‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 73 sur 103 · CHARLES VII JOSQU^A SA RENTRÉE DANS PARIS (1422-U · texte numérisé non relu

CHARLES VII JOSQU^A SA RENTRÉE DANS PARIS (1422-U

Denri VI et Charles "¥11. — Le 10 novembre U22, le corps de Charles VI fut descendu presque sans pompe dans les caveaux de Saint-Denis, et le roi d'armes de France cria sur la tombe royale ; t Dieu veuille avoir pitié de Tâme de très-haut et très-excellent prince, Charles, roi de France, sixième du nom, notre naturel et souverain seigneur! » Puis i\ ajouta ; c Dieu accorde bonne vie à Henri, par la grâce de Dieu roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur ! » Vers le même temps, à Mehun-sur-Yèvre,en Berry, quelques chevaliers français déployaient la bannière royale en criant : « Vive le roi Charles, septième du nom, par la grâce de Dieu, roi de France ! » (Monstrelet.)

Le roi proclamé à Saint-Denis, était un enfant de dix mois, petit-fils, par sa mère, de Charles VI, et au nom duquel ses oncles devaient administrer : Tun, le duc de Bedford, la France; l'autre, le duc de Glocester, l'Angleterre. Cet enfant, avait été reconnu comme souverain du royaume de France par le parlement, par l'Université, par le premier prince du sang, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, par la reine Isabeau de Bavière. Paris, l'Ile-de-Fraûce, la Picardie, l'Artois, la Flandre, la Champagne, la Normandie, c'est-à-dire presque tous les pays au nord d» la Loire, et la Guyenne, au sud de ce fleuve, lui obéissaient.

'• Oatra|es à consulter pour ce chapitre et le soîrant : les Chroniquet <ifi Monstrelet et les Uémoxre» de Lefebvre de Saint-Remy ; Mémoires conf^ 5«nionl la Pucelle (POrléantj Chronique et procès de la Pucelle; Mémoiree ^« Richemond ; Chronique det ducs de Bourgogne^ par G. Chastelain ; Mémoire» de Jacques da CHercq; Commentaire du pape Pie II; Histoire de ^ifarles VU et de Louis Xly par Amelgard (Th. Bazia, évéqiie de Lisieax, De en 1412, mort en 1491); Procès de condamnation et de rehabilitation de jtanne d'ArCy publié d'après les mémoires, par a. Quicherat, 9 vol. gr. in-8*; Jacques Ccsur et Charles F//, ou la France au quiniième «tdote, par M. P. dément; Jeanne d*Aro, par M. Wallon; Chartes ¥tl, par M. Yallet

CHARLES Vn

Le roi proclamé en Berry, seul fils survivant de Charles VIj était un jeune homme de dix-neuf ans, de gracieux maintien mais faible de corps, pâle de figure, de petit courage et toujours en crainte de mort violente; du reste, ajoute Chaste-

Donjon de MehoQ *. '

lain, bon latiniste, beau raconteur, et bien sage en conseil. 11 le fut du moins plus tard; mais pour l'heure et pendant de

1. Le château de Mehnn a été remplacé par une fabrique de porcelaine, ^t cette ville, une des quatre villes royales du Berry, n'est plus qu'on liage. Les mines du donjon restent seules debout.

jusqu'à sa rentrée dans paris (1422-1436). 473

longues années, il ne montra de yivacité qne pour les plaisirs et une sorte d^hébêtement en face des affaires et des périls. Son autorité n'était reconnue que dans la Touraine, l'Orléanais, le Berry, le Bourbonnais, l'Auvergne, le Languedoc, le Dauphiné et le Lyonnais.

Inertie Au vi de Bovrgest pwiSMiiiee vieMle dv roi de Prance. — Deux défaites essuyées, Tune à Crevant (à 15 kilom. sud-est d'Auxerre), en 1423, l'autre àVerneuil (à 40 kilom. sud-est d'Ëvreux), en 1424, inaugurèrent le règne de Charles VII et achevèrent de ruiner toutes ses espérances dans le nord de la France. Il y semblait indifférent, il se résignait à s'entendre appeler dérisoirement le roi de Bourges. U avait transpQrté à Poitiers son conseil, son parlement, son université. Mais Bourges et Poitiers étaient pour lui de trop grandes villes encore ; il traînait sa petite cour de château en château, livré tout entier au sire deGiac, aie Camus de Beaulieu, au sire de la Trémouille, subissant volontiers la U>\ite- puissante influence de sa belle-mère Yolande de Sicile, et, cependant, dans cette précaire situation, redoutable encore aux Anglais.

En dépit de^sa faiblesse, ce roi de Bourges avait un avantage, il était le prince français ; l'autre, c'était le roi des è\rangers. Un pamphlet d'Alain Chartier montrait la France qui conjurait ses trois enfants, le clergé, la chevalerie et le \ peuple 5 d'oublier leurs discordes et de s'unir pour la sauver, pour se sauver eux -mêmes. Beaucoup commençaient à penser comme le jeune poète. Plus on vivait avec ces Anglais, plus Oï) souffrait de la dureté de leur domination ; plus on sentait la honte de la trahison ignominieuse qui leur avait livré la France. On venait de voir un prince français, le duc d'Alençon, fait prisonnier à la bataille de Verneuil, refuser de recouvrer sa liberté en souscrivant aux stipulations du traité de Troyes. Le mariage de Charles VII avec Marie d'Anjou avait rattaché à sa cause cette famille puissante, et par elle la vaillante maison de Lorraine, dont les braves princes, toujours Français de cœur, s'étaient fait tuer à Crécy, à Nicopolis, à Azincourt, partout où la France avait eu à combattre. Le comte de Foix, gouverneur du Languedoc, après avoir scrupuleusement interrogé les jurisconsultes, après avoir consulté surtout la tournure probable des événements, venait de déclarer que sa conscience l'obligeait à reconnaître Charles VII comme roi légitime. L'épée de connétable donnée au comte

Arthur de Rîehemont avait réconcilié son frère, le duc é Bretagne Jean VI, avec la France, et ramené au service di roi cette pépinière de bons soldats et d'habiles capitainei que la belliqueuse province fournissait déjà depuis long temps. La Gastille prêtait des vaisseaux avec lesquels le Nor mand Braquemont avait battu en 1419 une flotte^ anglaise Ces mêmes vaisseaux étaient allés chercher en Ecosse lei cinq ou six mille soldats qui avaient vaincu à Beaugé lei Anglais, leurs mortels ennemis.

Ainsi, même entre les mains de Tindolent Qiarles VU la royauté se reconstituait et rattachait à elle tout ce qii était français dans le pays,' et au dehors tout ce qui était ennemi de TAngleterre. Ce prince, en éloignant de sa personne, à la demande de Richement, Tanneguy-Duchâtel et ces Armagnacs qui Pavaient compromis dans Tattentat du pont de Montereau, prépara encore une réconciliation avec ceux que la mort de Jean sans Peur avait jetés dans le parti anglais.

Uésintelligenee croissante entre les Angolais et le duc de Boarg^o|rn«- — La situation des Anglais se compliquait d'ailleurs de difficultés imprévues. C'était ralliance du duc de Bourgogne qui leur avait donné Paris et le traité de Troyes; il était donc de toute nécessité pour eux de ménager ce prince. Bedford, le régeht de France, comprenait bien cette politique et la pratiquait. Mais Glocester, le régent d'Angleterre, se refusait à le suivre. Il venait d'épouser Jacqueline, comtesse de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise, et cette union allait amener une guerre privée entre Glocester, qui n'avait pris cette méchante femme qu'à cause de son magnifique héritage, et le duc de Bourgogne, qui, déjà maître de la Flandre, trouvait cet héritage trop à sa convenance pour le laisser arriver à un prince anglais.

