CHAPITRE XXXVII
PREMIÈRE GUERRE D'iTALIE (U94-1498).
I/Italie dans la seconde moitié du quinzième siècle.
— Au moment où la monarchie française absorbait le dernier des grands fiefs, la péninsule italienne avait encore toutes les espèces de gouvernement, la monarchie au sud, la théocratie au centre, les républiques et les principautés au nord. Dans ce pays de civilisation riche et corrompue, les merveilles des arts cachaient mal une décadence précoce, et l'éclat des lettres n'empêchait pas de voir l'affaiblissement des caractères. On n'y faisait plus la guerre que par le bras des condottières qui déployaient une savante tactique d'escarmouches où le sang cou lait peu, et qui gagnaient leur argent au meilleur marché possible. Or, c'est un signe fatal pour un peuple, que la perte des vertus militaires. Pour bien vivre, il faut être prêt àbien mourir; et l'Italie tremblait devant une épée ! Aussi avait-elle mis en honneur la ruse, la perfidie, le mensonge. On résolvait avec du poison ou un poignard les questions qu'ailleurs, ou en d'autres temps, on eût tranchées avec le glaive. La diplomatie italienne était une école de crimes.
Le saint-siége et les États de l'Église étaient tombés au pouvoir d'Alexandre VI, Borgia,qui déshonorait par d'abominables vices la chaire de Saint-Pierre. A Naples, Ferdinand se faisait détester des grands qu'il dépouillait, du peuple qu'il affamait.
PREMIÈRE guerre d'italie (1494-1498). 563
A Florence, Pierre de Médicis ne savait pas dissimuler comme ses illustres prédécesseurs, Cosme et Laurent, l'autorité qu'il exerçait dans la république. Dans le duché de Milan, Ludovic le More, frère du dernier duc assassiné, songeait aux moyens d'usurper le pouvoir sur son neveu Galéas Sforza qu'il tenait en tutelle, et ne reculait peut-être pas devant l'idée d'un crime. Venise la Dominante semblait à l'apogée de sa puissance ; mais Gênes était en révolution perpétuelle. Les glorieuses démocraties du quatorzième siècle s'étaient changées en oligarchies si étroites que dans toutes les républiques qui subsistaient en 1493, on n'eût pas compté 18 000 citoyens jouissant des droits politiques. D'un bout à l'autre de la péninsule, le despotisme avait remplacé la vieille liberté, et les peuples désiraient « nouvelletés, * mais sans avoir le courage de se corriger eux-mêmes, pour se rendre dignes d'institutions plus nobles. L'Italie, regorgeant de richesses et livrée à l'anarchie, était une proie réservée au premier qui oserait la saisir. Charles VIII voulut la prendre.
Imprudentes concessions de Charles VIII aux l^tats voisins (1493). — Louis XI, qui donnait les Génois au diable ou, ce qui revenait au même, au duc de Milan, pour quelques écus, s'était bien gardé de faire valoir les droits qu'il tenait de la maison d'Anjou sur le royaume de Naples. Charles VIII les tira de l'oubli pour pouvoir aller frapper quelques grands coups d'épée au delà des monts. Madame Anne de Beaujeu essaya vainement de faire entendre des conseils de prudence. « C'était, disait-elle, vouloir payer cher un long repentir. » Tous les vieux politiques parlaient de même ; et Crèvecœur montrait, du côté des Pays-Bas, le véritable et légitime accroissement de la France, « La grandeur et le repos du royaume dépendaient, disait-il, de* la conquête de ces provinces. » Il avait raison. Mais le roi refusait de l'entendre; il voulait du nouveau, une brillante et retentissante expédition, à la façon des paladins de Charlemagne, dont il se faisait lire incessamment les fabuleux exploits, et non une guerre dans ces boues de la Flandre, où tant de fois déjà on était allé. La bouillante ardeur de la noblesse, comprimée depuis trente ans à l'intérieur, et heureuse de se répandre au dehors, entraîna tout. L'Italie d'ailleurs venait d'elle-même se jeter aux bras de la France. Ludovic, menacé par le roi de Naples, appelait Charles VIII ; bien d'autres l'appelaient aussi : le marquis de Saluces, qui voulait que son fief relevât du Dauphiné, pour