, on lui coupe les oreilles, et il a l'épaule marquée d'une fleur de lis ; pour la seconde, un jarret coupé et l'autre épaule marquée; pour la troisième, la mort (art. 38). > Sur ce grand travail de réformation législative, voyei le journal d'Olivier d'Ormesson. •

trayail de codification qui ait été exécuté de Justinien à Napoléon. Quelques-unes de leurs parties sont encore en vigueur : Pordonnance sur la marine compose presque tout le second livre de notre Gode de commerce. Pour veiller à la bonne exécution des lois, des maîtres des requêtes furent plusieurs fois envoyés, comme les enquesteurs de saint Louis, dans les provinces, auprès des parlements.

De lifoBBe. JLfteIres étr«ii|:ère0 ei diplomatie. — Si Colbert et Louvois permirent à Louis XIV de faire heureusement la guerre par le rétablissement des finances, la création d'une marine et la réforme de l'armée, de Lionne, secrétaire d'État des affaires étrangères, en prépara la réussite par ses négociations, t II avait, dit Choisy', un génie supérieur : son esprit naturellement vif et perçant s'était encore aiguisé dans les affaires où le cardinal l'avait mis de bonne heure. » Saint-Simon, qui n'était point flatteur, dit aussi qu'il faisait tout avec une habileté et une supériorité sans égales. Au reste, le roi veilla de près sur ce service : il écrivit lui-môme les premières dépèches à ses ambassadeurs ; il minuta souvent de sa main les lettres les plus importantes, et il se fit toujours lire les instructions envoyées en son nom,

La emtrmllMitioB. — Quelques-uns de ces ministres de Louis XIV, surtout Colbert et Louvois, furent certainement de grands administrateurs ; ils ne furent point, ils ne pouvaient pas être de grands hommes d'État. Colbert lui-même ne visa à rendre la France plus riche qu'afîn de rendre le roi plus puissant. Tous aussi travaillaient à constituer cette centralisation excessive qui enveloppa le pays entier, son industrie et son commerce, les bras et la pensée , des mille liens d'une réglementation minutieuse, de manière que l'initiative des ministres fut partout substituée à l'action des individus et des communautés. Il résultera de ce système que la France vivra moins de sa vie propre que de celle de son gouvernement. Quand l'âge et la maladie glaceront cette main partout présente du pouvoir, tout déclinera. Un grand peuple sera soumis aux vicissitudes de l'existence d'un homme, aux hasards des naissances royales , ou au choix malheureux de ministres insufQsaîits. Mais nous sommes loin encore de ces

1. £dit. Petitot, t. LXm, p. 314. De Lionne fut anssi jasqu'en 1669 titulaire do ministère de U marine, mais c'était CoU>ert qai en remplitsait iee fooctions.

années déplorables, et cette administration» qui se faille tuteur universel , va rendre aux peuples pendant vingt ans en sécurité, en gloire, en bien-être, ce qu^elle leur ôte en libe^ lés générales et particulières.

Nous connaissons le roi, ses ministres et ses forces, voyonsles agir*.

1. Faits divers. — 1G66, mort d'Anne d'Autriche ; 1676, suppUce dt II nrinvillicrs, célèbre empoisonneoie ; i676, de La Balle, ohanolna d'à Rflhii, lande la congrégation des Frères des écoles chrétiennes.

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