Sié|^ de Hontargris (1427). •— Les villes cependant résistaient à la domination étrangère. La Ferté-Bernard (aujourd'hui dans le département delà Sarthe) soutint en U22, un siège de quatre mois et ne se rendit à Salisbury qu'à la dernière extrémité. En 1427, les Anglais, pour s'approcher de la Loire, vinrent avec 3000 hommes d'armes assiéger Montargis sur le Loing. La ville n'avait qu'une petite garnison, sous le brave la Faille, mais les habitants le secondaient bien. Ils se défendirent trois mois. Au bout de ce temps, ils firent savoir au roi qu'ils n'avaient plus ni vivres ni munitions. Danois el

jusqu'à sa rentrée dans paris (1422 1436). 475

a Hire partirent avecl 600 hommes pour tâcher d'entrer dans a place. Sur la route, la Hire rencontra un chapelain et lui lemanda Tabsolution : « Mais confessez-vous, dit le prêtre. — Je n^en ai pas le loisir, car il faut tomber sur les Anglais. ku reste, j^ai fait tout ce que les gens de guerre ont accoutumé de faire. » Le chapelain lui donna l'absolution telle quelle. La Hire, réconcilié, se met alors à genoux sur la route et fait tout haut cette prière : « Dieu, je prie que tu fasses aujourd'hui pour la Hire ce que tu voudrais que la Hire fit pour toi, 8^11 était Dieu et que tu fusses la Hire. » Tout cela n'était pas trop selon le rituel, mais le brave chevalier était pressé. Son compte réglé avec sa conscience, comme il Tentendait, il tomba de si grand cœur sur les Anglais, que ceuxci furent contraints de lever le siège.

Siéfl^ d'Orléans ( 1428*1429) i bataille d«« Ha^ rengm (14:20). — L'an d'après, Bedfordse résolut à pousser vigoureusement les opérations militaires. Au mois de juin», \e comte de Salisbury avait débarqué à Calais avec 6OO0 hommes de bonnes troupes anglaises. Bedfordy joignit WCO soldats appelés des garnisons de Normandie, et cette armée enleva Jargeau, Janville, Meung-sur-Loire, Thoury, Beaugency, ^ia^chenoir, la Ferté-Hubert, s*approchant ainsi pas à pas d'Orléans.

Orléans, c'était la porte du Berry, du Bourbonnais, du Poitou. Elle prise, le roi de Bourges devenait le roi du Languedoc et du Dauphiné. Le 12 octobre 1428, les Anglais parurent devant ses remparts et se mirent aussitôt à élever, autour de la place, des bastilles dont la garde était confiée aux plus braves chefs de leur armée, à Guillaume de la Poole, tomle de Suffolk, à l'Achille anglais, lord Talbot, à William Glasdale, celui qui avait fait vœu de tout tuer dans Orléans. Salisbury commandait en chef.

Les Orléanais, qui s'étaient attendus à ce siège, avaient fortifié le corps de la place, en brûlant eux-mêmes leurs fau^ bourgs. Ils avaient pour capitaine le sire de Gauoourt, que les Anglais avaient tenu treize ans captif, parce quHl s'était obstiné à défendre contre eux Harfleur, dont les habitants avaient fini par leur ouvrir les portes. La garnison n'était <iue de 500 hommes au plus, mais tous vieux routiers. D'ail** )6urs les bourgeois comptaient bien ne se ménager point. 11$ avaient formé 3^ compagnies et chacune s'était chargée dtt défendre une des 34 tours de l'enceinle*

L*artillerîe commençait à jouer un grand rôle dans les batailles et dans les sièges. Celle des assiégeants était mal servie, et les bourgeois se gaudissaient de la maladresse des canonniers anglais, qui lançaient dans la place des boulets de 80 livres, et ne tuaient personne. Lîartillerie orléanaise y allait tout autrement. Elle se composait de 70 pièces dirigées par 12 maîtres canonniers fort experts au feu. Chaque canon avait son nom et sa besogne particulière. Le bon canon Riflard tuait son homme à chaque coup. Maître Jean et sa coulevrine faisaient aussi merveille. Il l'avait mise sur un chariot léger et les Anglais le trouvaient partout, abattant leurs chefs, un jour lord Grey, un autre jour le maréchal du camp. Les canonniers ennemis réunissaient contre lui tous leurs efforts, Jean tombait; il était mort, ou l'emportait sur une civière, et les Anglais de rire; l'instant d'après, Jean et sa coulevrine recommençaient de plus belle. Mais le meilleur coup, c'est un enfant qui le fit. Un écolier trouve sur le rempart, à l'heure du dîner, une pièce toute chargée, il y met le feu et de peur se sauve; Te boulet va donner droit au visage du comte de Salisbury, alors monté sur l'une des bastilles, et à qui William Glasdale disait dans ce moment même : « Milord, vous voyez votre ville. » L'Anglais en mourut, et le lendemain le bâtard d'Orléans, celui dont la douce Valentine disait ; « II m'a été dérobé, » le beau et brave Dunois, entrait dans la place avec les meilleurs chevaliers du temps, la Hire, Xaintrailles, le maréchal de Boussac et six ou sept cents soldats ; d'autres suivirent; peu à peu il s'en trouva 7000 à Orléans.

Cependant les bons coups et les railleries des Orléanais ne déconcertaient pas la ténacité britannique. Les Anglais ajoutaient chaque semaine une bastille nouvelle à celles qu'ils avaient construites ; ils allaient enclore la place tout entière et la réduire par la famine. Déjà quatre mois étaient passés, les vivres allaient manquer dans la ville : il devenait urgent de la ravitailler et d'arrêter en même temps les arrivages des Anglais. On savait qu'ils commençaient à souffrir aussi de la disette et que le duc de Bedford envoyait de Paris, sous la conduite de sir John Falstaff, 2500 soldats, et 300 charrettes de munitions, de vivres, de harengs surtout, pour le maigre é% carême. Le comte de Clermont, fils aîné du duc de Bourbon, se chargea d'arrêter le convoi. Il assembla une troupe de 5000 hommes, où figuraient la fleur de la noblesse, toute

chevalerie de l'Auvergne, du Bourbonnais, du Berry, et

jdsqo'a sa rentrée dans paris (1422-1436}. kfl

se mît à la recherche de Tescorte anglaise. Il la rencontra ^ près de Houvray, le 12 février 1429. ^'^

A rapproche des Français, John Falstaff se fit une enceinte des chariots de son convoi; il y fit monter ses archers, et garnit les intervalles avec dps pieux aigas. Les Français, de leur côté, s'arrêtèrent, leur gendarmerie resta en position, à cheval, et leur artillerie, couverte par les archers et les gens de pied, ouvrit son feu sur les barricades anglaises. Bientôt nombre de charrettes furent renversées et mises en pièces avec les archers qui les montaient ; de larges brèches laissèrent voir rintérieur de Tenceinte. Que le combat continuât de la même manière, et la petite armée anglaise était perdue; mais les chevaliers ne voulurent pas laisser cet honneur à rartillerie. Ils descendirent de cheval malgré leurs pesantes anoures et marchèrent sans ordre su» Anglais. Les archers reprirent alors tous leurs avantages, et forcèrent les Français à reculer. Le champ de bataille était jonché de harengs tombés des barils que les boulets avaient défoncés. Les Orléanais se consolèrent de leur malheur par une plaisanterie, ils appelèrent cette rencontre la journée des Harengs.

Cependant la situation de la ville devenait de jour en jour plus grave et Charles VII ne sortait pas de son indolence. La noblesse venait de donner encore une fois, à Rouvray, la mesure de ce qu'elle savait faire sur un champ de bataille. On avait vu le comte de Clermont, qui avait causé cette dé-> faite par son impéritie, quitter honteusement la ville assiégée avec 200 hommes qu'il commandait L'amiral de France, le chancelier de France, Tarchevêque de Reims, Tévêque d'Orléans en avaient fait autant, sans que les prières des bourgeois pussent les retenir. Les assiégés commençaient à désespérer. Us faisaient humblement représenter au duc de Bedfort que leur ville était l'apanage du duc Charles d'Orléans, captif en Angleterre depuis Azincourt, et que, ce duc ayant adhéré au traité de Troyes, il n'y avait aucune raison de le dépouiller. Les Anglais ne répondant pas à cet appel fait à leur générosité, les Orléanais s'adressèrent au duc de Bourgogne; ils le supplièrent de prendre leur ville en sa gatde. Philippe le Bon agréa très-volontiers la proposition, et s'empressa de la transmettre au duc de Bedford : le régent anglais répondit aigrement qu'il n'entendait pas battre les Wssons pour qu'un autre prit les oisillons.

