TT C
droit de toute antiquité, sous peine de confiscation desdites forteresses.
Cette ordonnance de 1439 était toute une révolution, car elle ramenait les forces militaires du royaume sous la main du roi. Aussi, bien des intrigues se nouèrent. Les seigneurs et les écorcheurs déclarèrent que c'était là le renversement de tout . ordre, qu'il fallait remplacer au plus tôt un tel prince par le dauphin Louis, son fils, un jeune homme de dix-sept ans, qui montrait des talents précoces, disaient-ils ; et ils ne soupçonnaient guère quels talents il devait montrer un jour!
I^a praguerie1 (144LO). Sévérité à l'égard des nobles. ^Te~dauphin, déjà impatient de régner, se prêta volontiers à ces projets. Les ducs de Bourbon et d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois, les principaux chefs des écorcheurs, Antoine de Chabannes ' \e bâtard de Bourbon, Jean Sanglier, Jean de La Roche, se nnrent à la tête de la rébellion. C'était une insurrection de toute la noblesse contre la royauté. Charles VII était à Poitiers, lorsqu'on lui apprit que le duc d'Alençon et Jean de La Roche avaient surpris le château de Saint-Maixant, mais que les bourgeois s'étaient réfugiés dans la tour de l'une des portes et s'y défendaient encore. « Vous souvienne du roi Richard II, lui dit Richemont, qui s'en£erma dans une place et se fit prendre. » A l'instant il monte à cheval avec 400 lances, et le soir même il entre dans Saint-Maixant par la porte que tenaient les bourgeois. Dans tout le Poitou, les bourgeois se déclarent pour le roi, et les places tombent l'une après l'autre entre ses mains. Cela donna à penser aux rebelles, et les plus avisés, comme Dunois, se hâtèrent de conclure leur paix particulière. Ils trouvèrent autour du roi 4800 lances, 2000 hommes de tràifet les « engins volants » de Jean Bureau, sans qu'il eût été besoin de rappeler une seule des garnisons qui tenaient tête aux Anglais en Normandie, et ils se mîréfit eux-mêmes à son service contre leurs associés de la veille. Dans le Bourbonnais, dans l'Auvergne, comme dans le Poitou, la bourgeoisie fut nour le roi contre les seigneurs. Les états d'Auvergne, réunis, à Clermont, déclarèrent qu'ils étaient corps et biens à ce roi protecteur du pauvre peuple contre les vexations des gens de guerre, et lui fournirent de l'argent. Les ducs de Bour-
i. Depuis quelques années, il n'était question en Europe que des révoltes des hussites de Prague, et praguerie était devenu synonyme d'insurrection.
bon, d'Alençon et le dauphin virent bien qu'il fallait, non-seulement se souméttée, m^is implorer leur grâce. Ils vinrent trouver Charles VII , s'agèljpui Itère nVde van t lui et lui demandèrent j s ,« pardon, Charles se contenta de dire à son fils : a Louis, soyez le bienvenu : vous avez moùît longuement demeuré ; allez vous reposer en votre hôtel pour aujourd'hui, et demain nous parlerons à vous. » Mais au duc de Bourbon il dit : « Beau cousin, il nous déplaît de la faute que maintenant et autrefpis avez faite contre notre majesté par cinq fois ; si ne fust point pour l'honneur et amour d'aucuns, lesquels nous ne voulons point nommer, nous vous eussions montré le déplaisir que vous nous avez fait. Si vous gardez dorénavant de ne plus y rènchoïr. * Le lendemain, Bourbon et le dauphin supplièrent le roi de pardonner à leurs associés ; Charles dit qu'il n'en ferait rien, mais que seulement il voulait bien leur permettre de retourner chez eux sans être molestés. Àlors le dauphin s'écria : « Monseigneur, il faut donc que je m'en retourne, car ainsi leur ai promis; » et le roi lui répondit: « Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous sont assez grandes, je vous ferai abattre 15 ou 20 toises du mur pour passer où mieux vous semblera. Vous êtes mon fil§, et ne vous pouvez obliger à quelque personne sans mon congé et consentement; mais s'il vous plaît vous en allez; car au plaisir de Dieu, nous trouverons aucuns de notre sang qui nous aideront mieux à maintenir et entretenir notre honneur et seigneurie que vous avez fait jusques à icy. * Le dauphin ne partit pas. (Monstrelet, t. VII, p. 82.)
