CHAPITRE XIII
la frontière était marquée ; en Illyrie, par la Bosna et la Save; en Germanie, par la Theiss, d'où la frontière tournait à l'ouest à travers la Moravie, jusqu'aux montagnes de la Bohême qu'elle laissait à l'est, pour regagner au nord la Saale, puis l'Elbe. Le pays situé au nord de l'embouchure de l'Elbe jusqu'à l'Eyder reconnaissait encore la domination directe de Gharlemagne.
Mais au delà de ces frontières se trouvaient des peuples à demi soumis, à demi indépendants. Les Navarrais dans les Pyrénées, le duc de Bénévent en Italie, payaient le tribut, quand une armée venait le demander. La Bretagne et la Bohême avaient été ravagées, non conquises. Entre l'Elbe et l'Oder, les Obotrites étaient alliés plutôt que sujets*, et il fallait entretenir leur amitié par une protection onéreuse. Quant aux Wiltzes, vaincus souvent, ils ne déposèrent jamais les armes. Ajoutons à ces provinces continentales les lies Baléares, la Corse, peutêtre aussi laSardaigne, possessions précaires que se disputaient les Francs, les Grecs et les Sarrasins.
Administration t le comte et le centenier. — L'empire se divisait en comtés, et leur circonscription reproduisait assez bien les anciennes limites des cités romaines. Les comtes, agents habituels et résidants de l'administration générale, réunissaient toutes les attributions civiles, judiciaires et militaires. En les instituant dans leur office, le roi disait : « Ayant éprouvé votre foi et vos services, nous vous donnons les pouvoirs de comte dans ce territoire. Gardez-nous la foi jurée, et que tous les peuples habitant ce pays soient traités avec modération. Régissez-les avec droiture, selon leur loi et leur coutume. Soyez le défenseur des veuves et des orphelins. Réprimez sévèrement les voleurs et les malfaiteurs, afin que les peuples, vivant en prospérité sous votre gouvernement, restent en joie et en paix. Veillez à ce que tout ce qui appartient légitimement à notre fisc soit chaque année versé à notre trésor. »
Au-dessous du comte sera plus tard le vicomte; sous les premiers Garlovingiens il y avait le centenier, nommé aussi viguier ou vicaire, qui commandait dans un district, originairement occupé par cent familles. Le vicaire tenait dans son district trois plaids par an ; et, assisté des scabins ou juges royaux que le comte désignait, et d'hommes libres du pays, il jugeait toutes les causes, excepté celles qui entraînaient la mort, la confiscation et la perte de la liberté, lesquelles ne pouvaient être portées que devant la cour du comte.
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Etes envoyés royaux. — Les envoyés royaux, ou missi dominici, ordinairement un comte et un évêque, parcouraient quatre fois Tan les comtés soumis à leur surveillance, afin de pouvoir tenir l'empereur au courant des vœux publics. . Ils écoutaient les plaintes des sujets, réformaient les abus, recevaient les appels des sentences rendues par les comtes. « Si un comte ne fait pas justice à ses administrés, dit une loi de Charlemagne (779), que nos envoyés s'établissent dans sa maison et vivent à ses dépens jusqu'à ce que justice soit rendue. » •
Assemblée* générales. — « C'était l'usage de ce temps, dit l'archevêque de Reims, Hincmar, de tenir chaque année deux assemblées, au printemps et à l'automne. Dans l'une et dans l'autre on soumettait aux grands les articles de loi, nommés capitula, que le joi lui-même avait rédigés par l'inspiration de Dieu, ou dont la nécessité lui avait été manifestée dans l'intervalle des réunions. Après avoir reçu ces communications, ils en délibéraient un, deux ou trois jours, ou plus, selon l'importance des affaires. Des messagers recevaient leurs questions et rapportaient les réponses. Aucun étranger n'approchait du lieu de rassemblée, jusqu'à ce que le résultat des délibérations eût été mis sous les yeux du grand prince, qui alors, avec la sagesse qu'il avait reçue de Dieu, adoptait une résolution à laquelle tous obéissaient. Les choses se passaient ainsi pour un, deux capitulaires, ou pour un plus grand nombre, jusqu'à ce que, avec l'aide de Dieu, on eût pourvu à toutes les nécessités du temps.
