JEAN LE BON
JLe roi Jean. — La mort de Philippe de Valois, survenue le 22 août 1350, ne changea rien à la situation du royaume. Jean, qui lui succéda, avait trente et un ans et était depuis longtemps mêlé aux affaires. 11 était, comme son père, impétueux et violent, brave et prodigue, au total un fort mauvais roi. Dès les premiers mois de son avènement, il distribua aux seigneurs l'argent du trésor, et, quand l'argent manqua, les dispenses de payement pour les dettes qu'ils avaient contrac-
es. Or, l'argent manqua bien vite ; pour s'en procurer, le roi recourut aux plus singuliers expédients : tantôt de longues dispositions sur la police du royaume, qui devaient faire rentrer dans les coffres royaux quantité d'amendes provenant des infractions; tantôt des mutations dans les monnaies, jusqu'à dix-huit en une seule année, de sorte que le marc d'argent varia, quelques mois, de la valeur de 5 livres 5 sols à celle de 1 1 livres ou de plus de cent pour cent.
États généraux de 1351; Charles le Mauvais. — Ces étranges ressources étaient encore loin de suffire à un prince qui, d'une seule fois, et dans un moment de détresse, donna 50 000 écus à un de ses chevaliers. Jean songea à demander à la nation elle-même l'argent dont il avait besoin ; il convoqua les états généraux à Paris en l'année 1351.
On sait mal ce qui s'y passa. Il y eut beaucoup de plaintes, quelques promesses et point de réformes. La guerre continuait en Bretagne entre les chevaliers des deux partis, mais les deux rois n'y intervenaient plus : ils signèrent môme une nouvelle trêve. Outre les deux princes qui se disputaient le titre de roi de France, il s'en trouvait un troisième qui préprétendait y avoir plus de droit que tout autre. Charles, roi de Navarre, que sa turbulence et son esprit d'intrigue ont fait appeler le Mauvais. Il était fils de la fille de Louis X; c'était à lui, par conséquent, que la couronne eût dû revenir de plein droit, sans la prétendue loi salique. En attendant qu'il vit jour à réaliser ses espérances, il réclamait la Champagne, il réclamait l'Angoumois ; et l'Angoumois ayant été donné au connétable de Lacerda, un ami particulier du roi, il le fit assassiner. Jean saisit ses fiefs de Normandie, et Charles passa en Angleterre.
Nouvelle expédition d'Edouard III et du prince Xolr en France (1355). — Les Anglais avaient tant gagné à la première expédition (kO 000 pièces de drap dans la seule ville de Caen), qu'ils étaient tout prêts à retourner en France. Edouard les y ramena par Calais en 1355, et ravagea l'Artois. Son fils, le prince Noir, y entra par Bordeaux, et ramena du Languedoc 1000 charrettes de butin. Jean ne livra pas une seule bataille à ces pillards. Ce qu'il 'avait levé de soldats contre eux l'avait pourtant ruiné. Et, le trésor étant vide, il rappela les états généraux pour qu'ils le remplissent.
États généraux de 1355. — Cette fois les députés s'enhardirent. Habitués à l'ordre, à l'économie, à la probité dans la gestion des deniers municipaux, ils s'indignèrent de l'affreux gaspillage auxquel étaient livrées les finances de l'État, et demandèrent nettement des réformes : l'établissement d'une monnaie invariable, la suppression du droit de prise par les officiers du roi, qui, sous prétexte du service de sa maison, pillaient les fermes dans les voyages de la cour et autour des résidences royales. Les états s'engageaient à fournir ensuite au roi 30 000 gens d'armes et 5 millions de livres parisis pour les payer pendant une année. Mais, sachant bien que l'argent qui entrait dans ses coffres était vite dissipé, sans qu'il en restât rien pour la défense du royaume, ils voulurent que la somme à percevoir demeurât, jusqu'à son emploi, entre les mains des receveurs particuliers des états, qui ne seraient comptables qu'envers les états eux-mêmes, et qui devraient
justifier que la totalité de cette somme aurait été employée à la guerre. L'argent devait être levé au moyen d'une gabelle sur le sel et d'une aide de 8 deniers pour livre sur toute chose qui serait vendue. Les deux impositions furent déclarées commune aux trois ordres; le roi, la reine et les princes du sang s'engagèrent à les payer. Pour tenir la main à la fidèle et prompte exécution de ces mesures, l'assemblée chargea une commission de neuf membres d'y veiller, et s'ajourna à terme fixe.
Ce n'était rien moins qu'une révolution : car voter et percevoir l'impôt, en régler et en surveiller l'emploi, c'était exercer une portion considérable de la souveraineté. Les députés de 1355 allaient du premier coup plus loin qu'on n'est encore allé dans les monarchies constitutionnelles de nos jours.
Supplice dn comte u'IIarcourt. — L'idée de payer un impôt déplaisait fort aux nobles ; parmi les opposants les plus vifs étaient le roi de Navarre, qu'un traité avec le roi avait ramené en France, et le comte d'Harcourt, son ami. A cette nouvelle, Jean s'écria « qu'il ne vouloit nul maistre en France fors lui ; » et un jour que le dauphin Charles, alors âgé de dixneuf ans, avait invité à un festin le roi de Navarre et ses amis, Jean, bien averti de l'heure, vint à Rouen les surprendre et les arrêter lui-même à la table de son fils. Malgré les prières et les larmes de ce jeune prince, qui semblait avoir attiré les victimes dans un guet-apens, Jean fit aussitôt jeter le roi de Navarre dans une prison et trancher la tête au comte d'Harcourt et à quelques autres. Il aimait cette justice sommaire. Au commencement de son règne, il avait ainsi fait décapiter, dans la cour même de son hôtel, le connétable Raoul de Nesle, sous prétexte d'intelligence avec les Anglais. Quelques mois aprè's, il était lui-même captif. ,#>
. Bataille de Poitiers (1356). Captivité du roî. — -
Jean assiégeait la petite ville de Breteuil, possession du roi de Navarre, lorsqu'il fut averti que le prince de Galles s'était encore une fois mis aux champs avec 20 000 hommes d'armes et 6000 archers, qu'il avait franchi la Garonne et la Dordogne, qu'il avait saccagé le Rouergue, l'Auvergne, le Limousin et le Berry. Il arriva ainsi, brûlant tout sur son passage, jusqu'à la petite place de Romorantin. La ville lui ouvrit ses portes à la première sommation ; mais le château était défendu par trois braves chevaliers qui ne voulurent jamais se rendre, si mau-
vaise que fût leur forteresse. Le prince de Galles, irrité d'avoir perdu, devant les murs de cette bicoque, un chevalier qu'il aimait, jura de ne point s'éloigner qu'il ne l'eût prise. Le château finit par se rendre ; mais l'obstination de ses défenseurs avait singulièrement compromis l'armée anglaise.
