DE FRANGE
v INTRODUCTION.
Limites. — Deux mers, l'Océan et la Méditerranée, deux chaînes de hautes montagnes, les Pyrénées et les Alpes, enfin un des plus grands fleuves de l'Europe , le Rhin , marquaient dans l'antiquité les limites de la Gaule, plus grande d'un quart que la France d'aujourd'hui. C'est seulement au traité de Verdun, en 843, que la France a reculé du Rhin et des Alpes derrière la Meuse et le Rhône. Elle n'a cessé, depuis qu'elle s'est reconquise elle-même , de réclamer son antique héritage. Elle a retrouvé la barrière des Alpes; elle a accepté celle du Jura, qui laisse la Suisse en dehors de son domaine, et elle a regagné quarante lieues de frontières le long du Rhin. Mais de Dunkerque à Lauterbourg subsiste l'immense ouverture par laquelle toutes les invasions sont venues , et que Louis XV a essayé de boucher , en y élevant trois lignes de places fortes ,
1. Principaux ouvrages à consulter : Explication de la carte géologique delà France, par Dufrénoy et filie de Beaumont; Bruguière, Orographie de l'Europe; Bauae, les Côte* de France: La vallée. Géographie physique, historique et . militaire : Maury, les Foiéts de li France; Becquerel, Des climats.. etc.
la Révolution et Bonaparte , en semant dans les provinces voisines , comme une garde avancée , nos idées et nos lois.
Aspect général. — Ce vaste territoire de l'ancienne Gaule, si bien circonscrit par la nature, se présente comme un plan incliné depuis la cime des Alpes jusqu'à l'Océan. Sa partie supérieure , qui s'appuie sur la chaîne centrale des grandes Alpes, est comprise, du Var au Saint- Gothard, entre deux degrés et demi de latitude. Mais il s'élargit à mesure qu'il s'abaisse vers l'Océan; et de l'embouchure du Rhin à celle de PAdour, il occupe un espace de neuf degrés.
Les Pyrénées françaises ont la même inclinaison que les Alpes. Leurs vallées tombent brusquement en Espagne, tandis qu'elles s'abaissent en pente douce du côté de la France , où leurs principaux contre-forts courent dans la direction du nord-ouest, vers l'océan Atlantique.
Il y a donc deux régions distinctes. Au sud et au sud-est les montagnes, c'est-à-dire les forêts et les pâturages, les lacs et les rivières torrentueuses, les populations sobres, infatigables, peu manufacturières, mais essentiellement militaires. A l'ouest .et au nord , les collines mollement ondulées et les vallées fécondes, les plaines déboisées et les rivières navigables, les marais et les landes, les cités industrielles et les ports.. Toutefois deux larges et profondes vallées, les grands bassins du Rhin et du Rhône , sillonnent la région montagneuse de l'est, tandis que les derniers gradins des montagnes se prolongent au loin vers l'ouest; de sorte que l'Auvergne, au centre de la France, a, comme les Alpes, ses pâtres et ses chevriers; les vallées du Rhône et du Rhin , comme celles de la Seine , de la Loire et de la Garonne, leurs grandes villes commerçantes et manufacturières.
Ce parallélisme a la plus haute importance, car il constitue l'unité nationale de la France. Si l'est n'avait eu que des montagnards et l'ouest que des marins, il se serait formé en France deux nations peut-être à jamais étrangères l'une à l'autre, comme l'Écosse et l'Angleterre l'ont été si longtemps, parce qu'elles auraient eu des mœurs et des intérêts trop contraires.
lien Cé venues et les Vosges. — Le trait caractéristique du sol français est la longue chaîne des Gévennes et des Vosges. La formation de ces montagnes, qui coupent la France en deux, a, en elfet, creusé entre leur pied et celui des Alpes, du Jura et de la forêt Noire , l'immense pli où le Rhin et le
Rhône se jettent ; et leurs ramifications, qui dessinent, au nord et à l'ouest, tout le relief de la France, ont donné naissance à plusieurs grands bassins débouchant sur trois mers. Enfermées tout entières dans notre territoire, elles sont comme l'épine dorsale de la France. Mais en même temps qu'elles déterminent les différentes lignes de partage des eaux, elles s'abaissent assez pour laisser passer sur leur faite , de l'une à l'autre région , et routes et canaux.