RéTeil du •entimaat B»iioB»l. -* Ce que les grands ne

(l78 CHARLES VII

iaisaieni pas, les petits le firent L^humiliaiion de la FVane et de son chef commençait à peser sur le cœur du peupli Au contact de Tétranger, le sentiment de la nationalité sM veilla en lui. Auparavant, on était citoyen de sa ville, ri< de plus; en face de l'Anglais on se sentit Français. Personn un siècle auparavant, ne s'était inquiété de Calais, assiégé par Edouard IIL La France entière s'intéressait au sort d'O léans. Angers, Tours et Bourges lui avaient envoyé des t vres; Poitiers et ]a Rochelle de Targent; le Bourbonnaâ l'Auvergne, le Languedoc, du salpâtre, du soufre et de racici

C'était un sentiment inconnu au moyen âge et destiné' un noble rôle dans les sociétés modernes, c'était le patn| tisme qui naissait. Les effroyables misères qu'on venait traverser, au lieu de l'abattre, l'avaient rendu plus vif. On dans le Journal d'un bourgeois de Paris, à la date des année U19-U21 : c Vous auriez entendu dans tout Paris des la mentations pitoyables, des petits enfants qui criaient : < I a meurs de faim l » On voyait sur un fumier, vingt, trenl enfants, garçons et ûlles, qui rendaient l'&me de faim et froid. La mort taillait tant et si vite qu'il fallait faire, dan les cimetières, de grandes fosses où on les mettait par 30 40, arrangés comme lard, et à peine poudrés de terre. Cei qui faisaient les fosses affirmaient qu'ils avaient enterré pi de 100 000 4)ersonnes. Les cordonniers comptèrent, le jour leur confrérie, les morts de leur métier, et trouvèrent qu'il étaient trépassés bien 1800, tant maîtres que varlets, en deux mois. Des bandes de loups couraient les campagnes entraient même la nuit dans Paris pour enlever les cadavres.... Les laboureurs quittaient leurs champs et se disaient entre eux : « Fuyons aux bois avec les bêtes fauves.... Adieu « les femmes et les enfants.... Faisons le pis que nous pour- « rons.... Remettons-nous en la main du diable. »

Quand il en était ainsi à Paris et autour de Pai'is, que Too juge de ce qui se passait au loin, dans les campagnes. Ces misères tenaient à bien des causes ; le peuple n'en connut qu'une seule, les Anglais; toutes les souffrances qu'il avait endurées, il les attribua aux Anglais ; tous les ressentiments qu'il avait accumulés, il les porta sur les Anglais; chasser les Anglais devint sa pensée de tous les jours, et les hommes n'y aidant pas, il compta sur Dieu. Cette opinion s'établit peu à peu d'un bout à l'autre de la France, que le royaume

trahi, livré aux étrangers par une femme, par une reine, par

jusqu'à sa rkntreb dans paris (1422-1436). 470

rindlgne Isabeau de Bavière, devait être sauvé, délivré paf une fille da peuple, par une vierge : cette héroïque fille du peuple, cette vierge libératrice, ce fut Jeanne d'Arc.

«eavned^Are (1480-1481). —Jeanne d'Are, troisième fille du paysan Jacques d*Arc et d'Isabelle Rommée, était née en 1409, au village de Domrémy, entre Champagne et Lorraine. C'était une vie bien agitée que celle qu'on menait sur cette frontière. La guerre y était continuelle : tantôt les Anglais, tantôt les Bourguignons, tantôt les grandes compagnies ; il fallait se battre à tout moment, fuir à la forêt voisine si Ton n'était pas en forces, et revenir quand Tennemi avait disparu pour réparer ses dégâts. Les gens de Domrémy, Armagnacs déterminés, avaient, à deux lieues de leur village, le village bourguignon de Marey; hommes, enfants des deux bourgs ne se rencontraient pas sans s'attaquer. Mainte fois Jeanne d'Arc avait vu ses trois frères revenir tout sanglants.

La guerre, les combats, les blessures, les dévastations, voilà le premier spectacle qui frappa les yeux de Jeanne. Au foyer domestique, quand elle restait à coudre et à filer près de sa mère', c'était encore des récits de guerre qu'elle entendait, puis après de saintes traditions, de pieuses légendes sur saint Michel, l'archange des batailles, sainte Marguerite et sainte Catherine, auxquelles la jeune paysanne tressait dévotement des couronnes et des guirlandes, qu'elle s'habituait à regarder comme ses saintes particulières et auxquelles elle allait rêver dans le bois des Chênes, sous le grand hêtre des Fées, qui était à deux pas de sa demeure. A tous ses rêves se trouvait associée l'image de Charles VII, de ce pauvre jeune roi, renié par sa mère et chassé par l'Anglais de son héritage.

Jeanne grandit, atteignit sa quatorzième année au milieu de toutes ces excitations, avec une santé forte, mais cependant troublée; bien bonne fille, simple, douce et timide, disent les contemporains, se plaisant à l'église et aux lieux saints, se confessant fort souvent et augmentant parles macérations du corps cette exaltation de l'âme, cette seconde vue de Vesprit qui réalisent au dehors et font voir et toucher avec

!• EUe dit dans son procès qa'il n'y avait i Rouea femme qui peur coudre ^W sût apprendre quelque cliose.

480 CHAiiL&S VU

une foi sincère les visions intérieures. Un jour, en U^ jour d'été et jour de jeûne, sur le midi, la jeune fille étaoi au jardin, près de Téglise, vit tout à coup unegraoà lumière, et, du milieu de cette lumière, sortit une voix qui disait: «Jeanne, sois bonne et sage enfant, ya souyentè réglise.i Une autre fois, elle vit dans cette lumière de belles figures dont une, qui avait des ailes, lui dit : c Jeanne, va délivrer le roi de France et lui rendre son royaume. • Elle trembla beaucoup et répondit : c Messire, je ne suis qu'une pauvre fille ; je ne saurais conduire des hommes d'armes.» La voix répondit : « Sainte Catherine et sainte Marguerite t'assisteront. » Elle revit encore Tarchange et les deux saintes, entendit ses voûc, comme elle disait ; elle ^es entendit pendant quatre ans : il fallut bien leur obéir.

Mais comment obéir ! Sur quelques timides insinuations, son père avait déclaré que, plutôt que de la voir partir avec des gens de guerre, il la noierait de ses propres mains. Elle obtint d'être envoyée à Vaucouleurs, chez un de ses oncles, André Laxart, sous prétexte de soigner sa mère malade. Cet oncle ajoutait foi à la mission de Jeanne, et elle le décida à invoquer pour elle l'appui du sieur de Baudricourt, capitaine du lieu. Baudricourt reçut fort mal le messager et répondit qu'il fallait bien souffleter cette jeune fille et la ramener ciiez son père. Jeanne ne se rebuta pas, « car, disait-elle, arant qu'il soit la mi-carème, il faut 'que je sois devers le roi, dussé-je, pour m'y rendre, user mes jambes jusqu'aux genoux. » Elle alla vers le capitaine, et elle réussit Baudricourt fut non pas convaincu, mais entraîné par les gens du peuple, qui étaient dans l'admiration. Ils se cotisèrent pour équiper Jeanne et lui acheter un cheval, lé capitaine ne roulant lui donner qu'une épée. Elle coupa ses longs chereux, prit des vêtements d'homme, et, malgré les dernières résistances de sa famille, elle partit de Vaucouleurs, sous la conduite de six hommes d'armes, au commencement de février

C'était un terrible voyage que d'aller, dans un pareil moment, des bords de la Meuse aux bords de la Loire. Jeanne avait à redouter et les grossiers protecteurs qu'on lui avait donnés, et les brigands, et les ennemis. Rien ne l'effraya, eU^ rassurait elle-même ses compagnons : c Ne craignez rieU) leur disait-elle, Dieu me fait ma route; c'est pour cela qu«i*' suis née ; mes frères de paradis me disent ce que j'ai à faire»

jusqu'à sa rentrée dans paris (142S-1436). 481

Lr^enthousiasme qu*elle ressentait et qu^elle inspirait triompha de toutes les difflcultéSy de tous les périls, et, le 24 février, elle arriva à Chinon où était Charles VII. Le conseil discuta pédant deux jours si le roi devait la voir : on s'y ré* solut à la fin, car les choses allaient bien mal à Orléans, on voulait essayer de tous les moyens pour sauver cette ville importante.