Le roi de France, pendant ce temps, avait traversé la Loire et était arrivé à Poitiers avant l'armée anglaise, de sorte qu'il lui coupait lâ route de Bordeaux. Le prince Noir, en approchant de cette ville, s'établit au sommet d'un coteau fortroide, tout planté de vignes, coupé de haies épaisses et de buissons, qu'on appelle champ de Maupertuis, près de Beauvoir, à deux lieues au nord de Poitiers. Il s'y fortifia de palissades et de fossés, se servant de ses charriots comme d'un rempart, là où le terrain était plus découvert. On ne pouvait arriver à cheval au sommet de ce coteau que par un sentier où il y avait à peine place pour trois cavaliers de front. Le prince garnit d'archers les haies qui longeaient ce chemin; sur le plateau, il rangea en bataille ses hommes d'armes, auxquels il avait fait mettre pied à terre ; devant eux il éparpilla le reste de ses archers dans les vignes.
. Le roi Jean commandait une des plus brillantes armées que la France eût jamais levées. 11 avait sous ses ordres, sans compter ses quatre fils, 26 ducs ou comtes, 140 seigneurs bannerets, et environ 50 000 combattants, dont un grand nombre étaient des cavaliers revêtus d'armures de fer. 11 n'y avait qu'à ne pas combattre, et les Anglais étaient aflàmés; mais le roi voulait effacer la honte de Crécy, il la doubla (19 sept. 1356).
Les deux maréchaux de France, Arnould d'Àudeneham et Jean de Giermont, à la tête de 300 cavaliers d'élite, au lieu de tourner l'ennemi et de faire tomber cette forte position, s'élancèrent dans le chemin étroit qui conduisait au plateau ; mais les chevaux furent bientôt criblés de flèches qu'on tirait sur eux au travers des haies ; la douleur les rendant furieux, ils s'emportèrent et renversèrent leurs cavaliers. Les fantassins anglais sortirent alors de leur retraite et égorgèrent ceux qui étaient à terre. En peu d'instants, toute cette troupe fut défaite : et les fuyards, en se repliant sur le corps que commandait le dauphin, y jetèrent le désordre et l'épouvante. Le prince de Galles profite de ce moment pour charger au cri de : Saint-George et Guienne ! avec 600 gens d'armes qu'il avait tenus cachés au revers de la colline, et tombe sur le flanc de
cette colonne ébranlée ; il la coupe, la disperse. Les enfants de France, effrayés de cette confusion, s'enfuient, le dauphin un des premiers, emmenant avec eux plus de 800 lances qui devaient leur servir d'escorte. Le second corps, que commandait le duc d'Orléans, suit cet exemple.
Les deux tiers de l'armée française étaient déjà en déroute presque sans avoir combattu. Toutefois la troisième division, celle que commandait le roi, était encore du double plus nombreuse que Farinée entière des Anglais. Mais Jean avait commis la faute de leur faire mettre pied à terre. Cette manœuvre, bonne pour les Anglais tant qu'ils étaient sur le coteau et dans les vignes, était détestable pour les Français en rase campagne. Le prince de Galles, au contraire, fit remonter à cheval ses hommes d'armes; et quand ses 2000 cavaliers fondirent dans la plaine, nulle troupe à pied ne put résister au choc de ces pesants chevaux bardés de fer, comme ceux qu'ils portaient. Le roi était brave, il se plaça en avant des siens, une hache de guerre a la main, et abattit nombre d'ennemis. * Il faisoit de sa main merveilles, et tenoit la hache dont trop bien se défendoit et combattoit. » Son plus jeune fils, Philippe le Hardi, resté près de lui malgré la fuite de ses ainés, à chaque nouvel assaut criait au roi: « Père, gardez-vous à droite! père, gardez-vous à gauche ! » Tout l'effort de la bataille tombait en effet sur le roi. Les plus braves chevaliers ennemis ambitionnaient une si riche prise. Il se rendit enfin à un gentilhomme d'Artois (Froissart, liv. I, part. II, ch. xxii-xlv).
L'action qui avait commencé au point du jour, était terminée à midi. Les Français laissaient 11 000 morts sur le champ de bataille. Les Anglais, qui n'en avaient perdu que 2500, tenaient prisonniers 13 comtes, 1 archevêque, 70 barons et 2000 hommes d'armes, sans compter les gens de moindre importance ; en sorte qu'ils se trouvèrent bientôt avoir deux fois plus de captifs qu'ils n'avaient de soldats. La garde d'une troupe aussi nombreuse leur causait quelque inquiétude ; aussi se hàtèrent-ils de les mettre, pour la plupart, à rançon, et de les renvoyer sur parole. Ces prisonniers s'engageaient à venir à Bordeaux, aux fêtes de Noël, avec la somme convenue, ou à se remettre en captivité. Quant au principal captif, le prince de Galles en sentait trop l'importance pour songer à l'humilier. Il le traita avec respect; il le servit lui-même au souper, « ni oncques ne se voulut seoir à la table du roi pour prière que le lui roi sût faire. » Impatient de mettre en sûreté son
immense butin et ses captifs, il se rendit immédiatement à Bordeaux, et bientôt à Londres.
Ktats généraux île 135G et tle 1357. Étienne Marcel; le dauphin Charles. — La nouvelle de ce désastre jeta la consternation et la colère dans tout le pays, car, après avoir subi la honte d'une pareille défaite, il y avait à subir encore ses déplorables conséquences. On vit, en effet, bientôt revenir ces vaincus de Poitiers qui, relâchés sur parole, se mirent à pressurer les vassaux et leurs sujets pour arracher le prix de leur rançon.