Cette prompte soumission des révoltés, ce concert de la bourgeoisie et du pouvoir royal, furent un avertissement pour l'aristocratie tout entière. Le duc de Bourgogne, qui avait refusé tout secours aux insurgés, se tint pour averti comme les autres. Il fallait se renforcer contre une autorité si menaçante, se donner des alliés; Philippe le Bon négocia aussitôt la délivrance, paya en partie la rançon du duc Charles d'Orléans, prisonnier des Anglais depuis Azincourt, et le plus gracieux poète du quinzième siècle. Les Anglais ne le relâchèrent qu'au prix de 36 000 livres sterling. Le duc de Bourgogne le reçut à bras ouverts, lui fit épouser sa nièce, lui conféra la Toison d'or, adressa le collier du môme ordre aux ducs de Bretagne et d'Alençon, puis envoya à Charles VII une longue liste de griefs.
Le roi, pour prouver qu'il était prêt à tout événement,
porta ses forces vers le nord et vint faire sentir sur la frontière la justice royale. Il prit et livra au prévôt le plus hardi des écorcheurs, le bâtard de Bourbon, qui, en dépit de sa naissance, fut cousu dans un sac, et jeté à la rivière; il força le comte de Saint-Pol à soumettre au parlement de Paris l'affaire de la succession de Ligny. Tout cela, sans ralentir un moment la guerre contre les Anglais, leur prenant Meaux et Pontoise au centre, Dieppe au nord, leur enlevant leurs alliés du midi, les comtes d'Albret, de Foix, d'Armagnac; le^ obligeant, ces Anglais si dédaigneux, aux conférences d'Arras, à implorer une trêve de la France (1444) et la main d'une princesse française, Marguerite d'Anjou, pour leur jeune roi Henri VI; mettant enfin à leurs portes un nouvel ennemi par le mariage du dauphin Louis avec Marguerite d'Écosse, fille de Jacques Ier.
Ijes t»corcheurft en Suisse; bataille de Saint- Jac* «lues (14:44:). — Charles n'avait accordé cette trêve aux Anglais que pour achever l'œuvre commencée en 1439, la réforme du royaume. Il fallait, ainsi que lui-même le disait plus tard, tirer du mauvais sang à ses soldats, envoyer les compagnies d'écorcheurs périr au loin, sinon en Espagne, comme autrefois sous Charles V, partout où on pourrait les conduire, en Suisse, en Lorraine ; et puissent-elles, en périssant, rétablir le renom, alors si compromis, des armes françaises !
Deux demandes de secours arrivaient à la fois à Charles VII ; l'une de l'empereur d'Allemagne , Frédéric III , contre les Suisses, l'autre du duc de Lorraine, René, contre les Messins : Charles VII accorda l'une et l'autre.
