CHAPITRE XII
Expédition de Pépin le Bref en Allemagne et «m
Italie (755-956). — Lorsque saint Boniface avait renouvelé pour le fils de Charles Martel la cérémonie hébraïque du sacre par l'huile sainte, Pépin avait voulu, en demandant à l'Église cette consécration inusitée, donner à sa royauté nouvelle une sorte d'inviolabilité religieuse. Cependant il n'était pas certain que cette révolution ne parût pas à quelques scrupuleux partisans de la légitimité des Mérovingiens une usurpation. Aussi se hâta-t-il de la justifier par des services. Il s'occupa peu du pays auquel nous donnerons désormais son nom moderne d'Allemagne. Il ne fit que deux expéditions contre les Saxons, qui promirent un tribut de 300 chevaux et la libre entrée dans leur pays aux prêtres chrétiens. De ce côté, il semble n'avoir pas voulu troubler par les armes l'œuvre de civilisation que les missionnaires y accomplissaient. Toute son attention et toutes ses forces furent tournées vers les contrées du Midi, vers l'Italie, l'Aquitaine et la Gaule méridionale. ,p
Expédition de Pépin en Italie (1*5-756), donation an salnt-siége. — En 7<5, le pape Étienne II vint lui-môme en France implorer contre les Lombards sa protection ; il lui apportait pour lui et ses successeurs le titre de patrice de Rome, ce qui le constituait souverain politique de la ville éternelle. Pépin se fit sacrer une seconde fois par le pontife, força le passage des Alpes, que les maîtres, si profondément dégénérés, de l'Italie ne surent pas défendre, et assiégea leur roi dans Pavie. Astolphe promit de restituer les terres enlevées à l'Église de Rome, mais n'en fit rien. Pépin reparut l'année
\. Principaux ouvrages à consulter pour ce premier chapitre et le suivant : Eginhard, Vte de Charlemague ; Gaillard, Histoire de Chartemagne; les leçons de M. Guizot sur Charlemagne, dans son Histoire de la civilisation en France.
suivante en Italie, se fit livrer Ravenne avec tout l'exarchat qui appartenait à l'empire grec, et, ne voulant ni les garder, comme possessions trop lointaines, ni les rendre aux schisraatiques de Constantinople, il les donna à saint Pierre. Cette donation fut l'origine de la puissance temporelle des papes (756).
Conquête de la Septfmanle (7 52-759). — Cette guerre d'Italie, très-importante par ses conséquences, n'offrait ni danger ni difficulté ; celle d'Aquitaine présenta l'un et l'autre. Elle commença du côté de la Septimanie (bas Languedoc). Les Goths de ce pays, s'étant soulevés contre les Arabes, appelèrent les Francs à leur aide. Nîmes, Agde, Béziers, Carcassonne ouvrirent leurs portes, mais Narbonne résista sept ans ; quand elle se rendit, en 759, l'empire des Francs toucha pour la première fois aux Pyrénées orientales.
Conquête de l'Aquitaine (750-768). — Enveloppant alors l'Aquitaine par le nord et l'est, Pépin somma son duc Vaïfre de lui livrer les leudes austrasiens fugitifs et de restituer le bien ravi aux églises. C'était donc au nom de l'Église que de ce côté encore il allait combattre. Vaïfre refusa. Pépin passa aussitôt la Loire, et depuis ce jour l'Aquitaine devint chaque année comme le pays de grande chasse des Francs; elle fut soumise à une dévastation méthodique. De la Loire à la Garonne les maisons étaient brûlées, les arbres coupés. Chaque année la dévastation s'étendait : ce fut d'abord Bourges et les environs; puis l'Auvergne, le Limousin, enfin le Quercy. Vaïfre, avec une'poignée d'hommes intrépides, reculait toujours; ses villes tombaient l'une après l'autre; tous les siens étaient captifs ou tués : il combattait encore. On n'en eut raison qu'en l'assassinant (768). L'indépendance de l'Aquitaine succomba avec lui; mais, dans cette race gallo-romaine, le sentiment de la liberté était si vif, la haine contre les Francs si profonde, que nous verrons encore bien des fois ce pays s'isoler pour vivre à l'écart.
