‹ Histoire de FranceChapitre 52 sur 82 · PHILIPPE III LE HARDI ET PHILIPPE IV LE BEL · texte numérisé non relu

PHILIPPE III LE HARDI ET PHILIPPE IV LE BEL

Philippe III (12TO 1285) A çrn licitement du domaine royal. — Le règne du fils aîné de saint Louis est peu connu, malgré sa durée de quinze années. Il commença sous les murs de Tunis, d'où Philippe III rapporta le corps de son père, après un traité imposé aux musulmans, qui se reconnurent tributaires du roi de Sicile et payèrent les frais de la guerre.

On peut cependant suivre encore sous ce prince la marche ascendante de la royauté qui, sans nouvelle guerre, par extinction de diverses races féodales, réunit à son domaine le Valois, le Poitou, le comté de Toulouse et le comtat Venaissin.

t. Principaux ouvrages contemporains : Chronique* de Guillaume de Nangis, et de son premier continuateur ; Chroniques de Saint-Denis, et la Chronique rimée de Godefroy de Paris, qui a été retrouvée de nos jouit.

Mais Philippe III fit abandon au pape de ce dernier fief et de la moitié d'Avignon. Le comte de Foix, vaincu et pris dans sa capitale, fut contraint de promettre fidèle obéissance et de céder une partie de ses terres. La domination du roi de France approchait ainsi des Pyrénées; elle les franchit môme. Philippe fit épouser a son fils l'héritière du royaume de Navarre; et s'il ne réussit pas à faire proclamer roi de Castille un prince soumis à son influence, ni à placer la couronne d'Aragon sur la tête de son second fils Charles, il montra du moins ses armes dans la Catalogne, où il prit la forte place de Girone. Ainsi, la royauté capétienne, conquérante dans l'intérieur du royaume depuis Louis VI, tâchait déjà de le devenir au dehors. C'était trop tôt, parce que la première œuvre n'était pas achevée, et devait l'être, avant qu'il fût possible de commencer la seconde.

Cette expédition en Catalogne, qui tourna mal, n'avait eu d'ailleurs pour cause qu'un intérêt de famille. Philippe voulait punir don Pèdre, roi d'Aragon, de l'appui donné par lui aux Siciliens révoltés contre Charles d'Anjou, après le meurtre de tous les Français résidant dans l'Ile. Le massacre avait eu lieu pendant les vêpres du lundi de Pâques, de là son nom de Vêpres siciliennes (1282).

Une ordonnance de Philippe III obligea les avocats des justices royales, dont les statuts furent rédigés en 1274, à jurer tous les ans qu'ils ne défendraient que des causes justes. Le premier exemple d'un roturier fait noble par le roi se trouve dans les lettres d'anoblissement accordées par Philippe III à son argentier Raoul, en 1272.

Philippe IV (1285-1314). Guerres de Guyenne et de Flandre. — Philippe ÎV, surnommé le Bel, n'avait que dix-sept ans quand il succéda à son père (1285). Il se débarrassa dès qu'il le put, par des traités, de ces guerres inutiles ; et, ce qui valait bien mieux, s'occupa d'agrandir son domaine par des acquisitions à sa portée. Son mariage avec l'héritière de la Navarre et de la Champagne lui avait déjà valu deux grandes provinces. Une sentence du parlement qui dépouilla les héritiers de Hugues de Lusignan lui assura encore la Marche et PAngoumois. Enfin son deuxième fils épousa l'héritière de la Franche-Comté. Ainsi, par mariages, déshérences ou conquêtes, toute la France entrait peu à peu dans le domaine royal. Mais de puissants vassaux restaient encore, le duc de Bretagne, le comte de Flandre, et surtout le duc de Guyenne. Philippe

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s'attaqua d'abord au dernier. C'était un adversaire redoutable, puisqu'il était en môme temps roi d'Angleterre. Heureusement, Édouard Ier, qui venait de dompter les Gallois et qui menaçait l'indépendance de l'Écosse, était trop occupé dans son ile pour passer sur le continent. Aussi l'armée royale put faire de rapides progrès en Guyenne; une flotte française alla même piller Douvres; une autre armée, conduite par le roi en personne, entra dans la Flandre, dont le comte s'était déclaré polir le roi d'Angleterre, et battit les Flamands à Furnes (1297). L'intervention du pape Boniface VIII amena, entre les deux rois, une paix qui fut scellée par un mariage. Une fille de Philippe le Bel épousa le fils d'Edouard Ier, et porta, dans la maison d'Angleterre, des droits à la couronne de France, qu'Édouard III fera bientôt valoir (1299).

