Cette église monolithe a été creusée dans le roc
Talbot s'emporte, frappe au visage le messager de malheur, et continue d'avancer en vrai paladin du moyen âge, à cheval, son étendard à la main, couvert d'un vêtement de velours rouge qui le signale de loin aux coups. Le temps des belles apertises d'armes était à jamais passé, et les canons des frères Bureau frappaient brutalement les plus chevaleureux personnages, tout comme les simples soldats. Leur première décharge abattit des files entières. Talbot avance toujours; une seconde le renverse lui-même. Alors les Français ouvrent leur barrière et tombent sur les Anglais éperdus auxquels ils tuent 4000 hommes.
Le surlendemain Castillonse rendit, puis Saint-Émilion, puis Libourne, puis Cadillac, puis Blanquefort. L'armée royale se resserrait autour de Bordeaux ; les francs archers dévoraient les landes ; les vaisseaux prêtés au roi par la Rochelle et la Bretagne bloquaient l'embouchure de la Gironde. Bordeaux, menacé de manquer de vivres, envoya des députés à Charles VII. En leur présence, Jean Bureau vint dire au roi : a Sire, je viens de visiter tous les alentours pour choisir les places propres aux batteries ; si tel est votre bon plaisir, je vous promets sur ma vie qu'en peu de jours j'aurai démoli la ville. » Les envoyés comprirent qu'il fallait accepter cette fois les conditions que le roi voudrait bien leur faire. Il ôta à Bordeaux ses privilèges, exigea une contribution de 100 000 écus, et ordonna le bannissement, avec la confiscation des biens, de vingt coupables, enfin la construction de deux citadelles pour répondre à l'avenir de la fidélité de la ville. Le sire de L'Esparre, qui avait appelé les Anglais, en promettant de soulever toute la noblesse de la province, eut la tête tranchée.
Le 19 octobre 1453, Charles VII entra triomphalement à Bordeaux ; la guerre de Cent ans était finie ; les Anglais ne possédaient plus en France que Calais, et deux petites places voisines.
Prise de ConëtanlSnople (14.53), le Tœu du Faisan.
— Un grand événement s'accomplissait en ce moment à l'autre bout de l'Europe. L'ancien empire des comtes de Flandre, le dernier débris de l'empire romain, la dernière barrière contre l'invasion, Constantinople était tombé, et Mahomet II lançait sa rapide cavalerie jusque dans la Hongrie, jusque dans le Frioul ; il avait juré de faire manger l'avoine à son cheval dans Rome même sur l'autel de Saint-Pierre. Les Italiens tremblants, l'Allemagne effrayée imploraient une croisade, et tous les yeux,
toutes les espérances se tournaient vers la France, qui trois siècles et demi plus tôt s'était levée tout entière pour venger les souffrances de quelques-uns de ses pèlerins. Mais les temps étaient bien changés. La France à peine tirée de l'abîme, brisée encore, épuisée de sang-, ne songeait qu'à guérir ses blessures. Un prince cependant pouvait répondre au pressant appel du saint-père, celui qui avait si soigneusement écarté la guerre de ses provinces, qui s'était accru de nos pertes, fortifié de nos malheurs, qui avait richesses et puissance, le grandduc d'Occident, comme on appelait le duc de Bourgogne. A sa cour s'était réfugié tout ce qu'il restait de chevalerie en Europe. Là on parlait de tournois et de pas d'armes, à se croire revenu au temps des Amadis et des Roland ; et afin qu'on n'en doutât point, Philippe le Bon avait fondé l'ordre de la Toison d'or, au milieu des fêtes les plus magnifiques. La croisade offrait à ces nouveaux chevaliers une belle occasion de s'escrimer vaillamment, une guerre féodale, chevaleresque par excellence, une guerre contre le Turc.
