‹ Histoire de France, Volume 13Chapitre 81 sur 96 · MAS&ACRS DE» VAUDOIS · texte numérisé non relu

MAS&ACRS DE» VAUDOIS

Alt le duc de la Feuillade. Le 24 mars 4686^ il donnât oo spectacle à la place des Victoires» À la façon des madonea italiennes^ le dieu devait avoir sous lui uno laifipe toujojOfs allumée en fareur des fidèles qui viendraient y faire des prières ou suspendre des ex-voto^ Ce luminaire ait ajourné, pour ne pas déplaire à TËglise. La Feuillade atten« dit. A sa mort, la chapelle devait être son propre tombeau. Un souterrain, partant de son hôtel et passant sous la place, permettait de placer sous son maître le fidèle esclave^

Le roi envoya le Dauphin pour l'érection de la statue^ It quittait peu Versailles. Son sang s'était aigri. La vio*lente politique de ces dernières années, la violente alimenn. tation qui le surexcitait, les furieux conseils de Louwis, bombardements, proscriptions, tout faisait fermenter en lui une humeur acre. Les plus légères ooatradictioos., dans cet état de colérique orgueil, deviennent hocrilde^ ment sensibles. Le roi avait chez lui un audacieux contra- (ficteur, — un homme? non,' nul n'aurait osé, — mais la nature osait. Pendant qu'il se voyait aux plafonds de Yersailles, plus qu'homme, un soleil de beauté, de jeunesse et de vie , cette effrontée nature lui disait : c Tu es homme. » Elle se permettait de le prendre à l'^idroiA par où tous sont humiliés. 11 avait eu des tumeurs au genou et avait patienté. Elle Jni en mit une à l'anus. Nul remède que chirurgical, une opération très-nouvelle, partant fort solennelle, qui ne manquerait pas de retentir en Europe, dont la chirurgie ferait un triomphe , une éftermelle fmttarey pour glorifier l'opérateur hardi. H allait devenir, comme cet homme de' Molière, tm ilhistr^ «wrfodtf, une victime renommée , un fameux patient. On gardait ce se^ cret encore, mais il ne pouvait tarder d'éclater. Quoi de plus irritant que cette attente? Neuf mois entiers, il résista, recula, craignant Téclat de cette affaire, pensant, non sans raison, que l'Européen rirait, et s?enh»rdirail par le rire.

LBS TOrX D*BN HAUT. 279^

Dans un go»?ememeht tellement personnel, la chose était très^grave. U« prince si cniellement contrarié ati pltts haut du triomphe même pouvait céder aux plus cruels conseils. En réalité, Loutoîs régna seul (jusqu'en novembre, jusqu'à l'opération), et fit, avec la signature de ce malade, des choses excessives et féroces, insensées même, comme de démolir les wfâisons des récalcitrants. On cassait, brisait tout. Le prince de Condé, des fenêtres de €hantiily, voyait piller, ruiner ses vassaux, c'est-à-dire lui'^méme. Dans la banlieue même de Paris, au village de ViBier^-le^Bel (ÉUe Benoît, 903), deux cents charretées de meubler furent enlevées^ vendues par les dragons, et par les faux dragons. Des paysans hardis prenaient cet hafoif pour piller .

Si on agit ainsi à deux pas de Versailles, qu'était-ce Au loin, dans les vallées vauéoises? A l'armée de Savoie Louvois en joignit une de quatre mille hommes. Cétaient huit ou dix mille soldats contre deux mille paysans. Visiblement, on voul&it écraser. Four comble, au moment même, ou pour les sauver ou pour les tromper, le duc gracieusement leur permit de partir, ce qui les divisa. Les uns^ne s'y fiaient pas, voulaient combattre. Les autres se soumettaient, ne s'armaient pas, ae croyaient gardés par leur innocence. A la vallée de Saint-Germain, violente résistance, qui irrita et fit faire mille actes cruels. Four pénétrer plus haut, ils se firent guider par des femmes dont on fit sauter la chemise; ces pauvres créatures, ils les faisaient marcher en les piquam derrière de la pointe de répée.

bans la vallée de Saint-Martin, tout ouvert, nulle défense. On vient amicalement aunievant des troupes, qui tuent, piHent^ violent. Ailleurs, les généraux, le Français €atinat, et le Savoyard Gabriel, owele dudsc, donnent des paroles de paix, désarment et lient les hommes^ les en^ voient à Turin. Restent les femmes, les enfants, les vieil-

