‹ Histoire de FranceChapitre 46 sur 82 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

sud de la Loire le roi venait d'acheter la vicomté de Bourges, et les autres seigneurs du Berry, le prince de Déols (Châteaurouxj, le sire de Bourbon (Moulins), lui portaient directement leur hommage.

Grands vassaux de la couronne et féodalité ecclésiastique. — Autour du domaine royal s'étendaient de vastes principautés féodales dont les possesseurs rivalisaient de richesses et de puissance avec le roi. C'étaient : au nord, le comte de Flandre ; à l'ouest, le duc de Normandie et son indocile vassal le duc de Bretagne ; au sud-ouest, le comte d'Anjou, dont le roi recevait l'hommage comme duc de France; à

Tour de Montlhéry

Fest, le comte de Champagne, et au sud-est, le duc de Bourgogne. Plus loin, au delà de la Loire, étaient le duc d'Aquitaine et de Gascogne et les comtes de Toulouse et de Barcelone, avec leurs innombrables vassaux, car chaque fief s'était à son tour divisé comme s'était divisé le royaume. Le clergé occupait lui-même une place importante dans la hiérarchie féodale. Ses chefs étaient ducs, comtes et seigneurs avec

i. Cette tour a 32 mètres d élévation ; elle couronnait la plate-forme autour de laquelle s'étendaient quatre autres enceintes étagées les unes audessus des autres. Le château a servi, pendant plus de deux siècles, de carrière aux habitants des villages voisins.

tous les droits régaliens exercés par les autres suzerains, de sorte qu'à l'exception de cinq ou six villes possédées par le roi, la France tout entière appartenait aux seigneurs laïques, et ecclésiastiques, grands ou petits, ducs et comtes, évêques et abbés, seigneurs bannerets portant bannière et simples chevaliers n'arborant que le pennon. Mais cette royauté si faible avait pour elle les souvenirs de puissance, de justice, d'unité nationale et d'ordre public attachés à son titre ; elle avait des droits, elle n'avait point de force ; mais cette force lui viendra s'il lui vient un prince actif et brave.

Activité de l^ouis VI; bonne police dans ses domaines ; il protéçe les églises. . — Tandis que la nation française , tirée d'un engourdissement qui avait duré deux siècles, sortait par toutes ses frontières à la fois pour conquérir l'Angleterre, Naples, Jérusalem, et fonder un royaume en Espagne, l'indolent Philippe Ier sommeillait sur le trône. On commençait à s'irriter de cette inertie des Capétiens. « C'est le devoir des rois, disait Suger, de réprimer de leur main puissante, et par le droit originaire de leur office, l'audace des grands qui déchirent l'État par des guerres sans fin, désolent les pauvres et détruisent les églises./» Dans les idées de l'Église, dans celles du peuple, la royauté devait être un pouvoir protecteur, bien plus qu'un pouvoir militaire. Hugues Capet l'avait compris, lorsque, au lieu du globe de Charlemagne , ambitieux emblème d'une domination conquérante , il n'avait joint au sceptre que la main de justice. Mais sous son quatrième successeur, il ne suffisait pas que le roi s'armât du pacifique symbole, comme saint Louis fera au pied du chêne de Vincennes; la main de justice devait être alors un glaive. Louis VI fut le roi que Suger demandait. Toujours à cheval et la lance au poing, il combattit sans relâche contre les nobles qui détroussaient les voyageurs ou pillaient les biens des églises, et parvint à mettre un peu d'ordre et de sécurité dans ses étroits domiines de l'Ile-de-France. Les comtes de Corbeil et de Mantes, les sires de Montmorency, du Puiset, de Coucy et de Monfort furent contraints de respecter les marchands et les clercs. Tous les faibles, tous les opprimés accoururent autour de l'étendard protecteur qui se levait. Le clergé mit à son service ses milices : « Car, disait Suger, la gloire de l'Église de Dieu est dans l'union de la royauté et du sacerdoce. » Louis se procura de nouveaux alliés en intervenant dans la révolution commune.

Mouvement dans la population urbaine et rurale.