Mort de Pépin (768). — Pépin mourut à Paris, au retour de l'expédition dè Tan 768, « et, dit Éginhard, ses fils, Charles et Carloman, furent faits rois par le consentement des Francs. » On l'appelait Pépin le Bref, à cause de sa courte taille, qui n'ôtait rien à sa force, s'il fallait en croire la trèsdouteuse anecdote qui le montre abattant d'un seul coup la tête d'un lion que personne n'osait affronter. Sous lui, les assemblées générales avaient été transportées du mois de mars au
mois de mai, et il les tint très-régulièrement chaque année, y convoquant les évêques en même temps que les grands. En 757, Constantin Gopronyme, empereur de Constantinople, lui avait envoyé les premières orgues à plusieurs jeux qu'on ait vues en France. Elles furent placées dans l'église de Saint-Corneille à €ompiègne.
Charlemague et Carloman (708-771). — L'empire ne resta partagé que trois ans; et ces trois années furent employées à achever l'œuvre de Pépin en Aquitaine. A la nou-
Saiute-Croix1.
velle de la mort de son fils, Hunald était sorti de son couvent et avait repris l'épée. Battu, il fut livré par les Vascons, s'échappa et alla porter chez les Lombards sa haine contre les Francs et son courage. Pour tenir en bride cette turbulente population de l'Aquitaine, Pépin avait déjà bâti le château de Turenne; Charlemagne fonda celui de Fronsac sur la Dordogne; et, dans la capitale même de la province, à Bordeaux, il
1. Cette église, fort ancienne, fut réparée une première fois par Charlemagne, et une seconde fois, au dixième siècle, par Guillaume Ier, duc d'Aquitaine. Il y a eu, bien entendu, des restaurations postérieures. Ainsi, l'ogive a été fort maladroitement mêlée au plein cintre.
plaça sur le portail de Sainte-Croix la statue de son père/signe de triomphe et menace permanente contre la grande cité.
Carloman avait mal soutenu son frère dans cette guerre, et la mésintelligence entre les deux princes annonçait des discordes civiles, lorsque Carloman mourut. Il laissait des fils. Les Austrasiens pouvant choisir entre ces enfants et un vaillant prince, qui s'était, déjà montré le digne successeur de Pépin, n'hésitèrent pas à le proclamer leur roi. L'oncle n'eut pas plus de scrupule à dépouiller ses neveux. N'oublions pas que les idées de succession n'étaient pas alors arrêtées comme elles le sont aujourd'hui, et qu'au-dessus du droit des fils à hériter de leur père, il y avait le vieux droit des peuples germaniques à élire eux-mêmes leur chef.
Charlemagne seul roi (771). — Charlemagne, pour le nommer comme la postérité, en réunissant à son nom de Charles celui de grand (magnus), que ses victoires lui valurent, régna kk ans. Il faut faire deux parts de ce long règne : les conquêtes et l'administration. Les premières eurent pour résultat de porter les limites du nouvel empire des Francs, à l'est, jusqu'à l'Elbe, à la Theiss et à la Bosna ; au sud, jusqu'au Garigliano, en Italie, et jusque vers l'Èbre, en Espagne. L'État de Pépin se trouva doublé. On n'en a pas moins voulu faire de Charlemagne un sage couronné, un prince pacifique qui ne s'était armé que pour se défendre. Rendons-lui sa vraie et rude figure. Il n'avait nulle invasion à craindre. Les Arabes étaient divisés, les Avares affaiblis et les Saxons impuissants à faire une guerre sérieuse hors de leurs forêts et de leurs marécages* S*il a conduit des Francs au delà de leurs frontières, c'est qu'il a eu, comme tant d'autres, l'ambition de commander à plus de peuples et de laisser un nom retentissant dans la mémoire des hommes.
