CHAPITRE XXVIII
PHILIPPE VI, AUTEUR DE LA BRANCHE DES CArFTIENS-VALOIS
^ Puissance du roi de France avant la guerre avec l'Angleterre. — Philippe VI de Valois* cousin de Charles IV, neveu de Philippe le Bel et petit-fils de Philippe III, parvint au trône en vertu de la loi salique interprétée trois fois en douze ans contrairement au droit des femmes. Édouard III, roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe IV, par sa mère Isabelle, protesta contre cette exclusion et revendiqua la couronne ; mais les troubles intérieurs de l'Angleterre l'obligèrent à reconnaître les droits de Philippe VI, auquel il fit hommage pour son duché de Guyenne. La victoire de Cassel*, que Philippe gagna pour le comte de Flandre sur ses sujets
1. Principal ouvrage à consulter pour ce chapitre et les trois suivants : les Chroniques de sire Jean Froissart, qui traitent des merveilleuses emprises^ nobles aventures et faits d'armes advenus,, en son temps, en France, Angleterfe, Bretaique, Bourgogne, Escosse, Espaiqne, Portugal et ès autres parties ; ces chroniques vont de Tan 1326 jusqu'à l'an 1400. On peut ajouter à Froissârt le continuateur de Nangis et les Chroniques de Saint-Denis. Les Istorie florentine de Villani fournissent aussi de précieux renseignements.
2. Cassel est bâti en amphithéâtre sur une colline. Luxembourg y gagna une seconde victoire en 1677. L'hôtel de ville est le seul monument remarquable.
révoltés, donna à la nouvelle maison royale la sanction de la gloire (1328).
Les Flamands avaient mis sur leurs drapeaux un coq avec cette fière devise :
Quand ce coq icy chantera, Le roi trouvé cy entrera \
Ils avaient pris position sur une colline des environs de Gassel. On eut la prudence de ne pas les y attaquer. Ils
Hôtel de ville de Cassel.
perdirent les premiers patience en voyant leur pays livré aux flammes et descendirent en plaine où la chevalerie en tua 13 000.
Jamais, depuis Charlemagne, le roi de France ne s'était trouvé aussi puissant. Maître, directement, des trois «quarts du royaume, suzerain, pour les fiefs qu'ils possédaient en France, des rois de Majorque, de Navarre et d'Angleterre,
t. Le roi trouvé, ou, comme nous dirions, un roi de rencontre.
PHILIPPE vi (1328-1350)
allié des rois de Bohême et d'Écosse, parent de ceux de Naples et de Hongrie, protecteur intéressé du pape, qu'il tenait comme prisonnier dans Avignon, Philippe VI étendait au loin son influence et songeait à se mettre, comme chef de la chrétienté, à la tête de la chevalerie européenne pour une nouvelle et dernière croisade. C'est au milieu de cette situation prospère, au milieu de l'éclat et des plaisirs d'une cour magnifique et chevaleresque, quand le pays habitué déjà à la monarchie absolue voyait croître, à la faveur de la paix et de Tordre, son industrie et son commerce, qu'éclata cette guerre malheureuse qui rejeta pour plus d'un siècle la France dans le chaos.
Causes de la guerre de Cent ans; prétentions d'Kdouard III. — Édouard III regrettait cette belle couronne de France à laquelle sa naissance semblait lui donner des droits. Les circonstances l'avaient obligé, en 1328, à reconnaître Philippe de Valois, mais les circonstances pouvaient changer; et, en 1336, elles avaient déjà changé. Philippe connaissait bien cette ambition qui couvait, et il ne se fit pas faute d'accroître les embarras du roi anglais; il aida les Écossais en guerre contre lui. La France jusqu'au dernier jour de l'indépendance de l'Écosse, chercha et trouva toujours dans ce pays des amis dévoués. Mais Édouard battit les Ecossais et se promit bien de rendre au premier ennemi de la France l'appui que Philippe VI avait donné aux siens. Quand Robert d'Artois, accusé d'avoir attenté à la vie du roi, s'enfuit en Angleterre, il y fut parfaitement accueilli.