La Suisse avait fondé et consolidé son indépendance vis-àvis de l'Autriche et de l'empire par trois batailles : Morgarten, Sempach et Naefels, où une poignée de paysans avaient héroïquement vaincu de grandes armées féodales. Notre noblesse de France était toujours prête à recommencer; mais la gentilhommerie allemande se montrait plus circonspecte , et les princes autrichiens étaient réduits à armer, par de misérables intrigues, les cantons helvétiques les uns contre les autres, puis à intervenir alors, s'ils le pouvaient; cette fois, Frédéric III comptait faire intervenir pour lui les Armagnacs de Charles VIL
Charles VII s'était hâté de mettre en route, avec autant d'ordre que possible, cette armée dont il ne savait que faire, 1 4 000 Français, 8000 Anglais, des Écossais, des Brabançons, des
Espagnols, des Italiens, et pour commandant général, l'ancien chef de lapraguerie, le dauphin Louis. Les terribles bandes arrivèrent, sans trop de confusion, jusqu'au Jura, et entrèrent en Suisse, en traversant la petite rivière de la Birse. Les Suisses, qui assiégeaient Zurich, ne voulurent pas pour cela lâcher prise, ils envoyèrent seulement 200 des leurs rencontrer l'ennemi. Mais ces braves gens ne se résignèrent pas à ne faire qu'une simple reconnaissance. Ils ignoraient à quelles forces ils avaient affaire. Un messager était bien venu à Baie les avertir du nombre des Français, mais ils avaient tué le messager, et, dans l'orgueil brutal que leur inspiraient leurs anciennes victoires, ils se jetèrent, tête baissée, sur le premier corps d'armée qu'ils rencontrèrent (Ikkk). Leur bravoure ne les sauva pas. Après avoir fait une résistance désespérée derrière les murailles délabrées d'un vieux cimetière, ils y furent forcés et périrent jusqu'au dernier. Le dauphin prit tant d'estime pour des gens qui se battaient si bien, qu'il n'alla pas plus loin et fit un traité d'alliance avec les Suisses. Du reste, les écorcheurs ne trouvaient rien à prendre dans ces pauvres montagnes, et beaucoup tournèrent vers l'Alsace et la Souabe.
Charles VII en Lorraine. — Le roi s'était mis lui-même à la tête de la seconde expédition ; beaucoup de noblesse était accourue autour de lui, et déjà l'on parlait de revendiquer les anciens droits, de la couronne de France sur les pays en deçà du Rhin. C'était trop tôt; avant de conquérir des terres étrangères, il fallait achever la conquête de la France. L'expédition ne réussit pas, les Messins ayant fait une héroïque résistance: mais le roi en rapporta l'hommage d'Épinal ; en outre, il avait montré l'étendard de France dans la vallée de la Moselle ; ses successeurs l'y planteront. / /
Création «l'une armée permanente s compagnies d'ordonnance (1445), franc* archers (1448). — Ces deux expéditions avaient débarrassé le roi des aventuriers les plus mutins et assoupli les autres à un commencement de discipline ; on pouvait enfin exécuter l'ordonnance d'Orléans. En 1445, l'armée fut réduite à 15 compagnies de 100 lances ; pour chaque lance on comptait 6 personnes à gages, l'homme d'armes et son page, trois archers et un coutillier, tous à cheval. Ils furent mis en garnison dans les villes, les plus grandes n'ayant que 20 ou 30 lances; de cette façon, les bourgeois restaient plus forts que le soldat et en état de réprimer le désordre s'il avait lieu. L'empressement pour entrer dans ces corps fut si grand
que plusieurs vieux routiers consentirent à se mettre à la suite des compagnies pour s'assurer qu'à la première vacance ils y seraient reçus. Tous les autres furent contraints de se retirer immédiatement chez eux, sans contrevenir à la paix publique, sous peine d'être livrés à la justice comme gens sans aveu. Tel était déjà le progrès de l'ordre, qu'ils obéirent et qu'au bout de quinze jours il n'était plus question d'eux; quant à ceux qui s'étaient enrégimentés, ils s'astreignirent à une discipline rigoureuse. Charles VII eut alors à sa disposition un corps d'élite de 9000 chevaux.