« Pendant que ces affaires se traitaient de la sorte, hors de la présence du roi, le prince lui-môme, au milieu de la multitude venue à l'assemblée générale, était occupé à recevoir des présents, saluant les hommes les plus considérables, soit ecclésiastiques, soit laïques, s'entretenant avec ceux qu'il voyait rarement, témoignant aux plus âgés un intérêt affectueux, ou s'égayant avec les plus jeunes. Si ceux qui délibéraient sur les affaires publiques en manifestaient le désir, le roi se rendait auprès d'eux ; alors ils lui rapportaient, avec une entière familiarité, ce qu'ils pensaient de toutes choses, et quelles - étaient les discussions amicales qui s'étaient élevées entre / eux. j
« Je ne dois pas oublier de dire que si le temps était beau, tout cela se passait en plein air, sinon, dans plusieurs bâtiments distincts. Ceux qui avaient à délibérer sur les proposi-
tions du roi étaient séparés de la multitude des personnes venues à l'assemblée, où les hommes les plus considérables ne pouvaient entrer.
« Les lieux destinés à ces assemblées des grands étaient divisés en deux parties, de telle sorte que les évêques, les abbés et les clercs élevés en dignité pussent se réunir sans aucun mélange de laïques. De môme les comtes et les autres principaux de l'État se séparaient, dès le matin, du reste de la multitude. Alors les seigneurs ci-dessus désignés , les clercs d'ifh côté, les laïques de l'autre, se rendaient dans la salle qui leur était assignée, et où on avait fait honorablement préparer des sièges. Ils pouvaient siéger ensemble ou séparément, selon la nature des affaires qu'ils avaient à traiter, ecclésiastiques, séculières ou mixtes; de même, s'ils voulaient faire venir quelqu'un, soit pour demander des aliments, soit pour faire quelque question, et le renvoyer après en avoir reçu ce dont ils avaient besoin , ils en étaient les maîtres.
« La seconde occupation du roi était de demander à chacun ce qu'il avait à lui apprendre sur la partie du royaume d'où il venait. Car il leur était étroitement recommandé à tous de s'enquérir, dans l'intervalle des assemblées, de ce qui se passait au dedans et au dehors du royaume ; et ils devaient chercher à le savoir des étrangers comme des nationaux, des ennemis comme des amis. Le roi voulait savoir si, dans quelque coin du pays, le peuple murmurait ou était agité, et quelle était la cause de son agitation, s'il était survenu quelque désordre dont il fût nécessaire d'occuper l'assemblée, et autres détails semblables. Il cherchait aussi à connaître si quelqu'une des nations soumises voulait se révolter, si quelqu'une de celles qui s'étaient révoltées semblait disposée à se soumettre, si celles qui étaient encore indépendantes menaçaient le royaume de quelque attaque. »
Ces assemblées ne ressemblaient donc plus aux anciens champs de mars des Francs, où tout homme libre prenait part à la délibération. Comme le temps de l'assemblée est aussi celui de la revue de l'armée, et qu'elle précède l'entrée en campagne, ou a lieu au retour, les hommes libres s'y trouvent encore ; mais ils laissent les grands délibérer à l'écart. Les ducs, les évêques, les comtes, les abbés sont seuls appelés par Charlemagne à l'aider de leurs conseils. Cependant, en souvenir de l'ancien droit, les lois portent en signe de
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sanction nationale : a Et tout cela a été approuvé du peuple, De his omnes consenserunt. »