La fermentation était déjà grande quand le dauphin Charles, duc de Normandie, parut à Paris, dix jours après la bataille. Il prit le titre de lieutenant du roi de France, et convoqua les états, qui ouvrirent leur deuxième session le 17 octobre. L'assemblée était composée d'environ 800 personnes ; le tiers état y comptait, à lui seul, plus de 400 députés, parmi lesquels le plus actif et le plus habile était le prévôt des marchands de Paris, Étienne Marcel. La bourgeoisie, irritée de l'incurie du gouvernement royal, prit sa place, et faillit la garder. Les députés demandèrent la mise en liberté du roi de Navarre, arrêté dans un guet-apens, et l'institution d'un conseil composé de quatre prélats, douze chevaliers et douze bourgeois, tirés du corps des états, qui assisterait désormais le prince dans l'administration du royaume. Le dauphin, effrayé, ajourna l'assemblée. Mais le trésor était vide, il fallut la rappeler le 5 février 1357. Le prévôt, Étienne Marcel, et Févêque de Laon, Robert le Coq, présentèrent alors les cahiers de doléances arrêtés à la dernière session, et demandèrent qu'ils fussent communiqués aux états de chaque province. Cette communication se fit avec une rapidité extraordinaire : un mois y suffit, et les cahiers revinrent munis, en quelque sorte, de l'assentiment national. Le 3 mars, le dauphin convoqua au palais une assemblée générale. L'évêque de Laon porta la parole : il demanda au prince d'éloigner de sa personne '22 de ses conseillers ou serviteurs qu'on accusait de malversations, et d'accorder de sérieuses garanties contre le retour des abus. La plus importante était de laisser aux états généraux la faculté de s'assembler deux fois par an, sans autre convocation, pour s'assurer si les lois étaient observées, et de leur permettre de nommer 36 commissaires, 12 de chaque ordre, qui, en l'absence des états, assisteraient le dauphin dans la défense du royaume. D'autres élus seraient envoyés dans les provinces,
avec des pouvoirs presque illimités, pour percevoir l'impôt, salarier les officiers royaux, assembler les états des provinces, etc. A ces conditions, ils offraient un subside nécessaire pour la levée et l'entretien de 30 000 hommes, mais en réservant à leurs seuls officiers la garde et la distribution de l'argent. Après qu'il eut parlé, Jean de Piequigny, au nom des nobles, un avocat d'Abbeville, au nom des communes, et Étienne Marcel, au nom des bourgeois de Paris, déclarèrent qu'ils l'avouaient de ce qu'il venait de dire. s^i*^^
Grande ordonnance de 135?. — Cet accord rendait toute résistance impossible, et la grande ordonnance de mars 1357, en soixante et un articles, fit droit aux demandes des états. En voici le résumé :
Gouvernement.— -Les assemblées des états généraux doivent avoir lieu régulièrement deux fois par an, à époques fixes, et, dans l'intervalle des sessions, un conseil de 36 élus doit assister le prince dans l'administration du royaume; d'autres élus seront envoyés dans les provinces avec des pouvoirs presque illimités, particulièrement pour châtier les fonctionnaires négligents ou prévaricàteurs, assembler et consulter les états provinciaux.
Finances. — Les impôts seront votés et levés par les états eux-mêmes, qui surveilleront remploi des deniers, et les monnaies en cours dans le royaume seront à l'avenir invariables !.
Armée. — Tout homme en France devra être armé ; défense est faite aux nobles de guerroyer entre eux et de sortir du royaume ; les soldats ne seront plus payés que par les états.
Justice. — Il y avait des procès qui duraient depuis plus de vingt ans, et l'administration de la justice entraînait des frais énormes. L'ordonnance enjoint aux juges d'être chaque jour en séance au parlement dès le soleil levant, d'expédier les affaires en retard et aux moindres frais possibles.
Abus. — Le droit de prendre, dans les voyages du roi, les choses nécessaires à sa maison, c'est-à-dire le droit de commettre impunément mille exactions, est aboli; les bourgeois sont autorisés k résister par la force à ceux qui voudraient exercer le droit de prise; toute aliénation du domaine de la couronne est formellement interdite.
1. L'habitude d'altérer sans cesse les monnaies, un des plus ruineux abus de ce temps, avait fait varier le prix du marc d'argent de telle sorte, qu'en cinq années il avait successivement valu 11 1., 4 1., 10 1., 12 1., 4 1. et 18 1.
JDans l'ensemble de ces mesures il y en avait d'excellentes. Mais une réforme politique, en face des Anglais victorieux, était dangereuse. En outre, l'ordonnance de réformation, oeuvre de quelques députés intelligents, n'était ni l'œuvre, ni la pensée, ni même le désir de la France; et, lorsque Paris fut contraint de s'armer pour maintenir et défendre ce qu'avaient fait les états généraux, pas un seul bras, en France, ne se leva pour venir en aide aux Parisiens.
Meurtre de* ministres du dauphin (1358). — D'ailleurs on ne pouvait espérer que la royauté, arrivée depuis un demi-siècle au pouvoir absolu, consentirait à abdiquer. Dès le 6 avril, le dauphin, par ordre de son père, défendit a tous les sujets du royaume de payer l'aide décrétée un mois plus tôt par les états. Le 8, il révoqua cette ordonnance ; mais quelques jours après, il déclarait qu'il voulait dorénavant gouverner seul et ne plus avoir de curateurs; enfin, le 22 février 1358, il oubliait une de ses promesses dont l'accomplissement tenait le plus au cœur des bourgeois : il rendait une ordonnance pour altérer les monnaies. L'exaspération éclata aussitôt dans Paris, et les bourgeois se laissèrent aller à ce qui perdrait les meilleures causes, à la violence. Le lendemain, le prévôt des marchands assembla, en armes, tous les corps de métiers; il se dirigea, avec eux, vers l'hôtel du dauphin, monta jusqu'à sa chambre, et lui demanda de s'occuper enfin de la défense du royaume dont il devait hériter, et de protéger le peuple qui était abandonné aux brigandages des soldats. « Si le ferois-je volontiers, si j'avois de quoi le faire, répondit Charles; mais c'est à celui qui a les droits et profits a avoir aussi la garde du royaume. » D'autres paroles plus aigres furent encore échangées; enfin Marcel dit au prince : c Sire, ne vous esbahissez de chose que vous voyiez; il faut qu'il en soit amsi. » Puis, se tournant vers quelques-uns de ceux qui l'avaient suivi : « Allons, dit-il, faites en bref ce pour quoi vous êtes venus ici. » Ils se jetèrent sur les maréchaux de Champagne et de Normandie, principaux conseillers du dauphin, et les égorgèrent si près de lui que sa robe en fut ensanglantée. Charles, effrayé, priait Marcel de l'épargner. Le prévôt l'assura qu'il ne courait aucun danger; cependant il lui mit sur la tête son chaperon mi-parti de bleu et de rouge, aux couleurs de Paris, et prit le sien, qu'il porta toute la journée. Il vint ensuite rendre compte, du haut de l'hôtel de ville, au peuple, assemblé sur la place de Grève, de ce qui avait été
fait contre les deux maréchaux, deux mauvais traîtres, disaitil; et tous de crier : <r Nous avouons le fait et vous soutiendrons. » De retour au palais, il trouva le dauphin frappé de saisissement et de douleur, et lui dit : « Monseigneur, ne vous affligez, ce qui s'est fait s'est fait de la volonté du peuplée. » D'une petite partie du peuple, fallait-il dire, de la bourgeoisie parisienne, qui allait entrer en lutte avec tout le reste de l'État.