Conquête de la moitié de l'Italie (773-774). — Les
fils de Carloman s'étaient réfugiés auprès de Didier, roi des Lombards, *qui avait déjà donné asile à Hunald, l'implacable ennemi des Francs. Charlemagne avait récemment outragé ce prince en lui renvoyant sa fille, après une année de mariage. Didier, poussé par son ressentiment et par les conseils d'Hunald, voulut que le pape sacrât rois les fils de Carloman. Adrien en avertit Charlemagne, qui fit décréter une expédition au delà des Alpes. Les passages ne furent pas mieux défendus qirau temps de Pépin; les seules villes de Pavie et de Vérone résistèrent. Charles, laissant une armée devant ces deux pla-
ces, alla à Rome recevoir le titre de patrice, avec le serment de fidélité des Romains, et confirmer au pape la donation de Pépin. A Pavie, Hunald fut lapidé par le peuple qu'il voulait contraindre à se défendre encore. Didier et ses enfants furent enfermés dans un monastère, et Charles prit le titre de roi d'Italie (774). Ce fut le commencement des malheurs de ce pays. Depuis ce temps, il a presque toujours cessé de s'appartenir, et c'est à ce titre d'héritiers de Charlemagne que les empereurs d'Allemagne ont régné sur la vallée du Pô. Les Lombards conservèrent toutefois ce qu'ils possédaient dans le sud de la Péninsule. La domination franque s'arrêta au Garigliano ; et, si les ducs de Bénévent se reconnurent tributaires, le plus souvent ils ne payèrent le tribut que quand une armée vint le leur de-
Cîuerre de Saxe (Ï32-804). — Cette guerre fut bien autrement difficile et périlleuse que celle d'Italie, car les Saxons, race énergique et brave, défendirent héroïquement leur liberté. Il est fâcheux que nous n'ayons de cette grande lutte que le récit sec et partial d'Êginhard. Les nations qui succombent racontent bien rarement leurs misères; voilà pourquoi l'histoire, trompée par les dispositions des vainqueurs, dit si souvent comme le brenn gaulois : Vœ victis, malheur aux vaincus !
La religion fut le prétexte de la guerre. Les Saxons brûlèrent l'église de Deventer et menacèrent dé mort les missionnaires qui étaient venus au milieu d'eux. Aussitôt Charles entra dans leur pays, dévasta tout par le fer et le feu, prit le château d'Ehresbourg et renversa l'idole Irminsul, patriotique souvenir d'Hermann, le libérateur de la Germanie contre les Romains. En 774, pendant que Charles était en Italie, les Saxons essayèrent de brûler l'église de Fritzlar ; il revint et commença une guerre d'extermination dont les principaux incidents furent les victoires de Buckholz, de Detmold, d'Osnabruck, le massacre de 4500 Saxons décapités à Verden, la translation d'une partie de ce peuple dans d'autres provinces et la conversion forcée des habitants. Le héros de la résistance fut Witikind. Il combattit jusqu'en 785 ; il se soumit alors et reçut le baptême à Attigny. La dernière prise d'armes fut de l'an 803.
Dès l'année 787, Charles avait promulgué, pour l'organisation de la Saxe, un capitulaire où la peine de mort se retrouve presque à chaque article, non-seulement pour les crimes que toutes les lois punissent ainsi, mais pour de simples infractions aux ordonnances de l'Église, pour avoir rompu le jeûne quadra-
gésimal, refusé le baptême, noué des intrigues avec les païens, ou brûlé, comme eux, le corps d'un homme mort.
Charlemagne ayant pu poursuivre cette œuvre pendant quarante ans, ces moyens, bien qu'atroces, réussirent. La Saxe sortit de ses mains domptée, mais chrétienne, partagée en huit évêchés, couverte de cités nouvelles et d'abbayes qui furent des foyers de civilisation; et ce pays, jusqu'alors barbare et païen, entra en communion avec le reste de l'empire.