' Par une autre ordonnance, celle du 28 avril 1448, le roi se donna ce que la France n'avait eu jamais jusqu'alors, ce qu'elle avait loué aux étrangers, aux Génois, quand elle en avait besoin, une infanterie régulière et permanente. Chacune des 16 000 paroisses du royaume fut obligée de fournir au roi un bon compagnon, dit l'ordonnance, qui eût fait la guerre. Il devait s'armer et s'entretenir à ses frais de brigandine, légère armure de plaques de fer jointes ensemble, de jaque (justaucorps), de salade (casque léger, fig. A), de dague, d'arc, d'épée et de trousse ou d'arbalette garnie (fig. B). Il devait de plus s'exercer tous les jours de fête, et être prêt à servir le roi toutes les fois qu'il y serait appelé, moyennant une solde de 4 francs par mois tant qu'il serait en campagne, et l'exemption de toutes les tailles et subsides, excepté des aides et de la gabelle.
Le franc archer ne fut pas d'abord un soldat modèle, car le génie militaire ne naît pas tout d'un coup chez une nation si longtemps désarmée. Mais, si Villon nous montre le franc archer de Bagnolet se jetant à genoux devant tous les arbres qu'il prend, la nuit, pour des gens d'armes, leur demandant pardon et se sentant déjà fort malade, la poésie satirique n'est point l'histoire; un siècle plus tard, en 1544, ce franc archer, incorporé aux légions provinciales de François Ier, gagne contre les premières troupes du monde, les vieilles bandes castillanes, une bataille que les gens d'armes avaient perdue ; un siècle encore, en 1643, ce franc archer, qui aura changé son arbalète contre un fusil, sera le fantassin de Rocroy.
Réformes financières (14=4=3). — Toutes ces réformes avaient été subordonnées à une autre, celle des finances. Jacques Cœur l'opéra en 1443. Établir un contrôle réciproque des . officiers de finances les uns sur les autres, amener les receveurs particuliers à rendre compte au receveur général, et celui-ci à la chambre des comptes; forcer les grands offi-
ed by CjOOQlC
tiers du roi, l'argentier, l'écuyer, le trésorier des guerres et le maitre de l'artillerie à compter tous les mois avec le roi luimême, ce serait là sans doute aujourd'hui des principes élémentaires en matière de comptabilité; c'étaient alors d'excellentes, d'admirables réformes. C'est grâce à ces réformes financières que Charles VII se trouvait en état de créer en France ce que les plus puissants de ses prédécesseurs n'avaient jamais pu avoir, une force militaire qui ne dépendit que duToi, et ne
nances relatives aux impôts et de juger en dernier ressort tous les procès civils et criminels qui pouvaient naître du fait des finances.
Création des parlements de Toulonse (144:3) et de Grenoble (1453). — En 1442, le roi avait fait une expédition dans la Gascogne et le Languedoc ; il y avait pris quelques places, et, en se retirant, il y laissa ce qui valait mieux qu'une armée, un parlement qu'il établit à Toulouse et dont le ressort comprit tout le Languedoc et le duché de Guyenne (1443). C'était un premier démembrement du parlement de Paris. Mais
le laissât pas à la merci de la mauvaise humeur des barons, comme on l'avait vu si sou* vent. Depuis Charles V les impôts indirects ordinaires, tels que les droits sur le sel , sur les marchandises et sur les boissons, étaient, de fait, permanents. Depuis Charles VII, l'impôt foncier de la taille, pour la solde des gens d'armes , devint perpétuel , c'est-à-dire qu'il continua d'être levé sans aucun vote des états. Mais en même temps le roi donna des garanties pour la bonne administration de la
Fig. B.
les justiciables du midi y gagnaient de n'avoir pas à aller chercher la justice si loin, et le nouveau parlement va être comme l'œil de la royauté, toujours ouvert sur ces provinces éloignées et remuantes. Le dauphin créa dans son apanage, en 1453, le parlement de Grenoble'. Une ordonnance de 1446 avait prescrit qu'en cas de vacance dans le parlement, toutes les chambres assemblées désigneraient au choix du roi deux ou trois candidats.