— L'évêque Adalbéron, dans un poème latin adressé au roi Robert, ne reconnaissait que deux classes dans la société : les clercs qui prient, les nobles qui combattent; au-dessous, bien loin , sont les serfs et manants qui travaillent, mais ne comptent pas dans l'État. Ces hommes que l'évêque Adalbéron ne comptaient pas, pourtant l'effrayaient. Il pressentait avec douleur une révolution prochaine. « Les mœurs changent, s'écrie-t-il, l'ordre social est ébranlé. » C'est le cri de tous les heureux du siècle, à chaque réclamation partie d'en bas. Il ne se trompait point; une révolution commençait qui allait tirer les manants de servitude pour les élever au niveau de ceux qui étaient alors les maîtres du pays. Mais il lui a fallu, à cette révolution, sept cents ans pour réussir.

Villes nouvelles. — Au huitième siècle, les serfs n'étaient pas encore assez éloignés du temps où régnait l'ancien esclavage pour avoir conquis le droit de vivre et de mourir, avec leurs femmes et leurs enfants, sur la terre qu'ils fécondaient de leur travail. Mais deux siècles plus tard, on les voit tous casés par familles ; leur cabane et le terrain qui l'avoisine sont devenus pour eux un héritage » L'esprit de famille amena à sa suite l'esprit d'association. Quand ces cases de serfs se trouvaient dans le voisinage d'un coure d'eau, d'un grand chemin ou de terres fertiles, sur le penchant d'une colline de facile défense, et que le maître n'était point trop dur, elles se multipliaient, elles devenaient un village : s'il s'y trouvait assez de bras et de ressources, on y bâtissait une église et l'évêque formait une nouvelle circonscription rurale, une paroisse. Cette paroisse n'existait d'abord que comme division ecclésiastique; mais le curé y recevait les actes qui dans les villes, d'après le droit romain, devaient être inscrits sur les registres municipaux. L'Église donna la première organisation aux communautés rurales; un second pas fut fait, quand l'intendant du seigneur, chargé de maintenir la police du bourg, et souvent serf lui-même *, prit quelques-uns des

1. Casati, réunis dans la même case (Aug. Thierry, Essai sur l'histoire du tiers état, p. 12). Le pape Adrien IV, qui était d origine servile, déclara les mariages des serfs valables avec ou sans consentement du seigneur, lequel n'eut que la faculté de réclamer l'indemnité pécuniaire appelée droit de formariagr ou de poursuite.

2. Guérard, Cartuliire de Snint-Père de Chartres, préface. La mairie donna à ce villicu8 la liberté, comme plus tard, dans les grandes villes, elle donna la noblesse.

vilains pour lui servir d'assesseurs. Pour le plus grand nombre des villages les choses en restèrent là pendant bien longtemps ; mais ceux qui grandirent jusqu'à devenir des villes où il y eut de l'industrie, du commerce, de l'argent, des biens en un mot à garantir contre les exactions, furent animés au onzième siècle de désirs nouveaux; et comme les seigneurs avaient annulé l'autorité du roi, et bien souvent les vassaux celle des seigneurs, les serfs voulurent éteindre les droits du maître sur leur terre et leur personne.

Anciennes cité» et débris des anciennes institutions urbaines. — Ces désirs ne fermentaient pas seulement dans les villes qui s'étaient formées autour des abbayes et des châteaux. L'empire romain avait aussi laissé sur le sol de la Gaule un grand nombre de cités qui restèrent, au milieu de la confusion générale, des foyers d'industrie et de commerce. Quelques-unes, dans le midi surtout, gardèrent leur organisation municipale, leur sénat, et accrurent même la juridiction de leurs magistrats librement élus. D'autres ne sauvèrent que des débris de cette ancienne organisation. Mais, chez toutes, le souvenir des anciennes libertés s'était conservé; il s'y réveilla avec énergie, quand, la multiplication des familles féodales et le luxe croissant ayant accru le nombre et les exigences des seigneurs, l'oppression fut arrivée à son comble.

Insurrection sur plusieurs points pour obtenir des chartes de commune (10G6). — Dès Tannée 997, sous le roi Robert, les vilains de Normandie avaient préparé un soulèvement général. « Pourquoi, disaient-ils en attestant avec une naïve éloquence l'égalité de tous les hommes dans la force et dans la souffrance :

Pourquoi nous laisser faire dommage?