La noblestte s'arme contre Paris. — Les députés de la noblesse, en effet, et la plupart de ceux du clergé s'étaient déjà éloignés de l'assemblée, qui n'était plus qu'une représentation des villes soumises à l'ascendant de la députation et de la municipalité de Paris. Après le meurtre des deux maréchaux, la noblesse montra une vive irritation contre ces bourgeois qui voulaient tout régler dans l'État et dont les mains roturières venaient de verser un sang illustre. Le dauphin, étant allé tenir les états de Champagne à Provins, le comte de Braine lui demanda si le maréchal de Champagne avait mérité par quelque crime d'être mis à mort, comme il l'avait été par les Parisiens. Charles répondit que les deux maréchaux l'avaient toujours bien et loyalement servi. Alors le comte se mit à genoux devant lui et le supplia de faire justice d'un meurtre si odieux. Aux états de Vermandois, tenus à Compiègne, la noblesse lui fit des offres de service contre les rebelles de Paris, et il les accepta.
C'était une déclaration de guerre; la guerre civile, en effet, commença. Le dauphin rassembla 7000 lances, avec lesquelles il vécut à discrétion sur le pays, occupant tour à tour Meaux, Melun, Saint-Maur, le pont de Charenton, et arrêtant tous les arrivages de la haute Seine et de la Marne. Marcel, de son côté, s'était emparé du château du Louvre ; il avait fait réparer et compléter l'enceinte de Paris, creuser un fossé, placer sur ces fortifications, des balistes et des canons, disposer, dans toutes les rues, des chaînes, qu'on pouvait tendre d'un moment à l'autre, et soudover des mercenaires.
La Jacquerie (1358). — Dans le temps où les nobles et les bourgeois s'attaquaient, les paysans, de leur côté, se levaient. C'étaient eux surtout qui portaient le poids des malheurs du pays. Les villes et les châteaux n'avaient rien à craindre des routiers ; mais les villages étaient la proie des plus petits chefs de bande.. Quand les ennemis avaient passé pour faire du butin, venaient les troupes amies qui pillaient encore pour vivre, et les seigneurs prenaient le reste : ils
avaient à fortifier et approvisionner leurs chàteaux,à solder leurs hommes d'armes, à s'indemniser de ce qu'ils avaient perdu a la guerre ; à payer leur rançon ou à aider un parent, un ami, à payer la sienne. Ils saisissaient les meubles, les récoltes, le bétail, les attelages, et ruinaient les Français pour enrichir l'Anglais, qu'ils n'avaient pas su vaincre dix contre un. Leur recommandait-on les ménagements, la prudence, « Jacques Bonhomme, disaient-ils, ne lâche point son argent si on ne le roue de coups. Mais Jacques Bonhomme payera, car il sera battu.' Oignez vilain, il vous poindra (frappera des poings); poignez vilain, il vous oindra. » Le paysan, j usqu'alors indifférent aux affaires générales de l'État, commença à comprendre que les grandes batailles se livraient et se perdaient à ses dépens.
Après les vexations des seigneurs, venaient celles des gens de guerre, mis hors de service par la cessation des hostilités, mais qui n'entendaient pas renoncer à un si lucratif métier: le Gaulois Griffith, l'Anglais Robert Knolles, le Français Arnaud de Gervoles, de la grande maison des Talleyrand-Périgord, et qu'on appelait l'archiprêtre à cause d'un bénéfice qu'il possédait; le baron Foulques de Laval, le Hennuyer, Eustache d'Aubrecicourt, jusqu'à des Allemands, Albrecht et Frank Hennekin, rançonnaient bourgeois et paysans, les couvents et les églises.
Quand les paysans apprirent que les bourgeois avaient commencé la guerre contre les nobles, ils crurent l'occasion bonne de se venger de leurs longues souffrances. Ils s'armèrent, se réunirent et se jetèrent sur les châteaux. Ceux deBeauvais donnèrent le signal. Alors eurent lieu les scènes les plus hideuses. Il n'y avait de grâce ni pour l'âge, ni pour le sexe; ils torturaient leurs prisonniers, outrageaient les plus nobles femmes, brûlaient jusqu'aux petits enfants, et ne laissaient que cendres et sang là où ils avaient passé. Dans la Champagne et la Picardie seulement ils étaient plus de 100000 et comptaient bien en finir avec les nobles. Ceux-ci, surpris d'abord, s'assemblèrent, et une guerre atroce, sans pitié, commença.
Marcel était trop pressé lui-même pour dédaigner les alliés qui s'offraient. Il comprenait que la bourgeoisie seule ne pouvait faire une révolution, il s'entendit avec les jacques; et lorsqu'ils marchèrent sur Meaux, où les familles de beaucoup de nobles s'étaient réfugiées, il leur envoya deux compagnies de milice bourgeoise; les habitants de la ville firent aussi cause commune avec eux. Ainsi commençait l'union du peuple
des villes avec celui des campagnes. Malheureusement il y avait trop de sang sur la route où l'un et l'autre marchaient alors, pour qu'ils arrivassent au but. Meaux avait une forteresse qui tint bon. Les jacques furent défaits (9 juin), puis traqués en tous lieux et exterminés. En quelques semaines il y eut un effroyable massacre. Le lugubre souvenir de cette abomination a traversé les siècles, et le nom des jacques est resté celui des ennemis sauvages de toute société.
Marcel se ligne avec Charles le Mauvais. — JMarcel avait compté sur les paysans, et les jacques étaient pendus, brûlés, chassés comme bêtes fauves. Il avait compté aussi sur un noble, sur un prince, pensant gagner avec lui une partie de la noblesse, et avoir de la cavalerie et des armures de fer à opposer aux chevaliers du dauphin. C'était le roi de Navarre, Charles le Mauvais, qu'il avait tiré de prison; il lui fit déférer par la ville de Paris le titre de capitaine (J5 juin). Ce nouvel allié des bourgeois avait souvent laissé percer, dans ses paroles, ce mépris, cette haine pour les roturiers que professait alors toute la noblesse. Tout récemment il avait massacré, dans une rencontre, 3000 jacques, et il avait fait couronner d'un trépied de fer rouge le roi de cette jacquerie, Guillaume Caillet. Si horrible qu'eût été cette guerre, les bourgeois sentaient confusément qu'il y avait une certaine solidarité entre eux et les paysans, et que le destructeur des uns ne pouvait guère être le sincère ami des autres. Marcel avait donc choisi un dangereux auxiliaire.
