‹ Histoire de FranceChapitre 53 sur 82 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Louis X 1314-1316). — Trois fils de Philippe le Bel régnèrent l'un après l'autre : Louis X le Hutin ou le Querelleur, de 1314 à 1316; Philippe V, le Long, jusqu'en 1322; Charles IV, le Bel, jusqu'en 1328. Le premier de ces princes ne porta que dix-huit mois la couronne et on ne compte que

trois faits dans son règne : le meurtre de Marguerite de Bourgogne, que son époux fit étrangler (p. 339); une expédition contre les Flamands qui échoua, car on ne dépassa pas Courtray et presque toute l'armée périt dans les boues de la Flandre ; enfin une vive réaction féodale qui frappa les conseillers de Philippe le Bel et essaya de détruire son ouvrage. Enguerrand de Marigny,le ministre des finances du dernier roi, fut pendu au gitiet de Montfaucon qu'il avait lui-môme fait élever. Pierre de Latilly, chancelier de France, et Raoul de Presle, avocat général, furent torturés ; Nogaret ruiné , et les nobles de plusieurs provinces se firent rendre les privilèges dont ils avaient été dépouillés : rétablissement de leurs anciennes justices, du duel judiciaire, du droit de guerre privée, abolition de la procédure par dispositions écrites qui rendaient les hommes de loi nécessaires, destitution des juges royaux, etc. La demande générale, et cela était habile de la part des nobles, c'était que le roi n'eût plus de rapports avec les hommes des barons. Mais en môme temps Louis, pour se procurer quelque argent, fit cette déclaration solennelle que , « selon le droit de nature chacun doit naître Franc, » et il en concluait que tous les Français étant naturellement libres, les serfs du domaine royal pourraient se racheter. Le servage alla toujours en diminuant depuis cette époque ; au contraire de ce qui se passait dans les siècles précédents , la liberté devint à son tour la règle pour les populations rurales, comme elle l'était depuis longtemps pour' les populations urbaines, et ce fut le servage qui resta l'exception. Les derniers serfs ne furent affranchis que sous Louis XVI.

Philippe le Bel avait chassé les juifs; Louis les laissa rentrer à condition qu'ils lui abandonneraient les deux tiers de leurs créances. Les juifs étaient alors regardés « comme des éponges qu'on pouvait presser arbitrairement. » On les chassait pour confisquer leurs biens et on les rappelait en vue d'une confiscation future.

Iioi salique. — Louis X ne laissait qu'une fille ; mais la reine, Clémence de Hongrie, mit au monde, quelques mois après, un fils posthume qui fut nommé Jean et qui ne vécut que huit jours. Sa sœur devait-elle prendre la couronne? Un texte de l'Évangile porte : « Les lis ne filent pas et cependant ils sont vêtus avec plus de splendeur que Salomon dans toute sa magnificence. a Cela voulait dire, évidemment, que le royaume des lis ne devait pas tomber en quenouille. Au qua-

torzième siècle c'était une raison. Il y en avait d'autres; on ne voulait pas qu'un étranger pût gagner la France par un mariage ; et les états généraux, appliquant à la couronne la règle de succession anciennement établie pour les terres saliques, exclurent du trône la fille de Louis X. Ainsi le droit d'héritier reconnu aux filles pour les fiefs ne le fut pas pour la couronne1.

Philippe le Long, après une régence de cinq ou six mois, fut proclamé roi à la place de sa nièce (1316). Cette décision tourna contre sa propre maison ; car il n'eut lui-même que des filles, qui furent déshéritées au profit de Charles IV, leur oncle. Ce dernier prince fut précédé au tombeau par ses deux fils, et sa veuve donna le jour à une fille que pareille exclusion frappa. Il avait dit lui-même k ses barons au lit de mort : « Si la reine met un fils au monde, il sera votre roi; si c'est une fille, la couronne appartiendra à Philippe de Valois, que je déclare votre régent » (1328). La route du trône fut ainsi ouverte à une branche nouvelle des Capétiens, celle des Valois.

Philippe V (1361-1322). — Les règnes de Philippe V et de Charles IV comptent peu d'événements militaires, mais beaucoup de mesures pour régulariser l'administration du pays. Philippe V convoqua trois fois les états généraux, dont la périodicité semblait ainsi devoir bientôt s'établir, et il exclut les gens d'Église du parlement pour n'y laisser que des membres soumis à sa pleine autorité; ils y rentrèrent plus tard sous le nom de conseillers clercs. Il institua, en 1318, le conseil étroit ou conseil d'État, qui fut le pouvoir délibérant, comme les officiers de la couronne et les clercs du secret, du milieu desquels on tira plus tard les secrétaires d'État, furent le pou-