Ordonnance pour la rédaction .de» coutumes. — On ne pouvait songer, au quinzième siècle, à proclamer, à établir l'égalité de tous les Français devant une loi uniforme; on pouvait au moins sortir du chaos des coutumes et de l'arbitre d'une justice qui ne s'exerçait, surtout dans le nord de la France, que d'après des lois non écrites. Charles VII pensa, et cette pensée l'honore, qu'il fallait que toutes les coutumes du royaume fussent écrites et « accordées par les praticiens de chaque pays, » puis examinées et autorisées par le grand conseil et par le parlement, afin qu'on ne s'écartât plus du texte qui aurait ainsi été officiellement arrêté. Il fit commencer ce grand travail.
Pragmatique sanction de Bourges (1438), fin dn grand schisme d'Occident — Dès l'année 1432,
Charles, accusant les papes Martin et Eugène IV de favoriser les Anglais et de donner les prélatures à des étrangers, avait ordonné que nul ne serait reçu aux bénéfices ecclésiastiques s'il n'était du royaume et affectionné au roi. Six ans plus tard, il fit davantage ; il réunit le clergé de France dans la ville de Bourges et présenta à son acceptation les décrets du concile de Baie. Une ordonnance ou pragmatique rédigée d'après les résolutions de cette assemblée reconnut l'autorité du concile
1. Le parlement avait une double compétence : 1° il jugeait des causes spéciales, celles des pairs de France et du domaine royal, les causes de régale et celles des personnes qui avaient obtenu par lettres dites de commit timus le droit d'être jugées par lui ; u° il recevait les appels de toutes les juridictions inférieures, c'est-à-dire des tribunaux royaux, seigneuriaux, ecclésiastiques et universitaires. En outre, il délibérait sur une foule de matières administratives, et, sous prétexte d'interpréter les ordonnances, rendait des arrêts qui étaient de véritables actes législatifs. Les ordonnances royales n'ayant force de loi qu'après avoir été enregistrées au parlement, il refusait souvent cet enregistrement, et quelquefois ut ainsi reculer la royauté. Enfin il exerça fréquemment le droit de faire des remontrances non-seulement sur les ordonnances ordinaires, mais sur les traités avec les puissances étrangères, particulièrement sur les bulles du pape, ce qui le conduisit à exercer une haute surveillance sur tout le gouvernement de l'Église de France. Ces diverses attributions donnèrent au parlement de Paris une trèshaute position dans l'État, et on le verra intervenir fréquemment dans les affaires publiques.
général comme supérieure à celle du pape ; rendit aux églises et aux abbayes le droit d'élire leurs chefs, interdit les annates, les réserves et les expectatives1, et n'admit la réception et publication des bulles pontificales, en France, qu'après l'approbation du roi. Le grand schisme d'Occident prit fin sous ce règne, en la déclaration d'obédience des pères du concile de Baie à Nicolas V. 11 avait duré soixante-dix ans, ébranlé l'Église, troublé les consciences et préparé la réforme qui éclata soixante-dix ans plus tard.
Reprise de» hostilités avec les Anglais (14.49). —
Toutes ces réformes accomplies, Charles se trouva assez fort pour en finir avec les Anglais.
Un certain François de Surienne, aventurier aragonais au service de l'Angleterre, ayant voulu prendre garnison dans une des villes normandes que possédaient les Anglais, fut repoussé de tous côtés. Les soldats, auxquels le gouvernement de Henri VI n'envoyait ni solde, ni vivres, ni munitions, ne voulaient point partager avec cet étranger leurs ressources déjà insuffisantes. L' Aragonais, trouvant toute porte close chez ses alliés, pourvut aux besoins de sa compagnie comme le faisaient alors la plupart des chefs militaires. Il tomba, en pleine paix, sur une bonne et riche ville de Bretagne , Fougères , et la donna aux siens pour s'y dédommager de leur arriéré de solde.