Robert d'Artois (1332). — Ce Robert était un prince du sang, un des royaux de France. Il avait des prétentions sur le comté d'Artois, détenu par sa tante et après elle par ses filles. Pour faire valoir ses droits, il fabriqua de fausses pièces et acheta de faux témoins. La procédure, qui mit à découvert cette iniquité, en montra une autre. Robert avait probablement empoisonné sa tante et Tainée de ses cousines. Un arrêt de la cour des pairs le condamna à la perte de ses biens et au bannissement perpétuel (1332). Il se retira dans le Brabant, et pour se venger envoûta le fils du roi. Dans la croyance du moyen âge, on pouvait se débarrasser de quelqu'un en faisant fabriquer son image en cire par un sorcier. Cette image une fois baptisée et le voult bien fait, avec messe et consécration religieuse, si on la laissait fondre au soleil, ou si on la piquait au cœur avec une aiguille, la personne qu'elle représentait
PHILIFPE VI (1328-1350).
mourait du coup, lentement, mais certainement. La chose fut découverte. Robert, effrayé d'un procès en sorcellerie, se trouva trop près de France, et s'enfuit en Angleterre, d'où il poussa Édouard à la guerre (1334).
Affaires de Flandre $ Arteweldj combat naval de l'Écluse (1340). — Édouard eut une autre raison pour prendre les armes. Les Flamands étaient alors le peuple le. plus industrieux, le plus riche et le plus libre de l'Europe. Le comte Louis de Nevers, toujours en besoin d'argent, viola leurs privilèges pour s'en procurer, et punit cruellement toute résistance. Les draps de Flandre étaient fabriqués avec de la laine d'Angleterre, de sorte que si le comte était français de cœur, les Flamands étaient anglais d'intérêt. En 1336, ils chassèrent le comte Louis ; et leur chef populaire, Arteweldr invoqua aussitôt l'appui d'Edouard III, en lui donnant le funeste conseil de prendre le titre de roi de France, pour ôter tout scrupule aux Flamands, qui auraient hésité peut-être à combattre leur suzerain, et qui n'hésitèrent plus quand Arteweld eut ainsi couvert leur prise d'armes d'une ombre de droit.
La guerre, commencée en 1337 du côté de la Flandre, languit plusieurs années. Les Français, vaincus au combat naval de l'Ecluse, par l'impéritie de leurs amiraux, qui n'avaient jamais vu la mer, furent vainqueurs à Saint-Omer, et Édouard échoua au siège de Tournay. Une trêve interrompit pour quelque temps la lutte.
Affaires de Bretagne (1311-1313); la comtesse Jeanne de lion t fort. — En 1341, les hostilités se ranimèrent en Bretagne, où les deux rois soutinrent chacun un candidat différent au trône ducal. Le duc Jean III venait de mourir sans laisser d'enfants. Le duché devait-il passer à la fille du plus âgé de ses frères, mort avant lui, à Jeanne de Penthièvre, qui avait épousé Charles de Blois, ou bien à son plus jeune frère, Jean de Montfort? Les deux prétendants mirent en avant la loi de Moïse, les rescrits de l'empire romain, la loi salique et les coutumes. Les légistes amoncelèrent les écritures, mais la politique décida. Charles de Blois était neveu de Philippe VI ; avec lui, la Bretagne serait dans une plus grande dépendance de la couronne ; un arrêt du parlement lui donna gain de cause. Jean de Montfort se hâta de passer en Angleterre, promit de reconnaître Édouard III comme roi de France et de tenir en fief la Bretagne de lui,
pourvu qu'il s'engageât à l'aider et le défendre contre son homme ou vassal, de tout son loyal pouvoir. Alors commença une de ces guerres pleines de « rencontres, belles envahies, belles rescousses, beaux faits d'armes et belles prouesses, » que Froissart raconte avec délices et un grand charme, mais qui foulaient horriblement les peuples. Charles de Blois, soutenu d'une nombreuse armée française, où se trouvait le fils même du roi, assiégea d'abord son adversaire dans la ville de Nantes. Trente chevaliers bretons avaient été pris dans un château voisin. Charles de Blois, malgré sa piété, qui lui valut la réputation d'un saint, et le duc Jean, malgré le surnom qu'on attacha plus tard à son nom, Jean le Bon, firent décapiter ces trente chevaliers, et jeter, par les balistes, lturs têtes dans la place. Les bourgeois effrayés capitulèrent, Jean de Montfort fut enfermé, à Paris, dans la tour du Louvre.