Nous sommes hommes comme ils sont ; Des membres avons, comme ils ont; Et tout autant grands cœurs avons; Et tout autant souffrir pouvons'. »

Ils se lièrent par serment, et des députés de tous les districts se réunirent en assemblée générale. Mais le complot s'ébruita, et les chefs, surpris par le comte d Évreux et ses

I. Boman <le flou (de Rollon), par le poëte anglo-normand Robert Wace, chanoine de Bayeux, mort en Angleterre vers 1184.

chevaliers, furent torturés atrocement : les uris furent brûlés à petit feu, arrosés de plomb fondu ou empalés; on renvoya •les autres les yeux crevés, les poings ou les jarrets coupés, pour répandre la terreur dans les campagnes. En 1024, révolte des paysans bretons. La lutte fut acharnée. Beaucoup de nobles hommes périrent ; mais l'insurrection fut noyée dans le sang des manants. Ces cruautés parurent réussir, et les seigneurs, en voyant la résignation des campagnes, crurent en avoir fini avec ces témérités : les paysans, en effet, seuls, ne pouvaient rien. Mais quelques années s'écoulent, et voilà que le mouvement recommence, cette fois au sein des antiques cités et des villes nouvelles.

Ce fut vers le milieu du onzième siècle que quelques-unes s'insurgèrent, pour obtenir le droit de s'administrer elles-mêmês par des magistrats élus. D'autres, profitant des besoins des* nobles, pressés de partir pour la croisade, achetèrent des concessions ; d'autres encore, qui avaient conservé depuis les Romains leur administration locale et élective, firent augmenter leurs privilèges. En un mot, par des causes diverses, un vif désir de liberté agita toutes les villes du nord de la France. Le Mans (1066), puis Cambrai (1076) donnèrent le signal, suivi par Noyon, Beauvais, Saint-Quentin, Laon, Amiens et Soissons, qui toutes arrachèrent a leurs seigneurs des chartes de commune. <r Commune, dit Guibert de Nogent qui écrivait au douzième siècle, commune est un nom nouveau et détestable. Et voici ce qu'on entend par ce mot : les gens taillables ne payent plus qu'une fois l'an à leurs seigneurs la rente qu'ils lui doivent. S'ils commettent quelques délits, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée. » Ainsi, la légalité substituée pour les manants à l'arbitraire, voilà cette chose détestable que réprouve le vieil écrivain. C'était en effet la ruine de la société féodale, puisque c'était une tentative pour imposer des bornes à la violence. Mais la société qui périt par ses fautes accuse toujours celle qui la remplace *.

1. Les chartes de commune se multiplièrent en nombre infini au douzième siècle et surtout au treizième ; comme elles sont toutes locales, elles sont toutes différentes; de sorte que les privilèges obtenus par les gens de la commune ou jurés diffèrent beaucoup, suivant les lieux. Ici cest une organisation toute républicaine : des magistrats élus ; maires, échevins, consuls, jurats, etc. > qui font des lois, une cour de justice qui prononce au criminel comme au civil, des impôts votés par les bourgeois, une milice communale. Là ce sont des officiers que le roi ou le seigneur a choisis parmi les élus de la commune, et seulement le droit de basse justice, la répartition des tailles et la police de la cité.

Intervention du roi dan» cette révolution. — Ce mouvement était général, il se fit sentir dans la France entière, sans que les bourgeois se fussent nulle part concertés, la" cause étant partout la môme : l'oppression des seigneurs. Louis VI joua cependant un rôle dans cette révolution : en lutte avec le môme ennemi, la féodalité, il seconda par calcul cette insurrection qui lui assurait des alliés au milieu même des possessions de ceux qu'il combattait. Il confirma huit chartes de commune, c'est-à-dire qu'il accorda la sanction et la garantie royale aux traités de paix conclus entre les vassaux rebelles et leurs seigneurs, et qui stipulaient les concessions obtenues par les manants. Cette politique habile donnait tout d'un coup une force immense au petit prince qui portait le titre de roi de France, parce qu'elle le montrait ■ comme le patron de ceux qu'on appela plus tard le tiers état. De ce jour-là, en effet, data la religion si longtemps vivace en France du peuple pour le roi. Il est vrai que si Louis le Gros favorisa la création de communes sur les terres des seigneurs, il n'en souffrit pas une seule dans ses domaines, où il n'accorda que des lettres d'affranchissement partiels'. Il voulait rester le maître chez lui et le devenir un jour chez ses turbulents vassaux. ^