Dans le vrai moyen âge, on aurait pris la cendre et le cilice, on aurait jeûné et prié, puis on serait parti, plein d'enthousiasme, pour Constantinople ou Nicée, pour Antioche ou Jérusalem. A la cour de Bourgogne, en l'an 1454, on procéda autrement : au lieu d'un jeûne public, ce fut un banquet colossal, qui aurait absorbé toute une année des revenus du roi de France. « A heure convenable, les chevaliers se trouvèrent en une salle en laquelle monseigneur de Bourgogne avoit fait préparer un très-riche banquet , et là vint mondit seigneur, accompagné de princes et de chevaliers, dames et damoiselles, et ils se prirent à regarder les entremets qui édifiés y étoient. En cette salle avoit trois tables couvertes, l'une moyenne, l'autre grande, et l'autre petite : et sur la moyenne avoit une église, croisée, verrée et faite de gente façon, où il y avoit une cloche sonnante et quatre chantres.... Un autre entremets y avoit une caraque (navire) ancrée, garnie de toute marchandise et de personnages de mariniers, et ce me semble point qu'en la plus grande caraque du monde ait plus d'ouvrage ni de manières de cordes et de voiles qu'il y en avoit dans celle-ci.
« La seconde table, qui étoit la plus longue, avoit premièrement un pâté dedans lequel avoit vingt-six personnages vifs, jouant de divers instruments, chacun quand leur tour venoit. Le second entremets de cette table étoit un château à la façon de Lusignan : et sur ce château, au plus haut de la maltresse
tour, étoit Mélusine en forme de serpente ; et par deux des moindres tours de ce château, sailloit quand on vouloit, eau d'orange, qui tomboit ès fossés. Le tiers étoit un moulin a vent.... Le quart un tonneau mis dans un vignoble.... Le cinquième étoit un désert auquel avoit un tigre merveilleusement fait, lequel tigre se combattait à rencontre d'un grand serpent. Le sixième étoit un homme sauvage monté sur un chameau. Le septième étoit le personnage d'un homme qui d'une perche battoit un buisson plein de petits oiseaux.... Le huitième étoit un fol monté sur un ours.... Le neuvième étoit un lac environné de plusieurs villes et châteaux, auquel lac avoit une nef à voile levée, toujours vaguant par l'eau du lac, et étoit cette nef gentement façonnée et bien garnie de choses appartenant à un navire....
« Or, pour deviser la manière du service et des viandes, ce seroit merveilleuse chose à raconter, et aussi j'avois tant autre part à regarder que deviser au vrai n'en saurois : mais de tant me souvient que chacun plat fut fourni de quarante-huit manières de mets, et étoient les plats du rôt chariots étoffés d'or et d'azur....
a Par la porte où tous les entremets étoient passés et entrés vint un géant, plus grand, sans nul artifice, que je visoncques d'un grand pied, vêtu d'une robe longue de soie verte rayée en plusieurs lieux : et sur sa tête avoit une tresque à la guise des Sarrasins de Grenade ; et en sa main senestre tenoit une grosse et grande guisarme à la vieille façon ; et à la dextre menoit un éléphant couvert de soie, sur lequel avoit un château où se tenoit une dame en manière de religieuse, vêtue d'une robe de satin blanc : et par-dessus avoit un manteau de drap noir, et la tète affublée d'un blanc couvre-chef à la guise de Bourgogne ou de recluse : et sitôt qu'elle entra en la salle et qu'elle vit la noble compagnie qui y étoit, lors, comme nécessairement embesognée, elle dit au géant qui la menoit :
« Géant, je veuil cy arrêter, Car je vois noble compagnie, A laquelle me faut parler.
Géant, je veuil cy arrêter, Dire leur veuil et remontrer Chose qui doit bien être ouïe. »
Cette femme, c'était la sainte Église venant implorer le secours de la chevalerie bourguignonne. Elle débite aux assis-
tants une très-longue et très-peu poétique complainte. Douze vertus représentées par douze dames en font autant. Alors le roi d'armes, Toison d'or, entre, tenant à la main un faisan très-richement on é d'un collier d'or, de perles et de pierre- • ries, et le duc Philippe le Bon fait vœu, premièrement à Dieu et à la Vierge, et après aux dames et au faisan, d'aller combattre le Turc. Tous les assistants l'imitent et renchérissent les uns sur les autres : l'un ne s'arrêtera pas qu'il n'ait pris le Grand Turc mort ou vif, l'autre ne portera plus d'armure au brasdroit; celui-ci jure de ne plus se mettre à table les mardis, celui-là de ne pas revenir avant d'avoir jeté un Turc les jambes en l'air. (Olivier de La Marche, t. II, p. 167.)