« La comtesse Jeanne de Montfort étoiten la cité de Rennes quand elle entendit que son sire étoit pris : quoiqu'elle eût grand deuil au cœur, elle reconforta vaillamment ses amis et ses» soudoyers, et leur montroit un petit fils qu'elle avoit, nommé Jehan, comme son père; et leur disoit : « Ah! sei- « gneurs, ne vous ébahissez de monseigneur que nous avons s perdu : ce n'étoit qu'un seul homme ! Voyez-ci mon petit en- « fant, qui sera, si à Dieu plaît, son restorier (vengeur), et qui « vous fera des biens assez. J'ai de l'avoir en planté (du bien « en quantité) : je vous en donnerai et vous pourvoirai de tel « capitaine par qui vous serez tous réconfortés. » Après quoi, de Rennes, elle alla dans toutes les forteresses et bonnes villes menant son jeune fils avec elle, réconfortant les siens, et renforçant ses garnisons de gens et de toutes choses nécessaires, puis s'en vint à Hennebon, où elle se tint tout l'hiver. Elle avait choisi cette place, située sur le Blavet, à peu de distance de la mer, afin de pouvoir communiquer avec l'Angleterre. » (Froissart, liv. I, part. I, chap. clvh.)
c Sitôt la douce saison revenue, beaucoup de seigneurs et grand'foison de gens avec eux de France, rejoignirent à Nantes messire Charles de Blois, et mirent le siège autour delà cité de Rennes. La ville fut prise après avoir vaillament soutenu plusieurs assauts, et les Français marchèrent sur Hennebon et l'assiégèrent tant qu'ils purent. Ils avoient douze engins qui écrasoient la cité sous les énormes pierres et les quartiers de roche qu'ils lançoient. La comtesse de Montfort, armée de toutes pièces et montée sur un bon coursier, chevauchoit de
rue en rue par la ville, et semmonnoit ses gens de se bien défendre, et faisoit les femmes, dames et demoiselles de faire les chaussées et porter les pierres aux créneaux, pour jeter aux ennemis, et faisoit apporter bombardes et pots de chaux vive.
a Encore fit cette comtesse de Montfort une très-hardie emprise. Ladite comtesse montoit aucune fois en une tour, tout au haut, pour voir mieux comment ses gens se maintenoient. Elle regarda et vit que tous ceux de l'ost, seigneurs et autres, avoient laissé leurs logis pour voir l'assaut; elle monta à cheval avec 300 hommes d'armes, et, passant par une porte que on n'assailloit point, elle se jeta très-vaillamment en ces tentes et ces logis des seigneurs, et y bouta le feu. Quand les seigneurs virent leur logis brûler et ouïrent le cri qui en venoit , ils furent tout ébahis et y coururent criant : Trahis! trahis! La comtesse alors rassembla tous ses gens et vit bien qu'elle ne pourroit rentrer en la ville sans trop grand, dommage; elle s'en alla par un autre chemin, droit au château d'Auray, à trois ou quatre lieues' de Hennebon. Durant cinq jours, la garnison de Hennebon fut en alarmes et grand'doutance, ne sachant ce qui étoit advenu de la comtesse; mais la sixième nuit, la comtesse, qui avait rassemblé bien 500 compagnons armés et bien montés, se partit d'Auray et s'en vint à soleil levant et chevauchant droit à l'un des côtés de l'ost, fit ouvrir la porte de Hennebon, et y entra à grand'joie et à grand son de trompettes et de timbales. » Un secours d'Anglais fit enfin lever le siège. Le traître Robert d'Artois périt vers ce temps-là dans une rencontre près de Vannes.
Peu à peu, les deux rois se trouvèrent engagés dans les hostilités. En 1342 Édouard se rendit lui- môme en Bretagne, et parut aux sièges de Vannes, de Rennes et de Nantes. De son côté, le duc Jean de Normandie rassembla une armée dans laquelle on comptait un nombre infini de barons et plus de 40 000 soldats. Les deux armées se rencontrèrent près de Malestroit. Les Anglais, quatre fois moins nombreux que leurs ennemis, avaient eu soin de prendre une forte position. On était au cœur de l'hiver; les vivres manquaient de part et d'autre ; des pluies glacées inondaient les deux camps et multipliaient les maladies. Les légats du pape intervinrent et firent accepter, le 19 janvier 1343, une trêve qu'on s'engagea à observer jusqu'à la Saint-Michel de l'année 1346.