Histoire de la commune de Laon (1 lOG-1 128). —

' L'histoire de la commune de Laon nous fera assister à un de ces nombreux drames dont le nord de la France fut alors le théâtre. Laon était, à la fin du onzième siècle, une riche et industrieuse cité qui avait son évêque pour seigneur, mais où régnait, à cause de ses richesses mômes, le plus grand désordre. Les nobles pillaient les bourgeois ; les bourgeois pillaient les paysans quand ils venaient au marché de la ville, et Tévêque imposait des taxes toujours plus fortes. En 1106, un homme emporté, arrogant, de mœurs bien plutôt militaires que cléricales, le Normand Gaudry, obtint l'évêché à prix d'argent. Sous un tel seigneur , la malheureuse condition des bourgeois de Laon empira ; et ils se mirent à penser aux

1. Suger affranchit les habitants de Saint-Denis (1125) -, Louis VI, beaucoup de serfs de ses domaines ( i J 30) ; Louis VII, tous les bourgeois d'Orléans et de sa banlieue dans un rayon de f> lieues (1180) ; Philippe II, ceux de Beaumont-sur-Oise et de Chambli (1222 ; Louis VIII, ceux du sud d'Étampes, etc., Paris, Orléans, Lorris, Montargis, Compiègne, Melun. Senlis. etc., cités du domaine royal, ne furent jamais des communes, mais des villes de bourgeoisie. Si elles étaient privilégiées quant aux droits civils, elles n'avaient point d'organisation politique ni de juridiction qui leur fût propre.

moyens d'y remédier. On ne parlait en ce temps-là que de la bonne justice qui se faisait dans la commune de Noyon, de la bonne paix qui y régnait. L'établissement d'une commune parut le remède nécessaire. L'évêque était alors en Angleterre. Les bourgeois offrirent à ses clercs et aux chevaliers de la ville une somme d'argent pour obtenir l'autorisation d'instituer une magistrature élective. Elle fut composée d'un maire et de douze jurés qui eurent le droit de Convoquer le peuple, au son de la cloche, de juger les délits commis dans la ville et sa banlieue, et de faire exécuter leurs jugements. L'évêque, de retour, fit payer son consentement, puis jura de respecter les privilèges de la nouvelle commune. Les bourgeois, afin d'avoir toutes les garanties, achetèrent encore celle du roi Louis VI.

Mais, à trois ans de là, en 1112, il ne restait rien de tout l'argent donné par les bourgeois; l'évêque se repentit de la concession qu'il avait faite. Il invita le roi à venir à Laon pour la solennité de Pâques, et promit au prince, s'il retirait son consentement à la charte de commune, 700 livres d'argent, qu'il comptait bien faire payer à ses bourgeois redevenus taillables à merci. Ce parjure excita dans la ville une grande émotion ; l'évêque n'en tint compte et prépara le rôle des contributions ; mais le quatrième jour un grand bruit s'éleva dans la rue, et Ton entendit une foule de gens crier : Commune ! Commune ! Aussitôt la maison de l'évêque fut investie ; les nobles qui accouraient à sa défense furent tués ; lui-même, découvert dans un cellier, fut abattu d'un coup de hache.

Comme il arrive toujours avec la foule, elle était allée trop loin. Au lieu de maintenir ses droits sans violence, elle avait versé le sang, et le sang d'un prince de l'Église. Les bourgeois s'effrayèrent de ce qu'ils avaient fait : pour trouver une protection contre la colère du roi, ils demandèrent à un seigneur du voisinage, Thomas de Marie, de défendre la ville moyennant une somme d'argent. Thomas n'était pas homme à redouter une guerre avec le roi, mais il ne se trouva pas assez fort pour défendre contre lui une grande ville, et il conseilla aux habitants d'abandonner leur cité et de le suivre dans son château de Crécy. Les plus compromis acceptèrent. Le reste attendit les événements. D'abord les paysans des environs se jetèrent sur la ville pour y butiner, et Thomas conduisit luimême ses vassaux au pillage. Ensuite les partisans de l'évêque et tous les nobles traquèrent les bourgeois partout où ils

les purent atteindre, et se vengèrent, par de nouveaux massacres, de ceux qui avaient été commis.