Les Gévennes proprement dites n'appartiennent qu'au département de la Lozère. Mais elles étendent leurs rameaux et leur nom, d'une part, jusque vers Castelnaudary, où elles rencontrent les dernières collines des Pyrénées (monts Co.rbières), de l'autre jusque vers Ghâlons, où elles touchent aux hauteurs de la Côte-d'Or. Ces collines, le plateau de Langres et les monts Faucilles, au sud d'Épinal(491 mètres), unissent les Cévennes aux Vosges , dont les plus hautes sommités sont le ballon de Guebwiller (1431 mètres), et le Haut d'Honec (1431 mètres). Celles des Cévennes sont le mont Mezenc, dans le Vivarais (1774 mètres), et la Lozère (1490 mètres). Le point culminant de la Côte-d'Or, le Tasselot, près de Dijon, n'en a que 602 ; la cime de Montaigu, sur le plateau de Langres, seulement 497, et les montagnes du Mâconnais a peine 160.
Considérées ensemble les Cévennes et les Vosges représentent une chaîne de 960 kilomètres de développement, souvent étroite, qui pourtant en a 280 de largeur sous le parallèle de Limoges.
Ramifications occideutales de» Cévenne». — Cette chaîne, ayant son escarpement à l'est, n'envoie de ce côté que de courts rameaux qui viennent brusquement mourir dans le grand fossé du Rhin, de la Saône et du Rhône. Mais à l'ouest se détachent de la Lozère les montagnes du Velay et du Forez, qui séparent la Loire de l'Allier, et les monts de la Margeride (1200 mètres), qui se réunissent aux montagnes de l'Auvergne où le puy de Dôme , le plomb de Cantal et le puy de Sancy s'élèvent jusqu'à 1476, 1858 et 1897 mètres. Du massif que forment ces montagnes partent toutes les hauteurs qui couvrent le pays entre la Garonne et la Loire, et dont la surface ondulée semble être celle d'une mer solidifiée au milieu d'une tempête. Ce sont les mamelons du haut Quercy, du Périgord et du Limousin, dont les dernières ondulations vSnt mourir dans le Poitou, au plateau de Gatine ( 136 mètres ). On a compté en Auvergne les cratères de 300 volcans ; les laves couvrent en-
core le flanc des montagnes, et des sources thermales révèlent le voisinage des feux souterrains. Le Vésuve a été aussi, pendant des milliers d'années, un volcan éteint. Ceux d'Auvergne se ranimeront-ils un jour comme lui? La science ne peut pasdire non.
Ramifications de la Côte-d'Or. — Aux montagnes de la Bourgogne se rattachent les côtes tristes et sévères du Morvan et du Nivernais, qui séparent la Seine et la Loire. Derrière Orléans, ces hauteurs s'étalent en un vàste plateau, et plus loin se relèvent en une petite chaîne qui est déjà remarquable à Alençon (273 mètres). Entre la Mayenne et la Vire elle se divise , et ses deux rameaux forment la charpente des deux presqu'îles du Gotentin et de la Bretagne qui s'avancent si hardiment dans la mer , portant chacune à son extrémité son grand port militaire, Brest et Cherbourg, celui-ci fermé par sa digue, une montagne de granit jetée dans la mer, celui-là dont la rade immense ne s'ouvre suï l'Océan que par la passe étroite du goulet.
Ramifications du plateau de Langres et de» mont* Faucilles : l'Argon ne et PArdenne. — Du plateau de Langres et des monts Faucilles partent PArgonne (439 mètres) etTArdenne (601 mètres), qui enveloppent la Meuse. L'Ardenne traverse même le fleuve, ou plutôt s'ouvre pour lui donner passage, et va former entre les sources de la Somme, de l'Escaut et de la Sambre , un nœud d'où se détachent les collines de la Picardie et du pays de Gaux, qui se terminent derrière le Havre aux caps de la Hève et d'Antifer; celles de l'Artois et du Boulonais dont l'extrémité tombe dans la Manche aux caps Gris-Nez et Blanc-Nez; celles enfin de la Belgique, qui sont peu élevées , mais souvent abruptes. L'Ardenne oriental, plateau inculte et marécageux (698 mètres), rejoint les collines volcaniques de l'Eiffel (866 mètres ) , dont les derniers coteaux , chargés de vignobles et de vieilles forteresses féodales, forment entre Cologne et Goblentz la partie la plus pittoresque de la vallée du Rhin.