Expédition d'JKdouard III en France. — Quelque
temps après, Olivier de Clisson et 14 chevaliers bretons, qui avaient engagé leur foi au roi d'Angleterre, furent invités par Philippe VI à un grand tournoi, à Paris, ^arrêtés aussitôt, et? sans forme de procès, décapités. Édouard se porta leur vengeur et la guerre recommença, d'abord en Guyenne où le comte de Derby prit, après une vigoureuse défense, la Réole, Port-Sainte -Marie, et pénétra jusqu'à Angoulême, tandis que le prince Jean usait vainement ses forces contre la petite ville d'Aiguillon. Cependant Édouard avait réuni un armement considérable. Mais où descendre ? En Bretagne, le parti français avait repris le dessus; la Guyenne était loin ; enfin, une tragédie venait de lui fermer la Flandre. Arteweld, son compère, comme il l'appelait, avait voulu lui livrer le pays : le prince de Galles, fils ainé d 'Édouard, devait régner sur la Flandre. Les Flamands ne voulurent pas plus appartenir aux Anglais qu'aux Français, et Arteweld fût tué dans sa maison par le même peuple dont il avait été l'idole. Cependant la flotte anglaise faisait voile vers l'embouchure de la Gironde lorsqu'une tempête la rejeta dans la Manche. Un nouveau traître, Geoffroy d'Harcourt, conseilla de débarquer en Normandie ; il promettait l'appui de ses vassaux et de toute la province. Le roi vint prendre terre avec 32 000 hommes, le 22 juillet 1346, à la Hougue Saint- Vaast, dans le Cotentin. Il s'empara sans peine de Barfleur, de Cherbourg, de Valognes, de Saint-Lô. Le 26 , il était sous les murs de Caen , c ville plus grosse que nulle d'Angleterre, hormis Londres.» Les bourgeois sortirent hardiment à sa rencontre. « Toutefois , dit Froissart (ch. cclxxxii), si très tost que les bourgeois de la ville de Caen virent approcher ces Anglois , qui venoient en trois batailles, drus et serrés , et aperçurent ces bannières et ces pennons à grand foison ventiller et baloier, et ouirent ces archers ruire, qu'ils n'avoient point accoustumé de voir ni de sentir, ils furent si effrayés et déconfits d'eux-mêmes, que tous ceux du monde ne les eussent pu empêcher de fuir. » Les Anglais entrèrent dans la ville aVec les fuyards, tuant toujours, sans vouloir recevoir personne à merci. Mais les bourgeois reprirent courage et se défendirent dans leurs maisons ; plus de 500 Anglais étaient morts ou blessés, quand Kdouard fit cesser le combat, en promettant la vie sauve aux habitants. La ville de Louviers, qui était déjà « grosse, riche et marchande, » fut prise ensuite. Une tentative sur Rouen avait échoué ; il remonta le long de la rive gauche de la Seine, et brûla Pont-de-
l'Arche, Vernon , Poissy et Saint-Germain. Ses coureurs vinrent jusqu'en vue de Paris, et brûlèrent Bourg-la-Reine et Saint-Cloud.
Cependant Philippe avait assemblé une grande armée et marchait aux Anglais. Édouard rétablit le pont de Poissy, y passa la Seine et fît retraite sur le Ponthieu, son héritage, pour se mettre en sûreté derrière la Somme. Philippe avait fait fortifier et garder tous les gués de cette rivière. A celui de Blanquetaque, il avait placé 1000 hommes d'armes et 5000 archers génois. Édouard força ce passage ; mais, reconnaissant qu'il ne pouvait reculer davantage, il s'arrêta, et, le 26 août, disposa son armée pour une bataille, sur la pente d'un monticule près de £récy, tenant ses troupes en bon ordre et
bien repues. ^ /' '/^^^fa*1T^ê~ tf^^ /
Bataille de Crée* (1346). — Philippe était parti d'Al^beville dès le matin pour aller chercher l'ennemi, qui était à cinq lieues de distance. Une grosse pluie accompagna l'armée pendant toute sa marche. Quatre chevaliers envoyés pour reconnaître la position des Anglais revinrent dire qu'ils les avaient trouvés attendant au lieu qu'ils avaient choisi, et ils conseillèrent au roi de donner à ses soldats le repos d'une nuit. Philippe ordonna de faire halte. Mais les grands seigneurs de France, qui commandaient les différents corps d'armée, mirent leur vanité à se dépasser les uns les autres, pour se loger le plus près possible des Anglais. « Ni le roi, ni ses maréchaux ne purent donc être maîtres de leurs gens, car il y avoit une foule de grands seigneurs et chacun vouloit montrer sa puissance. Ils chevauchèrent en cet estât, sans arroi et sans ordonnance , si avant qu'ils se trouvèrent en présence de leurs ennemis. Les Anglois si tost qu'ils virent les François approcher, se levèrent moult ordonnément, sans nul effroi, et se • rangèrent en leurs batailles. Quand le roi Philippe vint jusque sur la place où les Anglois estoient arrêtés et ordonnés, et qu'il les vit, le sang lui mua, car il les haïssoit moult, et il dit à ses maréchaux : « Faites passer nos Génois devant et a commencer la bataille , au nom de Dieu et de monseigneur <r saint Denis. »
La pluie, qui n'avait pas cessé de tomber jusqu'alors, avait mis les arcs des Génois hors d'état de servir. Aussi, quand on leur ordonna de commencer l'attaque, « ils estoient durement las et travaillés d'aller à pied ce jour, plus de six lieues, tout armés, et de leur arbalète porter ; et dirent adonc à leurs connétables qu'ils n'estoient mie ordonnés de faire nulle grant
PHILIPPE vi (1328-1350).
