PREMIÈRE GUERRE D*ITALIE
Savoir pas à faire hommage à son voisin, le duc de Savoie ; et les barons napolitains, exaspérés contre leur roi; et Savonarole, et les cardinaux ennemis d'Alexandre. « Nobles esprits! Italie bien-aimée, s'écriait le poète Sannazar, quel vertige vous pousse à jeter le sang latin à d'odieuses nations ? »
Cependant, eu égard à la situation de la France, le moment était mal choisi pour une expédition lointaine. Les puissances voisines, mécontentes de la réunion de la Bretagne, formaient une nouvelle ligue contre elle. Le fondateur de la maison des Tudors, Henri VII, débarquait une armée anglaise à Calais ; Maximilien, que Charles VIII avait si vivement supplanté, attaquait l'Artois; le roi d'Espagne, Ferdinand le Catholique, promettait de franchir les Pyrénées. Il y avait là de belles occasions de guerroyer. Mais Charles VIII, pressé de partir, aima mieux traiter : traité d'Étaples (3 novembre 1492) avec le cupide Henri VII, qui, sur la promesse d'une somme de 745 000 écus d'or payable en quinze ans1, se rembarque; traité de Narbonne (19 janvier H93) avec Ferdinand le Catholique, à qui l'on rend la Cerdagne et le Roussillon sans exiger même les sommes déboursées, et malgré les protestations de Perpignan, qui veut rester français ; traité de Senlis (23 mai 1493) avec Maximilien, qui recouvre pour son fils l'Artois, la Franche- Comté et le Charolais, conquêtes de Louis XI (19 janvier 1 493)*. C'étaient là toutes provinces frontières, essentielles à la défense du royaume. Qu'importait à Charles VIII? la soumission de l'Italie était certaine, et cette conquête n'était que le commencement d'une fortune plus haute. De Naples, il espérait bien passer en Grèce, chasser les Turcs de Constantinople, et remettre, en preux du moyen âge, le tombeau de Jésus-Christ sous la protection du royaume chrétien de Jérusalem. C'est avec une telle imprudence que la France fut jetée dans ces
1. L'écu d'or de Charles VIII valait, après 1487, I livre 15 sous; il faut multiplier ce chiffre par 31 pour avoir sa valeur actuelle ; d'où il résulte que la somme promise à Henri VII équivaudrait aujourd'hui à environ 40 millions de francs.
2. La France ne devait, il est vrai, les garder que comme dot de Marguerite d'Autriche, fiancée par le traité d'Arias à Charles VIII. Charles renvoyant sa fiancée devait restituer sa dot ; Louis XI, à coup sûr, ne se serait pas rendu coupable de cette loyauté-là, et en face de ces trompeurs qui sont alors assis sur les trônes , il y a presque à regretter comme une duperie la bonne foi du roi de France. Il est juste d'ajouter que les deux provinces n'étaient nullement affectionnées à la France. Les Francs-Comtois se soulevaient en masse, et Arras venait d'ouvrir ses portes à Maximilien. Charles réserva pourtant à la France le domaine direct sur l'Artois et le Charolais, et lui confirma la possession de Tournai , Mortagne et Saint-Amand , enclavés dans les Pays-Bas.
PREMIÈRE GUERRE D'iTALIE (1494-1498). 565
expéditions hasardeuses qui la détournèrent d'améliorations intérieures et d'agrandissements à sa portée. Pour trouver un successeur à Louis XI il faudra attendre Henri IV et Richelieu.
Conquête et perte du royaume de Xaples. Bataille de Fornoue (1494- 14:95). — Une belle et bonne armée se rassembla promptement, au mois d'août 1^94, au pied des Alpes, tant les Français « frétillaient * d'entrer dans ce pays de merveilles, qui allait devenir leur tombeau. C'étaient 3600 lances, 6000 archers bretons, autant d'arbalétriers, 8000 arquebusiers gascons, 8000 piquiers suisses, en tout 50 000 hommes, avec 140 gros canons et une multitude de petites pièces, a gaillarde compagnie, mais de peu d'obéissance. » Bayard y servait au rang d'écuyer. Beaucoup de choses nécessaires à une si grande entreprise manquaient ; il n'y avait ni vivres préparés, ni équipages de campagne et nul argent comptant. Le ciel y pourvut; « le voyage, dit Comines, fut conduit de Dieu tant à l'aller qu'au retourner ; car le chef et les conduce ursne servirent de guère. » '
Le roi de Naples avait envoyé son frère avec une flotte du côté de Gênes et son fils avec une armée sur les Apennins, l'un qui devait garder les approches par mer, l'autre les approches parterre ; le duc d'Orléans ramassa quelques vaisseaux à Marseille, et défit le premier à Rapallo; le second n osa pas seulement attendre Tavant-garde française de d'Aubigny. Il savait que le duc d'Orléans avait tout tué à Rapallo ; ce n'était plus une guerre de condottières, à belles passes d'armes, où le pis était d'être jeté à terre et mjs à rançon ; mais « la mauvaise guerre, « sans merci, sans quartier1. L'effroi. gagna la Péninsule entière. On se ressouvint des barbares; il était déjà trop tard pour renvoyer l'étranger qu'on avait appelé.
