‹ Histoire de France, Volume 13Chapitre 4 sur 96 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Madame* — Chute de Fouquet. — La Valiière. i661.

L'aurore du nouveau règne, Tespoîr illimité, vague, d'autant plus charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre et sœur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le 30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin .

Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les moindres nuances. « Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare, et personne après elle. «Molière, qui s'établit alors au théâtre du Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est nullement étranger. aux caractères de femmes qu'il traça alors et plus tard, surtout à celui de Léonor dans Y École des Maris, d'Henriette des Femmes savantes, etc.

Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant : femme, il la regretta.

11 faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.

LA vâllière. S9

La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort nombreuses) était né, formé, sous Tétoile de la reine de Suède, qui vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldesohi, tout cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et beaucoup trop ses mœurs. Une autre singularité de ces Mazarines, c'est que leur frère, à l'instar des Coudés, admirait, célébrait les charmes de ses sœurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante union.

L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yçux flamboyants, avec un esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude : elle travaillait déjà à le perdre. Donc, il maria le roi à l'infante d'Espagne, « qui étoit une naine » , replète, le cou court, la taille entassée. La question restait tout entière avec un tel mariage. Marie, que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à sa mort, qu'elle resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier, pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.

Restait sa sœur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage noirs, qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été pour le jeune roi comme une camarade ; elle jouait la comédie avec lui, se prélait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances, Tamusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avènement d'Henriette heureusement ôta au roi le faible quMl pouvait garder pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en faire le galant. L'un semblait né pour l'autre ; on n'eût pas pu trouver un couple plus pervers.

30 MADAME. — CSJOTE DI FODQUBT.

Henriette, au contraire, quelles qu'aieût été les taches de sa Tie, était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle. La Montespan n'amusa qae par la méchanceté. Et madame deMainlenon eut un sobre e^rit négatif, toute réserve, blàmaat sans blâmer, qui séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. P^our briller elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies. Elle fut toute doueeur et himière, sympathique pour tous, bonne même povr ses ennemis.

A dix-huit ans, elle anncmçait une maturité sbigulièr^. Et en effet elle avait déjà traversé une longue vie. Elle naquit d'un moment ému; et il y paraissait» En pleine guerre, Charles P', le roi errant des Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui avait tant contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la dernière fois. De là notre Henriette, cpii naît attendrissante, d'une larme et du baiser d'adieu.

La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en gage, aux mains des Puri* tains. Les exemples bibliques ne manquaient pas pour les meurtres d'enfants. Cependant die vit, et à deux ans va rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant restait au lit, faute de feu.

Elle avait cinq ans en 4649, quand on décapita là*bas son père. Ici sa mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal : battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute la moralité que la petite eut sous les yeux.

Les trois enfants, Charles II, Jacques, etHenri^te, bien plus jeune qu'eux, vivaient misemble, très-unis. Le pre*

LA TALLIÈRS. 31

mier, qui n'eut jamais ni cceur ni âme, adorait pourtant sa petite sœur. Pour elle, elle n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne rit jamus que leur inltérét, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du sort et des événements, elle flottait, et n'eut guère de foi que le sentiment de famille. Elle foillit mourir un jour de la fausse nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II, elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à Louis XiV» Alors surtout elle était maigre ; il ne sentait pas sa grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce qu'il exprimait par un mot assez sec : « J'ai peu d'appétit pour les petits os des Saints-Innocents. »

Henriette était élevée aux Visitandines de Cbailiot, fondées par sa mère, et dirigées par mademoiseUe de la Fayette, la divinité de Louis XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent très^mondain, ^n parloir très-galant^ et qui de plus était un centre politique, le foyer souterrain de la révolution catholique d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de Charles 1®'. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait être la jeune Benriette, si elle épousait ' au moins Monsieur, frère de Louis XIV et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui l'avait tant aimée.

Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour régner, il fit « le saut périlleux. » Il jura tout haut la foi protestante, assurant tout bas ta France et l'Espagne qu'il se referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du mariage projeté de sa sœur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis XIV; sa mère venait le prier de rentrer dans les voies de

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