exploit de bataille. » Quand le comte d'Alençon entendit ces paroles, tout courroucé, il dit : « On se doit bien charger de cette ribaudaille qui faillit au besoin. ». Malgré leurs représentations, et encore cfue le jour fût déjà avancé, les Génois eurent Tordre d'attaquer, et ils le firent avec beaucoup de résolution. Mais les Anglais, qui les avaient attendus en silence, et qui, pendant la pluie, avaient caché la corde de leurs arbalètes dans leurs chaperons, firent pleuvoir une grêle de flèches. Édouard avait entremêlé $l ses archers « des bombardes, qui, avec du feu, lançoient de petites balles de fer, pour effrayer et détruire les chevaux; et les coups de ces bombardes causèrent tant de tremblement et de bruit qu'il sembloit que Dieu tonnoit, avec grand massacre de gens et renversement de chevaux. » Les Génois perdirent courage et lâchèrent pied, « mais une haie de gens d'armes françois, montés et parés moult richement, leur fermoient le chemin. Le roi de France , quand il vit leur pauvre arroi et qu'ils se déconfisoient, ainsi commanda et dit : « Or tost, tuez toute cette « ribaudaille, car ils nous empeschent la voie sans raison. »
L'exécution d'un pareil ordre devait nécessairement entraîner la perte de la bataille, car il causa une immense confusion dont les Anglais profitèrent. Quand le vieux roi Jean de Bohême qui, tout aveugle qu'il était, se tenait armé, à cheval, au milieu de sa troupe, entendit que l'action était engagée, il dit à ses compagnons : « Je vous prie et requiers très-spécialement, que vous me meniez si avant que je puisse férir d'un coup d'épée. » Ses chevaliers attachèrent leurs chevaux au sien, et tous ensemble se précipitèrent au milieu des ennemis, où ils trouvèrent la mort.
Les princes français, qui avaient engagé la bataille par leur imprudence, payèrent bravement de leur personne. Ils traversèrent la première division anglaise, composée des archers, et vinrent donner contre la ligne des gens d'armes que commandait le prince de Galles. Il y eut un moment où l'effort des Français parut si redoutable, que l'on sollicita Édouard d'avancer avec ,1a troisième division au secours de son fils ; mais le roi qui, de la butte d'un moulin où il était placé, jugeait mieux de l'ensemble de la bataille, ne voulut pas faire donner sa résarve , et répondit « qu'il laisseroit l'enfant gagner ses éperons afin que l'honneur de la journée fût sien. » Les canons dont on se servait alors pour la première fois en bataille rangée effrayaient plus qu'ils ne tuaient ; mais les
flèches des archers anglais et les lances des gendarmes jetèrent bas un grand nombre de chevaliers, qui, avec des chevaux harassés, attaquaient sans ordre des gens bien postés et dispos. Philippe de Valois s'était tenu à portée du trait ; son cheval môme avait été tué sous lui. A la fin, on l'entraîna hors du champ de bataille. Il arriva dans la nuit, lui cinquième, devant le château de Broyé. « Ouvrez, ouvrez, dit-il en frappant aux portes, c'est l'infortuné roi de France. » (Froissart, ch. cclxxxii.) On lui a prêté, comme à François Ier en circonstance analogue, une parole plus fière, mais qui n'est pas plus vraie que le « tout est perdu fors l'honneur. »
Jamais la France n'avait essuyé .une si terrible défaite. 11 princes, 80 banuerets, 1200 chevaliers et 30 000 soldats restèrent sur le champ de bataille, sans compter deux corps de milices égarés, qui tombèrent le lendemain entre les mains des Anglais et furent entièrement détruits.