Guerre de Flandre. — Par cette paix, les deux rois se livraient leurs alliés : Philippe les Écossais, Édouard le comte de Flandre. Ce comte, effrayé, vint se remettre lui-même aux mains de Philippe, et la Flandre fut réunie au domaine (1300).

Toute la cour alla visiter la nouvelle conquête. Elle fut reçue avec grande pompe : les Flamands, pour faire honneur à leurs nobles visiteurs, mirent leurs plus beaux habits, étalèrent toutes leurs richesses. L'entrée à Bruges surtout fut magnifique. Les femmes des bourgeois montrèrent dans leur toilette tant d'or et de bijoux que la reine se sentit blessée dans sa vanité de femme. « Je croyais, dit-elle, qu'il n'y avait qu'une reine en France, j'en vois six cents. » La Flandre, en effet, était le pays le plus riche de l'Europe, parce que c'était celui où l'on travaillait le plus. Sur cette terre plantureuse, les hommes avaient poussé commue les moissons ; les villes y étaient nombreuses, la population active, industrieuse, affectionnée à l'Angleterre, d'où elle tirait la laine nécessaire à ses fabriques, comme les villes de la Guyenne, surtout Bordeaux, l'était parce que l'Angleterre achetait leurs vins. Les draps de Flandre se vendaient dans toute la chrétienté, jusqu'à Constantinople ; et les villes des Pays-Bas étaient le marché où les denrées du Nord venues de la Baltique s'échangeaient contre celles du Midi venues de Venise et d'Italie par le Rhin.

Sur un sol qu'il avait fallu couper de mille canaux pour l'étancher, entre tant de villes défendues par leurs murailles, et mieux encore par une population habituée eau travail, à la peine, mais, aussi, fière de son nombre, de sa force, de ses richesses, la chevalerie n'avait pas eu beau jeu, et il y avait peu

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de féodalité en Flandre. Toutes ces villes avaient leurs privilèges ; il n'était pas prudent d'y toucher.

Embarras financiers de Philippe le Bel ; altération des monnaies. — La royauté française était, sous Philippe le Bel, à une époque de transition qui la rendait nécessairement tracassière et oppressive. Les temps de la féodalité étaient passés où le roi n'avait ni agents administratifs à payer, parce qu'il n!administrait pas, ni armée à solder, puisque les vassaux devaient servir gratuitement. Le domaine royal comprenait maintenant, au lieu de quatre ou cinq villes, les deux tiers de la France, il fallait des baillis, des sénéchaux, des prévôts pour maintenir Tordre et faire exécuter les lois, des tabellions pour légaliser les actes, des juges pour la justice, des conseillers pour le gouvernement. Les six premiers Capétiens n'avaient pas rendu une seule ordonnance générale : il nous en reste un nombre considérable pour le seul règne de Philippe le Bel. Or, tous ces gens-là voulaient être payés de leurs peines. La guerre, au lieu de se faire à courte distance, était aux Pyrénées, sur la Garonne, sur l'Escaut. Au lieu d'un combat, c'était une campagne. Les troupes féodales devenaient insuffisantes. Pour les garder sous le drapeau au delà du terme fixé par les conditions de leur tenure, le roi leur offrait une solde, et, au besoin, il enrôlait des mercenaires, gens plus sûrs et d'un service plus exact. Pour la guerre de Flandre il fallut une flotte. Aux navires de Poitou et de Normandie le roi joignit 16 galères génoises dont il paya fort cher les services. Le roi d'Angleterre envoya une fois 10 000 livres sterling à l'empereur d'Allemagne, autant au comte de Gueldre, presque le double au duc de Brabant, et une vaste coalition se prépara contre la France ; il fallait que les livres tournois défissent ce qu'avaient fait les livres sterling anglaises.

Je ne parle pas du luxe que les progrès de l'industrie, du commerce et des arts avaient développé, et qui rendait la vie plus coûteuse, surtout à la cour. En un mot, les dépenses croissaient chaque jour et les impôts restaient les mêmes, c'est-à-dire de jour en jour plus insuffisants. Aussi Philippe le Bel, toujours à court d'argent, sera-t-il obligé de recourir à tous les moyens pour trouver des ressources ; et comme la science financière est née d'hier, ces moyens mal choisis seront ruineux pour les peuples, sans profiter beaucoup au gouvernement. Ainsi, il dépouillera les banquiers de ce tempa^les juifs et les Lombards, ce qui fera cacher l'argent; il battra de

la fausse monnaie, ce qui rendra le commerce impossible ; il promulguera des lois somptuaires, ce qui ruinera l'industrie ; il. mettra des impôts sur les Flamands, ce qui les soulèvera; sur le clergé, ce qui amènera la querelle avec Boniface III; ou bien il détruira l'ordre du Temple pour s'approprier ses richesses, ce qui attachera un souvenir sanglant à son nom. Un seul moyen était honnête et bon, il vendit la liberté à beaucoup de serfs de ses domaines et convertit ses droits en redevances pécuniaires.

