CHAPITRE XXIV
Massacre des Vaudois. — Les voix d'en haut. — Assemblées du Désert. 1686.
ce Poussons au ciel nos acclamations, dit Bossuet (25 janvier 86), et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, ce que les 630 Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, « vous avez exterminé les hérétiques. Roi du ciel, conservez « le roi de la terre t » Voilà ce que nos pères ont admiré. Mais ils n'ont pas vu, comme nous, les troupeaux égarés revenir, leurs faux pasteurs les abandonner, sans même en attendre Tordre, et heureux de pouvoir donner leur bannissement pour excuse. »
Mot dur pour les ministres, que Ton chassa si cruellement en gardant leurs enfants ! Ceux qui restaient furent jetés aux galères (50 en une fois dès 1684). Bossuet Ta oublié. Il semble croire ce que le roi écrit en Hollande et en Angleterre (20-27 déc. 85). « Qu'il n'y a point de persécution, que les protestants émigrent par caprice d'une imagination blessée, » etc. (V. Dépêches de d'Avaux.)
Qui est persécuté? L'Église catholique. Voilà qui est
étonnant et qui effraye. Dans son chant de triomphe, se
mêle un sinistre gémissement : « Qu'elle est forte cette
Église et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu
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lui a mis dans la main I Mais c'est un glaive dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant. Elle est fille du Tout-Puissant ; mais son père, qui la soutient au dedans, Tabandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier, dans son agonie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissa? Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes ; mais elle n'a entendu sa voix agréable, elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment. Tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide, et, plus vite qu'un faon de biche, il s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes. Semblable à une épouse désolée, l'Église ne fait que gémir et le chant de la tourterelle . délaissée est da&s sa boudie. »
Cherdions qui fait pleurer l'Église. Bossuet nous l'a dit dès longtedoaps. Dès 4694» ildésiigne les esprits foct«, 1^& kibertinSy prêts à profiter des discordes du monde catholique. La presse de Hollande vieaide oséer le jownaliâffie (Bayle^ 4684). Une inquiétude générale sduable annoneer une révolution religieuse. Le protestantisnae branle, ma» le catholicisme est-il solide? Qu'arriveraitr il, si, dudfi^me vieilli» l'esprit nouveau faisait éclore im christiânisnae sans dogme?
Longtemps» dans un repli des Alpes, avait existé one telle église» nue^ niuve^ innocente ^t sans théologie. Depuis un siècle à pein^^ elle avait, de confiwce» addfvté des mi- . nistres de Genève^ mais n'en restait pas moins fort loia de l'esprit de Calvin, dans une heureose iiupuissance de rien comprendre à sa doctrine. Pauvre {letite église, k plus antique de l'Europe^ par sa simplicité^ elle allait se trouver aussi la plus moderne» et la plus, près de noms. N'était-ce pas, à l'autel des Âlfues, que la foi, la pbitoso*phie, s'épouseraient dans la liberté?
Sans bien s'expliquer tout cela, Rome, d'une haine ins-
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tinctrve, avait fyoarsuifYi les Vaudois. Elle en seinblak troublée plus que de la «avante et disputeone Greaèv^. ToBJirtirs, elle avait eu à Turin un nonee ardent, prét;,à •saisir toute occasion d'obtenir la persécution. Le politiqiBB et rusé Savoyard, qui regardait toujours de «a montagne d'où soufflait le vent de TEurope, ayant besoin du pape par moments, alors disait ce qu'il voulait. La Propagande organisée de longue djate à Turin, Annecy, Grenoble, etc. ^ par le jésuite Possevino et le doux saint François de Sales, procédait par J'argent, Tintrigue, surtout les vols d'enfants. Mais cela ne suffisait pas ; dans ces mystérieux conciliabules dominaient des dévotes italiennes plus ardentes que le clergé même, violentes, effrénées Madeleines, qui (comme la Pianesse en 55) se croyaient damnées sans remède si elles ne se lavaient dans un bain de sang.
