Tome /. P*âf
<>/ fi* Chvto,- par K h tory
reurs et papes échouèrent. Ce qu'ils n'avaient pu faire, un pauvre moine l'accomplit.
Jérusalem venait de tomber aux mains d'une horde farouche de Turcs, et au lieu de la tolérance dont les califes de Bagdad et du Caire usaient à l'égard des pèlerins, ceux-ci étaient maintenant abreuvés d'outrages ; et ce n'était plus qu'avec de grands risques qu'on approchait des saints lieux. Pierre l'Ermite fît retentir la France du triste récit de ces calamités, et le peuple, saisi d'un pieux enthousiasme, s'arma partout pour arracher le tombeau du Christ aux mains des infidèles. Le concile de Clermont, réuni en 1095, sous la présidence du pape français Urbain II, prêcha la croisade; le nombre de ceux qui, en cette année et dans la suivante, attachèrent sur leur poitrine la croix de drap rouge, signe de leur engagement dans la sainte entreprise, monta à plus d'un million. L'Église les plaça sous la protection de la trêve de Dieu, et leur accorda pour leurs biens, pendant la durée de l'expédition, plnsieurs privilèges.
Départ des premiers croisés (1096). — Il vint des hommes des plus lointains pays : « On en voyait aborder dans les ports de France, dit Guibert de Nogent, qui, ne pouvant se faire comprendre, mettaient leurs doigts l'un sur l'autre en forme de croix pour marquer qu'ils voulaient s'associer à la sainte guerre. Les plus impatients, les pauvres, se confiant en Dieu seul, partirent les premiers, au cri de Dieu le veut, sans préparatifs, presque sans armes. Femmes, enfants, vieillards, accompagnaient leurs époux, leurs pères, leurs fils, et on entendait les plus petits, placés sur des chariots que des bœufs traînaient, s'écrier, dès qu'ils voyaient un château, une ville, n'est-ce j)as là Jérusalem? » Une avant-garde de 15 000 hommes, qui à eux tous n'avaient que 18 chevaux, ouvrait la route sous les ordres d'un pauvre chevalier normand, Gauthier Sans avoir. Pierre l'Ermite suivait avec 100 000 hommes. Une autre troupe fermait la marche, conduite par le prêtre allemand Gotteschalck. Ils prirent par l'Allemagne, égorgeant en chemin les juifs qu'ils rencontraient, pillant partout pour se procurer des vivres, et s'habituant à la violence. En Hongrie, les désordres furent tels que la population s'arma, et rejeta les croisés sur la Thrace, après en avoir tué beaucoup. Il n'en arriva à Constantinople qu'un petit nombre. L'empereur Alexis, pour se débarrasser de pareils auxiliaires, se hâta de les faire passer en Asie. Ils tombèrent tous sous le sabre des
Turcs, dans la plaine de Nicée, et leurs ossements servirent, plus tard, à fortifier le camp des seconds croisés.
Départ de la seconde armée des croisés (1096). —
Pendant que cette téméraire avant-garde mourait, les chevaliers s'armaient, se comptaient, s'organisaient et partaient enfin au nombre, dit-on, de 100 000 chevaliers et de 600 000 fantassins, par différentes routes et sous différents chefs. Les Français du Nord et les Lorrains prirent par PAllemagne et la Hongrie. Avec ceux-là marchaient Godefroy, duc de Bouillon et de basse Lorraine, le plus brave, le plus fort, le plus pieux des croisés, et ses deux frères, Eustache de Boulogne et Baudouin. Les Français du Midi, avec le riche et puissant comte de Toulouse, passèrent les Alpes, et, par la Dalmatie et l'Esclavonie, gagnèrent la Thrace ; l'évêque du Puy, Adhémar, légat du saint-siége et chef spirituel de la croisade, était dans cette armée. Le duc de Normandie, les comtes de Blois, de Flandre et de Vermandois allèrent rejoindre les Normands d'Italie, Bohémond, prince de Tarente, et son cousin Tancrède, qui fut, après Godefroy, le plus parfait chevalier de ce temps; et tous ensemble franchirent l'Adriatique, la Grèce et la Macédoine.