Extrémité septentrionale des Vosges. — Les Vosges vont aussi mourir au bord du grand fleuve , entre Spire et Mayence , sous le nom de Hardt ( 674 mètres) et de mont Tonnerre (678 mètres). Aux sources de laLauter, une branche s'en détache, le Hundsruck (821 mètres), qui contourne la Nahe et rejette la Moselte jusqu'au pied de l'Eiffel. Serrées de près par la Moselle et le Rhin qui leur sont parallèles, les Vosges n'ont pas de contre-forts étendus. Pourtant leur épaisseur entre Col-
mar et Luxeuil est de 60 kilomètres, mais elle n'est que de 28 entre Phalsbourg et Saverne. Du côté de l'Alsace leurs collines sont encore chargées des ruines féodales les plus pittoresques, et le voyageur qui traverse cette belle province se trouve constamment entre deux âges de la vie du monde :
Château de Hohenkœnigsburg '.
dans la plaine , les usines avec leur activité féconde ; dans la montagne, les murs démantelés et les tours entr'ou vertes des vieux châteaux, image désolée de ces temps où le grand travail était la guerre.
1. Le Hohenkœnigsburg couronne, près de Schélestadt, la cime d'une montagne de ses trois enceintes. Il fut pris et ruiné par les Suédois en 1633.
Vallées intérieures. — Toutes les vallées dont la tête est dans les Cévennes et les Vosges sont intérieures, puisqu'elles partent de montagnes qu'on peut regarder comme le centre géographique de la France. Toutes celles qui viennent d'un point situé en dehors de la circonférence, je veux dire en dehors de notre frontière, sont excentriques. Cette différence n'est pas moins importante à noter en histoire qu'en géographie. Les premières ont été le berceau du peuple
Sources «lu Loiret.
et du'génie. français; parles autres sont venues les influences étrangères.
E«a Moselle , la Meuse , la Somme. — Le revers oriental des Gévennes ne donne naissance qu'a de faibles cours d'eau, l'Hérault, le Gard et l'Ardèche. La Saône descend des monts Faucilles, et 1*111 des Vosges. Mais à l'ouest et au nord courent de grands fleuves nés au centre du pays : la Moselle, qui nous mène sur le Rhin inférieur; la Meuse, qui nous ou-
vrirait l'océan Germanique; l'Escaut, dont la large et profonde embouchure forme à Anvers le meilleur port du nord de l'Europe; la Somme, bassin côtier, maintenant sans importance maritime; enfin la Seine et la Loire, les deux fleuves français par excellence , ceux dont les bords ont vu la nationalité naître , grandir , et de là gagner de proche en proche les Pyrénées, les Alpes et le Rhin.
Eia Loire. — Le plus terrible des deux par ses crues subites et ses bas-fonds mobiles est la Loire, dont les sources se trouvent sur une haute montagne du Vivarais, à 1400 mètres au-dessus de l'Océan. En vain l'a-t-on enfermée de digues puissantes dont l'origine remonte peut-être aux temps carlovingiens, et que chaque génération a exhaussées, étendues. En 1846 elle a encore une fois tout rompu, après un violent orage tombé sur les montagnes qui l'encaissent. En quelques heures un capital de 45 millions fut englouti. L'Allier lui amène les eaux de l'Auvergne qui ne vont pas à la Garonne. Le Cher celles du Berry, la Vienne celles du Limousin et du Poitou qui ne vont pas à la Charente, la Mayenne celles du Maine, de l'Anjou et du Perche. A Nantes, elle a tout reçu. Mais, malgré le volume considérable de ses eaux, elle a encore au-dessous èe cette ville des bas-fonds qui forcent les gros navires de ^arrêter à Paimbeuf. Le Loiret n'est qu'une infiltration de la
La Seine. — La Seine, née dans la Côte-d'Or, a pour affluents tous les cours d'eau de l'Orléanais, de la Bourgogne occidentale, de la Champagne, de la Picardie et de la Normandie. Avant Montereau elle n'a reçu que l'Aube; après Pontoise, elle ne reçoit que l'Eure. C'est entre ces deux villes que ses principaux affluents lui arrivent, l'Yonne, la Marne et l'Oise, grossie de l'Aisne. C'est entre ces deux villes aussi, audessous de la Marne qui vient de Test, au-dessus de l'Oise qui vient du nord, au centre par conséquent du bassin, que s'élève Paris.
L'empereur Julien vantait, il y a quinze cents ans, les paisibles allures de la Seine. Le déboisement des collines et des plaines, le nivellement du sol par la culture et l'exhaussement du lit du fleuve, ont rendu ses débordements fréquents, a L'été
i. Le Loiret sort d'un gouffre à 8 kil. d'Orléans, et n'en a que 12 de cours. Comme il débite 4*2 mètres cubes par minute, il porte bateau dès sa source. Ses crues suivent celles de la Loire à un jour ou deux d'intervalle.
et l'hiver, disait-il, son niveau est le même.» Aujourd'hui les hautes eaux excèdent parfois l'étiage de 7, 8 et même 9 mètres. Les travaux exécutés à Quillebeuf, dans la basse Seine, ont dompté ses sables mobiles, régularisé son cours et approfondi son lit. « Il faut accommoder les vaisseaux pour les ports, disait, il y a deux siècles, Richelieu, là où les ports ne se peuvent accommoder pour les vaisseaux. » Ce qui n'était pas possible au temps du grand cardinal , le sera , peut-être , pour nous ; des trois-mâts partis de Londres et de Bordeaux sont déjà venus s'amarrer aux quais du Louvre.