Capitula 1res. — Nous avons 65 de ces capitulaires ; ils comprennent 1151 articles. La diversité des affaires dont ils traitent prouve la sérieuse activité du prince, son ardent désir de mettre de l'ordre dans l'État. On l'y voit porter son attention sur toutes choses. En même temps qu'il présidait des conciles et discutait avec les évêques sur le culte des images ou l'hérésie de Félix d'Urgel, il réglait dans les plus petits détails l'administration de ses fermes 1 , et ordonnait qu'on prit garde qu'aucun de ses esclaves ne mourût de faim, c autant que cela se peut faire avec l'aide de Dieu. * Il combattait l'une des tendances les plus générales de son temps, l'usurpation des terres du domaine royal , et il prémunissait le peuple par ses avis et ses conseils contre les imposteurs et les faussaires. Il voulait éteindre la mendicité, en obligeant chacun de ses fidèles à nourrir sur son bénéfice les mendiants
qui s'y trouvaient ; et s'il imposait à chaque paroissien l'obligation de donner à son église la dime ou dixième partie des produits de sa terre, c'était en la partageant en trois parties : la première pour l'entretien et l'ornement de l'église , la deuxième à l'usage des pauvres et des voyageurs, la troisième seulement pour les prêtres. L'introduction du chant grégorien dans les églises fut une de ses grandes affaires ; une autre fut la réformation des monastères, qu'opéra saint Benoit d'Aniane; car, depuis la concession des biens d'Église faite par Charles Martel à ses leudes, on trouvait beaucoup de clercs séculiers portant la lance et l'épée, ne songeant qu'à la chasse et à la guerre.
Il accrut la juridiction de l'Église, de manière à l'affranchir de la juridiction royale ; et il essaya d'astreindre les marchand» à l'égalité des poids et mesures ; il leur fixa même un maximum, c'est-à-dire le prix le plus fort auquel ils pouvaient vendre leurs denrées.
i. « Il ordonnait, dit Montesquieu, qu'on vendît les œufs des bassescours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardins; et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards et les immenses trésors de ces Huns qui avaient dépouillé l'univers. » Ces diverses instructions ont été réunies à tort en un seul capitulaire, au reste fort curieux et intitulé : De Villis. Il y a 70 articles On y lit, à l'article 19 : «11 y aura dans les basses-cours de nos villas non moins de 100 poules et au moins 3o oies ; dans les simples manoirs, au moins 50 poules et 12 oies. » Ces préoccupations économiques étaient nécessaires, puisque le roi n'avait plus d'autres revenus que ceux de ses domaines.
Il régla le service militaire : Tout homme libre, possédant quatre métairies, doit aller à la guerre. Ceux qui ne possèdent pas quatre métairies se réunissent ; un d'eux part, les autres lui fournissent les armes, les chevaux et les provisions nécessaires.
Il chercha à réprimer le vol par la sévérité des peines qu'il décréta: la première fois, la perte d'un œil; la seconde, celle du nez; la troisième, la mort.
impôts. — Il n'y avait plus, depuis le commencement du septième siècle, d'impôts publics. Le roi ne recevait que ce qui lui était dû comme propriétaire, par ses nombreux colons, les fruits et les revenus de ses domaines particuliers, les services personnels et réels des comtes et des bénéficiers royaux, les dons gratuits des grands et les tributs des pays conquis. Les propriétaires étaient obligés de fournir aux moyens de transport et à la subsistance du prince ou de ses agents, lorsqu'ils passaient sur leurs terres ; ils étaient chargés en outre de l'entretien des routes et des ponts. L'armée s'équipait elle-même et vivait à ses frais et sans solde; la terre ou bénéfice que le soldat avait reçu en tenait lieu.
Travaux publics et écoles. — On a vu que, afin de civiliser la Saxe et la Pannônie, il y avait fondé des évêchés, qui donnèrent chacun naissance à une ville importante. Il commença un ouvrage qui n'a été accompli que de nos jours, un canal entre le Rhin et le Danube; il construisit un pont à Mayence, une basilique à Aix-la-Chapelle, deux palais à Nimègue et à Ingelheim ; mais il fut réduit, pour les décorer, à piller l'Italie et à dépouiller Ravenne de ses marbres les plus précieux.