Les considérations qui précèdent ne rendent pas compte seulement du règne de Philippe le Bel ; elles expliquent le quatorzième siècle tout entier. Tous ses rois ont été faux-monnayeurs parce que tous eurent continuellement besoin d'argent et ne surent en trouver que de cette manière ; mais nous n'entendons, en disant cela, excuser ni la fraude, ni les exactions, ni les violences. Sortir d'une difficulté en sortant de l'honnête, ce n'est pas gouverner ; malgré les explications que nous avons données, Philippe le Bel gardera très-justement sa mauvaise réputation.

Nouvelle guerre de Flandre (1 303-1304). Bataille de Courtray (1302). — Philippe avait donné pour gouverneur aux Flamands Jacques de Châtillon, qui pensait n'avoir pas à ménager des vaincus, surtout des vaincus si riches. Ce peuple, peu tolérant et accoutumé à plus de prudence de la part de ses comtes, se souleva. Dans Bruges seule, 3000 Français furent égorgés. Philippe envoya Robert d'Artois avec une nombreuse armée pour venger cette injure. 20 000 Flamands attendirent bravement cette chevalerie près de Courtray, derrière un canal. Avant l'action, les Flamands confessèrent leurs péchés, les prêtres dirent une messe solennelle ; et tous s'inclinant, prirent de la terre et la portèrent à leur bouche; ils juraient ainsi de combattre jusqu'à la mort pour les franchises du pays. Ce recueillement de toute une armée est d'ordinaire de mauvais augure pour les assaillants. Ceux-ci s'avançaient sans ordre, sûrs de vaincre et ne faisant pas à ces vilains l'honneur de croire qu'ils oseraient les regarder en face. En vain le connétable Raoul de Nesle recommanda la prudence. On lui demanda s'il avait peur, « Sire, répliqua-t-il au comte Robert, si vous venez où j'irai, vous viendrez bien avant. » Et il s'élança de toute la vitesse de son cheval. On n'avait même pas pris la précaution de faire reconnaître la position des Flamands. Les premiers rangs de la lourde colonne des cheva-

liers, lancés à fond de train, vinrent tomber dans le canal qui couvrait la ligne ennemie. Ceux qui tenaient la tête, pressés par ceux qui suivaient, étaient précipités, et les Flamands n'avaient qu'à plonger leurs longues lances dans cette masse confuse d'hommes et de chevaux pour tuer sans péril. Une sortie qu'ils firent par les deux bouts du canal acheva la déroute. 200 seigneurs de haut lignage et 6000 hommes d'armes périrent. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est que le duc de Bourgogne, les comtes de Saint-Paul et de Clermont, avec 2000 hauberts, avaient fui, laissant le connétable, le comte d'Artois et tant de nobles batailleurs, abattus, détranchés et tués par la main des vilains.

La bataille de Mansourah avait déjà montré la fougue indisciplinable et l'impéritie militaire des chevaliers; mais elle avait été livrée en Orient, et l'éloignement avait grandi les vaincus ; la bataille de Courtray , perdue par la fleur de la chevalerie française contre les manants, eut un grand retentissement, sans toutefois guérir la noblesse de sa folle présomption. Les défaites de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt seront dues aux mêmes causes. La noblesse féodale, dépouillée par la royauté de ses privilèges, perdra, sur ses champs de bataile, le prestige qui l'avait si longtemps entourée, et verra, pour achever sa ruine, s'élever à côté d'elle une autre armée, celle du roi et du peuple.