Vallées excen trique». — Les vallées de la Garonne, du Rhône et du Rhin, sont excentriques, car ces trois fleuves ont leur source hors de notre territoire. Aussi ont-elles été rattachées les dernières au royaume, l'une en 1271 et en 1453, l'autre en 1481 , la troisième en 1648. Toutes trois conservaient encore en 1789 des privilèges et une organisation à part; mais les deux premières avaient depuis longtemps mêlé leur vie à celle de la France, dont l'action pendant tout le moyen âge fut principalement dirigée du nord au sud. C'est depuis Henri IV et Richelieu que nous faisons face au Rhin.
Si ces provinces récemment acquises ont peu contribué à la formation de la nationalité française, elles la complètent admirablement, car elles nous font toucher à nos limites véritables. Aussi toute l'activité de la France, refoulée pendant des siècles dans les régions centrales, s'est étendue vers ces extrémités plus animées, plus brillantes aujourd'hui que ne l'ont jamais été nos vieilles provinces. Poitiers, Bourges, Sens, Provins, Tours, Blois, Chartres, s'appauvrissent et se meurent en comparaison de Bordeaux , de Marseille , de Mulhouse et de Strasbourg.
lia vallée de la Garonne et l'isthme pyrénéen. —
La vallée de la Garonne a , des sources de la Neste à celles de laVézère, 300 kilomètres en largeur. La paroi méridionale est formée par les Pyrénées, qui lui envoient les eaux tombées à leur surface, sur une étendue de 140 kilomètres ( Ariége, Salât, Neste, Gers et Baise). La paroi septentrionale, formée par les monts d'Auvergne, a une longueur double. Aussi, de ce côté, le fleuve reçoit par l'Agout, le Tarn, l'Aveyron, le Lot, la Dordogne, la Vézère, l'Isle et la Dronne, une masse d'eau si considérable, qu'à Bordeaux il a sept à huit cents mètres de large, qu'à Blaye c'est un golfe, à Royan une mer.
L'isthme pyrénéen , entre les golfes de Lyon et de Gascogno, mesure 320 kilomètres de Ba}ronne à Perpignan, et *i00 de la tour de Gordouan à Narbonne. Mais dans cette dernière direction, il est creusé sur les deux tiers de son étendue par la Garonne , un des plus beaux fleuves de France. La nature a donc placé là une admirable ligne de navigation naturelle. De Toulouse, où la Garonne tourne vers l'Océan, jusqu'à PAude, qui se jette dans la Méditerranée, il n'y a que 80 kilomètres. Mais les monts Corbières y passent; heureusement ce n'est que pour y mourir» Au col deNarouze leur altitude est de 189 mètres; celle de Toulouse étant de 146, il suffit donc de s'élever, depuis cette ville , de 43 mètres , pour atteindre le col et redescendre à la Méditerranée.
Sans même consulter l'histoire , nous pouvons dire hardiment que les hommes , les choses et les idées ont depuis vingt siècles passé par là. Il s'y trouvait, au témoignage de Strabon , une des grandes routes du commerce gaulois. Les Romains et, après eux, les Visigoths l'ont suivie pour gagner Toulouse, Bordeaux et Poitiers, en tournant l'Auvergne. Les Francs ont refait le même chemin, mais en sens contraire, pour atteindre Narbonne. Riquet y a laissé un immortel souvenir de sa persévérance, le canal du Midi, mieux appelé le canal des Deux-Mers.
Cette magnifique vallée devait avoir deux grandes villes , l'une maritime, l'autre agricole et industrielle; car ce phénomène sa reproduit sur tous nos fleuves. Le Rhône a Lyon et Marseille; la Loire, Orléans et Nant°s; la Seine, Paris et Rouen. Le Havre est de récente origine. Les mêmes causes expliquent ce parallélisme singulier. La vie , abondante dans ces riches bassins, se concentre naturellement en deux points pour répondre au double intérêt que le fleuve dessert : l'exploitation de la mer et celle de la t°,rre. Sur la Garonne, ces deux villes s'appellent Bordeaux et Toulouse; la première, qui du milieu de ses landes ne peut regarder que la mer, n'a jamais tu par elle-même d'influence continentale ; la seconde, qui fait songer à Paris par sa position au débouché de plusieurs vallées et au centre d'un fertile bassin , a eu de brillantes destinées et se dit encore la reine du Midi.