Il releva nombre d'églises, exigea des prêtres qu'ils fussent non-seulement pieux, mais lettrés, et créa des écoles dans les évêchés, dans les monastères, jusque dans son palais. Il assistait aux leçons, récompensait les plus habiles, et faisait honte aux fils des grands quand ils se laissaient devancer j>ar les fils des pauvres. « Vous comptez , leur disait-il avec colère , sur les services de vos pères ; mais sachez qu'ils en ont été récompensés , et que l'Etat ne doit rien qu'à celui qui mérite par lui-même. » Et aux évêques , aux moines : « C'est plaire à Dieu que de bien vivre, mais c'est lui plaire encore que de bien parler. * Alcuin l'entendait s'écrier un jour : c Ahl si j'avais seulement autour de moi douze clercs instruits dans^ toutes les sciences comme l'étaient Jérôme et Augustin ! » *'
Première renaissance littéraire. — Il se donna'lui-
même beaucoup de peine pour apprendre des choses dont son père ou son aïeul ne pensaient guère qu'un roi et un guerrier eussen* besoin. « Ne se bornant pas à l'étude de sa langue
maternelle , il voulut connaître les langues étrangères, et apprit si bien le latin qu'il s'en servait comme de sa propre langue.
Quant au grec, il le comprenait mieux qu'il ne le parlait !. La fécondité de sa conversation était telle, au surplus, qu'il paraissait trop aimer àcauser. Passionné pour les arts libéraux, il respectait les hommes qui s'y distinguaient et les comblait d'honneurs. Le diacre Pierre, vieillard natif de Pise, lui apprit la grammaire ; dans les
Cathédrale d'Aix-la-Chapelle', autres sciences
il eut pour maître , Alcuin, diacre breton, Saxon d'origine, l'homme le plus savant de son temps. Sous sa direction, Charles consacra beau-
1. Ainsi, le grec n était pas tout à fait oublié en Occident. Sous Charles le Chauve, Jean Scot Érigène traduira encore les livres du pseudo-Denys, mais après lui, et pendant cinq siècles, les plus savants hommes ignorèrent cette langue.
2. Le Munster ou cathédrale d'Aix-la-Chapelle est encore en grande partie tel que Charlemagne l'avait bâti. Les restes de l'empereur sont dans une chasse déposée dans la sacristie, où on les montre.
168 GOUVERNEMENT DE CUARLEMAGNE.
coup de temps et de travail à l'étude de la rhétorique, de la dialectique et de l'astronomie, apprenant l'art de calculer la marche des astres, et suivant leur cours avec une attention scrupuleuse etune étonnante sagacité. Il essaya même d'écrire, et avait habituellement sous le chevet de son lit des tablettes et des exemples pour s'exercer à former des lettres quand il trouvait quelques instants de liberté ; mais il réussit peu dans cette étude, commencée trop tard et à un âge peu convenable. Toutes les nations soumises a son pouvoir n'avaient point eu jusqu'alors de loi écrite; il ordonna de rédiger leurs coutumes. Il fit de même pour les poëmes barbares qui célébraient les exploits des anciens chefs, et les conserva de cette manière à la postérité. Il fit aussi commencer une grammaire de la langue nationale. Dans un de ses capitulaires, il se glorifie « d'a- « voir corrigé les livres de l'ancienne etde la nouvelle alliance, t corrompus par l'ignorance des copistes. »
Un chant francique. — La postérité n'a malheureusement rien gardé de ces chants qu'Éginhard lui promettait, si ce n'est peut-être un fragment qui a été retrouvé à l'intérieur de la couverture d'un manuscrit de l'abbaye de Fulde. Ce morceau d'un grand style épique est écrit dans l'idiome francique et en caractères du huitième ou du commencement du neuvième siècle. Il faisait évidemment partie d'un de ces longs poèmes dont les Niebelungen, l'Iliade allemande, sont la dernière expression. Voici ce débris mutilé de l'ancienne poésie des Francs, dans la traduction que M. Ampère en a donnée :