Bataille de Mons-en-Puelle (1304). — Philippe le Bel prit d'énergiques mesures pour réparer le désastre de Courtray. Il força nobles et bourgeois à porter aux monnaies royales leur vaisselle d'or et d'argent, qu'il paya en espèces falsifiées. Il ordonna que toute terre valant 100 livres de rentes donnerait un cavalier, que 100 feux de vilains donneraient 6 sergents à pied, et que tout roturier ayant 25 livres de rente servirait de sa personne. Il vendit la liberté à beaucoup de serfs, la noblesse à plusieurs roturiers. Aussi, en deux moisr il réunit l'effort de la royauté et il était grand ; celui du peuple fut plus grand encore : des villes de Flandre il sortit cette fois 80 000 combattants. Avec de telles forces des deux côtés la lutte devait être terrible et décisive ; on le sentit , et, ne voulant rien risquer, on passa l'année 1302 à s'observer. Philippe alors était au plus fort de sa querelle avec Boniface VIII; une nouvelle défaite eût pu lui être fatale; il laissa même l'année suivante (1303) les Flamands prendre l'offensive. Mais le pape étant mort cette année, Philippe attaqua la Flandre

par terre et par mer (1304). Sa flotte battit près de Zirickzée celle des Flamands, et lui-même vengea à Mons-en-Puelle la défaite de Courtray. Il croyait les avoir abattus. A quelques jours de là ils revinrent aussi nombreux lui demander une nouvelle bataille. « Mais il pleut donc des Flamands ! » s'écria le roi ; il aima mieux traiter que les combattre encore. On lui promit de l'argent; on lui céda Douai, Lille, Béthune, Orchies, avec toute la Flandre wallonne , c'est-à-dire parlant français 1 entre la Lys et l'Escaut. A ce prix il rendit aux Flamands leur comte, qui ne promit que l'hommage féodal. Ainsi la royauté française reculait devant la démocratie flamande , comme la royauté allemande, presque à la même époque, devant la démocratie helvétique. Les communes de France, étant restées isolées, succombèrent; en Flandre, en Suisse, elles s'unirent et triomphèrent. . < t, %

,r Démêlé avec Boni face VIII. — Les différends de Philippe le Bel avec Boniface VIII avaient commencé, en 1296, au sujet des impôts mis par le roi sur les églises de France. L'année suivante, la concorde parut rétablie, et Boniface VIII scella sa réconciliation avec la maison de France en prononçant la canonisation de saint Louis, mais la querelle se ranima bientôt par l'intervention hautaine du pontife dans les affaires intérieures du pays. Un de ses légats, Bernard Saisset, évêque de Pamiers, brava le roi en face. Les temps de Grégoire VII étaient passés : le roi fit arrêter l'évêque , sous prétexte de complot contre son autorité, et demanda à l'archevêque de Narbonne, son métropolitain, de le dégrader canoniquement. L'archevêque en référa au pape, qui menaça le roi d'excommunication pour avoir osé porter la main sur un évêque. En même temps, il lança la bulle Ausculta fili*, dans laquelle il lui reprocha d'accabler son peuple, clercs et laïques, d'exactions cruelles, de le molester par les changements de la monnaie, d'empiéter sur la juridiction ecclésiastique, d'arrêter l'effet des sentences épiscopales, de dévorer les revenus des églises vacantes sous le prétexte abusif du droit de régale*. En outre le pontife laissait entrevoir cette prétention qu'il y avait dans le royaume un pouvoir placé au-dessus du roi, celui du

1. Le reste de la Flandre parle un dialecte dérivé de l'allemand.

'2. Les bulles des pontifes sont désignées par leurs premiers mots.

3. Droit reconnu au roi de percevoir les revenus des églises dont il était constitué le gardien entre la mort du dernier titulaire et la consécration de son successeur.

saint-siége. « Dieu, disait Boniface, nous a constitué, quoique indigne, sur les rois et les royaumes, pour arracher, détruire, disperser, édifier, planter en son nom et par sa doctrine. Ne te laisse donc pas persuader que tu n'aies pas de supérieur et . que tu ne sois pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique : qui pense ainsi est un insensé ; qui le soutient est un infidèle. »

Les reproches du pontife sur la mauvaise administration de Philippe le Bel étaient fondés; mais ni le roi ni le pape n'avaient alors une idée bien nette des limites de l'autorité temporelle du premier, et de l'autorité spirituelle du second. Toute mauvaise action étant un péché, le pontife se croyait en droit de juger et de punir par les foudres de l'Église les actes répréhensibles du prince, et le prince, de son côté, guidé par les légistes qui, suivant l'esprit du droit romain, reconnaissaient au roi un pouvoir absolu, se croyait le droit d'intervenir dans l'administration des églises, et voulait que les évêques, comme le reste de ses sujets, fussent soumis à ses officiers et à ses tribunaux. Ces prétentions contraires amenèrent une querelle déplorable. Philippe déclara, dans une cour plénière, qu'il renierait ses enfants pour ses héritiers s'ils s'abaissaient à reconnaître au-dessus d'eux une autre puissance que celle de Dieu dans les affaires temporelles. Le 11 février 1302, il fit brûler publiquement la bulle du pontife ; et, pour mettre dans ce grand débat la nation de son côté, il appela autour de lui les députés des états généraux divisés en trois ordres : ïe clergé, la noblesse et la bourgeoisie, ou tiers état (10 avril 1302). « A vous, très-noble prince, disaient les députés du tiers, à vous notre sire Philippe, supplie-et requiert le peuple devostre royaume que vous gardiez la souveraine franchise de cet État qui est telle que vous ne recognoissiez, de votre temporel, souverain en terres, fors que Dieu. » Ainsi la première parole qu'ait prononcée le peuple en France a été un cri d'indépendance nationale.