Siège de Calais ; Goulache de Saint-Pierre (1347). — Édouard III, au lieu de s'enfoncer en France après cette glorieuse journée, continua sa retraite ; car il n'avait pas une seule place où il pût s'arrêter, pas un port où viendraient les renforts d'Angleterre. Il conduisit son armée devant Calais, dont il entreprit le siège le 3 septembre 1346. La ville était forte, et il reconnut aisément qu'il ne pourrait faire brèche aux murailles ; mais il résolut de la prendre par la famine, dût-il y passer l'hiver. Il fit tracer autour de Calais moins un camp qu'une ville nouvelle, où les Anglais étaient logés dans des maisons de bois très-commodes et parfaitement approvisionnées, de façon qu'ils s'y reposaient des fatigues de la campagne tout en la continuant. Cependant Philippe rassemblait une armée à Amiens, mais avec une désespérante lenteur. Elle ne fut prête qu'au milieu de juillet 1347, et, trouvant tous les passages impraticables ou occupés par l'ennemi, elle s'éloigna et se dispersa, après avoir montré de loin ses bannières aux malheureux déjà réduits aux dernières extrémités de la famine. Quand on eut tout consommé dans la place, il fallut implorer la générosité du roi d'Angleterre ; Édouard III demanda d'abord que toute la population se rendit à discrétion, puis se réduisit à exiger que six bourgeois vinssent en chemise, la hart au col, lui apporter les clefs de la ville et du château, et se remettre à sa volonté.
Lorsque Jean de Vienne fut de retour à Calais avec la réponse d'Edouard III , a il fit sonner la cloche pour assembler
toute manière de gens en la halle. Au son de la cloche vinrent hommes et femmes, car moult désiroient ouïr nouvelles, ainsi que gens si astreints de famine, que plus n'en pouvoient porter. Quand ils ouïrent le rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement qu'il n'est si dur cœur au monde, qui n'en eust pitié. Un espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville, qu'on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous ainsi : « Seigneurs, « grant pitié et grand meschefs seroit de laisser mourir un tel t peuple que ici il y a, par famine ou autrement, quand on y * peut trouver remède ; et si seroit grant aumône et grant « grâce envers Notre Seigneur, qui de tel meschef le pourroit t garder. J'ai si grande espérance d'avoir grâce et pardon ent vers Notre Seigneur, si je meurs pour ce peuple sauver, que « je veux être le premier, et me mettrai volontiers, nu-pieds « et la hart au col, en la merci du roi d'Angleterre. » Quand sire Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l'alla adorer de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetoient à ses pieds, pleurant tendrement. Secondement, un autre trèshonnête bourgeois et de grand'affaire, et qui avoit deux belles damoiselles, se leva et dit tout ainsi qu'il feroit compagnie à son compère Eustache de SaintrPierre, et appeloit-on celui-ci sire Jean d'Aire. Après se leva le tiers qui s'appeloit sire Jac~ ques de Vissant, qui estoit riche homme de meubles et d'héritage, et dit qu'il feroit à ses deux cousins compagnie ; aussi fit Pierre de Vissant son frère, et puis le cinquième, et puis le sixième. Édouard , ayant autour de lui tous les grands seigneurs de sa cour, les attendoit sur la place devant son logement. « Sire, lui dit Gaultier de Mauny, voici la représentation « de la ville de Calais à votre ordonnance, x Le roi se tint tout coi et les regarda moult fellement, car moult haïssoit les habitants de Calais pour les grands dommages que, au temps passé, sur mer lui avoient faits. Ces six bourgeois se mirent à genoux p*-devant le roi, et dirent ainsi en joignant les mains : « Gena til sire et gentil roi, voyez-vous ci six, qui avons été d'an- « cienneté bourgeois de Calais et grands marchands ; nous « vous apportons les clefs de la ville et du chastel de Calais, et « les vous rendons à vostre bon plaisir, et nous mettons en « point que vous nous voyez, en vostre pure volonté, pour « sauver le demeurant du peuple de Calais, qui a souffert « moult grièvetés. Veuillez avoir pitié de nous et merci, par « vostre très-haute noblesse. » Certes, il n'y eut alors en la