Charles VIII avait franchi le mont Genèvre le 2 septembre. Il se trouva à court d'argent dès le début de la campagne. Après « avoir dansé et ballé » à Turin avec la duchesse de Savoie et la marquise de Montferrat, il se fit prêter leurs
I. Martin du Bellay explique ainsi dans ses Mémoires (collect. Petitot, t. XVII, p. 445) ce que c'était que la mauvaise guerre : Jean de Médicis ayant fait passer au fil de l'épée 200 Suisses qui s'étaient rendus, leurs camarades u demandèrent à M. l'amiral qu'il leur permist de faire la mauvaise guerre, laquelle, pour les contenter, leur accorda; de sorte que durant trois sepmaines aucun des ennemis ne tomba entre les mains desdits Suisses qu'il ne fust massacré; et s'il s'amenoit quelques prisonniers en nostre camp, il leur estoit permis de les tuer.... Mais les Espagnols ne cessèrent de la pratiquer jusques à ce que la bonne guerre fust accordée. »
566 PREMIERE GUERRE D'iTÀLIE (1494-1498).
diamants pour continuer le voyage. A Gênes, il emprunta 100000 francs à un taux qui, tout- compte fait, revint à 42 pour 100. Malade quelque temps à Asti, il y fut rejoint par Ludovic le More, puis alla à Pavie visiter Galéas, a qui estoit tenu comme en garde en ce château. Mais leurs paroles ne furent que choses générales, car il ne vouloit en rien déplaire audit Ludovic. » Ce Ludovic, fils du grand François Sforza, a estoit, dit Comines; homme très-sage, mais fort craintif et bien souple, quand il avoit peur, et homme sans foy s'il voyoit son profit pour la rompre. » Or, en ce moment, Ludovic avait grand'peur des Napolitains; il conduisit par la main le conquérant à travers le duché de Milan jusqu'aux frontières de la Toscane. Son neveu mourut quelque temps après; on crut qu'il avait ainsi acheté le droit de l'empoisonner et de prendre sa place. Les deux forteresses de Sarzane et de Pietra Santa pouvaient arrêter Parmée française ; Pierre de Médicis vint les lui ouvrir dans l'espoir d'être maintenu dans Florence, qu'un moine dominicain, Savonarole, soulevait contre lui. Pierre n'en fut que plus vite chassé par le peuple, à son retour. Mais le moine-tribun, qui regardait Charles VIII comme un envoyé de Dieu pour flageller l'Italie, alla trouver le jeune roi, et l'introduisit dans la ville. Il y entra en conquérant, la tête haute, la lance sur la cuisse et voulut lever une contribution de guerre. Sur un refus, il fit des menaces : « Faites battre vos tambours, dit hardiment le gonfalonier Capponi, pour mettre un terme aux exigences de ce vainqueur sans combat, et nous sonnerons nos cloches. »
A Rome, les cardinaux et les seigneurs, maltraités par Alexandre VI, ouvrirent les portes aux Français, comme à des libérateurs, et pressèrent le roi de déposer ce pape incestueux et simoniaque. Il s'était réfugié dans le château Saint-Ange. Charles VIII fit braquer ses canons sur la vieille forteresse ; il obtint de lui son fils César Borgia comme otage de sa fidélité, et un prince turc, Djem, ou Zizim, frère du sultan Bajazet,qui devait servir aux projets ultérieurs des Français sur l'Orient. Quelques jours après, le premier s'échappa; le second, livré empoisonné, mourut. Mais on touchait au but de l'expédition, aux frontières de Napies.