Le roi les convoque encore Tannée suivante ; et, se confiant au ferme appui qu'il trouva dans ces représentants du pays, il poursuivit la lutte à outrance. Le pape menacé d'un concile général, où Philippe se proposait de le traduire, prépara de son côté une bulle prononçant la déposition du roi. Celui-ci le prévint. Un de ses agents, Guillaume de Nogaret, dont le grand-père avait été brûlé comme Albigeois, vint en Italie. Il s'entendit avec Sciarra Colonna, noble romain et mortel

I. Ce château, à 14 kilomètres de Bazas, fut construit par l'archevêque Bertrand de Goth, qui aimait à l'habiter, et qui eut son tombeau tout près de là, à Uzeste, dans une église collégiale qu'il avait fondée. Ses ruines montrent une forteresse bien plus qu'un château de plaisance. Le fossé a 20 mètres de large.

ennemi du pape. Boniface était alors dans sa ville natale d'Anagni. A force d'argent, Nogaret gagna le chef des milices d'Anagni, et un matin entra dans la place avec 400 hommes d'armes et quelques centaines de fantassins. Au bruit qu'ils firent dans la ville, au cri de : « Mort au pape! vive le roi de France! » Boniface crut sa dernière heure venue. L'énergique vieillard (il avait 86 ans) ne montra aucune faiblesse. Il se revêtit de ses habits pontificaux, s'assit sur son trône, la tiare en tête, la croix d'une main, les clefs de saint Pierre dans l'autre, et il attendit ainsi les meurtriers. Ils le sommèrent d'abdiquer. « Voilà mon cou, voilà ma tête, répondit-il; trahi comme Jésus-Christ, s'il me faut mourir comme lui, du moins je mourrai pape. » Sciarra Colonnà l'arracha de son trône, le frappa de son gantelet au visage, et l'eût tué, si Nogaret ne l'eût empêché. « 0 toi, disait le petit-fils de l'Albigeois, ô toi, chétif pape, considère et regarde la bonté de mon seigneur le roi de France, qui, si loin que soit de toi son royaume, par moi te garde et te défend ^7 u -

Mort de Boniface VIII (1304); élection de Clément V (1305). — Cependant Nogaret hésita à traîner le vieillard hors d'Anagni. Il laissa le temps au peuple de revenir de sa stupeur. Les bourgeois s'armèrent, les paysans accoururent et les Français furent chassés de la ville. Le pape, craignant qu'on ne mêlât du poison à ses aliments, était resté trois jours sans manger. Peu de temps après, il mourut de honte et de colère des indignes affronts qu'il avait subis. Son successeur, Benoit XI, voulut le venger en excommuniant Nogaret, Colonna et tous ceux qui les avaient aidés. L'excommunication remontait ainsi jusqu'au roi. Un mois après la publication de la bulle, Benoit XI mourait empoisonné. Cette fois, Philippe prit ses mesures pour se rendre maître de l'élection du nouveau pontife. Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, fut désigné, quand il eut promis au roi de complaire à ses désirs. Le nouveau pape, qui prit le nom de Clément V, se fit sacrer à Lyon, et abandonnant Rome, vint se fixer, en 1308, à Avignon, possession du saint-siége, au delà des Alpes, mais où il se trouvait sous la main et à la disposition du roi de France. Ses successeurs y restèrent jusqu'en 1376. On a appelé le séjour des papes à Avignon, qui ébranla l'Église, la captivité de Babylone.

Condamnation des templiers (130?).— Villani raconte une. scène lugubre, cette sinistre entrevue du pape et du roi

Château de Roque taillade.