Cependant Thomas de Marie, excommunié, et poursuivi par une armée royale qu'avaient grossie une levée en masse de paysans, fut réduit à livrer les fugitifs de Laon. La plupart furent pendus et leurs corps restèrent sans sépulture. Puis le roi entra dans la ville et la commune fut abolie. Mais seize ans n'étaient pas encore écoulés, que le parti des bourgeois et les idées de liberté avaient repris le dessus : le successeur de l'évêque Gaudry jura, en 1 128, une charte nouvelle que le^ roi ratifia encore

Caractère et conséquences de la révolution communale. — Cette révolution communale eut ses excès, souvent provoqués par le manque de foi et les violences du parti contraire. Cela est malheureusement de tous les temps ; mais ce qu'il faut admirer dans ces manants des onzième et douzième siècles, c'est la persévérance avec laquelle ils luttèrent pour échapper à l'oppression féodale, pour substituer l'ordre au désordre, la loi à l'arbitraire, pour obtenir une bonne paixr suivant le nom donné à la dernière charte de Laon. Leurs efforts échouèrent parce qu'ils restèrent isolés, parce que chaque ville ne songea qu'à fonder ses libertés particulières ; et la royauté, devenue, au quatorzième siècle, toute-puissante, déchira les chartes de commune. Mais elles avaient été assez nombreuses pour qu'un peuple nouveau se formât à leur abri : quand les communes disparurent, le tiers état se montra, et les libertés générales de la nation purent commencer au moment où finirent les libertés locales de quelques cités.

Pouvoir croissant tlu roi. — « Sans cesse, dit Suger. on voyait le roi courir avec quelques chevaliers pour mettre l'ordre jusque sur les frontières du Berry, de l'Auvergne et de la Bourgogne, afin qu'il parût clairement que l'efficacité de 4a vertu royale n'est point renfermée dans la limite de certains lieux. >> Souvent les hommes d'armes, les chevaliers l'abandonnaient ou le soutenaient mollement. Ce ne fut guère qu'aavec les milices des églises et des communes qu'il prit et rasa le château de Crécy, un repaire de brigands, et celui du sire Hugues du Puiset, « ce loup dévorant qui désolait tout le pays d'Orléanais.... Le siège du dernier fut long; les chevaliers

f. Voy.. dans les Lettres sur l'histoire de France, de M. Aug. Thierry, 'Histoire de la commune de Laon, lettres xvi, xvn et xvw.

refusant un jour d'aller à l'assaut, un pauvre prêtre chauve, venu avec les communautés des environs, courut, sans armes, jusqu'aux palissades ; il en arracha quelques-unes, et, appelant les siens à l'aide, ils finirent par faire brèche et par entrer dans le château. » Louis le fit abattre et établit sur remplacement de la tour maudite un marché public.

Ces efforts de Louis pour protéger les faibles et discipliner la société féodale furent récompensés. Dans sa guerre contre Henri Ier, roi d'Angleterre, les milices communales vinrent se ranger autour de son oriflamme4; et à la nouvelle d'une attaque projetée par l'empereur d'Allemagne, une armée nombreuse de bourgeois et de vassaux se tint prête à le défendre.

Lutte contre Henri Ier, roi d'Angleterre. — Dans la guerre contre Henri Ier, Louis s'était proposé d'assurer la Normandie à Guillaume Cliton, neveu du roi anglais. C'était un projet habile dont le succès eût éloigné un péril toujours imminent pour la couronne de France, tant que l'Angleterre était réunie au duché normand ; mais Louis fut battu à Brenneville (1119)*. Du reste, cet échec n'eut point de conséquences fâcheuses, parce que le roi anglais, combattant son suzerain, n'osait pousser la guerre à outrance, de peur que cet exemple de rébellion du vassal contre son seigneur n'engageât ses propres vassaux à agir de même avec lui; mais le plan de Louis VI fut renversé : Cliton n'eut pas la Normandie.