Jeanne fut reçue au milieu d'un appareil et d^ne pompe qui ne la déconcertèrent aucunement. Sans timidité comme sans hardiesse, elle reconnut du premier coup d'œil ce roi dont Hmage la préoccupait depuis tant d'années, alla droit à lui, quoiqu'il affectât de se tenir caché entre les courtisans, et lui dit : c Gentil dauphin, pourquoi ne me croyez-vous? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple ; car saint Louis et saint Gharlemagne sont à genoux devant lui en faisant prière -poôr. vous. Si vous me baillez gens, je lèverai le siège d'Orléans, et je vous mènerai sacrer à Reims, car tel est le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglais s'en aillent en leur pays, et que le royaume vous demeure. »

La cour railleuse de Charles Vil n'était pas facile à convaincre d'une miraculeuse mission. Il lui fallait tout au moins s'assurer si la nouvelle venue n'était pas une envoyée du ^lablCi Évoques, moines, docteurs et professeurs de l'université de Poitiers l'interrogèrent solennellement, t Jeanne, lui disait l'un, tu dis que Dieu veut délivrer le peuple de France, Si telle est sa volonté, il n'a pas besoin de gens d'armes. — Ah! mon Dieu, répondit- elle sans se troubler, les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. — Crois-tu en Dieu? lui criait un autre. Eh bien I Dieu ne veut pas que l'on ajoute foi à tes paroles à moins que tu ne montres un signe. —Je ne suis point venue pour faire des signes ou des miracles, répliqua- t-elle ; mon signe sera de faire lever le siège d'Orléans. Qu'on me donne des hommes d'armes, peu on beaucoup, et j'irai. >

D'ailleurs ce n'était pas cette cour, ce n'étaient pas ces ju- ( ges qu'il importait de convaincre, c'était le peuple, et le peuple était convaincu ; l'opinion populaire entraîna le gouverûemeRt,qui hésitait , Jeanne d'Arc fut équipée, armée, en-^ y'- Toyée où elle se disait appelée, à Orléans. v; ^

Déllvi«Mee ««OrléaBs (8 mai 14129). — Orléans couvrait un bien grand danger ; mais il faut dire aussi que les

Angllis qoi TassiégeaieDi ne se tronvaient pas en situation beaucoup meilleure. Les fatigues d'un siège d'hiver, les pertes éprouvées dans les combats, les désertions avaient considérablement affaibli leur armée; le duc de Bourgogne,

Maison dite de Jeanne d'Are'.

blessé-de la conduite du duc de Bedford envers lui, venait de rappeler ses troupes ; et Tarmée anglaise montait tout au plus alors à quatre ou cinq mille hoimues, dispersés dans

1. Cette maison, qui se trouve me dn Tabonrg, n* 3S, était l'ancien hdtel de Jacaaee Boucher, trêserier du dac d'Orléans: Jeanne d'Are Vtatà^ pendant le siège, (tarta^eant la chambre de la femme ci de la fille du trésorier.

ITTSQU^A SA RENTRés DANS PARIS (1422-1436). 4^3

une douzaine de bastilles qui ne communiquaient point toutes entre elles.

Que fallait-il pour réduire de si faibles ennemis? de la discipline, de Funion chez ceux qui les attaqueraient. Or rien

■tâSne équestre de JeAnne d'Are.

de plus désordonné que ces bandes et ces capitaines d*aventttre qui s^étaient jetés dans la ville pour la défendre, et qui

1. Cette statue de bronze, haute de a",83, sur un piédestal de granit «« 4",66, est due. à M. Foyatier. Elle a remplacé, en 1852, sur la place du Martrov, une statue ridicule éleyée en 1804, et qui a été transférée en Avant du pont, sur la rive gauche de la Loire. |

(l84 CHARLES VII

ne cherchaient dans la guerre que les proGts et les plaisirs qu'ils y trouvaient. On a vu l'étrange prière qu'adressait à Dieu un de ces chefs, la Hire. Une autre fois, il disait : « Si Dieu le Père se faisait homme d'armes, Dieu serait infailliblement pillard. » Moraliser,- discipliner seulement ces rudes et sauvages natures, c'était une entreprise fort au-dessus de l'autorité royale à cette époque, et Charles VII ne l'essaya pas sans péril dix ans plus tard. Mais ce que la royauté n'aurait pas su faire, l'enthousiasme général l'opéra. Sur un signe de Jeanne d'Arc, on les vit renoncer aux orgies, se confesser, communier. La Hire, qui en étouffait, ne jurait plus que par son bâton. Cette armée, ainsi métamorphosée, devenait invincible.

Le 29 avril 1429, Jeanne d'Arc entrait dans Orléans avec un convoi de vivres et une faible escorte ; le 4 mai, elle introduisit l'armée, qui s'était un moment arrêtée à Blois, passant et repassant devant les lignes ennemies, sans que les Anglais bougeassent. C'est que, outre leur faiblesse réelle, ils croyaient maintenant toutes les puissances de l'enfer conjurées contre eux. Jeanne, qui était une sainte dans les murs d'Orléans, était une sorcière dans les bastilles anglaises. Les Anglais l'accablaient d'injures grossières, l'appelaient vachère, ribaude, autrement encore, et n'en avaient pas moins d'elle une peur effroyable. Cette sorcière, pensaient-ils, pouvait faire des prodiges, et il fallait dés prodiges, dans leur opinion du moins, pour leur inspirer la terreur qu'ils ressentaient. On vit ces redoutés soldats évacuer eux-mêmes leurs bastilles, au midi de la Loire, à l'exception de deux, où ils concentrèrent toutes leurs forces : celle des Augustins et celle des Tournelles.

Ces deux forteresses interceptaient les communications si importantes des Français avec le Berry. Il fut résolu qu'on les attaquerait. Le 6 mai, Jeanne d'Arc passe la Loire, s'avance contre la bastille des Augustins, rallie les siens, qu'une terreur panique avait fait fuir, plante sur le bord du fossé son étendard aux fleurs de lis, et. la lïastille est prise brûlée, rasée. Le lendemain, 7 mai, toute l'armée, tout le peuple se portent contre les TourneUes, Jeanne applique, la première, une échelle contre le remj[>art ; elle y monte et reçoit une blessure profonde qui ne fait qu'animer ses soldats. Les Anglais, assaillis de tous côtés, essayent vainement de s'échapper; le fameux capitaine William GUsdale tombe tout

jusqu'à sa rentréb dans paris (1422-1436). 485

armé dans le fleuve et se noie ; 500 des siens sont passés au fil de répée.

Les Tournelles prises, il ne restait plus un Anglais au sud de la Loire. Le lendemain, 8 mai, Suffolk, Talbot évacuèrent les basliUes du nord, abandonnant munitions, artillerie, bagages, prisonniers, malades. Orléans célèbre encore chaque année cette délivrance.

Les soldats, la population orléanaise tout entière voulaient poursuivre les Anglais : Jeanne le défendit, c Ils s'en vont, dit-elle, ne les poursuivons outre et ne les tuons, car c'est aujourd'hui dimanche. >

Le 13 mai, elle partit d'Orléans pour aller à Tours trouver le roi. c Sitôt qu'elle le vit, elle s'agenouilla moult doucement, en Tembrassant par les jambes, en disant : c Gentil c dauphin, ne tenez tant et de si longs conseils, mais venez c prendre votre sacre à Reims. Je suis fort aiguillonnée que c vous y alliez, et ne faites doute qu'en cette ville recevrez c votre digne sacre. »

Bataille de Patey (X4L99). Charles TII iMeré à Reims. — Recevoir le sacre à Reims, c'eût été pour Charles VU prendre sur son jeune compétiteur Henri VI un avantage décisif et devenir véritablement roi de France. Avec le découragement dont étaient frappés les Anglais, l'expédition n'était certainement pas aussi hasardeuse qu'elle pouvait le paraître. Mais les politiques se crurent encore une fois les plus sages, et on décida qu'il fallait d'abord nettoyer d'Angljus les bords de la Loire; on leur prit Jargeau, Beaugency, Meung-sur-Loire ; on en rencontra quatre ou cinq mille près de Patay. On tomba sur eux à l'improviste ; ils n'eurent ni Uur prudence ni leur sang-froid habituels ; on leur tua 2500 hommes. Falstaff avait pris la fuite; l'invincible Talbot et lord Scales restèrent prisonniers.