1. Le cardinal de Lamothe, allié à la famille du pape Clément V, avait aussi construit, aux environs de Langon. le château ae Roquetaillade, première baronnie du Bazadais; qui est classe parmi les monuments historiques.

dans la forêt de Saint-Jean d'Angély, où l'un vendit la tiare, ou l'autre l'acheta. L'entrevue n'eut pas lieu, mais des conditions furent certainement faites et acceptées. Une d'elles n'était rien moins que la destruction de l'ordre militaire des templiers. Les richesses de ces moines guerriers, maintenant inutiles, puisqu'ils ne les dépensaient plus en armement contre les infidèles, avaient tenté l'avidité du roi, toujours à court d'argent, et leur puissance offusquait son despotisme. Ils étaient 15 000 chevaliers, avec une multitude infinie de frères servants et d'affiliés, c'est-à-dire que, réunis, ils pouvaient défier toutes les armées royales de l'Europe. Ils possédaient dans la chrétienté plus de 10 000 manoirs, nombre de forteresses, entre autres celle du Temple, à Paris, où Philippe avait trouvé un sûr asile dans une émeute qui avait vainement grondé autour de ces épaises murailles. Dans le trésor de Tordre, il y avait 150 000 florins d'or, en ne comptant ni l'argent ni les vases précieux. Une forte organisation, qui tenait les chevaliers sous la main du grand maître, rendait ce corps plus redoutable encore que sa valeur et ses richesses. On ne savait ce qui se passait dans ses maisons. Tout y était secret; jamais œil profane n'en avait pénétré les mystères. Mais de vagues rumeurs parlaient d'orgies, de scandales, d'impiétés. Des chevaliers avaient disparu, parce que, disait-on, ils avaient menacé de révélations compromettantes. Leur orgueil irritait le peuple, et on leur imputait des crimes odieux. Ils n'étaient coupables que d'un grand relâchement de mœurs, et leurs cérémonies religieuses s'étaient probablement mêlées, en Orient, d'alliage impur et de coutumes bizarres.

Le 14 septembre 1307, tous les sénéchaux et baillis du royaume reçurent l'avis de se tenir prêts et en armes pour le 12 octobre; on leur remit en même temps des lettres closes qu'ils ne devaient ouvrir sous peine de la vie que dans la nuit du 12 au 13 octobre. Les chevaliers surpris n'eurent le temps ni de résister ni de se concerter. La torture leur arracha des aveux qu'elle arrache toujours. Philippe voulut associer la nation à ce grand procès, comme il l'avait associée à son différend avec Boniface VIII. Les états généraux s'assemblèrent à Tours ; les accusations, les aveux furent produits devant eux ; et les députés prononcèrent que les chevaliers étaient dignes de mort. Des conciles provinciaux les condamnèrent. Celui de Paris fit brûler à petit feu, en un jour, au faubourg Saint-Antoine, cinquante-quatre templiers qui avaient rétracté ce qu'on

leur avait fait confesser dans les tortures. Neuf furent brûlés à Senlis. Il y eut certainement d'autres exécutions. Le pape prononça au concile de Vienne la dissolution de Tordre dans toute la chrétienté. Ses grands biens durent être remis aux hospitaliers (chevaliers de Rhodes). Mais le fisc royal ne lâcha pas aisément ce qu'il tenait. Tout l'argent trouvé dans la maison du Temple, les deux tiers des biens meubles et des dettes actives avec un nombre considérable de domaines restèrent aux mains du roi. En Italie, en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, Tordre du Temple fut aboli et ses biens en partie confisqués par les princes. Mais il n'y eut de supplices qu'en France.

Hérésies. — Ce môme concile de Vienne condamna plusieurs erreurs nées au sein de l'ordre des Franciscains, celle des spirituels, qui regardaient presque saint François comme une nouvelle incarnation de Jésus ; celle des béguins ou bèguards, qui affranchissaient l'homme, parfait selon eux, de l'observation de toute loi humaine ; celle enfin des fraticelli, qui abolissaient la propriété et déclaraient que tout devait être en commun, la famille comme les biens. On voit que ces doctrines sauvages sont bien vieilles. En 1313, une béguine fut brûlée en place de Grève.

Dernières années de Philippe le Bel. — Les dernières années de ce règne furent plus sombres encore que ses commencements. Depuis plus de six ans les grands dignitaires de Tordre du Temple semblaient oubliés dans leurs cachots. En 1313, ils en furent tirés, comparurent devant une commission pontificale et furent condamnés à être renfermés jusqu'à la fin de leurs jours. Mais le grand maître, Jacques Molay, et un autre dignitaire revinrent à ce moment sur leurs aveux, au grand effroi de la commission qui croyait avoir enfin terminé cette terrible affaire. Pendant qu'elle s'ajourne pour délibérer, Philippe fait enlever les deux templiers. On construit à la hâte un bûcher à l'endroit où est aujourd'hui la statue de Henri IV, sur le terre-plein du pont Neuf, et les deux victimes y sont brûlées (11 mars 131 k). Une légende populaire se forma sur cette mort : le bruit courut que le grand maître, du haut de son bû- I cher, avait ajourné ses bourreaux à comparaître avec lui de- J vant Dieu, le pape dans quatre mois, le roi dans un an.