Pour être sûr d'en répandre beaucoup, il suffisait d'imposer aux Vaudois des logements militaires. Tout le monde connaissait, et par la tradition, et par le livre de Léger et ses gravures si populaires, Teffroyable trahison de 4655. Sous un tel souvenir, le petit peuple n'oserait jamais se fier aux soldats, et se ferait exterminer plutôt. En y portant ladragonnade, on pouvait espérer cela. On travailla rêté de i 685, On fit entendre au roi que tous les énïigrants iraient à cet asile, et, dès le iâ octoiwre, voulant le leur fermer, il intima à la Savoie d'occuper militairement et de convertir les Vaudois. Il insista, offrit des troupes. Le duc, jeune homme de vingt ans, n'était pas pour tei résister*
Les Vaudois effrayés envoyèrent à Turin, et ne furent pas même reçus. Leurs ministres disaient qu'il n'y avait rien à faire <^'à 'se soumettre et soutfrir tout. Gela était-41 po6sible?'On accepte le martyre pour soi; mais comment l'accepter pour sa femme et pour ses enfants? Gomment livrer les faibles à l'infamie, Tinnocence aux souillures ? Résister, »e désister pas, c'^était même chose; la confiance
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de 55 eut même résultat que la défiance de 86. Les Yaudois savaient bien que^ pour les dévots savoyards, pour idolâtrie piémontaise, leur terre sans madones et sans moines était la terre maudite, où Ton pouvait tout faire, où nul excès n'était un crime. D'autre part, les Français, c'étaient ceux de la dragonnade, ces terribles railleurs, sans pitié dans leurs jeux, cruellement facétieux dans l'outrage et dans les supplices. Tout leur esprit n'empêche pas que, SI on leur trouve un mot d'ordre, un sobriquet pour Vennemi, ils ne le répètent à Taveugle, n'aboient ^tous à ce mot, comme la meute à l'hallali du cor. Ici, ce mot était barbets. Les ministres dans ce dialecte s'appelant barbes^ on nommait barbets les Vaudois. Avec cela, on répondait à tout, et tout était permis, ce Des hommes? non, ce sont des barbets, t^
Les Suisses et les princes allemands, dont ils implorèrent l'intercession, ne leur donnèrent rien qu'un conseil misérable et impraticable, de quitter leur pays, de passer les Alpes en janvier. Voyage bien difficile aux hommes, impossible aux familles. Il eût fallu laisser leurs femmes, leurs enfants. L'abattement de l'Europe était extrême. Nul ne soufflait. Un roi de France, tellement uni à l'Angleterre, maître en Savoie, terrible aux Espagnols, qui, voyant ses soldats en Béarn, avaient demandé grâce, un roi qui menaçait l'Empire et voulait moitié du Palatinat, un roi tellement absolu en France qui régnait jusqu'à l'âme, changeait la religion d'un mot, — c'était un objet de terreur pour toute la terre. La Hollande, on Ta vu, priait que Dieu attendrit le cœur du roi. Les réfugiés, dans des vers datés de 4686, prient « ce grand prince^ en qui on admire tant de vertus, de comprendre que la rigueur qu'on lui conseille est un piège pour i*empécher d*étre élu empereur. » Au i®' janvier, l'éloquent Saurin, préchant à la Haye, dans les vœux attendris qu'il fait pour la Hollande et pour ses alliés, prie aussi pour Louis XIV : « Et toi, prince redou-
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table que j'honorai comme mon roi, Dieu veuille effacer de son livre les maux que tu nous as faits, les pardonner à ceux qui nous les font souffrir. »
Tel est le vrai christianisme^ ennemi de la résistance. Quand il est conséquent, il reproduit son origine, la soumission à l'Empire, la résignation sous Tibère, Toubli de la patrie pour la patrie céleste, un pieux consentement à la mort de la liberté. Les ministres ici parlent aussi bien que les évéques. Basnage ou Saurin vaut Bossuet. En Languedoc^ comme aux Âlpes^ les ministres empêchèrent d'armer. Il ne tint pas à eux que le roi n'eût un triomphe durable et éternel.
Dans ce silence inouï de la terre, il montait dans l'apothéose, ne voyant plus ce monde, entendant tout au plus quelques plaintes soumises et de faibles gémissements , mélodie du triomphe, douce au triomphateur, quand il entend derrière l'esclave soupirer et prier. C'était le moment où Lebrun, faisant tomber les toiles du plafond de sa Galerie, dévoila tout à coup cet Empyrée, tout d'or et de peintures étincelantes. La monstrueuse enflure des borées qui souf&ent la gloire n'était rien en comparaison de l'enflure délirante des inscriptions, outrage aux nations qu'on voit renversées de la foudre, terrassées, garrottées. Le roi regarda froidement, trouva cela naturel, ne fit aucune objection.
Ce défi à l'Europe, ce ne fut pas assez dé le mettre à Versailles chez le roi, on le mit à Paris sur la place publi- ' que. Les nations vaincues, les mains liées derrière le dos, furent exposées en bronze, comme au pilori de l'histoire. Un cerbère sous le pied du roi figurait l'hérésie, la France protestante, moins liée qu'écrasée. A ce roi pape, à ce roi Dieu, qui, par delà la victoire extérieure, avait eu la victoire sur l'âme, ce n'était plus des sujets qu'il fallait, mais des adorateurs. Le dévot courageux qui, sans ménagement pour le roi, au risque <ie déplaire, dressa l'idole et l'adora,