Vallée du Rhône; la Camargue. — La vallée du Rhône est plus longue, mais aussi plus étroite. Ce fleuve naît au glacier de la Furca. Dans le Valais, son bassin n'a souvent, comme le Valais lui-même, qu'une lieue de largeur, et seu-
lement quelques toises à Saint-Maurice, où le fleuve s'est cfeusé un étroit passage entre les parois escarpées de deux montagnes hautes de huit à neuf mille pieds. Plus loin s'ouvre Timmense abîme que les eaux du Rhône ont rempli, le Léman, le plus beau des lacs de l'Europe. Là, l'espace s'étend, la vallée s'élargit, et si les âpres montagnes de la Savoie viennent baigner dans le lac jusqu'à une profondeur de 400 mètres leurs flancs coupés à pic , sur l'autre rive se développent les riches plaines , les belles collines du pays de Vaud. Mais à trois lieues de Genève , au fort l'Écluse , le Rhône , comme à Saint-Maurice , traverse une gorge affreuse où sa profondeur, à l'époque de la fonte des neiges , est de 60 à 70 pieds. Près de Bellegarde, il disparaissait naguère, pendant soixante pas, par une route souterraine qu'il s'était frayée dans les basses eaux au milieu d'un terrain friable que recouvrait une roche plus résistante.
Ce n'est qu'après avoir tourné la pointe du Jura que son bassin s'étend enfin des Alpes aux Gévennes. Mais l'espace est encore trop étroit pour qu'il prenne l'allure paisible d'un fleuve de pays de plaines. Les hautes montagnes qui l'entourent ne lui envoient que des rivières torrentueuses , et luimôme garde toujours un caractère capricieux et terrible. De Lyon à la mer, il fuit avec la rapidité d'une flèche ; en quinze heures il arrive à Beaucaire. En vain les digues s'amoncellent sur ses bords, il les franchit et porte au loin la désolation. Qu'un vent du midi passe sur les hautes cimes et y fonde en quelques heures les neiges de l'hiver, ou que des pluies abondantes tombent sur les Alpes déboisées, aussitôt le long de leurs flancs dénudés se précipitent mille torrents qui entraînent les sables et les rochers, comblent leur ancien lit, en cherchent un nouveau et vont grossir les rivières , puis le grand fleuve, de leurs eaux troublées et impétueuses. Le limon que le Rhône reçoit ainsi , il le porte le long de son cours, qu'il sème de nombreux bas-fonds, etjusqu'à la Méditerranée, où il jette dans les grandes crues, en vingt-quatre heures, plus de cinq millions de mètres cubes de matières solides. Ainsi s'est comblée l'immense embouchure que la nature, aux premiers âges du monde , lui avait formée , alors que tout l'espace qui s'étend d'Arles à la mer n'était qu'un vaste golfe. Un delta de sables et de cailloux roulés de 1k 000 hectares , la Camargue, le force à se diviser en plusieurs bras qui , comme ceux du Nil , ont souvent changé et de position et de nombre. Aujour-
d'hui il en reste deux, dont un seul est navigable ; encore est-il fermé par une barre qui, année moyenne, avance de 42 mètres vers le sud , et dont naguère le sommet n'était souvent qu'à quelques décimètres au-dessous des eaux. Cette barre s'entr'ouvrait çà et là pour former des passes qui changeaient incessamment sous l'impulsion des vents du large ou des crues du fleuve ; de sorte que les navires attendaient quelquefois des semaines entières, à la tour Saint-Nicolas, un instant favorable pour franchir la barre. Un jour sur quatre le passage était impossible. Aussi le grand port de la vallée du Rhône
L'étang de Derrc.
n'est-il pas sur le lleuve même, 'mais à 50 kilomètres vers l'est, à Marseille, et Arles, avant le chemin de fer, se mourait. Entre les deux villes , est une petite mer intérieure , l'étang de Berre, qui nous donnerait un port magnifique s'il débouchait dans laMéditerranéepar une ouverture plus profonde.