Au sein môme de la famille du roi, de sanglantes tragédies j se passèrent. Ses trois brus, accusées de scandaleux déborde- j ments, furent arrêtées et mises en étroite réclusion. Une

d'elles, Marguerite de Bourgogne, enfermée au château Gaillard, y périt plus tard étranglée ; une autre mourut de désespoir; la troisième fut reprise par son mari. Leurs complices, Philippe et Gaultier d'Aulnay, furent écorchés vifs en place de

Grève ; beaucoup d'autres nobles ou non nobles furent torturés, •cousus dans des sacs, et jetés à la rivière.

Cependant la haine publique augmentait contre ce gouver-

I . Ce château avait été bati par Richard Cœur de Lion ; on en voit encore 3es ruines imposantes près des Andelys.

nement faux monnayeur qui défendait « sous peine de corps et d'avoir » d'importer des espèces étrangères, par crainte de la comparaison, ou d'essayer les monnaies du roi, pour qu'on ne pût savoir au juste, en reconnaissant l'alliage, ce qu'elles valaient. Et comme ces mutations de monnaies ne suffisaient pas, il levait des dîmes sur le clergé sous prétexte d'une croisade, des aides sur ses vassaux pour la réception de ses fils comme chevaliers et pour le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre; enfin des impôts non consentis, ou maltôtes, mis arbitrairement sur tout le monde. L'irritation publique se traduisait en murmures, et les murmures amenaient des supplices. L'oppression générale faillit causer une insurrection, quand Philippe eut établi un nouvel impôt sur la vente de toutes les marchandises. On vit un commencement d'union entre les nobles et les bourgeois, comme la ligue qui, en Angleterre, avait fondé les libertés publiques et imposé à Jean Sans-terre la Grande Charte. Philippe, cette fois, recula. II abandonna l'impôt, appela à Paris les députés de quarante bonnes villes pour conférer avec lui, et leur promit de ne plus faire que de bonne monnaie.

Mais cet homme sinistre, ce roi, le plus dur qu'eût encore eu la France, bien qu'arrivé seulement à l'âge de 46 ans, était déjà au terme de ses jours. II expira le 29 novembre 1314. Je note en passant qu'il se fit traduire par Jean de Meung la Consolation philosophique de Boèce. Y avait-il dans ce cœur si dur quelque fibre que nous ne connaissons pas ?

Acquisitions de territoires. — Il y eut sous ce règne d'importantes acquisitions de territoires dont quelques-unes malheureusement ne furent pas durables : les comtés de la Marche, de l'Angoumois, de Champagne, de Franche-Comté et de Lectoure, une partie de la Flandre (Lille, Douai, et Orchies), ie Quercy, la grande ville de Lyon et une partie de Montpellier. Le comte de Bar avait été contraint de faire hommage à la couronne de France pour toutes ses terres situées à l'ouest de la Meuse.

l*e parlement. — Les vassaux devaient servir leur seigneur, en sa cour, par conseil et par justice. La cour féodale du roi avait ces deux caractères. Le roi y demanda à ses barons des avis et des sentences. Avec les progrès de la royauté s'accrurent les fonctions de la cour du roi. Il fallut faire un partage ; il y eut la cour politique ou grand conseil, et la cour judiciaire ou parlement. Sous saint Louis, le caractère du par-

îement n'était pas encore nettement dessiné. Philippe le Bel précisa son organisation. Il voulut qu'il se réunit à Paris deux fois Tan, pendant deux mois, dans le palais de la Cité, qui prit ensuite le nom de palais de justice (1302). Cette cour souveraine de justice, qui prétendit exercer sa juridiction sur tout le royaume, allait être le grand instrument qu'emploieront les rois pour amener la France entière sous leur autorité absolue. Il établit aussi deux échiquiers à Rouen et deux grands jours1 à Troyes ; mais en faisant présider ces cours provinciales par

Le palais de la Cité

des commissaires pris dans le parlement. L'institution du ministère public ou de magistrats chargés de défendre dans toutes

1. L'échiquier de Rouen était l'ancienne cour féodale des ducs de Normandie, qui siégeait alternativement à Rouen, à Falaise et à Caen. Philippe le Bel le fit présider par des magistrats royaux, et le fixa à Rouen, où il dut se réunir deux fois l'an, à Pâques et à la Saint-Michel. De là l'expression deux échiquiers. Les grands jours étaient une commission judiciaire envoyée par le roi.