I^es croisés à Constan tinople (1097). — Le rendez- * vous général était Gonstantinople. L'empereur tremblait qu'ils ne voulussent commencer là leur croisade, en s'emparant de la grande cité Quelques-uns, en effet, y songeaient, afin de mettre un terme aux perfidies « de ces Grécules, les plus lâches des hommes. » Mais Godefroy de Bouillon s'y opposa. Il consentit même à faire d'avance hommage à l'empereur Alexis pour toutes les terres dont il s'emparerait. * Quand il l'eut fait, personne n'osa refuser. Comme ils prêtaient ce serment, un d'entre eux, un comte de haute noblesse, eut l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien, connaissant l'outrecuidance des Francs ; le comte Baudouin fit retirer cet insolent en lui disant que ce n'était pas l'usage qu'on s'assit de cette sorte à côté des empereurs. L'autre ne répondit pas, mais il regardait l'empereur avec colère et maugréait, disant en sa langue : « Voyez ce rustre qui est assis lorsque « tant de braves capitaines sont deÉout. » L'empereur se fit expliquer ces paroles, et quand les comtes se furent retirés, il prit à part cet orgueilleux et lui demanda qui il était: « Je « suis Franc, dit-il, et des plus nobles. Dans mon pays, il y '< a, à la rencontre de trois routes, une vieille église où quit-
« conque a envie de se battre va prier Dieu et attendre son « adversaire. Moi j'ai eu beau attendre, personne n'a osé vet nir. » Alexis ne fut rassuré qu'après qu'il eut fait passer en Asie jusqu'au dernier de ces batailleurs si fiers.
Traversée de l'Asie Mineure; bataille de Dorylée (1097). — La première ville qu'ils rencontrèrent fut Nicée; après deux batailles et trente-cinq jours de siège, ils allaient la prendre, quand ils virent flotter sur les murs l'étendard des Grecs. Pour traverser l'Asie Mineure par le plus court chemin, ils s'engagèrent dans les solitudes qui en occupent le centre. Us eurent à y supporter d'affreuses souffrances. Les légers escadrons turcs du sultan d'Iconium tournaient sans relâche autour d'eux, enlevant les traînards, les malades, empêchant qu'on s'écartât pour aller aux vivres, aux fourrages, à l'eau. Quand le sultan les crut affaiblis, découragés, il vint, avec une immense cavalerie, leur présenter la bataille dans la plaine de Dorylée en Phrygie, au nord-est de Konieh. L'action fut quelque temps incertaine ; déjà les Turcs avaient coupé un grand nombre de têtes, quand l'arrivée de Godefroy de Bouillon et d'un gros corps de chevaliers les força à fuir.
l-ies croisés à A nt loche (1098). — Après de nouvelles souffrances pour franchir le Taurus et descendre en Syrie , ils arrivèrent, le 18 octobre 1097, devant la grande ville d'Antioche, que défendaient une forte enceinte garnie de 450 tours et une garnison de 20 000 hommes. Les croisés n'étaient déjà plus que 300 000. Ils restèrent sept mois devant la place : ils y seraient restés bien davantage si Bohémond n'avait suborné un émir qui lui livra trois tours. Pendant une nuit d'orage, où le bruit du vent et du tonnerre assourdissait les sen- . tinelles, les chrétiens escaladèrent les murailles avec des échelles de corde qu'on leur jeta de la place , et se précipitèrent dans la ville aux cris de Dieu le veut! 10 000 personnes furent égorgées. Avant d'y faire entrer l'armée chrétienne , le Normand stipula avec les autres princes qu'Antioche lui demeurerait comme sa part de butin. Les croisés se dédommagèrent de leurs longues privations par des excès qui les décimèrent, et ils se virent eux-mêmes assiégés dans leur conquête par une innombrable multitude de Turcs que commandait Kerbogâ, lieutenant du calife de Bagdad. Bientôt la peste et la famine furent à la fois dans la cité ; beaucoup de croisés, désespérant d'arriver jamais à Jérusalem, quittèrent l'armée pour retourner en Europe. Les autres, soutenus par leur courage,
demeurèrent : leur foi les sauva. Un prêtre marseillais, nommé Pierre Barthélémy, vint déclarer au chef de l'armée que saint André lui avait révélé, pendant son sommeil, que la lance qui a percé le flanc du Christ était sous le maître autel de l'église, et qu'elle donnerait la victoire aux chrétiens. On creuse, on trouve la lance, l'enthousiasme s'empare des croisés ; ils marchent contre Kerbogà et taillent son armée en pièces.