Affluent» du Rhône; la Durance et l'Isère. — Le Rhône ne reçoit des Cévennes que d'insignifiants cours d'eau. Mais le Jura lui envoie l'Ain, les Alpes la Durance et l'Isère. Encaissée, à son origine, entre de hautes montagnes, la Durance n'est, malgré ses 320 kilomètres de cours, qu'un torrent capricieux et dévastateur. Les rochers, les sables qu'elle
entraine, la rapidité de son cours, ses changements soudains, la rendent impropre à la navigation. Autrefois elle se jetait dans le Rhône au-dessous d'Arles , à travers la plaine de la Crau, surface de 400 hectares de cailloux roulés qu'elle a apportés des Alpes. Il n'y a pas d'aspect plus désolé que celui de
La porte de l'Ain.
son large lit, sans bords arrêtés, partout semé de rocs énormes et de sables arides ou coupés d'iles innombrables. Mais sous cet ardent soleil du Midi , où l'eau est le premier besoin de l'agriculture, dont elle décuple les produits, les fleuves sont tour à tour bienfaisants et terribles. C'est dans le bassin de la Durance que se sont élevées toutes les vieilles cités gau-
loises qui ne sont pas assises au bord de la mer ou du Rhône : Briançon, Embrun, Gap, Sistéron, Digne, Senez, Forcalquier. Les villes d'Aix, de Draguignan et de Grasse, sont de fondation romaine ; Arles et Marseille sont d'origine grecque. L'I-
La Fontaine de Vauclusc .
sère passe à Grenoble ; il reçoit le Drac , torrent fougueux , et l'Arc, qui descend du mont Cenis. Ses débordements, moins
1. La fontaine de Laure et de Pétrarque sort d'un gouffre au pied d'une " énorme falaise rougeàtre, d'où les eaux, à l'époque de la fonte des neiges, s'élancent avec impétuosité. Un rocher voisin porte les ruines d'un ancien château fort des évêques de Cavaillon.
fréquents que ceux de la Durance, ont été parfois plus terribles. LaDrôme, qui passe à Die, se jette directement dans le Rhône. La Sorgues naît à la fontaine de Vaucluse, dont on a vainement sondé les profondeurs.
I>a Saône. — S'il n'avait pas d'autres affluents , le Rhône pourrait être, en arrière des Alpes, une bonne ligne militaire; il ne serait pas un grand fleuve commercial et politique. Mais par la Saône son bassin s'ouvre vers la Bourgogne et la Champagne, et par elle arrivent, dans les provinces qu'il traverse,
La chute du Rhin à Schaflhouse.
les produits et les idées de la vieille France. Malgré son cours paresseux, dans un lit mal encaissé, la Saône est donc une des grandes artères du pays et comme le lien du sud-est et du nord. Aussi que de villes sur ses rives! C'est à son confluent avec le Rhône que se trouve, après Paris, la plus grande agglomération d'hommes qu'il y ait en France , Lyon.
Vallée du Ithin. — Le Rhin et le Rhône ont un cours symétrique. Nés sur les flancs opposés du Saint-Gothard , ils s'éloignent rapidement l'un de l'autre , le premier dans la direction du nord , le second dans celle de l'ouest. Vers Bregenz,
le Rhin rencontre les Alpes de la Souabe, qui le jettent dans le lac de Constance, comme les Alpes de la Savoie jettent le Rhône dans le lac de Genève. Arrêtés par le Jura , ils en tournent la double extrémité , mais pour tomber sur les Gévennes et sur les Vosges , qui les forcent à se diriger définitivement , l'un vers la Méditerranée l'autre vers la mer du Nord.
Moins torrentueux , moins rapide , le Rhin fait de plus longs détours. Du Saint-Gothard à Bâle, où il arrive grossi de l'Aar, qui double son volume en lui apportant toutes les eaux de la Suisse, il serait déjà navigable surfine grande étendue, sans
Vue du Drachenfels entre Bonn et Coblentz.
ses rapides et ses chutes, à SchafThouse et à Laufenbourg. De Bâlefjusque vers Mayence , son lit est encore embarrassé d'îles nombreuses, qui ont, plus d'une fois, facilité aux armées le passage du fleuve. Mais plus loin, la beauté des sites, la multitude des villes qui baignent leur pied dans ses flots, la richesse des cultures à côté de rochers arides et sévères , les ruines féodales dont sont couvertes toutesles cimes de l'Hundsruck, de l'Eiffel et du Westerwald , enfin l'aspect du fleuve tour à tour sauvage et terrible , ou gracieux et grandiose, rendent cette vallée une des plus belles de l'Europe.