Après cette nouvelle victoire, l'avis de Jeanne devint irrésistible. Le peuple ne croyait qu'en elle, les nobles mêmes accouraient ; on avait beau leur dire que le roi ne pouvait donner que trois francs par homme pour toute la campagne, t ceux des gentilshommes qui n'avoient do quoi se monter et s'armer, dit la chronique, y alloient comme des archers et coutilliers, montés sur petits chevaux. »

On se mit en route de Gien, le 28 juin 1429. L'armée fut accueillie avec joie par les paysans, dans les bourgades e^ les villages; les villes hésitaient. Auxcrre, qui appartenai

486 CHABLES Vil

au duc de Bourgogne, n'ouvrit point ses portes, mais fournit des vivres et promit de reconnaître le roi,. dès que Troyes, Ghâlons et Reims se seraient soumis.

Troyes, qui avait une forte garnison de Bourguignons et d'Anglais, et des murs en bon état, refusa de recevoir Parmée royale. Celle-ci n'avait rien de ce qu'il aurait fallu pour entreprendre un siège ; pour toute artillerie une petite bombarde, pas même des vivres, car les soldats ne mangeaient depuis cinq ou six jours que des fèves qu'ils cueillaient dans les champs. Le conseil assemblé délibérait avec inquiétude, Jeanne assura que dans trois jours on serait dans la ville, c Nous en attendrions bien si^, lui dit le chancelier, si nous étions sûrs que vous dites vrai. — Six ! répliqua-t-elle ; eh bien ! vous y entrerez demain. » Et elle courut aux remparts, son étendard à la main ; elle ôt combler le fossé et allait assaillir le mur, quand les Anglais, troublés de toutes les nouvelles d'Orléans, offrirent d'eux-mêmes de s'en aller.

Charles ne fit que traverser Troyes. Il ne s'arrêta pas davantage à Châlons, qui ouvrit ses portes avec empressement, et, le 13 juillet, il arrivait devant Reims. Deux seigneurs bourguignons, les sires de Châtillon et de Saveuse, y commandaient, mais ils n'avaient point de soldats. Ils assemblèrent la bourgeoisie et ils lui demandèrent de tenir seulement six semaines, au bout desquelles ils. répondaient que les ducs de Bourgogne et de Bedford arriveraient avec une armée si puissante qu'elle ferait aisément lever le siège. La bourgeoisie refusa de courir ce risque, engagea les deux capitaines à se retirer, et envoya une députation au chancelier de France qui était en même temps archevêque de Reims, pour le prier d'entrer dans sa ville épiscopale. Le 17 juillet, Charles était enfin sacré selon le rituel ordinaire.

Continuation de la g^nerre contre les Angolais. — Jeanne avait fait les deux grandes choses que ses voix lui ordonnaient de faire : elle avait délivré Orléans, et fait sacrer le roi ; elle eût souhaité de retourner maintenant dans son village. A son entrée dans Reims, dit la chronique, « considérant que tout le pauvre peuple du pays crioit Noëll et pleuroit de joie et de liesse, et qu'ils venoient au-devant du roy en chantant Te Deum laudamus avec aucuns respons et antiennes, elle dit au chancelier de France et au comte Dunois ; « En nom Dieu, voicy un bon peuple et dévot, et

quand je devray mourir, je voudrois bien que ce fûst en

jusqu'à sa pentréb dans paris (1422-1436). 487

« ce pays. » Et lors ledit comte Danois lui demanda ; « Jeanne, « savez-Yous quand vous mourrez, et en quel lieu?» ERe

Cathédrale de Reims*.

répondit qu^elle estoit à la volonté de Dieu ; et dit en outre audit seigneur : c J'ay aceomply ce que Messire m'a com-

1. La cathédrale de Reims est l'œuvre de Robert de Conoy, et an des chefs-d'œuvre de l'architecture ogivale. La messe y fut dite pour la première fois en 1241. Cinq clochers oui surmontaient la croisée, ont été détroits par on incendie en 1481. Elle a 146 mètres do longueur, 30 de largeur dans la nef, 36 mètres de hauteur sous voûte, 80 jusqu'au sommet des tours. Elle a tout un peuple de statues ; on n'en compte pas moins de iiO dans le portail.

488 CHARLES Vil

« mandé, je voudrois bien qu'il voulust me faire ramener € auprès de mon père et mère, et garder leurs brebis et « bestial •. • Mais son rôle n'était point fini, car l'Anglais tenait encore une partie considérable du royaume. Jeanne. avec la même résolution qui Pavait fait aller droit à Orléans et à Reims, demanda à marcher sur Paris. Les conseillers du roi ne pouvaient s'habituer à ces héroïques témérités qui, de certains moments, valaient mieux que la prudence ; il: décidèrent qu'on prendrait d'abord les petites places qui mènent à Paris. Elles s'ouvrirent d'elles-mêmes. L'armée royale entra sans peine à Laon, à Soissons, à Goulommiers, à Provins, à Senlis, à Saint-Denis. Mais quand on arriva devant Paris, l'occasion était manquée.

Paris était une trop grande ville pour être emportée d'un coup de main, et les Parisiens s'étaient trop compromis dans les dernières révolutions pour se livrer à Charles YII sans absolue nécessité. On leur avait donné le temps de revenir de la stupeur causée par le sacre de Reims, et de se préparer. Ils se défendirent courageusement. Jeanne se conduisit avec son intrépidité accoutumée, franchit seule le fossé de la ville, fut blessée d'un trait qui lui traversa la jambe, et n'en reçut pas moins tout le blâme de cette tentative. Elle vit Charles VII, retombant dans la somnolence, retourner à Chi* non, comme pour se mettre à l'abri derrière la Loire, en laissant l'ordre d'évacuer Saint-Denis. Elle vit le duc de Bourgogne, reprenant courage alors, rentrer dans Soissons el assiéger Conipiègne. Jeanne, touchée du sort de ces pauvres bourgeois qui s'étaient donnés à Charles Vil, se jeta.dans^^ta ville pour la défendre. rA\^

Captivité et mort de Jeanne d'Are (1430-1 tdi). — Le jour même de son arrivée, le 24 mai 1430, elle fit une sortie; mais les assiégeants la repoussèrent, et, quand elle arriva à la barrière, elle la trouva fermée. Abandonnée au milieu des ennemis, elle fut renversée de cheval par un archer picard, et prise par le bâtard de Vendôme, qui la vendit à Jean de Luxembourg. Ce Jean de Luxembourg, pour recueillir tranquillement, au préjudice de son frère aîné, les seigneuries de Ligny et de Saint-Pol, avait besoin du duc de

1 . Chronique de la PuceUe, p. 206, 207. C'est à tort et par une fausse interprétation des textes qu'on répète toujours que Jeanne crut, après le sacre, sa mission terminée. »- j m

jusqu'à sa rentrée dans paris (14S2-1436). 489

(onrgogne. Le duc de Bourgogpae, pour ne pas être inquiété, .u moment où il s'appropriait, malgré les droits de sa tante larg'uerite, le Brabant, Bruxelles et Louvain, avait besoin les Anglais. Les Anglais étaient disposés à tout permettre, >ourvu que Jeanne d'Arc leur fût livrée. Ils la payèrent .0 000 francs.