Trahison de Charles le Mauvais. — Le 8 juillet 1358, le dauphin s'étant avancé du côté de Charenton et de Saint- Maur, et menaçant la porte Saint-Antoine, le prévôt des marchands pria le roi de Navarre de repousser l'ennemi. Charles le Mauvais sortit de Paris ; mais au lieu d'attaquer le dauphin, il eut un long entretien avec lui : c'était un traité qu'ils concluaient. On lui promettait pleine satisfaction sur tous ses griefs, et 400 000 florins s'il livrait la ville et Marcel. On eut vent à Paris de ces menées; on cria à la trahison, et le corps des échevins ôta à Charles le Mauvais son titre de capitaine. Il sortit aussitôt de la ville et se jeta sur les campagnes voisines, pillant et brûlant tout comme le dauphin.
Kchec* des Parisiens. — La situation d'Étienne Marcel devenait critique. Les vivres commençaient à manquer; les bourgeois ne se décourageaient pourtant pas, ils voulurent tenter quelque chose contre les bandes du roi de Navarre. Ils
sortirent et marchèrent, le 22 juillet, toute la journée du côté de Saint-Cloud ; n'ayant rencontré personne , ils revenaient , « et portaient l'un son bassinet (chapeau de fer) en sa main , l'autre à son col ; les autres par lâcheté et ennui trainoient leurs épées ou les portoient en écharpe, » lorsque tout à coup 400 hommss embusqués sur la route se montrèrent, et les assaillirent ; les bourgeois s'enfuirent au plus vite , mais 700 des leurs restèrent sur la place. Ils s'en prirent à leur chef, qui était rentré avant eux ; Marcel ne les avait pas soutenus; Marcel était d'intelligence avec l'ennemi.
Mort de Marcel (1358). — L'habile et hardi prévôt, pour avoir tenté une révolution impossible, était ainsi poussé à des résolutions de jour en jour plus désespérées. Le roi de Navarre était sa seule ressource. Pour sauver la révolution, il fît ce qu'en 1789 Mirabeau voulut faire, et ce qui fut accompli en 1830, non pas changer le gouvernement, pas même la dynastie, mais la branche régnante. Il promit à Charles le Mauvais de lui livrer la porte et la bastille Saint-Denis, pour que ce prince pût se rendre maitre de Paris, y massacrer ceux qui lui étaient contraires, dont les maisons étaient marquées d'avance, s'il en fallait croire un contemporain, et probablement s'y faire proclamer roi. L'exécution du complot fut fixée à la nuit du 31 juillet au 1er août. Mais un des échevins, celui sur lequel il comptait le plus et qu'il appelait son compère, Jean Maillart, avait pénétré ses projets et les contre-minait par un autre complot. Il s'entendit avec des chefs du parti du dauphin 7 Pépin des Essarts et Jean de Charny, et tous trois avec leurs hommes « s'en vinrent un peu avant minuit à la bastille Saint- Denis, et trouvèrent ledit prévôt des marchands les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que Jean Maillart lui dit, ce fut qu'il lui demanda par son nom : « Étienne, Étienner c que faites-vous ici à cette heure ?» Le prévôt répondit : <x Jean, je suis ici pour prendre garde de la ville dont j'ai le- « gouvernement. — Par Dieu! répondit Jean Maillart, il ne « va mie ainsi; mais n'êtes ci à cette heure pour nul bien, « et je vous le montre , dit-il à ceux qui étaient delez lui , « comment il tient les clefs des portes en ses mains pour « trahir la ville, i Le prévôt des marchands s'avança et dit : « Vous mentez. — Par Dieu! répondit Jean Maillart, traître, « mais vous mentez. » Et tantost férit à lui et dit à ses gens : « A la mort! à la mort, tout homme de son côté ! car ils sont « traîtres. » Là eut grand hutin et dur, et s'en fût volontiers.
le prévôt des marchands fui s'il eût pu ; mais il fut si hâté qu'il ne put, car Jean Maillart le férit d'une hache sur la tête et l'abattit à terre, quoique ce fût son compère, ni se partit de lui jusqu'à ce qu'il fût occis, et six de ceux qui là estoient, et le demeurant pris et envoyé en prison. '/?c£j+4 1\ U^Le dauphin rentre à Paris. — Le " surlendemain , le
dauphin rentrait à Paris , s' appuyant sur Jean Maillart. Un bourgeois s'avança hardiment vers lui et dit tout haut : a Par Dieu! sire, si j'en fusse cru, vous n'y fussiez entré; mais on y fera peu pour vous. » Le comte de Tancarville levait l'épée sur le manant ; le dauphin l'arrêta et se contenta de répondre : « On ne vous en croira mie, beau sire. » Et le dauphin avait raison, la victoire du parti royal était complète ; le roi de Navarre lui-même fit sa paix, sans stipuler aucun avantage personnel, en déclarant seulement qu'il voulait être bon Français. Et Paris , après quelques exécutions , parut redevenir la cité royale et docile qu'il était auparavant. Pourtant le souvenir de ce temps où les bourgeois avaient osé parler en face à leur maître de justice et de bonne administration , ne s'effaça pas. Nous retrouverons, en 1413 et même au bout de plus d'un siècle, aux états de 1484, un écho des voix hardies qui demandèrent les réformes de 1356. La royauté même se tint pour avertie ; Jean et Charles V renoncèrent à l'altération des monnaies, et le dernier essaya de rendre les états généraux inutiles en faisant lui-même quelques réformes , et surtout en gouvernant sagement.
Triste situation du royaume. — Le dauphin était rentré dans Paris, mais l'état du royaume semblait désespéré. Les routiers anglais ou français couraient le pays. Les gens de la campagne avaient été réduits à changer les clochers de leurs églises en forteresses. Des sentinelles s'y tenaient tout le jour pour annoncer l'approche de l'ennemi, pendant que leurs compagnons travaillaient; la nuit, ils se retiraient dans des barques amarrées au milieu des rivières , ou bien ils creusaient , pour leurs bestiaux et pour eux-mêmes, des retraites souterraines. Au milieu de telles craintes, le travail allait mal ; la moisson s'en ressentait, et la famine menaçait le pays d'un autre fléau.
Négociations. — Cependant on parlait de paix. Las de la magnifique hospitalité qu'il recevait à Windsor, Jean avait traité avec le roi d'Angleterre. Il lui abandonnait les côtes de la Manche, c'est-à-dire Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu et la Normandie; l'Aquitaine tout entière, c'est-à-dire la
Gascogne, le Bordelais, l'Agénois, le Quercy, le Périgord, le Limousin, le Poitou, la Saintonge et l'Aunis; de plus, la Touraine et l'Anjou; en outre quatre millions d'écus d'or pour la rançon personnelle du roi. C'était la moitié de la France et la meilleure, avec l'embouchure de tous nos fleuves.