place seigneur chevalier, ni vaillant homme qui se pût abstenir de pleurer de droite pitié, ni qui pût de grant pièce parler. Le roi les regarda très-ireusement, car il avoit le cœur si dur et si épris de grant courroux, qu'il ne put parler, et quand il parla, il commanda qu'on leur coupast aussitôt les testes. Tous les barons et chevaliers qui là estoient, en pleurant, prioient si acertes que faire pouvoient au roi qu'il envoulust avoir pitié et merci; mais il n'y vouloit entendre. Sir Gaultier de Mauny parla à son tour. pour eux; mais Édouard grinça des dents et dit : « Qu'on fasse venir le coupe-teste. » Alors fît la noble reine d'Angleterre grant humilité, qui estoit durement enceinte et pleuroit si tendrement de pitié que elle ne pouvoit se soutenir. Elle se jeta à genoux par-devant le roi son seigneur et dit : « Ah ! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grant « péril, comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni de- « mandé. Or, vous prié-je humblement et recquers en propre « don que pour le fils de sainte Marie et pour l'amour de moi « vousveuilliez avoir de ces six hommes merci.» Le roi attendit un petit à parler , et regarda la bonne dame sa femme qui pleuroit à genoux moult tendrement, le cœur lui mollit, et il dit : « Ha! dame, j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre « part que ci. Vous me priez si acertes que je ne vous le ose « refuser, et combien que je le fasse avec peine, tenez, je vous a les donne, si en faites vostre plaisir. » La bonne dame dit : c Monseigneur, très-grands mercis. * Lors se leva la reine et fit lever les six bourgeois, et leur ôter les cordes d'entour le col, et les emmena avec elle en sa chambre, et les fit revêtir et donner à dîner tout aise; et puis donna à chascun six nobles, et les fit conduire hors de l'ost à sauveté 1 . » Il faut ajouter qu'fidouard retint en prison Jean de Vienne et tous les chevaliers qui avaient pris part à la défense de la place, et qu'il donna à tous les habitants l'ordre d'évacuer la ville pour qu'elle fût repeuplée par des Anglais.
Les deux adversaires étaient également fatigués de%la guerre, lorsque le pape Clément IV offrit une médiation dé-
1. Froissart, liv. I, part. 1, chap. cccxxi. On a révoqué en doute le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, et un mémoire soutenant cette opinion a été couronné à Calais même par la Société des Antiquaires de la Mortnie. On s'est trompé des deux cotés. Eustache n'est pas un grand citoyen s'immolant pour la France, un sujet fidèle à son roi jusqu'à la mort. Il ne connaissait que sa ville, c'est elle qu'il a voulu sauver. Édouard. maître de Calais, est devenu tout naturellement son seigneur, et il n'y a rien d'étonnant à ce que la reine, qui l'avait arraché au supplice,, lui ait fait rendre ses biens.
sirée de part et d'autre : le 28 septembre 1347, les deux rois signèrent, pour eux et pour leurs alliés, une trêve qui devait durer dix mois, en laissant chacun en possession de ce qu'il avait.
Pe*tc noire (134=8). — Aux calamités de la guerre vint se joindre un fléau plus terrible encore. La peste noire, après avoir ravagé la plus grande partie de l'Europe, pénétra en France. « Dans beaucoup de lieux, dit le continuateur de Nangis (p. 103), sur vingt hommes il n'en restait pas deux en vie. Dans l'Hôtel-Dieu de Paris, la mortalité fut telle que pendant longtemps on en emporta chaque jour 500 morts dans des chars au cimetière des Innocents. » Le peuple accusa les juifs d'avoir empoisonné les puits et les fontaines, se jeta sur eux dans plusieurs endroits, et les traîna au bûcher sans que le gouvernement prit la peine d'intervenir. La peste noire enleva, dit-on, k l'Europe le tiers de ses habitants, et a Paris, suivant un rapport fait au pape Clément VI, 80 000 personnes. En guise de mesure sanitaire, Philippe de Valois rendit une ordonnance contre les blasphémateurs, réglant que, pour chaque récidive, on coupât d'abord une lèvre, puis l'autre, enfin la langue.