« J'ai ouï dire que se provoquèrent dans une rencontre Hildebrand et Hadebrand, le père et le fils. Alors les héros arrangèrent leur sarrau de guerre, se couvrirent de leur vêtement de bataille, et par-dessus ceignirent leurs glaives. Gomme ils lançaient leurs chevaux pour le combat, Hildebrand, fils d'Hérébrand, parla : c'était un homme noble, d'un esprit prudent. Il demanda brièvement : « Qui était ton père parmi la race des « hommes, et de quelle famille es-tu ? Si tu me l'apprends je « te donnerai un vêtement de guerre à triple fil; car je connais, « ô guerrier ! toute la race des hommes. »
c Hadebrand, fils d'Hildebrand, répondit: « Des hommes • vieux et sages dans mon pays, qui maintenant sont morts, « m'ont dit que mon père s'appelait Hildebrand : je m'appelle «c Hadebrand. Un jour il s'en alla vers l'est ; il fuyait la haine « d'Odoacre ; il était avec Théodoric et un grand nombre de c ses héros. Il laissa seuls, dans son pays, sa jeune épouse,
« son fils encore petit, ses armes qui n'avaient plus de mal- « tre ; il s'en allà du côté de l'est. Depuis, quand coramen- « cèrent les malheurs de mon cousin Théodoric, quand il fut « un homme sans ami, mon père ne voulut plus rester avec « Odoacre. Mon père était connu des guerriers vaillants; ce « héros intrépide combattait toujours à la tête de l'armée ; il « aimait trop à combattre, je ne pense pas qu'il soit encore en « vie. — Seigneur des hommes, dit Hildebrand, jamais du « haut du ciel tu ne permettras un combat entre hommes du t « même sang. » Alors il ôta un précienx bracelet d'or, qui entourait son bras, et que le roi des Huns lui avait donné. « Prends-le, dit-il à son fils, je te le donne en présent. » Hadebrand, fils d'Hildebrand, répondit : c C'est la lance à la « main, pointe contre pointe, qu'on doit recevoir de sembla- * bles présents. Vieux Hun! tu ès un mauvais compagnon; « espion rusé, tu veux me tromper par tes paroles, et moi je « veux te jeter bas avec ma lance. Si vieux, peux-tu me forger t de tels mensonges? Des hommes de mer, qui avaient navi- « gué sur la mer des Vendes, m'ont parlé d'un combat dans « lequel a été tué Hildebrand, fils d'Hérébrand. * Hildebrand, fils d'Hérébrand, dit : « Je vois bien à ton armure que tu ne c sers aucun chef illustre, et que, dans ce royaume, tu n'as « rien fait de vaillant. Hélas ! hélas ! Dieu puissant ! quelle f destinée est la mienne ! J'ai erré hors de mon pays soixante « hivers et soixante étés. On me plaçait toujours à la tête des t combattants ; dans aucun fort on ne m'a mis les chaînes s aux pieds, et maintenant il faut que mon propre enfant me « pourfende avec son glaive, m'étende mort avec sa hache, « ou que je sois son meurtrier. Il peut t'arriver facilement, si « ton bras te sert bien, que tu ravisses à un homme de cœur « son armure, que tu pilles son cadavre ; fais-le, si tu crois « en avoir le droit, et que celui-là soit le plus infâme des « hommes de l'est qui te détournerait de ce combat, dont tu « as un si grand désir. Bons compagnons qui nous regardez, a jugez dans votre courage qui de nous deux aujourd'hui c peut se vanter de mieux lancer un trait, qui saura se rendre « maitre de deux armures, i Alors ils firent voler leurs javelots à pointes tranchantes, qui s'arrêtèrent dans leurs boucliers; puis ils s'élancèrent l'un sur l'autre. Les haches de pierre résonnaient.... Ils frappaient pesamment sur leurs blancs boucliers ; leurs armures étaient ébranlées, mais leurs corps demeuraient immobiles. .. . »