Au delà de Cologne , le Rhin s'écoule lentement vers Dusseldorf et la Hollande, grossi par FUI, qui s'y est jeté à Strasbourg, par leNecker à Manheim, par le Mein à Mayence, par la Moselle à Coblentz, etc. Cependant, malgré la masse considérable de ses eaux , il arrive , comme le Rhône, humblement à la mer. Comme lui il se divise ^n plusieurs bras : le Wahal et le Lech, qui se réunissent à la Meuse, FYssel et le Vecht, qui se rendent dans le Zuiderzée. Appauvri par toutes ces pertes, le Rhin véritable, le bras, du moins, qui porte ce nom, n'a plus à Leyde après un parcours de 1200 kilomètres , que la largeur d'un grand fossé, et il disparaissait naguère encore dans les sables avant d'atteindre l'Océan. Heureusement le Wahal et le Lech le mettent en communication avec la vaste embouchure de la Meuse , et il s'ouvre par là à la grande navigation.
Commun I cation entre les bassins. — Les Cévennes et les Vosges ne sont pas assez élevées pour intercepter les communications. Au midi elles laissent passer le canal des Deux- Mers; au centre, ceux du Charollais et de Bourgogne; au nord, celui de la Marne au Rhin. Les ramifications dont elles couvrent la France ont présenté encore moins d'obstacles. La Seine a pu être rattachée à la Loire par les canaux d'Orléans, de Briare et du Nivernais ; à FEscaut par ceux de Saint-Quentin et de la Somme ; à la Meuse par ceux de la Sambre et des Ardennes ; à la Saône et au Rhône par le canal de Bourgogne ; elle touche au Rhin par celui de Vitry à Strasbourg. Le bassin de la Loire a pu communiquer avec le Rhône parle canal du Centre ' ; le Rhône avec le Rhin par le canal de l'Est, avec la Garonne par le canal de Beaucaire et celui du Midi. Il n'y aurait môme nulle grave difficulté à vaincre pour réunir la Marne et la Meuse à la Saône ; et si la Garonne et la Loire restent encore isolées l'une par rapport à l'autre, c'est que la mer sert de canal entre Nantes et Bordeaux.
Grande» lignes de dépression et de peuplement du territoire français. — La France est orientée dans le sens de l'équateur et des méridiens. Sa frontière de Bayonne à Antibes court dans la direction des parallèles, et si l'on jetait la Bretagne , dont la position est excentrique , entre la pointe de Barfleur et le cap Gris-Nez, sa limite septentrionale serait
1. Dans le Charollais et le Lyonnais, la distance de la Loire au Rhône n'est que de 24 à 32 kilomètres. Saint-Étienne est au point où les deux fleuves sont le plus rapprochés Cette position et ses mines de houille expliquent sa rapide prospérité.
aussi parallèle à l'équateur. Ses grands côtés , à l'ouest, le littoral du golfe de Gascogne et celui du Cotentin, qui seraient réunis si les vagues montaient seulement de 100 mètres derrière Saint-Malo , et à Test, la ligne des Alpes, du Jura et du Rhin , suivent presque exactement deux méridiens. Les grandes routes intérieures ont môme direction. De sorte qu'en traçant sur une carte de France un carré dont les quatre extrémités seraient : Caen, Bordeaux, Marseille , Dunkerque, et qui aurait pour diagonales deux lignes tirées de Marseille au Havre et de Bordeaux à Strasbourg, on aurait tracé les grandes lignes de dépression du sol français, celles que suivent les grandes routes, les chemins de fer et les canaux projetés ou déjà en exploitation.
De Bordeaux à Marseille , et de Marseille à Dunkerque et à Rouen , la voie navigable est à peu près complète ; elle l'est tout à fait du Havre à Strasbourg; elle peut l'être aisément de Gaen à Bordeaux. Pour relier Bordeaux à Strasbourg , il ne resterait qu'à franchir le faite qui sépare les bassins de la Dordogne et de l'Allier, puisque la Loire communique déjà avec la Soône et celle-ci avec le Rhin.
Regardons de près à ces questions , malgré leur matérialisme apparent, car l'explication d'une partie des faits de l'histoire est là. Ces échancrures des montagnes , ces dépressions du sol ouvrent, en effet, les seules voies naturelles que les hommes aient longtemps suivies. C'est par elles qu'ont passé la guerre, le commerce, les idées, toute la vie enfin des nations qui , pour faciliter l'éternel voyage , ont semé leur route de villes populeuses. Ainsi, disent les légendes bretonnes, les * fées du Morbihan descendaient, en filant, du haut de leurs montagnes, et de leur tablier s'échappaient les rocs énormes que le voyageur étonné rencontre le long des chemins. A l'entrée, à l'issue, au centre de ces voies naturelles, principalement sur le bord des fleuves , ces chemins qui marchent tout seuls , disait Pascal , de grandes cités se sont assises comme autant d'étapes pour les marchands et les armées, comme autant de foyers lumineux pour la civilisation qui a rayonné autour d'elles.