Prise de Jérusalem (lOOO). — Au lieu de s'acheminer aussitôt sur Jérusalem, ils perdirent encore six mois dans Antioche, où la peste les dévora. Quand ils partirent enfin, ils n'étaient plus que 50 000 à peine ; un certain nombre, il est vrai, s'étaient fixés dans les différentes villes que la croisade avait traversées. Ils longèrent le rivage de la Méditerranée, afin de se tenir en communication avec les flottes des Génois et des Pisans , qui leur apportaient des provisions. L'enthousiasme croissait à mesure qu'ils approchaient de la ville sainte et traversaient des lieux consacrés par le souvenir de l'Évangile. Enfin, lorsqu'ils eurent franchi la dernière colline, Jérusalem se montra à leurs yeux. « O bon Jésus, dit un moine qui était dans l'armée, lorsque les chrétiens virent ta cité sainte, que de larmes coulèrent de leurs yeux! » Des cris éclatent : « Jérusalem ! Jérusalem ! Dieu le veut ! Dieu le veut! » Ils tendent les bras, ils se jettent à genoux et embrassent la terre.
Cette ville, objet de tant de vœux, il fallait maintenant la prendre. Elle était défendue par des soldats du calife fatimite du Caire qui s'en était récemment emparé sur les Turcs. Ce calife avait offert aux chrétiens , lorsqu'ils étaient dans Antioche, de les laisser entrer dans Jérusalem, mais désarmés, et ils avaient rejeté cette offre avec indignation. Ils voulaient que la ville sainte fût leur conquête et le prix de leur sang. Ils souffrirent encore beaucoup sous ses murs. Le soleil d'un été d'Asie brûlait la terre ; le torrent de Cédron était desséché, les citernes comblées ou empoisonnées par l'ennemi : on ne trouvait plus que quelques flaques d'une eau fétide qui faisait reculer les chevaux. Pour relever le moral de l'armée, une procession solennelle se déploya autour de la ville : tous les croisés s'arrêtèrent sur le mont des Oliviers et s'y prosternèrent. Le 14 juillet 1099, à la pointe du jour, un assaut général fut livré. 'Trois grandes tours roulantes s'approchèrent des murs ; mais, après une journée de combat, rien n'était en-
core fait ; ce ne fut que le lendemain que les croisés l'emportèrent enfin. Tancrède et Godefroy sautèrent les premiers dans la place. Il fallut encore combattre dans les rues et forcer la mosquée d'Omar, où les musulmans se défendirent. Des flots de sang coulèrent. « Du côté du temple il y en avait, dit un chroniqueur, jusqu'au poitrail des chevaux. » Le combat terminé, les chefs et tout le peuple déposèrent leurs armes, changèrent de vêtements, purifièrent leurs mains, et pieds nus, chantant des hymnes et des cantiques sacrés, avec' une dévotion ardente allèrent visiter les saints lieux.
Fondation d'un royaume français en Palestine (1099). — Pour conserver la conquête, il fallait l'organiser et lui donner un chef. Aucun roi n'avait voulu faire la première croisade. Hugues deVermandois, frère du roi de France, etÉtiennede Blois, neveu du roi d'Angleterre, étaient retournés en Europe ; Bohémond avait déjà sa principauté d'Antioche, Baudouin celle d'Édesse. Le comte de Toulouse ambitionnait celle de Jérusalem ; on lui préféra Godefroy de Bouillon, qui fut proclamé roi. Il ne voulut prendre que le titre de défenseur et baron du Saint-Sépulcre, refusant « de porter couronne d'or là où le roi des rois avait porté couronne d'épines. » La victoire d'Ascalon, qu'il gagna peu de temps après sur une armée égyptienne venue pour reprendre Jérusalem, assura la conquête des croisés. Les poètes musulmans gémirent : » Que de sang a été répandu ! Que de désastres ont frappé les vrais croyants ! Les femmes ont été obligées de fuir en cachant leur visage. Les enfants sont tombés sous le fer du vainqueur ! Il ne reste plus d'autre asile à nos pères, naguère maîtres de la Syrie, que le dos de leurs chameaux agiles et les entrailles des vautours ! » L'islamisme, en effet, expiait ses anciennes conquêtes. Mais déjà les chrétiens étaient las de revoir leurs foyers ; il ne resta guère auprès de Godefroy et de Tancrède que 300 chevaliers, s N'oubliez jamais, disaientils tout en larmes à ceux qui partaient, n'oubliez Jamais vos frères que vous laissez dans l'exil. » Mais l'Europe fut refroidie quand elle vit revenir si peu dé monde d'une expédition si gigantesque, et cinquante ans s'écoulèrent avant qu'une nouvelle croisade fût entreprise pour secourir les chrétiens de Palestine.