Alcnln et Kginhard. — Au septième et au commencement du huitième siècle la France était en -arrière des autres pays de l'Europe. Charlemagne fut obligé de chercher hors de ses provinces les hommes qui pouvaient répondre à sa pensée. Tous les maîtres de l'école du palais furent des étrangers; à leur tête était F Anglo-Saxon Alcuin, que Charlemagne eut grand'peine à retenir auprès de lui ; ensuite venaient l'Irlandais Clément, Pierre de Pise, le Lombard Paul Diacre, qui a laissé une histoire de sa nation, Théodulfe, originaire d'Espagne ou de la Septimanie, et le meilleur poète du temps ; aussi • l'appelait-on Pindare dans l'école du palais. Il est vrai qu'Alcuin, pour de mauvais vers, avait pris le nom d'Horace et Ançilbert celui d'Homère. Cependant un Franc les éclipsa tous, Éginhard, qu'une gracieuse légende voudrait faire gendre de Charlemagnef II fut son secrétaire, et, après la mort de ce
prince, fut mêlé aux plus grandes affaires de l'empire. Sa Vie de Charlemagne n'est pas seulement un recueil précieux de faits authentiques, mais un livre d'histoire, une véritable composition littéraire. On sait que Charlemagne siégeait lui-môme dans cette sorte d'académie où il portait le nom de David. Les discussions qu'on y soutenait montrent que la science y était bien puérile. Il n'en faut pas moins tenir un grand compte des efforts de ces hommes pour sortir de la barbarie ; Charlemagne apprenant à écrire et y réussissant mal, ou s'oubliant à écouter la pédantesque disputatio d' Alcuin et de Pépin que nous avons encore, restera toujours ce qu'il a véritablement été, le promoteur d'une renaissance littéraire, qui s'est bien lentement développée sans doute, mais qui, du moins, ne s'arrêtera pas. Depuis Charlemagne, il n'y eut plus sur le monde de ces ténèbres palpables, comme le septième et le huitième siècle en avaient vu.
Relations de Charlemagne avec Haroun et avec l'empire grec. — Ainsi les héritiers des rois fainéants pouvaient maintenant rendre bon compte de leur usurpation. L'empire des Francs qui tombait était relevé, agrandi ; et l'autorité qui se perdait était retrouvée et fortifiée. Ce n'est pas un vain titre que Charles avait pris à Rome ; il était bien l'empereur de l'Occident. Éginhard nous le montre dans son palais d'Aix-la-Chapelle , sans cesse entouré de rois ou d'ambassadeurs, venus des plus lointains pays. Egbert, roi des Anglo- Saxons de Sussex, Eardulf, roi du Northumberland, venaient à sa cour. Le roi des Asturies, celui d'Écosse, ne s'appelaient
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jamais en lui écrivant, que ses fidèles, et le premier lui rendait compte de toutes ses guerres et lui offrait une part du butin.
Le maître brillant et redouté de l'Asie occidentale, le khalife Haroun-al-Raschid, rechercha son amitié et lui envoya des présents parmi lesquels un éléphant, animal que les Francs n'avaient jamais vu, et une horloge sonnante ; et les empereurs de Constantinople firent un traité avec lui, suivant ce proverbe grec qui subsiste encore, dit Éginhard : « Ayez le Franc pour ami, non pour voisin. » Il fut môme, à en croire un écrivain de Byzance, sur le point d'épouser l'impératrice Irène et d'unir ainsi les deux empires.