Les grandes lignes de dépression du sol ont donc été les grandes lignes de communication et de peuplement; j'ajouterai encore les grandes voies de l'unité et de la nationalité françaises. C'est dans ces directions que le Midi, au temps de Rome, a agi sur le Nord, et que le Nord, sous les fils de Clovis
et de Pépin d'Héristal, sous Philippe Auguste et saint Louis, sous Louis XI et Richelieu, a réagi à son tour sur le Midi, qu'il s'est assimilé. Supposez de hautes montagnes entre chacun de nos grands fleuves, et la France sera l'Espagne ou l'Italie; je veux dire que les habitants de chaque bassin auraient, pendant de longs siècles, formé une nation à part.
Le peuplement est rapide dans des vallées riches comme le sont les nôtres, et ce que Napoléon disait, que de Paris au Havre il n'y a qu'une seule ville, dont la Seine est la grande rue, on peut le dire de la Loire, de la Garonne, de la Saône et du Rhône. Mais dans les bassins hermétiquement fermés, la vie est exclusive, le patriotisme local. La moins ouverte de nos grandes vallées, celle de la Garonne, a été celle aussi dont la population a le plus énergiquement résisté à l'influence centrale. Toulouse frémit encore au souvenir de la défaite qui la subordonne à Paris, et Bordeaux se plaignait naguère d'être , avec tout le midi , sacrifié aux provinces du nord.
La Loire et la Seine, au contraire, qui ont entre elles tant de communications faciles, ont presque toujours coulé sous les mêmes lois. Paris et Orléans étaient les deux villes patrimoniales de nos rois, et la première acquisition de la royauté renaissante fut Bourges. Trois siècles plus tard, Charles VII, chassé de Paris, s'y réfugia. Les Valois semblent même hésiter entre les deux fleuves. Leurs somptueux châteaux sont à Fontainebleau et à Amboise, à Saint-Germain et à Ghambord. Blois et Tours furent quelque temps les deux capitales de Henri III et de Henri IV. Presque toujours aussi, la Saône a été dans la dépendance de la Seine. Les Burgondes payèrent, avant les Visigoths de Toulouse, tribut à Glovis, et la Bourgogne n'eut presque jamais que des ducs capétiens. Dès l'année 1310, Philippe IV mettait la main sur Lyon; en 1349, Philippe VI achetait Grenoble et Montpellier ; et les Anglais restèrent un siècle de plus à Bordeaux!
Unité et situation du territoire français au Trai centre de l'Europe. — Une des grandes causes de l'unité physique, et par suite de l'unité morale de la France, est assurément dans cette facilité de communications entre les divers bassins. Ils descendent à toutes les mers, mais ils sont facilement reliés entre eux. Il y a unité dans la variété. C'était la meilleure condition pour le développement d'une grande société et d'une civilisation puissante.
Ajoutez que, bien que la France ne soit pas matériellement le milieu de l'Europe, elle occupe une position centrale par rapport aux mers européennes, puisque la Méditerranée, le golfe de Gascogne, la Manche et la mer du Nord baignent ses rivages, et par rapport aux principales nations de ce continent, puisqu'elle a pour voisines l'Espagne, l'Italie, la Suisse, l'Allemagne et l'Angleterre. De là ses longues guerres et les dangers qu'elle a si souvent courus; mais de là aussi l'influence qu'elle a tant de fois exercée au dehors.
Cet ordre de considérations serait long à épuiser, car c'est dans une sérieuse étude de la position géographique de la France, de sa configuration physique, de son sol et de son climat, qu'on trouvera l'explication des traits généraux de son histoire. Je relèverai seulement quelques particularités singulières: La France, qui a dans sa population des représentants de toutes les races européennes, les Slaves exceptés, a aussi tous les terrains géologiques de ce continent, tous ses climats, celui de nos plaines pouvant être regardé comme son climat moyen, et enfin tous ses végétaux, c'est-à-dire 3660 espèces, ou 1380 de plus que l'Allemagne et 2290 de plus que l'Angleterre, ce qui l'a fait très-légitimement appeler le jardin de l'Europe. Enfin sa langue est celle que toutes les autres traduisent le mieux, d'où il est naturellement arrivé, grâce aussi à la clarté de notre idiome combinée avec l'influence de notre histoire, que le français est devenu le véhicule général des idées européennes.