Organisation du royaume de Jérusalem $ ses revers. — Ainsi livré à lui-même, ce petit royaume s'organisa pour la défense et se constitua régulièrement suivant les prin-
cipes de la féodalité transportée toute faite en Asie. Les lois, la langue, les mœurs de la France furent conservées dans la colonie qu'elle venait de fonder si audacieusement au delà des mers. Son code fut les Assises de Jérusalem, que Godefroy de Bouillon fit rédiger, et où nous trouvons un tableau complet du régime féodal qui ne s'était encore résumé nulle part dans un grand monument législatif. Des fiefs furent établis : les principautés d'Édesse et d'Antioche, accrues ensuite du comté de Tripoli et du marquisat de Tyr, les seigneuries de Naplouse, de JafFa, de Ramla, de Tibériade, mélange singulier de noms bibliques et d'institutions féodales où se voit le caractère propre du moyen âge : l'union intime de la foi religieuse et de la vie militaire.
Part de la France dans les croisades. — Ce grand mouvement, qui se continua plus d'un siècle et demi, et qui entraîna tous les peuples de l'Europe, était parti de la France. « On avait pleuré en Italie, dit Voltaire, on s'arma en France ; * et la France fut ce que le grand poëte anglais est contraint de l'appeler: « le vrai soldat de Dieu. » Les Français, en effet, firent à peu près seuls la première croisade. Ils partagèrent la seconde (11V7) avec les Allemands, la troisième (1 190) avec les Anglais, la quatrième (1203) avec les Vénitiens. La cinquième (1217) et la sixième (1228) furent sans importance. La septième (1248) et la huitième (1270) furent exclusivement françaises. Aussi l'historien des croisades a-t-il donné à son livre ce titre : Gesta Dei per Francos. Aujourd'hui encore, en Orient, tous les chrétiens, quelque langue qu'ils parlent, n'ont qu'un nom, cet lui de Francs.
Résultats généraux des croisades. — Ainsi au onzième siècle les Français, recommençant les invasions gauloises, passaient les Pyrénées, comme autrefois les Celtibériens ; la Manche, comme les Belges et les Kymris ; les Alpes, comme les Ombriens et les Insubres; le Rhin, comme ces Gaulois qui allèrent braver Alexandre, menacer Delphes et faire trembler l'Asie. Il y avait donc, à quinze siècles de distance, le môme mouvement d'expansion au dehors, par toutes les frontières. Mais, si c'était avec la même bravoure, c'était avec d'autres idées et une bien grande supériorité morale. En Angleterre, à Naples, les Français n'allaient que chercher fortune ; mais en Espagne, en Orient, ils combattaient et mouraient pour leur croyance. Et c'est un des beaux spectacles qui aient été donnés au monde que ces millions d'hommes se
levant et courant k la conquête d'un tombeau. Bien peu revinrent ; et ceux qui succédèrent à ces premiers pèlerins purent suivre leurs traces aux ossements qui jonchaient la route. Mais la civilisation est comme une place forte : les premiers qui font brèche tombent noblement, et les autres passent le fossé comblé de leurs cadavres ; seulement l'histoire ramasse les noms glorieux et en consacre le souvenir en associant à cette gloire la foule inconnue qui se pressait derrière les chefs.
Les croisés n'ont pas atteint leur but. Jérusalem, un moment délivrée, retomba au pouvoir des infidèles. Mais dans les pays mêmes d'où les croisés étaient partis, et dans l'esprit de ces hommes et de leurs contemporains, que de changements! Auparavant on vivait à l'écart et en ennemis ; la croisade diminua l'isolement et les divisions. Dans ©e périlleux voyage, à travers de lointaines contrées et au milieu de peuples d'une autre religion, les croisés s'étaient reconnus pour frères en Jésus-Christ. Dans le partage de l'immense armée en corps de nation, les hommes d'un même pays se reconnurent pour enfants d'une même patrie. Les Français du nord se rapprochèrent des Français du midi ; la fraternité nationale, perdue depuis les temps de Rome, à peine un instant sentie sous Charlemagne, fut retrouvée sur la route de Jérusalem; et les troubadours, les trouvères commencèrent à chanter, au moins pour les barons et chevaliers, « le doux pays de France. »
A Clermont, Urbain II n'avait pas prêché la croisade pour la délivrance seulement du saint sépulcre, mais encore en vue de mettre un terme au fléau des guerres privées. Dans toute la chrétienté saisie de recueillement, « il se fit alors, dit Guibert de Nogent, un grand silence. « Silence des armes et des passions malfaisantes qui, malheureusement, ne dura guère, mais pourtant donna quelque répit au monde, et favorisa l'expansion de deux puissances nouvelles, la royauté et les communes, qui toutes deux voulaient la paix publique.