Guerre entre l'Elbe et l'Oder (789). — Les conquérants sont condamnés à étendre sans cesse leurs conquêtes. Derrière les Saxons, par delà l'Elbe, Charlemagne trouva les Wiltzes ; pour arrêter leurs incursions en Saxe, il les rendit tributaires (789). Quand il les eut soumis au tribut, il fallut qu'il se chargeât de leurs guerres contre leurs voisins du Nord ; et les Francs, après avoir passé le Wéser, franchi l'Elbe, limite de la Saxe, et pénétré jusqu'à l'Oder, durent aller sur les bords de FEyder fermer aux Danois l'entrée de l'Allemagne. Au reste, les pays entre l'Elbe et l'Oder ne reçurent pas l'organisation donnée au reste de l'empire.
. Ces pays touchent à la Bohême d'où l'Elbe sort et qu'enveloppe une losange de montagnes ; les armées de Charles y pénétrèrent, mais sans en rapporter la soumission des habitants.
Guerre contre les Avars (787-996). — Il y avait en Bavière une vieille race ducale qui se croyait aussi noble que les Carlovingiens, et dont le chef Tassillon, gendre de Didier, l'ancien roi des Lombards, subissait avec douleur la domination franque. En 787, un vaste complot se forma: Tassillon, aidé des Avars qui occupaient, à l'est de la Bavière, la Pannonie, devait attaquer l'Austrasie, tandis que les Grecs, unis au duc de Bénévent, se jetteraient sur l'Italie. Averti du péril par le pape Adrien, Charles le prévint par d'habiles et énergiques mesures. Tassillon fut enveloppé par trois armées, et bientôt parut en suppliant devant Charles. L'assemblée des Francs le condamna à mort; on l'enferma avec son fils dans un monastère ; et son duché de Bavière, divisé en comtés, fut administré par des comtes francs. Les conjurés d'Italie n'avaient pas eu le temps d'agir. Les Avars arrivèrent trop tard. Ils attaquèrent à la fois le Frioul et la Bavière (788). Refoulés dans laPannonie, ils y furent suivis par les Francs. Cette guerre ne finit qu'en 796, par la prise du ring ou camp des Avars. Les Francs y trouvèrent tant de trésors, fruit du pillage de l'em-
pire grec, qu'ils devinrent riches, dit Éginhard, de pauvres qu'ils étaient auparavant, en comparaison. La lutte avait été très-meurtrière pour les'Avars, car ce peuple, jadis redouté dans toute la vallée du Danube, s'en trouva si affaibli qu'il fut réduit, pour se soustraire aux attaques des Slaves, à demander un asile àCharlemagne en Bavière. Une partie de leur pays forma la Manche orientale et fut organisée comme la Saxe : on y fonda des villes, des évôchés. L'Autriche est sortie de ià.
Ciuerre d'Espagne (7118-81*). — Charlemagne était à Paderborn, occupé à faire baptiser les Saxons, lorsqu'un Sarrasin, qui ne voulait pas reconnaître le khalife de Cordoue, vint lui offrir de mettre les Francs en possession des villes qu'il tenait au sud des Pyrénées. Charles accepta, et, avec une nombreuse armée, traversa la Gascogne, dont le duc, Loup, fut contraint de lui prêter serment de fidélité. Il prit Pampelune et Saragosse. Mais ses alliés lui offrant peu de secours, il rentra en France par les gorges des Pyrénées. L'armée défilait sur une ligne étroite et longue, dans la vallée de Roncevaux, quand les Vascons, embusqués dans les bois, se précipitant sur l'arrière-garde, y portèrent le désordre et tuèrent plusieurs comtes. Là périt Roland, commandant des Marches de Bretagne. L'histoire ne sait de lui rien de plus que ce que nous venons d'en dire. Mais les poèmes du moyen âge en savent bien davantage ; ils célébrèrent longuement ses exploits héroïques, son cor enchanté dont :
Bruient li mont et li vauls resona ; Bien quize lieues li oies en ala.
et sa Durandal, qui fendait roc et granit. Guillaume le Conquérant, en allant à la conquête de l'Angleterre, fit chanter la chanson de Roland à la tête de son armée, et le paysan basque montre encore dans les Pyrénées le cirque qui s'appelle la Brèche de Roland.