Conquête de la Normandie (144:9). — Aussitôt, le roi de France et le duc de Bretagne demandent au gouverneur anglais de la Normandie des réparations, des indemnités, de l'argent surtout, 1 600 000 écus pour les dommages. C'était lui demander l'impossible. Les indemnités n'arrivant pas, les Français se mettent à les prendre eux-mêmes : Pont-de-l'Arche, Gerberoi, Verneuil. Dunois entre dans la province avec une bonne armée à laquelle les Bourguignons et Bretons viennent se joindre volontairement. Les villes de Pont-Audemer, Lisieux, Mantes, Vernon, Évreux, Louviers, Saint-Lô, Goutances, Valognes, sont prises ou sont livrées, sans coup férir, par les bourgeois.
L'Angleterre préludait alors à la guerre des deux Roses,
I. On appelait armâtes le revenu de la première année de tous les bénéfices ecclésiastiques payés, depuis Jean XXII, au saint-siège par les titulaires promus; réserves, les nominations que le pape se réservait; expectatives, les bénéfices qu'il conférait avant la mort du titulaire. Le parlement estimait sous Louis XI que la cour de Rome tirait de France chaque année un million de ducats pour annates et grâces expectatives, et 200000 ducats pour dispenses, absolutions, etc.
qui devait la couvrir pendant trente années de sang et de ruines. Le parlement n'osant encore faire le procès au roi, le faisait à son ministre, le duc de Suffolk, et s'inquiétait peu de la Normandie, car des revers en Normandie étaient de nouveaux et victorieux arguments contre l'accusé. Le gouverneur, Somerset, au lieu de concentrer ses forces, les éparpilla en vingt garnisons; puis il envoya des négociateurs; mais, ne sachant pas mieux traiter que combattre, il oublia de leur donner des pouvoirs. L'ordre, l'habileté, tout ce qui avait fait jusqu'alors leurs succès, étaient maintenant du côté des Français : la victoire y fut aussi. Le 18 octobre 1449, ils parurent sous les murs de Rouen.
En un moment, toute la bourgeoisie rouennaise fut armée, mais armée contre les Anglais, qui se réfugièrent dans le château. Somerset y était, et le vieux Talbot, et quantité de lords, d'officiers, de soldats; néanmoins il fallut reconnaître qu'il était impossible de résister à la fois à la population et à l'armée française. On traita, mais à quelles conditions ! Livrer au roi de France, avec Rouen, Caudebec, Villequier, Lillebonne, Tancarville, Honfleur, c'esl^à-dire tout le cours inférieur de la Seine, et pour garantie de ces conditions, donner en otage le fameux Talbot lui- môme, l'Achille anglais.
Bataille de Fonrmiçny (14=50). — Le gouverneur de Honfleur refusa de reconnaître cette capitulation. On lui prit sa place en plein hiver (décembre 1449); Harfleur eut le même sort. L'Angleterre, poussée à bout, envoya un chevalier de grand renom,, Thomas Kyriel, avec 6000 hommes. C'était son dernier effort. Kyriel, débarqué à Cherbourg, chercha à rejoindre le duc de Somerset à Bayeux, en prenant par le littoral. Les Français le suivirent, et, le 15 avril 1450, près du village de Fourmigny, l'attaquèrent vivement, le connétable de Richemont d'un côté, le comte de Clermont de l'autre. Les soldats de Kyriel se battirent bravement, mais furent vaincus. Ils laissèrent 4000 hommes sur la place; ce petit nombre suffit à faire oublier aux Français les 30 000 morts de Crécy, les 12 000 captifs de Poitiers et d'Azincourt. Vire, Bayeux, Avranches, Caen, Domfront, Falaise, tombèrent au pouvoir de Charles VII.