280 MASSACRE DES TAUDOIS.

lards, que Ton donne.au soldat. Des vieux et des petits, que faire, sinon de les faire souffrir? On joua aux mutilations. On brûla méthodiquement, membre par membre, un à chaque refus d'abjuration. On prit nombre d*enfants, et jusqu'à vingt personnes, pour jouer à la boule, jeter aux précipices. On se tenait les côtes de rire, à voir les ricochets, à voir les uns, légers, gambader, rebondir, les autres assommés, comme plomb, au fond des gouffres; tels accrochés en route aux rocs et éventrés, mais ne pouvant mourir, restant là aux vautours. Pour varier, on travailla à écorcher un vieux (Daniel Pellenc) ; mais la peau ne pouvant s'arracher des épaules, remonter par-dessus la tête, on mit une bonne pierre sur ce corps vivant et hurlant, pour qu'il flt le souper des loups. Deux sœurs, les deux Yittoria , martyrisées , ayant épuisé leurs assauts , furent, de la même paille qui servit de lit, brûlées vives. D'autres, qui résistaient, furent mises dans une fosse, ensevelies. Une fut clouée par une épée en terre, pour qu*on en vînt à bout. Une détaillée à coups de sabre, tronquée des bras, des jambes, et ce tronc effroyable 'fut violé dans la mare de sang.

Mémento. Ce serait une chose trop commode aux tyrans si rhistoire leur sauvait ces exécrables souvenirs. Les délicats peut-être, les égoïstes diront r» Écartez ces détails. Peignez-nous cela à grands traits, noblement, avec con« venance. Vous nous troublez les nerfs. » A quoi nous répondrons : Tant mieux si vous souffrez, si votre âme glacée sent enfin quelque chose. L'indifférence publique, l'oubli rapide, c'est le fléau qui perpétue et renouvelle les niaux. — Souffre et souviens-toi : Mémento.

Pourquoi, dans les bibliothèques, des mains inconnues ont-elles furtivement arraché partout les gravures du livre de Léger qui représentaient les martyres de 4655? Parce qu'ayant profité du crime, on a voulu l'enfouir dans l'oubli , le faire disparaître. — Je n'ai pas de gravures , mais

LES VOIX d'en haut. 281

je mets à la place ces tableaux véridiques des martyres de 4686, ces pages arrachées de Muston. Les archives de Turin lui ont été ouvertes, et Ton voit en tête de son chapitre XV les preuves de tout genre qui ne permettent pas de chicaner et de faire semblant de douter.

Nulle apparence que ces crimes fussent expiés jamais. Nulle voix ne s'éleva. La Suisse ne dit pas un mol, ni la Hollande, ni rAllemagne. Tous étaient plus eiOfrayés qu'indignés. Chacun tremblait pour soi. Le succès de la dragonnade, la conversion subite de près d'un million d'hommes faisait croire que la France avait enfin atteint sous ce roi Tunité. La tenant en sa main, cette France, comme une épée, que n'en pouvait-il faire? Le dernier homme et le dernier écu, il aurait pu les prendre. Elle ne les eût paà refusés, quand elle ne refusait pas Fâme et la conscience. Les puissances signent à petit bruit une alliance défensive. Hollande, Suède et Brandebourg, d'autre part Espagne et Empire, font une armée sur le papier. Armée future, possible, éventuelle. Le triste empereur Léopold qui, sans les Polonais, n'eût repoussé les Turcs, sera l'Agamemnon de cette armée hypothétique (Augsbourg, 9 juillet 86). En supposant qu'elle existât, on avait vu avec combien de peine ces corps hétérogènes agissent. C'est l'histoire du dragon à plusieurs têtes et plusieurs queues, dont parle la Fontaine, monstre effrayant, paralytique, qui ne peut faire un pas. On en rit à Versailles. Le roi en fut si peu ému, qu'il prit ce moment même pour réduire sa marine, voulant en employant l'argent à amener dans son parc les eaux de l'Eure. Œuvre babylonienne qui ne fut jamais achevée, mais dont les ruines maussades ennuient, attristent l'œil. C'est l'effet général du Versailles aquatique. Les très-rares promeneurs qui visitent, de réservoir en réservoir, cette énorme cité des eaux, sont étonnés, épouvantés. Ce que les Romains firent pour les plus nobles buts, pour assainir, abreuver des provinces, donner à des

38S MASSACRfi BIS ¥A2JI>OlS.

peuples entiers Yélémesd de la vie, de la fécondité^ aooàté iQoins que ce joujou.