Les Francs firent six autres expéditions au delà des Pyrénées. Elles furent conduite s par le fils de Charles et eurent pour résultat la formation de la Marche d'Espagne ou comté de Barcelone, et de la Marche de Gascogne, qui fut plus tard le royaume de Navarre. L'empire, de ce côté, n'arriva pourtant pas jusqu'à l'Èbre. Huesca et Saragosse restèrent aux Arabes. En avant des Pyrénées, et pour en garder la route, Charles bâtit sur une colline autrefois consacrée à Mars, la ville de
Mont de Marsan, au confluent du Midou et de la Douze. En- ] fin pour mettre les côtes à l'abri des pirateries des Sarrasins, j une flotte dirigée sur la Corse, la Sardaigne et les Baléares, j chassa de ces lies les infidèles (779). i
charlemagne, empereur d'Occident (800). — Toutes I ces guerres étaient à peu près achevées en Tan 800. Charles se I trouvait alors maître de la France, de l'Allemagne, des trois 1 quarts de l'Italie, et d'une partie de l'Espagne ; il avait aug- 1 menté de plus d'un tiers l'étendue des pays que son père lui 1 avait laissés. Ces vastes possessions n'étaient plus un royaume, I mais un empire. Il crut avoir assez fait pour être autorisé à l s'asseoir sur le trône de l'Occident, et, comme son père avait 1 demandé au pape sa couronne de roi, ce fut au pape qu'il demanda sa couronne d'empereur.
Au milieu de l'année 800, Charles se rendit en Italie pour I diriger une expédition sous les ordres de son fils Pépin, contre 1 les Lombards de Bénévent. « Il arriva a Rome le 2k novembre, dit Éginhard ; on accusait le pape de beaucoup de choses ; le roi commença l'examen de ces accusations ; mais, personne ne voulant entreprendre de les prouver, le pape monta en chaire en présence de tout le peuple, dans la basilique de l'apôtre saint Pierre, prit l'Évargile dans sa main, invoqua le nom de la sainte Trinité, et se purgea par serment des crimes qui lui étaient imputés. Le même jour, le prêtre Zacharie, que Charles avait envoyé à Jérusalem, arriva à Rome avec deux prêtres qui venaient trouver le roi par ordre du patriarche ; ils lui apportaient sa bénédiction, les clefs plu saint sépulcre et du Calvaire, ainsi qu'un étendard. Le roi les reçut gracieusement, les retint quelques jours près de lui, les récompensa et leur donna audience lorsqu'ils voulurent s'en retourner. Le saint jour de la naissance du Seigneur, tandis que le roi priait devant l'autel du bienheureux apôtre Pierre, 'le pape lui posa une couronne sur la tête, et tout le monde romain s'écria: « A o Charles Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique em- « pereur des Romains, vie et victoire î » Après Laudes, il fut adoré par le pontife, suivant la coutume des anciens princes ; et, quittant le nom de patrice, il fut appelé empereur et auguste. »
C'était un grand événement que cette cérémonie qui avait lieu dans l'église de Saint-Pierre, au jour de Noël de Tan 800. Le titre d'empereur de l'Occident, resté enseveli sous les ruines faites par les barbares, en était tiré par le pontife de Rome et
était montré aux nations dispersées et ennemies comme un signe de ralliement. Un droit nouveau était créé pour ceux qui hériteront de cette couronne, le droit de commander aux peuples italiens, allemands, français, qui se trouvaient alors réunis sous la main du premier empereur germanique. Quand des circonstances de famille et le temps eurent fait passer ce titre aux rois allemands, la France se trouva assez forte pour repousser la domination d'un césar étranger, mais non l'Italie. De là la moitié des maux que la Péninsule eut à souffrir.