La nombreuse garnison de Cherbourg comptait bien n'avoir rien à craindre, grâce à la force de la place, et surtout au voisinage de la mer. C'est par là qu'elle fut prise. Les canonniers français établirent sept batteries dans la mer même. Quand la
marée montait, ils quittaient leurs canons bien ancrés sur la grève, et fermés par des peaux graissées; quand la mer était basse, ils revenaient servir leurs pièces. C'étaient les Anglais qui, les premiers, avaient tourné contre nous, à Crécy et à Azincourt, cette arme terrible de l'artillerie; les Français maintenant la maniaient mieux qu'eux. Cherbourg se rendit, et toute la Normandie se trouva conquise en une année. Mais aussi l'armée française était, chose inouïe! disciplinée, docile, elle vivait de sa paye et non plus de pillage.
Tour de l'horloge du grand port, à Libourne'.
Conquête de la Guyenne et de Bordeaux (1451). —
Un mois après, Dunois, Xaintrailles, Chabannes, et les deux frères Jean et Gaspard Bureau, qui dirigeaient si bien l'artillerie française, avec eux 20 000 soldats, marchaient contre la Guyenne. Bourg, Blaye, Castillon, Libourne, Saint-Émilion, les filleules de Bordeaux, et que les Anglais avaient comme lui comblés de privilèges, furent emportés sans difficulté. Les
1. Cette tour est le dernier vestige des anciennes fortifications de la ville. Les Libournais l'avaient baptisée, en 1367, du nom de tour de Richard, en l'honneur du fils du prince de Galles.
bourgeois de Bordeaux, si affectionnés à l'Angleterre, qui achetait leurs vins, tentèrent une sortie, s'enfuirent du plus loin qu'ils aperçurent l'ennemi, et entrèrent comme les autres en
L'église monolithe et le clocher de Saint-Kniilion
négociations. Les Français accordèrent à peu près tout ce qu'on leur demanda. On était au 5 juin 1451. La capitulation ne dut être valable que le 23. Ce jour-là, le héraut d'armes de la ville appela à haute voix secours de ceux d'Angleterre pour ceux
de Bordeaux, et personne n'ayant répondu, il ouvrit les portes aux Français.
Expédition anglaise en Guyenne (1452). — Quelque douce que fût la victoire, la grande ville regretta bientôt cette domination anglaise si éloignée qu'elle l'avait à peine sentie. Maintenant il fallait payer les impôts, fournir des soldats; le
port était désert, les vins s'encombraient. Qu'une armée anglaise paraisse, si petite qu'elle soit, et Bordeaux se rejettera dans les bras de l'Angleterre. Cette armée se montra.
Le gouvernement de Henri VI, ou, pour mieux dire, le gouvernement de Marguerite d'Anjou, avait besoin d'un grand succès au dehors pour se réhabiliter à l'intérieur. Un général de quatre-vingts ans, Talbot, fut chargé de ramener la Guyenne sous la domination anglaise. Les premiers pas furent faciles. Les habitants de Bordeaux introduisirent eux-mêmes les Anglais dans leur ville le 22 septembre 1452; presque tout le pays suivit cet exemple. Le roi de France avait à en recommencer la conquête.
Bataille de Ca§tillon 1 153 ; fin de la guerre de Cent ans. — Dès le printemps de 1453, ses troupes filèrent vers la Guyenne, et le 1 4 juillet mettaient le siège devant Gastillon.
Les frères Bureau tracent un parc d'artillerie, l'entourent de fossés, metune rue de saint-timiiion. tent leurs canons en batterie, et commencent à battre les murs. Talbot accourt ; avant d'attaquer il veut entendre la messe. Son chapelain commençait quand on vient lui dire que les ennemis s'enfuient, a Jamais je n'ouïrai messe, s'écrie-t-il, ou aujourd'hui j'aurai rué bas la compagnie des Français. » Et il donne l'ordre d'avancer. Un de ses gentilshommes lui représente que les Français, loin de fuir, sont si bien fortifiés, qu'il y a tout à craindre en les attaquant.