Administration intérieure; la gabelle. — C'est à Philippe VI que remonte l'origine d'un impôt qui resta odieux pendant toute la durée de l'ancienne monarchie, la gabelle. Une ordonnance de 1343 établit que nul ne pourrait vendre du sel en France qu'après l'avoir acheté aux greniers du roi. Des greniers à sel ou gabelles furent établis en divers lieux, tout le sel produit y fut porté et n'en sortit qu'au prix que le roi fixa, a dont le roi acquit l'indignation et malgrâce des grands comme des petits et de tout le peuple. » Les droits à l'exportation furent élevés, et un autre impôt, ruineux pour le commerce, fut mis sur toutes les denrées vendues à l'intérieur et sur les boissons dans les villes. Ces innovations étaient des réminiscences de Rome. Le code Justinien était alors fort étudié. Jean Fabvier, le père du droit français, venait de publier en 1338 ses commentaires sur les Institutes et sur le Code.
Si, dans ces lois faites pour et par des princes absolus, les légistes trouvaient de quoi armer la royauté française de pouvoirs qu'elle n'avait jamais eus, les ministres trouvaient dans les institutions impériales de quoi assurer au trésor des ressources que le moyen âge ne lui donnait pas. Les conseillers
du roi, dans la guerre qu'ils faisaient aux privilèges, n'épargnèrent pas plus ceux du clergé que ceux des nobles et des communes. Sous Philippe VI fut institué Vappel comme d'abus, qui, permettant d'en appeler au roi des sentences épiscopales et de recourir à lui contre les abus commis par les clercs, rappelait à ceux-ci que, s'ils étaient prêtres, ils étaient aussi citoyens et sujets.
En 1338, une assemblée des états généraux décréta l'article suivant : « Les rois ne lèveront aucuns deniers extraordinaires sur le peuple sans l'octroi des trois états, et ils en prêteront le serment à leur sacre. » C'était la proclamation du grand principe que le peuple ne doit payer que les impôts consentis par ses représentants. Philippe VI échappa à cette obligation en faisant fréquemment delà fausse monnaie. En 1342, le prix des monnaies changea presque toutes les semaines. Quelles entraves au commerce ! Il s'attribua aussi exclusivement, sous le nom de régale*, les droits perçus par les patrons des .églises sur les bénéfices vacants.
Acquisition «le Montpellier et du Dauphiné. — Un des derniers actes de Philippe VI fut l'importante acquisition de la province qui porta plus tard le nom de Dauphiné. Humbert II, comte de Vienne, et appelé dauphin du* Viennois parce que sa maison portait un dauphin dans ses armes, vendit ses Etats à Philippe pour 120 000 florins (1349). Le fils aîné du roi de France porta dès lors le titre de dauphin. Cette acquisition était d'une haute importance, parce que la nouvelle province couvrait Lyon et faisait enfin toucher la France aux Alpes. L'annexion de la Provence n'était plus dès lors qu'une question de temps. Montpellier fut de même acheté au roi de Majorque.
Emploi pour la guerre de la poudre à canon. — Au
moment où les rois arrivaient au pouvoir absolu, un moine leur donnait l'arme qui perçait l'armure le mieux trempée et qui renversait les murailles les plus épaisses. Le moine anglais Roger Bacon, mort sous Philippe le Bel, avait inventé la poudre à canon ou tout au moins révélé sa composition, qui était connue depuis longtemps des Orientaux et dont les Arabes se servaient en Espagne dès le treizième siècle. La première mention qu'on en ait trouvée en France était dans un registre de la chambre des comptes de Paris, pour l'année 1338, où il était question d'une somme payée « pour la poudre et autres choses nécessaires aux canons qui sont devant Puy-Guihem en Agé-
nois. » Ces canons, composés de bandes de fer renforcées par des cercles, faisaient plus de bruit que de besogne. Dans un siècle il n'y aura pas de ville, pas de forteresse qui puisse abriter l'indépendance féodale contre les canons du roi, et le moindre soldat armé d'une arquebuse jettera bas le plus puissant seigneur malgré son armure de Milan jadis impénétrable. L'égalité reviendra sur le champ de bataille, en attendant qu'une autre découverte, celle de l'imprimerie, la ramène, la royauté aussi y aidant, dans la société civile.