Quand ce traité fut apporté à Paris , le dauphin se refusa à l'exécuter, et pour se donner la force de lutter contre sort père, il convoqua, le 19 mai 1399, à Paris, un simulacre d'assemblée des trois ordres, qui rejeta la honteuse convention, en ajoutant qu'il fallait « que le roi Jean demeurât encore en Angleterre, et que, quand il plairoit à Dieu, il y pourverroit de remède. »
Expédition cl'Étlouard en France (1359). iVouveau système de çnerre. — Cinq mois après, le 28 octobre 1359, Édouard débarquait à Calais avec ses quatre fils, les plus grands seigneurs de son royaume, 6000 armures de fer, 6000 charrettes chargées de munitions, des fours, des moulins, des forges, des tentes, tout ce qu'il fallait pour vivre confortablement, jusqu'à des faucons et des meutes pour chasser, jusqu'à des nacelles en cuir bouilli pour pêcher en carême. « Il y avait si grande multitude de gens d'armes que tout le pays en étoit couvert, et si richement armés et parés que c'était merveilles et grand déduit au regarder les armes luisans, leurs bannières ventilans et leurs batailles, par ordre, le petit pas chevauchant.... Et encore y avoit 500 varlets avec pelles et coingnées, qui alloient devant le charroy et ouvroient les chemins et les voies, et coupoient les épines et les buissons pour charrier plus à l'aise. »
Le temps contraria l'expédition; il plut incessamment. Le 30 novembre , les Anglais arrivèrent devant Reims. Jean de Craon , son archevêque , leur en ferma les portes et repoussa vaillamment toutes les attaques. Édouard avait annoncé, longtemps à l'avance, qu'il voulait s'y faire sacrer. Ils passèrent sept semaines devant ses murs, ne pouvant la prendre, mais espérant chaque jour qu'on allait les attaquer et qu'ils gagneraient une belle bataille comme à Crécy, à Poitiers. A la fin, personne ne venant, ils se remirent en marche, sans se presser, ni suivre le plus court chemin , allant à travers pays de Châlons à Bar-le-Duc, de Troyes à Tonnerre; le duc de Bourgogne se racheta du pillage moyennant 200 000 écus d'or, De là Édouard tourna enfin droit vers Paris , et vint se loger ^ deux lieues de cette ville , à Bourg-la-Reine. Les hérauts
d'armes anglais allèrent offrir la bataille au dauphin ; il la refusa. Un chevalier ennemi, Gaultier de Maulny, s'avança jusque sous les remparts pour faire le coup de lance; Charles défendit expressément à ses chevaliers de sortir des barrières. Il ne voulait plus de la guerre comme les nobles l'avaient jusqu'à présent conduite.
Résistances populaires. — Ainsi les bourgeois, enfermés dans leurs villes, les nobles dans leurs châteaux, laissaient passer l'orage qui ne pouvait les atteindre derrière leurs murs. Tout retombait sur les paysans, qui n'osaient même pas se défendre. Ils n'allaient aux champs qu'en laissant au village des sentinelles qui, tout le jour, veillaient au haut du clocher pour sonner l'alarme du plus loin que les routiers paraissaient; la nuit, ils se retiraient dans des barques amarrées au milieu des rivières; ou bien ils creusaient, pour leurs bestiaux et pour eux-mêmes, d'immenses souterrains où ils se tenaient blottis. Cependant la misère finit par leur donner du cœur, et le désespoir leur donna des forces. Us en vinrent à oser regarder en face ces hommes tout bardés de fer devant lesquels ils avaient l'habitude de trembler ; et, sur plusieurs points, l'agresseur étranger commença à rencontrer de ces résistances locales et populaires plus dangereuses pour lui que les grandes batailles telles que les livraient les princes de la féodalité 1 : Édouard lui-même s'en lassa. On dit que le roi
1. Un des plus curieux incidents de cette résistance populaire est ainsi raconté par un chroniqueur du temps, le continuateur de Nangis, dans un langage qui n'est point sans charme, malgré tous ses barbarismes latins.
« Il y a un lieu assez fort dans le petit village de Longueil, près de Compiègne. Les habitants, voyant qu'ils seraient en péril si l'ennemi s'en emparait, demandèrent au seigneur régent et à l'abbé de Saint-Corneille, dont ils étaient les serfs, la permission de le fortifier. Après l'avoir obtenue, ils y portèrent des vivres et des armes, prirent pour capitaine un d'entre eux, grand et bel homme, appelé Guillaume des Alouettes, et jurèrent de se défendre jusqu'à la mort. Dès que cela fut fait et connu, beaucoup accoururent des villages voisins, afin de s'y mettre en sûreté.
h Le capitaine avait pour serviteur un autre paysan très-grand, trèsvigoureux et aussi brave qu'il était fort: c'était le grand Ferré (magnus Ferratus). Malgré sa haute taille et sa force, le grand Ferré n'avait de luimême que petite opinion, et le capitaine en faisait tout ce qu'il voulait.
« Les voilà donc là environ deux cents, tous laboureurs et habitués à gagner leur pauvre vie avec le travail des mains. Les Ançlais, qui occupaient un fort près de Creil, en apprenant ces préparatifs de défense, furent pleins de mépris pour de tels gens. « Allons chasser ces manants, dirent-ils; le « lieu est bon et fort, occupons-le. »> Et il fut fait comme il avait été dit. Deux cents Anglais y marchèrent. On ne faisait pas bonne garde; les portes mêmes étaient ouvertes; ils entrèrent hardiment. Au bruit qu'ils firent, ceux du dedans, qui étaient dans les maisons, coururent aux fenêtres, et, voyant tant d'hommes bien armés, tombèrent en grand efTroi. Le capitaine descendît toutefois avec quelques-uns des siens et se mit à frapper bravement sur les Anglais; mais, bientôt entouré, il fut blessé mortellement. A cette vue, les
anglais et les siens, cheminant, fatigués et tristes, à travers les plaines de la Beauce, un orage terrible vint les assaillir, et que le roi fit vœu à Notre-Dame de Chartres de mettre tous ses soinsji rétablir la paix entre les deux peuples. Ce n'était pas la tempête qui avait changé subitement le cœur du roi, c'était la lassitude d'une guerre qui ne finissait pas, et où on ne trouvait plus de gloire, puisqu'il ny avait pas de bataille ; plus de butin, parce que tout était pris ou caché dans les innombrables forteresses dont la France se hérissait.