Kl» su lia In pour le commerce et l'industrie. — Ces grandes expéditions, qui renouèrent les liens brisés des nations chrétiennes et qui rattachèrent l'Europe à l'Asie, rouvrirent aussi les routes du commerce fermées depuis l'invasion. L'Orient redevint accessible aux marchands de l'Occident. L'industrie, à son tour, se réveilla pour fournir les armes, les harnais, les vêtements nécessaires à tant d'hommes ; et ce mouvement, une fois commencé, ne s'arrêta plus. Les
artisans se multiplièrent comme les marchands. Pour protéger leurs diverses industries, ils formèrent des corporations d'arts et de métiers, et peu à peu beaucoup d'argent s'accumula entre leurs mains. Un nouvel élément de force, qu'on ne connaissait plus, fut donc retrouvé : la richesse mobilière, qui désormais grandira en face de la richesse immobilière, et fera monter à côt$ des nobles, maîtres du sol, les bourgeois devenus, par le travail des bras et de l'intelligence, maîtres de l'or A* AW
</ Création \£ es ordres militaires; armoiries. — Les
-croisades furent la cause de quelques institutions nouvelles : un Provençal, Gérard de Martigues, fonda en 1100 Yordre militaire des Hospitaliers, connu plus tard sous le nom de chevaliers de Rhodes et de chevaliers de Malte. V ordre des Templiers, institué en 1118 parle français Hugues dePayens, en fut une imitation. Dans la confusion que produisaient ces grands rassemblements d'hommes, des signes de reconnaissance étaient nécessaires ; on inventa ou l'on multiplia les armoiries, emblèmes divers dont les guerriers de distinction couvraient leur bouclier, leur cotte d'armes ou leur bannière, et qui, depuis le treizième siècle, passèrent du père au fils. Ces armoiries devinrent une langue compliquée qui forma la science du blason. Les noms de famille commencèrent aussi vers ce temps à s'introduire. Aux noms de baptême f, jusqu'alors presque seuls usités et peu nombreux, de sorte que beaucoup de personnes avaient le même, on joignit un nom de terre pour distinguer les familles. Ce nom fut héréditaire et commun à tous les membres d'une maison, tandis que le nom de baptême était personnel et mourait avec celui qui l'avait porté.
Développement de la chevalerie; lois de cette institution. — Les nobles, distingués déjà des manants par ces signes héréditaires, voulurent se donner une organisation qui les séparât davantage du peuple ; ils instituèrent la chevalerie, sorte de confrérie militaire où les nobles seuls, après de longues épreuves, purent entrer. Les ordres de l'Europe moderne en sont un dernier reste. « Dès l'âge de sept ans, le futur chevalier était enlevé aux femmes et confié à quelque vaillant baron jqui lui donnait l'exemple des vertus chevaleresques. Jusqu'à quatorze ans, il accompagnait le châtelain et la châ-
i. A line cour plénière, tenue en 1171, près de Bayeux, il se trouva 110 seigneurs du nom de Guillaume.
telaine comme page, varlet, damoiseau ou damoisel. Il les suivait à la chasse, lançait et rappelait le faucon, maniait la lance et l'épée, s'endurcissait aux plus rudes exercices, et, par cette activité incessante, se préparait aux fatigues de la guerre, et acquérait la force physique nécessaire pour porter les lourdes armures du temps. L'exemple d'un seigneur qu'on
Armoriai de l'église de Lyon '.