Le moine de Saint^Gall , qui écrivait en 884, montre dans un de ses récits, l'idée qu'avaient de sa puissance , sinon ses contemporains, du moins la génération qui leur succéda. Charlemagne arrive par delà des Alpes pour combattre le roi des Lombards. Didier est sur les murs de Pavie avec le comte Ogger qui a fui pour éviter le châtiment de quelque faute, et il contemple avec effroi l'armée des Francs qui s'approche, c D'abord il ne voit qu'un épais nuage de poussière ; ce sont les machines de guerre qui vont battre les murs de sa cité royale. <r Voilà Charles, s'écrie Didier, avec cette grande arc mée. — Non, » dit Ogger. Alors apparaît la troupe immense des simples soldats, a Assurément , Charles s'avance triom- « phant au milieu de cette foule.— Pas encore, » répond Ogger. Cependant on découvre le corps des gardes, vieux guerriers qui ne connaissaient jamais de repos. « Pour le coup, c'est e Charles, s'écrie Didier plein d'effroi. — Non, » reprend Oge ger, pas encore. » A la suite viennent les évêques, les abbés, les clercs de la chapelle et les comtes. Alors Didier crie en sanglotant : « Descendons et cachons-nous dans les entrailles « de la terre, loin de la face d'un si terrible ennemi. — Quand t vous verrez la moisson s'agiter d'horreur dans les champs, « dit Ogger, alors vous pourrez croire à l'arrivée de Charles. » Il n'avait pas fini ces paroles, qu'on commença de voir au couchant comme un nuage ténébreux soulevé par le vent du nord-ouest qui convertit le jour en ténèbres. Mais l'empereur approchant un peu plus, l'éclat de ses armes fit luire sur Pavie un jour plus sombre que toute nuit. Alors parut Charles luimême, tout couvert d'une armure de fer, la main gauche armée d'une lance, la droite étendue sur son invincible épée ; Ogger le reconnaît et, frappé d'épouvante, il chancelle et tombe en disant : « Le voici ! »
Mort de Charlemagne. — Ce fut le 28 janvier de Tannée 814 que ce grand homme mourut. Son règne se résume en un immense et glorieux effort pour fondre ensemble le monde barbare et ce qui survivait de la civilisation romaine ; pour mettre un terme au chaos né de l'invasion, et fonder une société régulière où l'autorité du pape et celle de l'empereur étroitement unies maintiendraient l'ordre dans l'Église comme dans l'État. Problème bien difficile, qu'il futdonné à Charlemagne de résoudre, mais dont, après lui, toutes les difficultés parurent. L'œuvre de Charlemagne, en effet, ne dura pas : on verra tout k l'heure les causes de sa chute. Le nom de ce génie puissant, quoique rude encore, n'en est pas moins entouré d'une gloire immortelle ; et il est resté dans la mémoire des nations avec celui des trois ou quatre grands hommes qui ont fait, sinon toujours le plus de bien, au moins le plus de bruit dans le monde. Pour lui, la somme du bien accompli dépasse de beaucoup ce qui n'est que vaine renommée et ambition stérile., Il créa l'Allemagne moderne; et si ce lien des nations qu'il avait voulu nouer se brisa, sa grande image plana au-dessus des temps féodaux comme le génie de Tordre, invitant sans cesse les peuples à sortir du chaos, pour chercher l'union et la paix sous un chef glorieux et fort. Combien le souvenir du grand empereur n'a-t-il pas aidé les rois k re-
1. Faits divers.— L'usage de compter les années à partir de la naissance de Jésus-Christ s'introduisit en France sous ce prince et sous son prédécesseur. Mais longtemps on fit commencer l'année au l*r mars, au !*r janvier, à Noël (35 décembre), ou à l'Annonciation (35 mars), enfin à Pâques. Ce dernier usage prévalut de Hugues Capet a Charles IX. Un capitulaire de 803 défend de se servir d'avocat : « Que chacun rende raison de sa propre cause et que personne ne pratique l'usage de discuter pour autrui. » Un autre consacra le myement de Dieu par toutes les espèces d'épreuves (voy. p. 136).
constituer leur pouvoir et l'État