Que l'on se garde bien de prendre toutes ces extravagances pour de l'enthousiasme. Au plus fort de leur ardeur chevaleresque et même après le somptueux banquet que vient de leur donner le duc de Bourgogne, les croisés du quinzième siècle conservent leur sang-froid : chacun d'eux a soigneusement stipulé, en écrivant son vœu, tous les cas d'empêchement qui pourraient lui survenir; et d'ailleurs, fût-il parfaitement libre, son vœu reste toujours subordonné à l'exécution de celui de monseigneur le duc de Bourgogne. Or, monseigneur le duc de Bourgogne a juré qu'il marcherait à la défense de la foi chrétienne, mais seulement <r pourvu que ce soit du bon plaisir et congé de monseigneur le roi, et que les pays que Dieu m'a commis à gouverner soient en paix et sûreté. » En vertu de cette prudente restriction, le duc de Bourgogne ne partit pas, personne ne partit; personne n'avait jamais sérieusement songé à partir. . é //
Nouvelles Intrigues féodales. — Ce qui préoccupait cette féodalité mensongère beaucoup plus que les progrès du Turc, ^c'étaient les progrès de la royauté française, de cette royauté qui, au lieu de tournois et de festins, faisait des lois, organisait ses finances, réformait ses armées, chassait les Anglais. La défiance était entrée de bonne heure dans l'esprit du duc de Bourgogne,. presque aussitôt après le traité d'Arras. Jl s'était efforcé de rattacher à lui le duc d'Orléans, qu'il avait tiré tout exprès des mains des Anglais, et les chefs des grandes familles du royaume, auxquels il envoyait son collier de la Toison d'or. Sans rompre avec le roi de France, il se faisait l'appui de tous les mécontents. Un d'eux, le duc d'Alençon, allait déjà jusqu'à promettre d'ouvrir ses villes aux Anglais, s'ils voulaient recommencer quelque entreprise. Le roi le fit arrêter par Du-
nois (1456) ; on lui fit son procès, on le condamna k mort, tout prince, du sang qu'il était, et il n'échappa au supplice qu'à condition de garder prison perpétuelle. Un autre, Jean d'Armagnac, publiquement incestueux et bigame, intriguait aussi avec les Anglais. Une armée royale saisit son comté et le parlement le condamna au bannissement (1455).
Fuite du dauphin chez le duc de Bourgogne (1-456). — Un plus dangereux ennemi était l'héritier même du trône, ce dauphin Louis qui, comme on l'a vu, s'était fait, à dix-sept ans, le chef d'un grand complot aristocratique contre son père. Charles, pour occuper cet esprit remuant, l'envoya dans le Dauphiné, son apanage. Là, il put, comme dit le chroniqueur Chastelain, a subtilier jour et nuit diverses pensées, aviser soudainement maintes étrangetés. » Il subtilia tant, qu'il bouleversa le pays, opérant sans doute beaucoup d'améliorations, mais bien souvent aussi innovant pour innover, prodiguant les titres de noblesse au point de rendre proverbiales ces expressions, noblesse du dauphin Louis; épousant, malgré son père, Charlotte de Savoie; intriguant avec tout le monde, avec les ministres du roi et avec ses ennemis , avec le duc d'Àlençon, avec le duc de Bourgogne; essayant de le faire avec l'argentier Jacques Cœur, et réunissant de préférence autour de lui tous ceux qui étaient odieux à Charles VII : aussi menaçant, en un mot, aussi inquiétant en Dauphiné qu'il l'avait été en France.
Le gouvernement de Charles VII déploya en cette occasion toute la vigueur qu'il savait montrer depuis quelque temps. L'ancien chef d'écorcheurs, Antoine de Chabannes, s'avança avec un corps de troupes sur la frontière du Dauphiné, tandis que le roi lui-môme se rendait avec une armée à Lyon. Le dauphin, déconcerté par cette promptitude, écrivit respectueusement à Charles VII qu'étant, avec l'autorisation de son seigneur et père, gonfalonier de la sainte Église romaine, il n'avait pu se dispenser d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de Bourgogne, qui allait marcher contre les Turcs pour la défense de la foi catholique. Cela fait, il monta à cheval avec six des siens, et galopa jusqu'en Franche-Comté, d'où il alla demander asile au duc de Bourgogne. A la nouvelle de la bonne réception faite au fugitif, par Philippe le Bon, Charles VII dit : « Il a reçu chez lui un renard qui mangera ses poules. »
Le renard se montrait du moins on ne peut plus humble et
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