Naufrage de la Blanche- Xef.— A quelques jours de là. le roi Henri fut frappé d'un épouvantable malheur. Comme il s'embarquait à /Barfleur, raconte Orderic Vital, un homme de Normandie, Thomas, fils d'Étienne, vint le trouver et, lui offrant un marc d'or, lui dit : « Mon père a servi le vôtre sur mer toute sa vie ; c'est lui qui Ta porté sur son vaisseau en Angleterre, quand votre père y est allé pour combattre Harald. Seigneur roi, accordez-moi en fief le même office; j'ai pour votre royal service un vaisseau bien équipé que l'on appelle la Blanche-Nef. » Le roi répondit : J'ai choisi le navire

1. h oriflamme était la bannière de l'abbaye de Saint-Denis. Le roi étant vassal de l'abbaye pour la terre du Vexin, prenait, chaque fois qu'il avait guerre, cet étendard, qui devint aussi l'étendard royal. C'était un morceau de taffetas couleur de feu, sans broderie ni figure, fendu par le bas en trois endroits, orné de houppes de soie verte, et suspendu au bout d'une lance dorée.

2. « Je me suis assuré, dit Orderic Vital, que dans cette bataille où près de 900 chevaliers furent engagés, il n'y en eut que 3 de tués, car ils étaient entièrement couverts de fer et cherchaient bien plus à se prendre pour se mettre à rançon qu'à se tuer.

sur lequel je passerai, mais volontiers je vous confie mes fils Guillaume et Richard, ma fille Mathilde et tout leur cortège. » Par Tordre du roi, près de trois cents personnes s'embarquèrent sur la Blanche- Nef. C'étaient de hauts barons, et parmi eux dix-huit dames de grande naissance, filles, sœurs, nièces ou épouses de rois et de comtes. Toute cette brillante jeunesse se préparait joyeusement au voyage. Ils firent donner du vin aux cinquante rameurs, et chassèrent avec dérision les prêtres qui voulaient bénir le vaisseau.

Cependant la nuit était venue, mais la lune éclairait la surface tranquille des eaux; les jeunes princes pressaient le patron Thomas de faire force de rames pour atteindre le vaisseau du roi qui était déjà loin. L'équipage, animé par le vin, obéit avec ardeur, et, afin de couper au plus court, le patron prit par le ras de Catteville, qui est bordé d'écueils à fleur d'eau. La Blanche- Nef vint frapper violemment contre un d'eux et s'entr'ouvrit aussitôt. On entendit un cri affreux, immense, unique, pour ainsi dire, poussé par tout l'équipage ; mais l'eau monta encore et tout rentra dans le silence. Deux hommes seulement se retinrent à la grande vergue, un boucher de Rouen, nommé Bérold, et le jeune Godefroi, fils de Gilbert de l'Aigle. Ils aperçurent un homme relever la tête au-dessus de 1 eau; c'était le pilote Thomas, qui, après avoir plongé dans les flots, remontait à la surface. « Qu'est devenu le fils du roi? leur demanda-t-il. « II n'a point reparu, ni lui, ni son frère, ni aucun des leurs, « répondirent les deux naufragés. « Malheur à moi ! » s'écria Thomas ; et il replongea dans la mer. Le jeune Godefroi de l'Aigle ne put supporter le froid de cette nuit glacée de décembre ; il lâcha la vergue et se laissa couler à fond, après avoir recommandé à Dieu son compagnon, le boucher Bérold, le plus pauvre des naufragés qui, recueilli le lendemain par des pêcheurs, resta seul pour raconter le désastre. « Fatal désastre, s'écrie un poète du temps, qui plonge au fond des mers une noble jeunesse. Les princes deviennent le jouet des flots. La pourpre et le lin vont pourrir dans le liquide abîme, et les poissons dévorent celui qui naquit du sang des rois. »

Ce fut un enfant qui annonça au roi -Henri la sinistre nouvelle. Aux premiers mots qu'il entendit, il tomba à terre comme foudroyé, et, depuis ce jour, jamais on ne le vit plus sourire.