Traité de Brétlgny (1360). — Le dauphin était encore plus pressé de renvoyer les Anglais chez eux, car a la France était à l'agonie, et pour si peu que son mal durât, elle alloit périr. » Des conférences s'ouvrirent à Brétigny, près de Chartres, le 1er mai 1360. Les négociateurs anglais réclamèrent d'abord la couronne de France ; puis ils se bornèrent à ce qui avait
autres et le grand Ferré se dirent: « Descendons et vendons chèrement notre « vie, car il n'y a pas de miséricorde à attendre. » Ils se rassemblèrent, et, sortant soudainement par diverses portes, se précipitèrent à coups redoublés sur les Anglais; ils frappaient comme quand ils battent le grain sur l'aire.... Les bras se levaient, puis s'abattaient, et à chaque coup un Anglais tombait.
« Quand le grand Ferré arriva près de son capitaine expirant, il fut pris d'une vive douleur et se rejeta avec furie sur l'ennemi. Comme il dépassait tous ses compagnons de la tête, on le voyait brandir sa hache, frapper, redoubler les coups, dont pas un ne manquait son homme. Les casques étaient brisés, les têtes fendues, les bras coupés. En peu de temps il fit place nette autour de lui, en tua dix-huit^ en blessa bien plus. Ses compagnons, encouragés, faisaient merveille, si bien que les Anglais quittèrent la partie et se mirent à fuir. Les uns sautèrent dans le fossé plein d'eau et se noyèrent; les autres se pressèrent aux portes, mais les traits y pleuvaient drus et serrés. Le grand Ferré, arrivé au milieu de la rue ou ils avaient planté leur étendard, tue le porte-enseigne, se saisit du drapeau et dit à un des siens d'aller le jeter dans le fossé. Celui-ci lui montre avec effroi la masse encore épaisse des Anglais : « Suis-moi, » lui dit-il; et prenant sa grande hache à deux mains, il frappe à droite, il frappe à gauche et se fait un chemin jusqu'au fossé, où l'autre jette dans la boue l'enseigne ennemie. Le grand Ferré se reposa alors un moment, mais retourna bientôt contre ce qui restait d'Anglais. Bien peu de ceux qui étaient venus pour faire ce coup purent s'échapper, grâce à Dieu et au grand Ferré, qui en tua. ce jour-là, plus de quarante.
« Les Anglais furent bien confus et irrités de voir que tant de leurs braves hommes d'armes avaient péri par les mains de ces vilains. Le lendemain ils revinrent en plus grand nombre, mais les gens de Longueil ne les craignaient plus. Ils sortirent à leur rencontre, le grand Ferré marchant à leur tête. Quand ils le virent et qu'ils sentirent le poids de son bras et de sa hache de fer, ils auraient bien voulu n'être pas venus de ce côté-là. Ils ne s'en allèrent pas si vite que beaucoup ne fussent mortellement blessés, tués ou pris. Parmi ceux-ci se trouvèrent des hommes de haut lignage. Si les gens de Longueil avaient consenti à les mettre à rançon, comme font les nobles entre eux, ils se fussent enrichis. Mciis ils n'y voulurent pas entendre et les tuèrent, disant qu'ainsi ils ne leur feraient plus tort.
« A ce dernier combat, la besogne était rude, et le grand Ferré s'y était fort échauffé. Il but de l'eau froide en quantité, et fut aussitôt pris par la fièvre. Il retourna alors à son village, rentra dans sa cabane et se mit au lit, mais en plaçant près de lui sa bonne hache, une hache de fer, si lourde
appartenu aux Plantagenets ; enfin, Édouard III consentit à se contenter du duché d'Aquitaine, avec toutes ses annexes (Gascogne, Poitou, Saintonge, Aunis, Agénois, Périgord, Limousin, Quercy, Rouergue, Angoumois), cédé en souveraineté indépendante, et de Calais avec les comtés de Ponthieu et de Guines, et la vicomté de Montreuil. La rançon du roi fut fixée à trois millions d'écus d'or f. En garantie de cette somme, Jean devait laisser au choix d Edouard un certain nombre d'otages, pris parmi les plus nobles seigneurs et les plus riches bourgeois du royaume. Il les emmena avec lui à travers la Normandie, qu'il traversa encore une fois pour aller s'embarquer à Honfleur, qui était le Havre de ce temps-là. Les provinces promises au roi d'Angleterre lui furent livrées malgré les protestations du plus grand nombre contre cette prétendue restitution ; la plupart disant comme les habitants de la Rochelle : « Nous avouerons les Anglois des lèvres, mais les cuers ne s'en mouvront jà2. » Pendant une année entière ils refusèrent d'ouvrir la porte aux Anglais.
qu'un homme de force ordinaire pouvait à peine, à deux mains, la soulever Je terre.
a Quand les Anglais apprirent que le grand Ferré était malade, ils furent en liesse, et, pour ne pas lui donner le temps de se guérir, ils lui dépêchèrent douze soldats avec ordre de le tuer. Sa femme les vit venir de loin et lui cria: « Oh! mon pauvre Ferré, voici les Anglais, que vas-tu faire? » Lui, oublie son mal, se lève vivement, et, prenant sa lourde hache, sort dans sa cour. Quand ils entrèrent: « Ah! brigands! vous venez pour me prendre au « lit ! Vous ne me tenez pas encore. » Il s'adossa au mur pour n être pas entouré, et, jouant de la hache, les mit à maie mort. Sur douze, il en tua cinq, le reste se sauva. Le grand Ferré retourna à son lit; mais il s'était échaufté à donner tant de coups : il but encore de l'eau froide ; la fièvre redoubla, et peu de jours après, ayant reçu les sacrements, il trépassa. Le grand Ferré fut enterré au cimetière de son village : tousses compagnons, tout le pays le pleurèrent, car, lui vivant, les Anglais n'auraient jamais osé en approcher. »
On sent, à l'abondance des détails dans lesquels entre le chroniqueur, la sympathie du vieux moine pour ces braves paysans. Au fond des monastères on contait leurs prouesses contre les pillards des églises; on les contait bien plus encore aux veillées, dans les villages. Ces récits se répandaient lentement, mais allaient loin. Ils relevaient le cœur des manants ; ils leurs prêchaient un exemple qui était de jour en jour plus suivi ; et peu à peu s'amassaient, au fond du cœur du peuple, cette haine de l'étranger, cet amour du pays dont l'explosion s'appelle Jeanne d'Arc.