Pour les Français, Jeanne était une envoyée de Dieu, pour es Anglais, une envoyée du diable : un homme violent, Bourguignon, que Tespoir d'obtenir l'archevêché de Rouen poussait à tout faire, l'évèque de Beauvais, Pierre Gauchon, &e chargea de le prouver par un procès de sorcellerie en bonne forme. Il fit porter l'accusation sur les quatre points suivants : manquement aux lois de l'Eglise, pour avoir employé des pratiques de magie ; pour avoir pris les armes, malgré la volonté contraire de ses parents ; pour avoir revêtu des habits qui n'étaient pas ceux de son sexe; enfin, pour avoir affirmé des révélations que l'autorité ecclésiastique li'avait point sanctionnées. Ainsi, une pauvre fille de dixneuf ans se trouvait seule, sans appui, contre des juges vendus à ses ennemis, qui supprimaient arbitrairement toutes les preuves de son innocence, qui Tempèchaient d'en appeler au pape ou au concile, qui cherchaient à l'embarrasser par Â^s questions absurdes, captieuses, ou infiniment délicates. et se voyaient déconcertés souvent par d'héroïques réponses, ff Jeanne, lui disaient-ils, croyez-vous être en état de grâce? — Si je n'y suis pas. Dieu veuille m'y mettre I si j'y suis, Dieu veuille m'y maintenir ! — N'avez-vous pas dit que ^es étendards faits par les gens d'armes à la ressemblance du vôtre leur porteraient bonheur? — Non ; je disais seulement : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j'y entrais moi-même. > Mais elle déclara qu'elle n'avait jamais tué personne. « Pourquoi cet étendard fuir il porté à l'église de Reims, au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines ?

— Il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. — Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient les mains, les pieds et les vêtements? — Les pauvres gens Tenaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir ; je les soutenais et défendais selon mon pouvoir.

— Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la permission àevos père et mère? Ne doit-on pas honorer père et mère?

— Ils m'ont pardonné. — Pensiez- vous donc ne point pécher en agissant ainsi ? — Dieu le commandait ; quand j'aurais

490 CHARLES Vil

eu cent pères et cent mères, je wmis partie. — Grojez-Tons que votre roi a bien fait de tuer ou faire tuer monseigneur de Bourgogne? — Ce fut un grand dommage pour le royaume de France. Mafs, quelque chose qu'il y eût entre eux. Dieu m'a envoyée au secours du. roi de France. — Sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais ? — Elles aiment ce que Notre*Seigneur aime et haïssent ce quHl hait. — Dieu hait-il les Anglais? — De Tamour ou haine que Dieu a pour les Anglais, je n'en sais rien ; mais je sais bien qu'ils seront nais hors de France, sauf ceux qui y périront. » {Procès^ interrog. passirri,)

Les juges insistaient sur ce vêtement d'homme que Jeanne avait pris, contrairement aux lois de TEglise, qu'elle portait encore en ce moment, et qu'elle ne voulait pas quitter. Les infâmes affectaient de ne pas comprendre ce que la pauvre fille n'osaient leur dire,que dans les camps, àla prison même ce vêtement avait été , était encore sa sauvegarde.

Sa condamnation était résolue à l'avance; mais il fallait obtenir d'elle quelque parole qui retombât sur Charles VU, et on employa à cet effet tous les moyens : on fit venir le bourreau dans la prison de l'accusée, on affirma que la torture était prête. Les menaces avaient peu de prise sur cette âme héroïque ; on recourut aux promesses, à la plus pernicieuse pour elle, celle d'être tirée des mains de ses geôliers anglais, et remise aux gens de l'Église. Elle céda, elle signa larétractation qu'on lui présentait, sans savoir seulement ce qui y était contenu, et alors, par grâce et modération, on la condamna seulement à passer le reste de ses jours en prisoo, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse, pour y pleurer ses péchés.

Ce furent alors les Anglais qui se plaignirent. Leurs affaires allaient de mal en pis : Compiègne était délivrée ; une expédition contre le Dauphiné échouait; Xaintrailles, Boussac, Vendôme, Barbasan battaient les Bourguignons et leurs alliés dans la Champagne, dans la Picardie. Le mouvement imprimé par Jeanne continuait donc* Comme il y avait maintenant plus de coups à recevoir et moins de butin à prendre, les recrues . anglaises n'étaient pas si pressées de passer la mer. Les autres, étaient d'autant plus furieux contre leur captive. A Rouen. lord Warwick dit tout haut : « Le roi Ta achetée cher, il veul qu'elle meure par justice, et entend qu'elle soit brûlée. Nous saurons bien la reprendre. » Et ils la reprirent en effet.

jusqu'à sa rentrée dans paris (1422-1436). 491

Quand Tint le dimanche matin, jour de la Trinitô, et qu'elle dut se lever, un des Anglais qui la gardaient, ôta ses habits de femme et ne lui laissa que Thabit d'homme : « Vous sa* vez, dit-elle, qu'il est défendu de m'en vêtir. » Ils ne voulurent point lui en donner d'autre ; il fallut qu'elle le prît. Les juges avertis étaient tout prêts à constater le crime; ils la condamnèrent comme relapse à être brûlée vive. L'exécution eut lieu aussitôt.

c Le matin, Gauchon lui envoya un confesseur, frère Mar* tin TAdvenu, pour lui annoncer sa mort et l'induire à pénitence.... Quand il annonça à la pauvre fille la mort dont elle devait mourir ce jour- là, elle commença à s'écrjer douloureusement, se détendre et arracher les cheveux ; « Hélas! « me traite-tron ainsi horriblement et cruellement, qu'il « faille que mon corps, net et entier, qui ne fut jamais corc rompu, soit aujourd'hui consumé et rendu en cendres! « Ah 1 ah ! j'aimerois mieux être décapitée sept fois que d'être 4 ainsi brûlée !... Oh! j'en appelle à Dieu, le grand juge,des « torts et ingravances qu'on me fait.... » Il était neuf heures, elle fut revêtue d'habits de femme et mise sur un chariot....

« Jusque-là la Pucelle n'avait jamais désespéré.... Tout en disant, comme elle le dit parfois : « Ces Anglais me feront t mourir, > au fond elle n'y croyait pas. Elle ne s'imaginait point que jamais elle pût être abandonnée. Elle avait foi dans ^on roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit expressément : « Il y aura en prison ou au jugement quel(jue troutble par quoi je serai délivrée.... délivrée à grande vic- « toire.... J Mais quand le roi et le peuple lui auraient manqué, elle avait un autre recours, tout autrement puissant et cerlain, celui de ses amies d'en haut, des bonnes et chères saintes.... Lorsqu'elle assiégeait Saint-Pierre, et que les siens l'abandonnèrent à l'assaut, les saintes envoyèrent une invisible armée à son aide. Gomment délaisseraient-elles leur obéissante fille ; elles lui avaient tant de fois promis aide et délivrance!

« Quelles furent donc ses pensées, lorsqu'elle vit que vraiment il fallait mourir ; lorsque, montée sur la charrette, elle s'en allait à travers une foule tremblante, sous la garde de 800 Anglais armés de lances et d'épées. Elle pleurait et se lamentait, n'accusant toutefois ni son roi ni ses saintes.... 11 ne lui échappait qu'un mot : « 0 Rouen, Rouen! dois-je «donc mourir ici! »

« Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson. Trois échafauds avaient été dressés. Sur Tun était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d'Angleterre, parmi les sièges de ses prélats. Sur l'autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli; enfin la condamnée. On voyait à part un grand échafaud de plâtre, chargé et surchargé de bois ; on n'avait rien épargné au bûcher, il effrayait par ss^ hauteur. Ce n'était pas seulement pour rendre rexécution plus solennelle; il y avait une intention : c'était afin que, h bûcher étant si haut échafaudé, le bourreau n'y atteignit que par en bas, pour allumer seulement, qu'ainsi il ne pût abréger le supplice, ni expédier la patiente, comme il faisait des autres, leur faisant grâce de la flamme. Ici, il ne s'agissait! pas de frauder la justice, de donner au feu un corps mort; on voulait qu'elle fût bien réellement brûlée vive ; que, placée au sommet de cette montagne de bois, et dominant le cercle des lances et des épées, elle pût être observée de toute la place. Lentement, longuement brûlée sous les yeux d'une foule curieuse, il y avait lieu de croire qu'à la fin elle laisserait surprendre quelque faiblesse, qu'il lui échapperait quelque chose qu'on pût donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu'on pourrait interpréter, peut-être de basses prières, d'humiliants cris de grâce, comme d'une femme éperdue....