Union delà Normandie, de l'Angleterre et de l'An-

Jou. — Ce malheur fut fatal aussi à la France. Henri n'avait plus qu'une fille, Mathilde ; il la déclara son héritière. Mathilde était veuve de l'empereur Henri V ; en 1127, elle épousa en secondes noces Geoffroi, comte d'Anjou, surnommé Plantagenet, à cause de l'habitude qu'il avait de mettre en guise de plume une branche de genêt fleuri à son chaperon. Jusqu'alors les rois de France avaient pu s'appuyer sur l'Anjou contre la Normandie. Le mariage de Mathilde mit fin à cette politique, et porta jusqu'à la Loire la domination anglo-normande. Un autre, celui du fils de Mathilde avec Éléonore de Guyenne, la portera jusqu'aux Pyrénées.

Meurtre du comte de Flandre (1127). — La même année où Louis VI voyait se former cette union menaçante, une autre catastrophe lui offrit l'espoir d'un dédommagement. La Flandre, en ce temps-là, était déjà couverte de cités industrieuses, et sa bourgeoisie, nombreuse et fière, ne tenait pas grand compte des distinctions sociales qui ailleurs avaient tant de force. Beaucoup de serfs s'étaient glissés dans ses rangs et avaient acquis richesses et pouvoir. La révolution que nous avons vue s'opérer par les armes dans les villes du nord de la France, se faisait d'elle-même dans le comté flamand. En 1127, le premier personnage de la province, après le comte, était un serf, Bertholf, prévôt du chapitre de Saint-Donatien de Bruges. Il avait marié ses neveux et nièces dans les plus nobles familles du pays, et il trouva aisément, un jour, 500 chevaliers pour soutenir une guerre privée contre un gentilhomme son ennemi. Or, le comte Charles le Bon, pieux personnage, très-ami des pauvres, mais aussi de l'ordre antique, comme l'évêque Adalbéron le comprenait, fit faire des recherches dans tout son comté pour constater l'état des personnes et ramener à la servitude ceux qui n'en étaient pas légalement sortis. Il promulgua même un édit qui dégradait l'homme libre ayant épousé une femme de condition servile. Dans l'an et jour après son mariage, il devenait serf comme elle. Le prévôt et tous les siens, directement menacés, complotèrent d'assassiner le comte, et l'égorgèrent un jour qu il était en prières dans l'église de Saint-Donatien. Ce meurtre excita un grand scandale. On fit du comte un saint ; les gens de Gand, jaloux de ceux de Bruges, vinrent en armes réclamer son corps. Toute la chevalerie du pays s'arma pour ou contre les traîtres, qui, assiégés dans le château de Bruges, puis dans l'église même où le meurtre s'était commis, se défendaient avec acharnement. Le

roi Louis, suzerain du comte, vint lui-même avec Guillaume Cliton les y attaquer, et les obligea de se rendre. Les chefs périrent dans d'affreux supplices; les autres, au nombre de cent onze, furent précipités du haut de la tour de Bruges. Louis investit alors Cliton du comté de Flandre, en dédommagement de la Normandie qu'il n'avait pu lui assurer. Mais cette sanglante tragédie n'était pas finie ; les parents et amis du prévôt soulevèrent contre Cliton Gand, Lille, Furnes, Alost, et appelèrent au comté Thierry d'Alsace. Cliton périt dans cette guerre d'une blessure qu'il reçut devant Alost, et avec lui tomba l'influence de Louis VI en Flandre.

Influence de Louis VI dans le midi. — Louis réussit mieux au midi. Son influence, même son autorité, s'y étendirent. L'évêque de Clermont, étant en guerre avec le comte d'Auvergne, invoqua l'assistance royale et l'obtint (1121). Molesté de nouveau, il recourut encore au roi, qui passa la Loire, cette fois avec une nombreuse armée où étaient les comtes de Flandre, de Bretagne et d'Anjou. Jl prit le château de Montferrand, y fit couper une main aux prisonniers, et les renvoya portant dans la main qui leur restait celle qu'on leur avait coupée. Le duc d'Aquitaine vint lui-même demander grâce pour son vassal (1126). Deux seigneurs se disputaient le Bourbonnais ; Louis prononça entre eux, et l'un refusant d'accepter la sentence, il l'y obligea par les armes. Ainsi, le roi, pour s'être fait, en un temps de troubles et de violences, « comme le grand juge de paix du pays, » voyait l'autorité qu'il avait perdue peu à peu lui revenir; bientôt elle lui reviendra avec une force qu'elle n'avait jamais eue.