Elles tombèrent d'elles-mêmes, Ferdinand Ier venait de mourir; son fils, Alphonse II, effrayé, avait abdiqué. Le nouveau souverain, Ferdinand II, avait plus de cœur et voulait combattre; à San Germano, il se trouva pris entre deux trahisons,
PREMIÈRE GUERRE D'iTALIE (1494-1498). 567
Tune dans son année, l'autre dans sa capitale, et fut réduit à s'enfuir dans l'Ile d'Ischia, d'où il gagna la Sicile. Il n'y eut pas une lance à rompre. Les valets de l'armée allèrent marquer dans Naples, à la craie, les maisons que devaient habiter leurs maîtres. Charles VIII et les siens entrèrent dans cette capitale (22 février 1495), au milieu des fleurs que leur jetaient les habitants. C'était, comme tous les caprices populaires, un enthousiasme qui tenait du délire. « Jamais peuple, disaient les Français, ne montra tant d'affection à roi ni à nation. » Le bruit de cette rapide conquête passa les mers, et déjà les Grecs préparaient des armes en attendant leur libérateur « le grand roi des Francs. »
Une fois là cependant les conquérants ne songèrent qu'à jouir de leur facile victoire. Charles VIII se fît couronner roi de Naples, empereur d'Orient et roi de Jérusalem. Il se montra aux Napolitains le manteau de pourpre sur l'épaule, le globe d'or dans la main et célébra force beaux tournois et passe-temps. » Ses compagnons se partagèrent les fiefs et épousèrent les belles héritières, aux dépens des nobles du pays. Mais deux mois après, un soir, le futur conquérant de Constantinople et de Jérusalem reçut une lettre de son ambassadeur auprès de la république de Venise, Philippe de Comines l'historien. Une ligue formidable des souverains de l'Europe avait été conclue contre lui à l'effet de lui fermer la sortie de l'Italie et de faire rentrer la France dans ses limites. Ferdinand le Catholique, Maximilien, Henri VII en étaient les instigateurs; les Italiens eux-mêmes qui avaient appelé les Français, ou qui leur avaient promis fidélité, Ludovic le More, Alexandre VI, Venise, etc., en faisaient partie, 40 000 hommes devaient être réunis par les puissances italiennes dans la vallée du Pô, tandis que les frontières françaises seraient attaquées par les autres confédérés. Déjà le duc d'Orléans était pressé dans Novare. La jalousie de l'Europe contre la France se révélait pour la première fois. Il fallait se hâter. Charles laissa 4000 hommes à Gilbert de Montpensier, qu'il nomma vice-roi de Naples, et prit, avec le reste, la route des Apennins. On eut grand'peine à franchir cette chaîne par un étroit défilé ; les Suisses s'attelèrent aux canons, les nobles eux-mêmes portèrent les munitions. Au revers des montagnes, les Français découvrirent, dans la vallée du Taro, Parmée des confédérés, forte de 35 000 hommes, qui barraient la route; ils étaient eux-mêmes moins de 10 000. Charles résolut néanmoins de
568 PREMIÈRE GUERRE D'iTALlE (1494-1498).
passer. Pendant qu'il poussait son avant-garde le long du Taro, il fut attaqué sur les derrières; il fit face aux assaillants; en une heure, 3500 de ceux-ci furent jetés à terre; les autres se débandèrent. Les Italiens attribuèrent ce prompt succès à la furia francese plutôt qu'à leur lâcheté. Au reste, la victoire de Fornoue ne servit aux Français qu'à leur ouvrir un chemin de retraite (6 juillet 1495).
Une fois en France, Charles parut oublier l'Italie. Gilbert de Montpensier, le vice-roi de Naples, brave chevalier, mais
qui « ne se le voit jamais avant midi, »
n'était pas homme à suppléer par lui-même aux secours qu'il ne recevait pas. Ferdinand II, parti de Sicile avec quelques troupes espagnoles, surprît Naples le lendemain de la bataille de Fornoue et resserra Montpensier dans Atella, où il mourut de la peste.
D'Aubigny ramena en France les débris de nos garnisons. La domination française était tombée dans le royaume de Naples aussi vite qu'elle s'était élevée , et au milieu des mômes témoignages de joie de la part des habitants. De l'expédition de Charles VIII il ne restait pas plus de traces que des exploits d'Amadis de Gaule.
Mort de Charles VIII (14=98). — Averti par l'expérience et par les plaintes de ses peuples, le jeune roi, dit Comines, a mettoit son imagination à vouloir vivre selon les commandements de Dieu, à mettre la justice et l'Église en bon ordre, et aussi à ranger ses finances, de sorte qu'il ne levât sur son peuple que 1 200 000 francs, par forme de taille, outre
1. Cette porte a été construite à Bordeaux, où elle subsiste encore, pour servir d'entrée au palais du parlement.
Porte du palais dite du Cailhau'.
PREMIÈRE GUERRE D'ITALIE (1494-1/i98). 569
son domaine dont il vouloit vivre, comme anciennement faisoient les roys. Ce qu'il pouvoit bien faire, car le domaine est bien grand ; compris les'gabelles et certaines aides, il passe un million de francs. Il avoit bon vouloir, s'il eût pu, qu'un évesque n'eût tenu que son évesché, s'il n'eût esté cardinal, et cestuy là deux, et qu'ils se fussent allés tenir sur leurs bénéfices ; mais il eût eu bien à faire à ranger les gens d'église. Il avoit mis sus une audience publique où il écoutoit tout le monde, pour tenir les gens en crainte, et par especial ses officiers dont aulcuns avoit suspendus par pillerlu.» Au commencement de 1498, il était au château d'Amboise où il faisait exécuter de grands travaux a par plusieurs ouvriers excellents qu'il avoit amenés de Naples, » lorsqu'un jour passant par une galerie sombre, il se heurta le front contre une porte si malheureusement que quelques heures après il expirait (7 avril 1498). Il n'avait que vingt-huit ans. Gomines a dit de lui : « Il étoit peu entendu, mais si bon qu'il n'étoit pas possible de voir meilleure créature1. » La branche des Valois directs s'éteignit avec lui et fut remplacée par celle des Valois-Orléans.