présentait comme modèle de chevalerie, les hauts faits d'armes et d'amour que l'on racontait pendant les longues veillées
I. Les armoiries se composent de plusieurs parties essentielles, telles que lVcu, les émaux, les pièces et les meubles. 1° Vécu est le champ des armoiries; il est quelquefois coupé par des lignes qui produisent les quartiers, dans lesquels on figure les armes réunies de plusieurs familles. Les armoiries des cadets sont brisées ou parties des armes maternelles. Cette brisure ■s'appelle lambel et est en forme d'un filet garni de pendants. Les armes des bâtards sont traversées d'une barre. 2° On entend par les émaux les mé-
d'hiver dans la salie où étaient suspendues les armures des chevaliers et qui était pleine de leurs souvenirs ; parfois aussi les chants d'un troubadour qui payait l'hospitalité du seigneur par quelque canzone en l'honneur des paladins deGharlemagne et d'Arthur : voilà l'éducation morale et intellectuelle que recevait le jeune homme. Elle gravait dans sa pensée un certain idéal de chevalerie qu'il devait chercher un jour à réaliser.
t A quinze ans, il devenait écuyer. Il y avait des écuyers de corps ou d'honneur, qui accompagnaient à cheval le châtelain et la châtelaine ; des écuyers tran citants, qui servaient à la table du seigneur; des écuyers d'armes, qui portaient sa lance et les diverses pièces de son armure. Les idées du temps ennoblissaient ces services domestiques. Un noble seul pouvait faire l'essai du vin et des mets à la table seigneuriale, et accompagner la châtelaine dans les courses à travers les forêts. La religion et la guerre, qui avaient une influence dominante dans la vie du moyen âge, se réunissaient pour consacrer l'initiation de Pécuyer. Il était conduit à l'autel au moment où il sortait de l'enfance pour entrer dans la jeunesse. Son éducation
taux, couleurs ou fourrures qui caractérisent le champ de l'écu. Les principaux métaux sont l'or et Vargent: les principales couleurs sont gue»les ou rouges, sviople ou vert, azur ou bleu, pourpre ou violet, sable ou noir; les fourrures sont Yhermine et le vair ou petit-gris. 3° On appelle piïres, le chef ou haut de l'écu ; la fasce ou bande horizontale sur l'écu: le val ou bande perpendiculaire sur l'ecu ; la croix qui est formée du croisement de la fasce et du pal ; la bande et barre qui sont des bandes diagonales, etc. 4° Les meubles se composent des figures héraldiques qui sont représentées dans les armoiries, telles que lions, croir. tours, tHes Je maures, et les ornements extérieurs, comme les li mitres ou casques, cimiers et couronnes, les lam~ brequim, les supports, les devises.
Les trente-deux quartiers de l'armoriai de l'église de Lyon représentent les armoiries des trente-deux chanoines nobles de Lyon. Le premier quartier est de gueules ou rouge au sautoir engrêlé d'argent. La couleur de gueules ou rouge se marque en gravure par des traits perpendiculaires; l'argent, en laissant le fond tout uni sans points et sans hachures; le sautoir est une pièce honorable composée de la bande et de la barre. Le second quartier est d'argent à l'écu de gueules surmonté de trois merlettes ; les merlettes sont des oiseaux sans bec ni pattes. Le troisième porte d'or à trois chevrons d'azur; l'or se marque en gravure nar des points et l'azur par des hachures horizontales. Le quatrième est écartelé. au premier et quatrième, de gueules à la tour crénelée d'argent; au deuxième et quatrième, d'azur \ trois maillets d'argent. Le cinquième est de gueules semés de fleurs de lis d'or, à la bande d'argent brochant sur le tout. Le sixième a déjà été décrit. Le septième est d'or à l'aigle de gueules. Le huitième, d'azur à deux clefs d'argent adossées et entretenues; on dit. en termes de blason, que deux clefs sont adossées quand leurs pannetons sont tournés en dehors, l'un d'un côté, l'autre de l'autre; entretenu se dit des clefs ou autres objets liés ensemble. Le neuvième est écartelé, au premier et au quatrième, d'argent à deux fasces de sable ou noir (le sable se marque en gravure par des traits croisés); au deuxième et troisième d'or avec trois canettes ou petites canes, etc. (Chérukl, ouvrage cité, p. 80, 81.)