De la cour retournons au peuple. Envisageons raspâcl que présentait la foule des nouveaux convertis. C'était fort peu de leur avoir arraché une signature. Il fallait leur apprendre leur religion nouvelle, la leur faire pratiquer. Beaucoup tombaient malades sérieusemient pour en ^eaûr là. Les curés étaient furieux. À graad'peine les tiraîenÉ-iiki de leurs maisons pour les faire aller à Téglise, oii, sur dea listes écrites, on les passait en revue. A la conversion, du Béarn, on fit une procession générale où on les fk mac^ dtor entre des lignes de soldats. Feu d'artifice, déchargea de mousqueterie, Te Deum^ rien ne manquait à la fête. Ni la comédie désolante de ceux qu*on y poujssait, et qui semblaient plus morts que vifs. On les mettait à genoux^ otn leur faisait subir la messe. Mais, quand il était questionne les faire communier, les lèvres contractées, les dents ser*> rées, se refusaient; à peine on leur fourrait rho^stie» Plus d'un, pâle, hâve, au retour s'alitait pour ne pas se rdbever. \in& femme, menée à la communion par les. dragons, ne parvint jamais à avaler. Elle rendit Thostie dans un coia. Elle eût été brûlée vive, si elle n'eût réussi à s'évada.. Elle le fut en efidgiedevant sa maison. (Lettre insérée dans Jurieu, t. Il, xui, 387.)

Dans un état si violent, on pouvait s'attendre à d'étrangeiK choses. De résistance, aucune. Mais justement parce cpi?ii a'y avait aucun acte, la douleur s'exaltait et les têtes ma-» lades semblaient dans un pénible enfantement. Stat omk tagieux. Même les catholiques étaient troublés.. Dès ^m les te«if>les furent interdits ou détruits, vers 1685, les <HieiUes tintèrent. On croyait entendre des psaumes» La; mtit, vers minuit ou deux heures, ils éclataient. Et ceia^ non pas seulement dans les montagnes des Cévennes oii l'on eût pu y voir l'écho des chante lointains de seccèle» aaseniblées , mais à Orthea en plaine déoouvette , an

im VOiX D*EN fUfft. 283

Ghampagae à Yas&y* Tel en distinguait les pamlea; tel y goûtait une vague mélodie, attendrissante, un conoert d'anges^ s'agenouillait, pteorait.. Des femmes y reeoaaaîs- «aient des voix plaintives. (Y. les oertifieats -dans Jurieuu Lettres, 1, vu^ 454-30

On défendit sous^ peine de nulle livres d'amende d'aller écouler ces chants de nuit. Mais on les enAeadait aussi bien des maisons, passer, repasser sur les villes. Nul moyen d'alteindre cela. On y courait, et il n'y avait per<< sonnfi. Seulement, dans les airs, une grande voix cte dou^* leur planant par toute la contrée.

EMe prit corps, cette voix, en 468^. Au rude mois de janvier, sous le cid, à la bise, par les longues nuits som** bres, les ouragans n^geux d'biver, le peuple, sans pasteur, pasteur lui^-mémeet prêtre, commence d'<^cier sous le ciel. Celui qui avait sauvé sa Bible l'apportait; son psautier? rapportait. Celui qmv savait lire, lisait, un enftmt parfois, une fille. Et qui saflraîi^ parler, parlait. On chaittait à mi«< voix, craignant Véaho trop fort du ravin, des gorges voi» sines. Car la montagne émue eût chanté eile-méme, an rhythme des forêts de châtaigniers baittus des^ veals.

Louvois en eut avis, mais il n'y comprit rien. licmt.qiiB ces lecteurs, ces prêcheurs, étaient des ministres revenus de Genève. Noailles, qui connaissait mieux ce peuple, avait éki «pn'on ne ferasi rien, si on ne renlevait des mon-* tagise». Opération immense et difficile. On reenld* On esssFya la ruse. L'intendanÉ du Langmedoe, le fils de ham^ moi^Mia, lasviHe, fit dire à Thomme i^rincipai, un gançon de vingt ans^ le Cévenol Vivons, ctrdenir de kine, que, s'il émigrait, il emmènerait qui il veadrait. On le trompa indignement. On lui donna des guides qui le menèoent en Espagne aux pas les plus affreux des Pyrénées, sur terre d'inquisition. Ainsi ce pauvre peuple, qui ne demandai qu-à partir, fiit refovrié sur iui-méme, sur les dragons, sur les sup^ices; l.'exaltation doubhi. BienMt les femnes

Page 1