a L'effroyable cérémonie commença par un sermon. Maître Nicolas Mildy, une des lumières de l'Université de Paris, prêcha sur ce texte édifiant : « Quand un membre de TÉgliseest « malade, toute l'Église est malade; » cette pauvre Église ne pouvait guérir qu'en se coupant un membre. Il concluait par la formule : « Jeanne, allez en paix, l'Église ne peut plus * vous défendre. »

« Alors le juge d'Église, l'évêque de Beauvais, l'exhorla bénignement à s'occuper de son âme et à se rappeler tousses méfaits, pour s'exciter à la contrition. Les assesseurs avaieot jugé. qu'il était de droit de lui relire son abjuration ; l'évêque n'en fit rien. 11 craignait des démentis, des réclamations. Mais la pauvre fille ne songeait guère à chicaner ainsi sur sa vie; elle avait bien d'autres pensées. Avant môme qu'on l'eût exhortée à la contrition, elle s'était mise à genoux, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel et sainte Catherine, pardonnant à tous et demandant pardon, disant aux assistants : « Priez

jusqu'à sa rentrée dans paris (1422-1436). 493

pour moi ! » Elle requérait surtout les prêtres de dire chacun une messe pour son âme. Tout cela de façon si dévote, si humble et si touchante, que, Témotion gagnant, personne De put se contenir : l'éTèque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et Yoilà que les Anglais euxmêmes pleuraient et larmoyaient aussi. Winchester comme ks autres....

« Cependant les juges, un moment décontenancés, s'étaient remis et raffermis; Tévêque de Beauvais, s'essuyant les yeux, se mit à lire la condamnation. 11 remémora à la coupable tous ses crimes, schisme, idolâtrie, invocations de démons, comment elle avait été admise à la pénitence, et comment, « séduite par le prince du mensonge, elle était retombée, ù « douleur] comme le chien qui retourne à son vomissement.,,» c Donc, nous prononçons que vous êtes un membre pourri, « et comme tel, retranché de TËglise. Nous vous livrons à la • puissance séculière, la priant toutefois de modérer son ju- . < gement, en vous évitant la mort et la mutilation des meiâ» [^

K Délaissée ainsi de TËglise, elle se remit en toute con^ fiance à Dieu. Elle demanda la croix. Un Anglais lui passa Qoe croix de bois, qu'il fît d'un bâton ; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair.... Mais elle aurait voulu la croix de TËglise pour la tenir devant ses yeux jusqu'à la mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart firent tant, qu'on la lui apporta de la paroisse Samt-Sauveur. Gomme elle embrassait cette croix, et qu'lsambart l'encourageait, les Anglais commencèrent à trouver tout cela bien long ; il devait être au moins midi; les soldats grondaient, les capitaines disaient : « Comment, prêtres, nous ferez-vous diner ici ?•.. » Alors, perdant patience, et n'attendant plus Tordre du bailli, qui seul pourtant avait autorité pour l'envoyer à la mort, ils firent monter deux sergents pour la tirer des mains des prêtres; au pied du tribunal, elle fut saisie par les hommes à'armes qui la traînèrent au bourreau, lui disant : c Fais ton

t Cette furie des soldats fit horreur ; plusieurs des assis* taats, des juges même s'enfuirent pour n'en pas voir davantage.

« Quand elle se trouva en bas dans la place, entre ces Anglais qui portaient les mains sur elle, la nature pâlit et la

<l94 CHARLES Vl!

chair se troubla ; elle cria de nouveau : « 0 Rouen, tu seras « donc ma dernière demeure!... » Elle n^en dit pas plus et ne pécha pas par ses lèvres, dans ce moment même d^effroi et de trouble.... Elle n'accusa ni son roi ni ses saintes. Mais^ parvenue au haut du bûcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et silencieuse, elle ne put s'empêcher de dire : « Ah 1 Rouen, Rouen, j'ai grand'peur que tu n'aies « à souffrir de ma mort !..• »

« Elle fut liée sous Pécriteau infâme, mitrêe d'une mitre où on lisait : c Hérétique, relapse, apostate, ydolastre.... » Et alors le bourreau mit le feu.... Elle le vit d'en haut et poussa un cri.... Puis comme le frère qui l'exhortait ne faisait pas attention à la flamme, elle eut peur pour lui, s'oubliant elle-même, et elle le fit descendre.

« Ce qui prouve bien que jusque-là elle n'avait rien rétracté expressément, c'est que ce malheureux Cauchon fui obligé (sans doute par la haute volonté satanique qui présidait) à venir au pied du bûcher, obligé à aflEronter de près la face de sa victime, pour essayer d'en tirer quelque parole.... Il n'en obtint qu'une, désespérante. Elle lui dit avec douceur ce qu'elle avait déjà dit : « Évêque, je meurs par vous.... Si « vous m'aviez mise aux prisons d'Eglise, ceci ne fût point « advenu. » On avait espéré sans doute que, se voyant abandonnée de son roi, elle l'accuserait enfin et parlerait contre lui. Elle le défendit encore : « Que j'aie bien fait, que j'aie « mal fait, mon roi n'y est pour rien; ce n'est pas lui qui m'a « conseillée. »

« Cependant la flamme montait.... Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit et demanda de Veau bénite ; de l'eau, c'était apparemment le cri de la frayeur.... Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que aes anges et ses saintes. Elle leur rendit témoignage: « Oui « mes voix étoient de Dieu, mes voix ne m'ont pas trom- « péel... »

« Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de sa mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu'elle en fit descendre, mais qui d'en bas lui pa^ lait, l'écoutait en lui tenait la croix.

t Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte; un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l'histoire doit conserver le nom, était le moine augustin frère Isambart de la Pierre. •*

jusqu'à sa rentrée dans paris (1422-1436). 495

« Vingt ans après, les deux yénérables religieux, simples moines, voués à la pauvreté et n*ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce qu^on vient de lire : c Nous t r entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses saintes, cson archange; elle répétait le nom du Sauveur.... Enfin, « laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : Jésus ! »

« Dix mille hommes pleuraient.... Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher ; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits; mais il ne pouvait se remettre : c J'ai vu, disait-il hors de luit même, j'ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s'envoler une colombe. » D'autres avaient lu dans les flammes le mot qu'elle répétait : < Jésus ! » Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart ; il était tout épouvanté ; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais.... Un secrétaire du roi d'Angleterre disait tout haut en revenant: «Nous sommes perdus; nous avons brûlé une sainte*.»

Beven des Anglais. Sacre dn roi angolais à Paris 11431 ). La sorcière, la diablesse était brûlée, le charme rompu sans doute, les sortilèges dissipés , rien n'empêcherait plus les Anglais de conquérir bientôt le royaume de France. Toutefois, avant qu'ils recouvrassent la puissance de fait, ils jugèrent à propos de mettre de leur côté la puissance de droit, de légitimer leur jeune Henri VI en le faisant sacrer. Le sacre auquel Charles VII avait été conduit par un agent du démon étant, par cela même, nul et non avenu, ils voulaient conférer à leur petit prince un sacre bien orthodoxe et irrépréhensible.

Ce fut pour eux une première déception. La cérémonie eut lieu le 17 décembre 1431, non pas à Reims, où les Anglais n'étaient plus, mais à Paris. Pour officiant, un prélat anglais, le cardinal Winchester, au grand mécontentement de l'évèque de Paris; pour assistants, des lords d'Angleterre, et pas un prince de France ; ni libération de prisonniers, ni réduction de taille, ni largesse au peuple. « Un bourgeois qui marierait ses enfants ferait mieux les choses, » disait-on dans toute la ville.

Un mécontentement universel fut le résultat de cette ce*

(. Michelet, Histoire de France^ t. Y, p. 166-176.

rémonie desUnéd à rendre le roi Henri YI populaire. Allsûentils au moins retrouver à la guerre leur ancienne fortune?