1. Suivant M. Leber (Essai xur l'appréciation de la fortune privée au moyeu âne, p. 131 et sq.), la rançon du roi Jean égalait en poids d'argent 41 '250 ooo livres du dix-neuvième siècle, et en pouvoir 247 500 uoo de nos francs actuels, et il ajoute : « Cette somme, tout énorme quelle est, peut ne pas égaler la masse des rançons particulières dont la valeur numéraire sortit du royaume dans le cours du même règne. Jamais les ressources financières et commerciales de la France ne subirent une plus rude atteinte; jamais l'épuisement du numéraire ne causa plus d'embarras. »>
2. Froissart, livre 1, partie II, chap. cr.xi. Les comtes de Périgord, d'Armagnac et de Comminges ; les vicomtes de Castelbon et de Carmaing -, les sires d'Ulbret, de Pincornet, etc., prétendaient même que le roi n'avait pas le droit de les céder ainsi. (Ibid.)
A Abbevillece fut mieux encore. Quand la patriotique cité vit se promener par les rues ces soldats qui depuis quinze années foulaient la France aux pieds et n'entendaient pas garder de bien grandes réserves envers ceux que la victoire leur avait livrés, des conciliabules se formèrent, puis une émeute éclata; elle fut réprimée. Un riche bourgeois, Ringois, y fut pris. Le commandant anglais usa cependant de modération et offrit à Ringois sa liberté, sous la seule condition qu'il prêterait à Kdouard III serment de fidélité. Ringois refusa. On le conduisit à Douvres, cette fois, en le menaçant de la mort s'il s'opiniâ-
Honfleur.
trait : il persista. On le mène alors sur la plate-forme de la forteresse ; on le fait monter sur le dernier parapet ; la mer en bat le pied avec fureur; qu'il dise uasèul mot et il est sauvé: il refuse encore ; les gardes le précipitent. Les Grecs et les Romains ne laissaient pas périr la mémoire des grands courages, des généreux dévouements; chez nous, le nom de Ringois est inconnu. Soyons moins ingrats que nos pères.
Restait à trouver l'argent du premier terme du payement. On se le procura par un honteux expédient: a Le roi de France, dit l'historien Matteo Yillani, vendit sa chair et son sang ; » il donna, il livra, en échange contre 600000 florins, sa fille Isa-
belle, qui avait onze ans, au fils du plus féroce tyran de l'Italie, de ce Jean Galéas Visconti, qui faisait la chasse aux hommes dans les rues de sa capitale, et les jetait vivants dans des fours. Grâce à cet argent, le roi sortit de Calais le 25 octobre. -
Derniers actes du roi Jean ; seconde maison de Boarçoçne. — Le 5 décembre suivant, nous trouvons une ordonnance par laquelle Jean annonce, malgré la grande compassion qu'il a de son peuple, la levée d'un nouvel impôt sur toute marchandise vendue ou exportée1, d'un impôt sur le seL, d'un impôt sur le vin, moyennant quoi il promet à tous de faire désormais bonne et loyale justice, de ne mettre en circulation que de bonne monnaie, d'abolir le droit de prise et autres abus qui pèsent sur les pauvres gens. Les promesses, l'ordonnance ne produisirent rien, ne pouvaient rien produire dans un pays qu'une recrudescence de la peste noire décimait en ce moment, que les Anglais venaient de ravager, que les grandes compagnies ravageaient encore, où nulle part il n'y avait plus rien à prendre. Il fallut recourir à d'autres ressources, emprunter, révoquer toutes les donations faites par les rois précédents depuis Philippe le Bel, accorder aux juifs, non-seulement leur rétablissement dans le royaume, mais des privilèges considérables moyennant finances.
Avec l'argent qu'il se procurait ainsi, que faisait le roi? S'attachait-il à détruire ces troupes de brigands, les malandrins, les tard-venus, qui avaient tout récemment dévasté le royaume, de la Lorraine à la Provence, qui venaient de vaincre et de tuer Jacques de Bourbon à Brignais, près de Lyon? « II cheminait à petites journées et à grands dépens, » s'arrêtant de ville en ville, pour aller prendre possession du riche héritage de la maison capétienne de Bourgogne, que la mort de Philippe de Rouvres venait de mettre entre ses mains. De là, il descendit jusqu'à Avignon, où il passa six mois dans les fêtes; projetant un mariage avec la fameuse reine Jeanne de Naples. Le pape, qui avait été déjà deux fois rançonné par les grandes compagnies, faisait à Jean une proposition capable de
I. Plusieurs provinces rachetèrent quelques-uns de ces droits au moyen d'une somme payée comptant; de là ces exemptions qui, fort multipliées dans la suite, couvrirent de tant de bigarrures la carte financière de la France. D'autres, ayant refusé de se soumettre au droit sur la chose vendue, furent considérées comme provinces étrangères et enveloppées d'une ligne de douanes ; de là ces barrières intérieures qui se multiplièrent aussi et durèrent jusqu'en 1789.
sourire à son imagination aventureuse : c'était d'entraîner à une croisade toutes ces bandes guerrières, et d'en débarrasser la France en s'illustrant lui-même. Il n'était pas impossible que Jean se lançât dans cette folle entreprise, lorsqu'il apprit qu'un des fils du duc d'Anjou s'était échappé des mains des Anglais,, chez lesquels il était en otage. Jean crut l'honneur royal intéressé à la loyauté vis-à-vis d'un roi. Il résolut d'aller lui-môme remplacer son fils. Il échappait ainsi, d'une manière chevaleresque, aux embarras de son rôle et au spectacle des misères de la France. Il passa à Londres une partie de l'hiver, « en: grandes réjouissances et récréations, dit Froissart (I, part- IIy chap. cxl), en disners, en soupers et en autres manières.» Ces fêtes et ces grands repas le tuèrent : il mourut à Londres, le 8 avril 1364, à kk ans. Il faut pourtant lui savoir gré de cet exemple qu'il avait donné de fidélité à la parole.
Un de ses derniers actes, plus fatal à la France que la bataille de Poitiers, fut la concession qu'il fit à son fils Philippe le Hardi du duché de Bourgogne. Philippe fonda dans ce grand fief la seconde maison de Bourgogne, qui, au siècle suivant,, faillit causer la ruine du royaume.
Jean avait créé, en 1351, le premier ordre de la cour, celui de V Étoile, qui servit 'de modèle à l'ordre de la Toison d"orr institué en 1439 par le duc de Bourgogne. La vraie chevalerie s'en va, puisque les rois veulent créer une chevalerie officielle.
Charles V (1364-1380); rétablissement de l'ordre dans le pays et dans les finances. — Cette famille des Valois, qui n'avait encore rendu aucun service au pays, lui coûtait bien cher : deux grandes défaites, une épouvantable
1. Ouvrages à consulter: les Chroniques de Froissart; les Chroniques de Saint-Denis; VHistoire de Charles V, par Christine de Pisan: la Chronique de Bertrand Duguesclin, par Cuvélier; VHistoire des durs de Bourgogne, par M. de Barante.