2. Il y avait là, très-probablement, un château romain que les Mérovingiens habitèrent souvent. Eudes y fixa sa résidence; Robert l'agrandit. Saint Louis y construisit la Sainte-Chapelle. François Ier y résida encore quelquefois. La Conciergerie, qui a vu tant de grands coupables et tant de grandes infortunes, a son entrée sur le quai, entre les tours dites de Montgommery et de César.

les causes les droits du roi et de la société parait remonter à Philippe le Bel.

Chambre des comptes. — Comme il avait tiré le parlement du sein du grand conseil ou cour du roi, il tira du parlement la chambre des comptes, qui d'abord en fit partie, et plus tard s'en sépara. Alors il y eut trois grands corps pour la haute administration du pays : l'un judiciaire, le parlement ; l'autre financier, la chambre des comptes ; le troisième politique, le grand conseil, ou conseil étroit.

Ordonnances de Philippe IV. — Les nombreuses ordonnances qu'on a conservées de Philippe le Bel prouvent son activité pour organiser la nouvelle administration que la royauté devait au pays, puisqu'elle avait substitué son action à celle des seigneurs féodaux. Si ces lois sont souvent empreintes d'un esprit despotique et fiscal, quelques-unes montrent un véritable esprit de gouvernement. Une de ces ordonnances interdisait les guerres privées et les duels judiciaires pendant les guerres du roi : c'était désarmer la féodalité. Une autre, en 1313, défendit aux seigneurs de faire de la monnaie, et l'année suivante, les députés des villes demandèrent au roi que cette défense fût continuée pendant onze ans. Il fut décidé, conformément à un exemple déjà donné par saint Louis, que l'apanage, ou terre cédée par le roi à un de ses fils, retournerait à la couronne à défaut d'héritiers mâles. C'était un moyen d'atténuer les inconvénients de ces grandes concessions faites aux membres de la maison royale. Les Capétiens ne partageaient plus la royauté comme les Mérovingiens, mais ils partageaient le domaine royal, de sorte que les rois refaisaient d'une main ce qu'ils défaisaient de l'autre, ils abattaient l'ancienne féodalité, et en constituaient une nouvelle avec les fiefs qu'ils donnaient à leur fils. — Une ordonnance de 1298 abolit toute servitude de corps dans la sénéchaussée de Toulouse et l'Albigeois, à condition d'une légère redevance annuelle.

Finances. — On a vu les embarras financiers de Philippe le Bel et les moyens qu'il prit pour se créer des ressources, altérations de monnaies, confiscations; il fit plus, il créa les douanes des frontières en frappant d'un droit d'exportation des marchandises, et il établit de nouveaux impôts. Nos rois, jusqu'alors, n'avaient eu d'autres revenus réguliers que ceux de leurs domaines. Les vassaux et sujets payaient seulement, dans des circonstances déterminées (voy. p. 274), des aides, tailles ou gabelles. Les guerres continuelles de Philippe IV rendirent

ces impôts permanents, car il fallait qu'on Y aidât, tantôt contre les Anglais, tantôt contre les Flamands. Mais comme, dans le système féodal, les aides gracieuses ou droits de complaisance, comme on appelait ces dons volontaires , ne pouvaient être levés qu'après avoir été consentis, le roi fut obligé de réunir des assemblées de prévôtés, de bailliages ou môme de tout le domaine royal. Ces assemblées donnèrent naissance aux états . provinciaux et aux états généraux.

Premiers états généraux (1302). — Le fait le plus important de l'administration de Philippe IV fut la convocation, en 1302, de ces premiers états généraux composés des députés des trois ordres, clergé, noblesse et bourgeoisie. Ce fut ainsi le plus despotique de nos rois qui révéla au peuple ses droits et son avenir. Amené par sa violence même en face d'un grand péril, et ruiné par ses continuelles entreprises, il dut appeler autour de lui les députés de la nation, pour obtenir d'eux les secours dont il avait besoin, et pour se couvrir, contre le pape, de l'assentiment de la France. Mais, en discutant devant eux les prérogatives de sa couronne et celles de la tiare, il reconnaissait implicitement le vieux droit de la souveraineté nationale, si fort obscurci et oublié depuis des siècles. Philippe IV ne demandait rien sans doute qu'il ne fût sûr d'avance d'obtenir. Mais ces hommes qui, en 1302, luttent pour le roi contre le pape, qui, en 1317, disposeront de la couronne, s'enhardiront plus tard jusqu'à vouloir porter la main suré cette couronne même. - /

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