1. On a beaucoup vanté cette règle de notre droit politique; nous ferons remarquer seulement que plusieurs maisons, notamment celle d'Autriche, durent leur grandeur à un principe contraire, et que la loi salique, bonne pour sauvegarder l'indépendance d'un petit État, était moins nécessaire à une puissante monarchie. La France était trop grande pour être absorbée par quelque État que ce fût, et tout prince étranger qui l'eût gagnée par un mariage l'aurait, au contraire, accrue de ses domaines. En politique, comme en astronomie, les plus grosses masses entraînent les plus petites. Que fût-il arrivé, par exemple, si Édouard III, prince français par sa mère, par ses habitudes, sa langue et une partie de ses possessions, puisqu'il était duc de Guyenne et comte de Ponthieu, eût hérité de la couronne au lieu de Philippe de Valois? c'est que la Guyenne avec le Ponthieu, et momentanément l'Angleterre, auraient été réunis au domaine royal au lieu du Valois. Quelques seigneurs à qui Édouard eût préféré des Anglais, y eussent perdu, le pays y eût gagné de n'être point désolé par la guerre de Cent ans. L'Angleterre n'a jamais eu que des rois étrangers, saxons, danois, normands, angevins, gallois, écossais, hollandais, allemands, s'en est-elle trouvée plus mal? L'Espagne, qui doit sa dynastie de Bourbon à un mariage, n'a pas pris avec elle la Toi salique. (Voy. plus loin, au règne de Louis XII, le mariagt projeté entre madame Claude et Charles d'Autriche.)

voir chargé de l'exécution. Philippe V voulait déjà établir l'unité de monnaies, de poids et de mesures, « afin que le peuple marchandast plus seurement,» et il rendit, sur les finances, sur l'organisation de la chambre des comptes, sur l'administration des eaux et forêts, etc., plusieurs ordonnances qui montrent un remarquable esprit d'ordre et d'économie. Le domaine royal fut déclaré inaliénable et imprescriptible. Sous ce règne se place une cruelle persécution des lépreux et des juifs.

Lettres tic noblesse. — Comme Philippe III, son aïeul, Philippe le Long donna à des roturiers des titres de noblesse, innovation qui, en renouvelant le corps aristocratique, assurait sa durée, mais aussi altérait son esprit. Dans l'origine, la noblesse était personnelle ; la féodalité en avait fait un attribut du fief militaire ; voici que les rois l'en séparent : c'est un changement grave, car un jour, ces lettres d'anoblissement s'achèteront, et il n'y aura vraiment plus de noblesse, quand tout le monde pourra être noble argent comptant.

Communautés rurales. — Menacée d'en haut par les rois, la féodalité est menacée d'en bas par le peuple. Le progrès des villes continue et celui des campagnes commence. Les bourgeois obtinrent de Philippe V le droit de s'organiser militairement : chaque ville eut un capitaine pour les compagnies bourgeoises ; chaque bailliage un capitaine général ; et c'est dans ce siècle, sinon sous ce règne, que les paroisses ecclésiastiques devinrent des communautés civiles. On a vu plus haut comment les gens de la campagne, auparavant isolés, s'étaient peu à peu réunis, d'abord autour de l'église et sous la surveillance de l'intendant seigneurial, plus tard sous un syndic ou un maire, habituellement nommé par le seigneur,, et qui les appelait à délibérer sur leurs intérêts communs. C'était un commencement d'organisation municipale pour les campagnes. Le document jusqu'à présent le plus ancien qui en fasse mention est de l'année 1380.

Charles IV (1322-1328). — Charles IV publia divers règlements relatifs au commerce; il augmenta les droits à l'exportation, chassa les négociants lombards que Louis X avait rappelés et qu'il renvoya en leur pays « aussi gueux qu'ils en étaient venus ; » mais il donna un grand exemple de juste sévérité. Le baron de l'Ile-en- Jourdain, convaincu de plusieurs crimes, fut pendu, malgré les supplications de toute la noblesse et l'intervention du pape, son oncle. Au dehors, il favorisa en Angleterre la révolution qui précipita du trône Édouard II, et

reçut l'hommage du fils de ce prince pour la Guyenne et le Ponthieu ; en Allemagne il fut sur le point d'obtenir la couronne impériale. Mais une sorte de fatalité était attachée à cette maison/ Ces princes, grands et beaux, qui tous semblaient devoir fournir une longue carrière, meurent dans la fleur de l'âge : Philippe le Bel à quarante-six ans, Louis X à vingt-sept ans, Philippe le Long à vingt-huit ans, Charles le Bel à trente-quatre. Le peuple voyait dans ces morts prématurées un signe de la vengeance du ciel sur cette famille qui avait souffleté Boniface VIII, peut-être empoisonné Benoit XI, et brûlé les templiers.

Le moyen âge lui-môme est à ce moment, au moins en France, bien près de sa fin, car tout ce qu'il avait aimé, croisades, chevalerie, féodalité, était fini ou se mourait ; la papauté, bafouée dans Boniface VI1J, était captive à Avignon; le successeur de Hugues Capet était un despote, et les fils des vilains siégeaient aux états généraux du royaume, en face des nobles et des clercs, i . „

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