Un autre personnage acquit ce jour-là une prérogative importante. En couronnant Charlemagne, le pape Léon III avait rempli une fonction, comme saint Remy en sacrant Clovis. Ses successeurs en feront un droit, et les pontifes se regarderont comme les dispensateurs des couronnes. Pendant tout le moyen âge, la consécration impériale ne pourra être donnée qu'à Rome même et des mains du saint-père. Plus d'une guerre sortira de ce droit nouveau.
Résultat* des guerres de Charlemagne. — Bans les conquêtes de Charlemagne, il y en a de durables, il y en a d'éphémères ; les unes sont utiles, les autres ne le sont pas. Tout ce qu'il tenta au delà des Pyrénées avorta. Le comté de Barcelone, qu'il rattacha à la France, ne nous est pas resté, et, de la Marche de Gascogne, il ne nous est revenu 'que ce que la nature elle-même nous donnait sur le versant septentrional des Pyrénées. Mieux eût valu qu'il eût dompté les Bretons, de manière à les faire entrer plus tôt dans la vie et dans la nationalité françaises, au lieu de se contenter d'une soumission précaire. La conquête du royaume des Lombards ne profita ni à la France ni à l'Italie, mais au pape, dont elle releva la position politique et dont elle assura, pour l'avenir, l'indépendance. Le pays, pour qui ces longues guerres eurent le plus heureux résultat, fut celui qui en souffrit le plus, l'Allemagne. Avant Charlemagne, l'Allemagne était encore la Germanie, c'est-àdire un chaos informe de tribus païennes ou chrétiennes, mais toutes barbares, ennemies les unes des autres, sans lien qui les unit. Il y avait des Francs, des Saxons, des Thuringiens, des Bavarois. Après lui, il y eut un peuple allemand, et il y aura un royaume d'Allemagne. C'est une grande gloire que d'avoir créé un peuple; cette gloire, peu de conquérants l'ont su trouver, car ils détruisent bien plus qu'ils ne fondent; Charlemagne l'a pleinement obtenue.
Apparition des Northman s. — Charlemagne, en portant
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jusqu'à l'Eyder les avant-postes de son empire, pensait avoir fermé l'Allemagne aux hommes du Nord (Northmans)] mais, poussés peut-être par les fugitifs de la Saxe, ils montèrent sur leurs barques et vinrent pirater le long de l'immense étendue des côtes. S'il en fallait croire le moine de Saint-Gall, ils auraient, du vivant même de l'empereur, pénétré dans la Méditerranée. « Ils entrèrent, dit le chroniqueur, dans le port d'une ville où Charlemagne lui-même se trouvait; on les chassa, mais l'empereur, s'étant levé de table, se mit à la fenêtre qui regardait l'orient et demeura longtemps le visage inondé de larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui l'entouraient: c Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je « pleure amèrement? Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent « par ces misérables pirateries ; mais je m'afflige de ce que, a moi vivant, ils ont manqué de toucher ce rivage, et je suis « tourmenté d'une vive douleur quand je prévois tout ce qu'ils « feront de maux à mes neveux et à leurs peuples. » La scène est belle, mais le fait est faux; il faut y renoncer. L'apparition des Northmans, sous Charlemagne, reste pourtant certaine, car on le voit prendre contre eux des mesures de défense: deux flottes furent rassemblées à Boulogne et près de Gand, deux autres sur la Garonne et sur le Rhône. ' w
Étendue de l'empire. — Ses frontières étaient: au nord etàî*est, l'Océan, depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à la rive espagnole du golfe de Gascogne, moins la péninsule armoricaine qui n'était que tributaire ; au sud, les Pyrénées, et en Espagne, le cours inférieur de l'Èbre ; en Italie, le Garigliano et la Pescara, moins Gaëte et Venise qui reconnaissaient la souveraineté plus nominale que réelle de Constantinople ; enfin, en Illyrie, la Cettina ou la Narenta, moins les villes maritimes de Trau, Zara et Spalatro, restées aux Grecs. A l'est,