physique, militaire et morale se continuait par des exercices violents. Couvert d'une pesante armure, il franchissait des fossés, escaladait des murailles ; et les légendes de la chevalerie développaient de plus en plus dans son esprit ce modèle de courage et de vertu que, sous les noms d'Amadis, de Roland, d'Olivier et de tant d'autres héros, la poésie offrait aux imaginations. Qu'on ajoute à cette éducation, qui formait le corps et inspirait le goût des aventures héroïques, les préceptes de la religion chrétienne, dont l'influence salutaire enveloppait en quelque sorte le futur chevalier et le pénétrait de ses principes, et l'on comprendra comment se formèrent les âmes saintes et magnanimes d'un Godefroy de Bouillon et d'un Louis IX. A dix-sept ans, l'écuyer partait souvent pour des expéditions lointaines. Un anneau suspendu au bras ou à la jambe annonçait qu'il avait fait vœu d'accomplir quelque prouesse éclatante, avant de recevoir l'ordre de la chevalerie.
« Enfin, lorsqu'il avait vingt et un ans et qu'il paraissait digne par sa vaillance d'être fait chevalier, il se préparait à cette initiation par des cérémonies symboliques. Le bain, signe de la pureté du corps et de l'âme, la veillée d'armes, la confession souvent à haute voix, la communion, précédaient la réception du nouveau chevalier; couvert de vêtements de lin blanc, autre symbole de pureté morale, il était conduit à Tautel par deux prud'hommes, chevaliers éprouvés, qui étaient ses parrains d'armes. Un prêtre disait la messe et bénissait l'épée. Le seigneur qui devait armer le nouveau chevalier le frappait de l'épée en lui disant : a Je te fais chevalier au nom « du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Il lui faisait jurer de consacrer ses armes à la défense des faibles et des opprimés ; puis il lui donnait Yaccolade et lui ceignait Tépée. Les parrains d'armes couvraient le nouveau chevalier des diverses pièces de l'armure, et lui chaussaient les éperons dorés, signe distinctif de la dignité de chevalier. La cérémonie se terminait souvent par un tournoi. « La chevalerie conférait des privilèges et imposait des devoirs. Formés en association et liés par un sentiment d'honneur et de fraternité, les chevaliers se défendaient mutuellement; mais si l'un d'eux manquait à la loyauté et à l'honneur, il était déclaré félon, dégradé solennellement et livré au dernier supplice. La courtoisie et le respect pour les femmes étaient des vertus chevaleresques1. » Ainsi cette société
1. Chéruel. Dictionnaire des institutions et coutumes de la France, publie dans la collection de [ Histoire universelle, au mot Chevalerie.
si violente avait su pourtant se créer un idéal de perfection. L'homme du moyen âge avait pour modèle, dans la vie religieuse, le saint, son patron; dans la vie civile et politique, le chevalier.
Étendue du domaine royal à la fin du dixième siècle.
Le domaine royal avait bien diminué depuis le jour où Hugues Capet y avait réuni tout le duché de France. Philippe I€r ne possédait plus, à sa mort, que les comtés de Paris, de Melun, d'Orléans et de Sens ; encore n'avait-il pas la route libre de Tune de ces villes à Pautre. Entre Paris et Étampes s'élevait le château du seigneur de Montlhéry ; entre Paris et Melun, la ville de Corbeil, dont le comte espéra quelque temps pouvoir fonder une quatrième dynastie ; enfin, entre Paris et Orléans, le château du Puiset dont la prise coûta trois années de guerre à Louis VI. Plus près de Paris encore se trouvaient les seigneurs de Montmorency et de Dammartin ; et à Pouest les comtes de Monfort, de Meulan et de Mantes qui tous pillaient les marchands et les pèlerins, malgré les saufs-conduits du roi. « Beau fils, disait un jour Philippe à Louis VI en lui montrant le château de Montlhéry aux portes de Paris, garde bien cette tour qui m'a donné tant d'ennui. Je me suis envieilli à la combattre et l'assaillir. » Au nord, le roi avait encore, comme duc de France, de puissants vassaux dans les comtes de Ponthieu (Montreuil et plus tard Abbeville), d'Amiens, de Soissons, de Clermont en Beauvaisis, de Valois et de Vermandois, deux fiefs alors réunis aux mains d'un frère de Philippe ICP. Au
1. Principaux ouvrages à consulter pour ce chapitre et le suivant : Suger, Vie de Louis le G ro<; Guillaume, Vie de Suger ; Galbert, Vie de Charles le Bon, comte de Flandre. Cette dernière chronique, qui raconte le meurtre du comte et la punition de ses assassins, est fort curieuse, car elle montre en action la société du douzième siècle. Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France.