D'abord, ils ne purent prendre Gompiègne, qui résista six mois et fut délivrée ; puis le maréchal de Boussac fut sur le point de leur enlever Rouen : son avant-garde était déjà dans le château, quand ses bandes se prirent de querelle sur le partage du butin, «lequel n'était pas encore gagné. » Tout fut perdu (1^32). Dunois réussit mieux à Chartres ; il s'était entendu avec un prédicateur en renom, lequel annonça qu'il prêcherait chaque jour, dans telle église ; toute la garnison anglaise assista dévotement au sermon, et pendant ce tempslà les Français prenaient la ville. Les Anglais, à qui on enlevait une place si importante, ne pouvaient pas même prendre une bourgade. Un certain capitaine français, du nom de Jean Foucauld, un très-mauvais homme d'ailleurs, s'était posté à Lagny et inquiétait fort les environs de Paris. Leduc deBedford, le comte de Warwick allèrent, en grand appareil, assiéger la petite place. Ils avaient amené la grosse artillerie, ils battirent les remparts en brèche, et, la brèche pratiquée, ils aperçurent les assiégés, qui les attendaient bravement. Alors ils prirent le parti de s'en retourner à Paris, où ils arrivèrent la veille de Pâques, apparemment, dit avec malice le Bourgeois de Paris dans son Journal, apparemment pour se confesser I Pendant ce temps, des officiers de fortune, au service du roi de France, s'emparaient de Saint- Valéry, de Gerberoy, de Saint-Denis, etc.

Rupture de l'alllanee anylo-bouri^aii^noniie.'Les Anglais, partout malheureux, avaient d'autant plus besoin de l'alliance du duc de Bourgogne; mais Philippe le Bon avait entre les mains quelques fragments d'une correspondance échangée entre les deux frères Bedford et Glocester. Celuici proposait de faire art*èter le duc de Bourgogne ; Tautre répondait qu'il valait mieux le tuer, pourvu que l'on choisît un moment favorable, que la chose pût se faire sans danger, qu'on le tuât à Paris, par exemple à un tournoi où Userait invité. En attendant cette bonne occasion, les deux ducs avaient écrit aux Gantois pour les pousser à la révolte, en leur offrant l'appui de l'Angleterre. Une femme s'efforçait d'empêcher cette rupture, la duchesse de Bedford, sœur de Philippe le Bon ; elle mourut en novembre H32.

Ghaciue faute que commettaient les Anglais était aussitôt et très-habilement exploitée par le Breton qui dirigeait alors

jusqu'à. SA RBNTRâB DANS PARIS (1422-1436). 497

toutes les admires de la cour de France, par ce connétable de Richemont, dont la politique très* sensée consistait à rapprocher Tun de Tautre le roi de France et le duc de Bourgogne, à retourner, pour ainsi dire le traité de Troyes contre les Anglais. Le changement semblait facile en ce qui concernait Philippe le Bon, car il ne manquait pas de griefs ; mais, par une sorte de fidélité chevaleresque envers des amis ingrats, le prince bourguignon ne voulut d'abord se prêter qu'à des négociations générales pour le rétablissement de la paix, et un véritable congrès européen fut convoqué à Arras pour Tannée l(i35.

Vraité A'ArrM (14a5)* — A Pépoque indiquée, on vit arriver dans cette ville les représentants de tous les États chrétiens : ambassadeurs du pape, de Tempereur, des rois de Castiile, de Navarre, d'Aragon, de Portugal, de Sicile, de Naples, de Chypre, de Pologne, de Danemark ; députés des bonnes villes du royaume, députés de TUniversité ; le connétable de Richemont, avec dix-huit grands seigneurs pour le roi de France ; le cardinal de Winchester avec nombre de lords pour PAngleterre ; enfin le duc de Bourgogne.

Les conférences s'ouvrirent le 5 août 1435, à la chapelle de Saint-^aast. Les Anglais demandèrent d'abord Texécution pure et simple du traité de Troyes, puis que chacun gardât ce qu'il possédait, et, comme on ne leur offrait que l'Aqui* taine et la Normandie en toute souveraineté, ils partirent d'Arras le 6 septembre. Alors tout le monde supplia le duc de Bourgogne de rendre la paix à la France. 11 avait bien des scrupules : d'abord il avait juré de venger la mort de son père. — Les cardinaux-légats qui présidaient l'assemblée s'offrirent à le délier tout aussitôt de ce mauvais serment. — Ensuite il avait signé le traité de Troyes. — Les jurisconsultes lui affirmèrent que ce traité ét^it nul, de toute nullité, TU que la loi romaine défend de traiter de la succession d'une personne vivante. Sur ces entrefaites Bedford inourut. Le duc cette fois se crut libre de tout lien, et, le 21 septembre 1435, il signa le traité d'Arras. Il était convenu «que le roy dira ou par ses gens notables suffisamment fondés fera dire h monseigneur de Bourgogne que la mort de feu le duc Jean son père (que Dieu absolve) fut mauvaisement faite par ceux qui perpétrèrent ledit cas, et par mauvais conseil, et lui en a toujours déplu, et à présent déplaît de tout son cœur; et que s'il eût squ ledit cas et en tel âge et entendement qu'il

498 CHARLES VII jusou'a^^^RBNtrbb dans paris.

a à présent, il y eût obvié à son pouvoir; mais il ôtoit bien

jeune, et avoit pour lors petite connoissance, et ne fut point si avisé que d'y pourvoir. Et pria mondit seigneur de Bourgogne que toute rancune ou haine qu*il peut avoir à rencontre de lui à cause de ce, il ôte de son cœur, et qu^entre eux ait bonne paix et amour.

« Que pour Pâme dudit feu monseigneur le duc Jean de Bourgogne seront faites les fondations et édifices qui s'ensuyvent c'est à savoir en Téglise de Montereau, en laquelle fût premièrement enterré le corps dudit feu monseigneur le due Jean, sera fondée en chapelle et chapellenie perpétuelle um messe basse de reçutem chacun jour perpétuellement, laquelle sera douée convenablement de rentes amorties jusqu'à la somme de 60 livres parisis par an.

« Avec ce, en ladite ville de Montereau, ou au plus prè« d'icelle que faire se pourra bonnement, sera fait, construit et édifié, par le roi et à ses frais et dépens, une église, couvent et monastère de chartreux, lesquels chartreux seront fondés par le roy de bonnes rentes et revenus annuels et perpétuels, bien amortis suffisamment et convenablement jusqu'à la sommes de 800 livres parisis de revenu par an.

f Que sur le pont de Montereau au lieu où fût perpétré ledit mauvais cas, sera faite, édifiée et bien entaillée, et en^ tretenue à toujours une belle croix, aux dépens du roy, de telle façon et ainsi qu'il sera avisé par monseigneur le cardinal de Sainte-Croix et ses commis.

c Qu'en l'église de Chartreux-lez-Dijon, en laquelle gît et repose à présent le corps dudit feu monseigneur le duc Jean, sera fondée par le roy et à ses dépens une haute messe de requiem y qui se dira chacun jour perpétuellement, laquelle fondation sera douée de bonnes rentes amorties jusqu'à la somme de 100 livres parisis de revenu par an. »

Venaient ensuite les satisfactions plus réelles accordées au duc de Bourgogne : cession à perpétuité des comtés d^Auxerre et de Mâcon, des châtellenies de Péronne, Roye et Montdidier ; cession, sous la faculté de rachat, des villes de la Somme ; Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, Saint- Valery ; cession des redevances du comté d'Artois ; exemption accordée au duc pendant sa vie et celle du roi de tout hommage, ressort et souveraineté, de sorte qu'il fut véritablement roi dans ses domaines.

Charles ITII à Paris (14811). — Ces concessions

500 CHARLES Vil jusqu'à SA RENTREE DANS PARIS.

humiUantes et dares eurent une compensation immédiate ; lo traité d'Arras donna Paris au roi de France. Les bourgeois appelèrent le connétable de Ricbemont, et le 29 mai 1436 lui ouvrirent la barrière Saint- Jacques. Lord Willoughby et les 15000 Anglais qui gardaient Paris s'enfermèrent dans la Bastille ; Ricbemont aurait bien voulu les y prendre, car il calculait que la rançon de tant de ricbes seigneurs lui vaudrait au moins 200 000 livres ; mais il n^avait rien reçu du roi pour cette expédition ; il manquait de tout ce quUl eût fallu pour un siège. Les Anglais offrirent de rendre la Bastille à condition qu'on leur permît de se retirer avec leurs biens et ceux qui voudraient les suivre. La capitulation fut acceptée. Ils sortirent par la porte Saint- Antoine, firent le tour des remparts, accompagnés par les buées du peuple, et s'embarquèrent sur la Seine, pour rentrer à Rouen,

Page 1