Un des derniers actes de Louis fit grand bruit et montra bien ce caractère nouveau de la royauté. Thomas de Marie avait recommencé ses brigandages. Il tenait dans ses prisons une troupe de marchands qu:il avait dépouillés sur le grand chemin, malgré un sauf-conduit du roi, et il voulait leur arracher encore une rançon. 11 se croyait sûr de l'impunité derrière les remparts de son château de Coucy, une des plus fortes places qu'il y eût au nord de la Seine. Le roi cependant conduisit ses troupes au pied de ces murs qui passaient pour imprenables. Thomas sortit de la place pour tendre une embuscade; mais il fut blessé, pris et porté à Laon où il mourut. Sa mort fut comme une délivrance pour tout le pays.

Trois pape» en France. — La querelle des investitures, c'est-à-dire la rivalité du Saint-Siège et de l'Empire, commen-

cée avec Grégoire VII, n'était pas finie, et les papes, chassés de Rome par les armes ou les intrigues de l'Empereur, cherchaient en France un refuge et des secours. Gélase II vint y mourir. Calixte II y fut élu, et réunit à Reims, en 1119, pour terminer ce grand débat, un concile auquel assistèrent 15 archevêques, plus de 200 évôques et autant d'abbés. Cette assemblée promulgua plusieurs canons contre les simoniaques et tous ceux qui exigeaient un salaire pour les baptêmes et les sépultures. On y prohiba encore le mariage des clercs; la trêve

La grosse tour de Coucy

de Dieu fut confirmée, et la licence des mœurs de plusieurs princes condamnée. Trois ans après, les négociations commencées par Calixte II à Reims avec l'Empereur aboutiront au concordat de Worms, le premier de ces difficiles traités de paix qui ont réglé les rapports des deux puissances temporelle et spirituelle

I. Ce fut Mazarin qui fit détruire les fortifications de Coucy. On voulut les faire sauter avec la poudre j la grande tour resta debout, mais fendue de haut en bas.

/ En 1130; une double élection eut lieu à Rome. Innocent II, / forcé de laisser cette ville à son compétiteur, se réfugia en France. Louis le Gros réunit à Étampes un concile qui examina les prétentions des deux adversaires et se déclara, sur la proposition de saint Bernard, pour Innocent IL L'année suivante, ce pontife tint un nouveau concile à Reims, auquel assistèrent 13 archevêques et 263 évêques. Il y sacra roi le jeune fils de Louis le Gros. La France devenait donc l'asile des pontifes et le lieu où se traitaient les grandes affaires de l'Église. La

Abbaye Saint-Victor.

royauté ne pouvait que gagner à jouer ce rôle de protectrice des papes.

Abélard. — Au moment où finissait le grand scandale de la lutte du pape et de l'Empereur, commençait la grande querelle qui divisa l'École pendant tout le moyen âge, celle des réalistes et des nom inaux, disputes obscures, mais retentissantes, par lesquelles le mouvement se remit dans les esprits. Guillaume de Champeaux, fils d'un laboureur de la Brie, professa la doctrine réaliste avec un grand éclat à l'école du cloitre de Notre-Dame de Paris, puis à l'abbaye de Saint- Victor, qu'il fonda en 1113, dans le quartier où ce nom se conserve encore.

Mais il fut éclipsé par un de ses disciples, Abélard, noble et beau jeune homme, plein de séduction et de génie, qui ne pouvait fuir la popularité, lors même qu'il se retirait au désert. Dans son enseignement, dans ses livres, Abélard rencontra plus d'une fois la théologie, qui touchait alors à tout. Le plus grand homme de l'Église en ce temps-là et un de ses grands docteurs dans tous les temps, saint Bernard, crut voir l'hérésie s'y glisser; il dénonça les écrits du brillant professeur. Le concile de Soissons fit brûler son livre sur la Trinité (1122); et le concile de Sens le condamna encore en 1140. Il mourut deux ans après moine à Gluny. Son éloquence, sa lutte contre saint Bernard le rendirent alors célèbre ; ses malheurs et l'amour d'Héloîse ont fait vivre son nom dans le peuple jusqu'à 1 nos jours1. s\

Page 1