CHAPITRE XXVI
Les petits prophètes. 1688.
Le xvii« siècle peut se vanter d'un fait original, unique et inouï, qu'on ne vit pas avant, qu'on ne vît pas après. C'est que tout un grand peuple, de la France méridionale, tomba malade de douleur, frappé d'extases et de somnambulisme. Femmes, filles, enfants, sanglotaient dans les convulsions, prêchaient la pénitence, voyaient des choses parfois très-éloignées, et parfois à venir.
Isaïe fut, dit-on, scié en deux. Toute sibylle, tout prophète est victime. Mais dans les temps anciens , ce don cruel frappe un individu, non pas la race, n'est pas héréditaire. Ici, ce fut bien pis : il passa dans la génération, et la pauvre sibylle continua son malheur par l'enfantement. Le ventre de la femme prophétisa; i'enfant y tressaillait, trépignait de cette fureur. On eut ce spectacle efifrayant, contre nature et monstrueux, de voir le nourrisson, sous l'accès meurtrier, prêcher déjà dans le berceau I
Les faits sont constatés, indubitables, et, quoique étonnants^ naturels, fort peu miraculeux. C'est le somnambulisme aggravé par l'horreur d'une situation unique, par l'anxiété habituelle, et devenu une condition de race. De.
LBS rariTS PROPHÈTES. - S^
là cette précocité étonnante de prédication. Quant aux prophéties mémos, elles étaient généralement vagtkes. Seulement pour les circonstances présentes, le périt du moment, l'arrivée des dragons ou une trahison imnûnente, les somnambules en avaient connaissance et eir donnaient, presque toujours à temps, des avis fort précis.
Ftéchier et les autres peuvent rire de ce désolant pfaé*« nomène, en faire de fwies plaisanteries^ supposer que toat oela est artificiel et appris. Ils vont chercher bien loM». La vraie cause, aisée à trouver, c'est eeUe mémo dont ilss«nt coupables. Le désespoir fit ce mirade affreux.
Ils content qu'un M. de Serre, gentilhomme verrier^ avait rapporté cet esprit de Genèi^, qu'il le communiqua aux enfants des montagnes^ tint éoole de prophétie, fit par centaine des héros, des martyrs, des gens qui riaient aux supplices. La belle explication I Est-ce qu'on enseigne l'héroïsme? En fait, d'ailleurs, le -contraire est exact. Flé- -ehier et ceux qui répètent ce conte, se démentent , étarA obligés d'avouer que la raisonneuse Genève fut contraire à nos inspirés, les maudit, les chassa. Les ministres, comme prêtres, détestaient ce sacerdoce populaire. A JiOndres, ils prêchaient contre. Nos pauvres fanatique y auraient été lapidés, si l'excellent Misson, avec un Anghiis ^heiritable^ n'avait écrit pour e»x son Tbêdire sucré des €évmnes {MOI).
Une difficulté plus grave qui m'est veAue, c'est ée coniH prendre comment l'inquisition d'Espagne, si cruéllemeift qpofsécuijpice, n'amena pas chez ses^ Nouveaux dhrétkns ce -renversement de la vie nerveuse cfu'éprouvent nos JVow- ^ecoix eoÂMiqtbes des Cévennes. fille brûla par milliers d^ iioBimes. Mais ce n'est pas la mort apparemment qui dé- ^sespère le plus l'espèce humaine. L'inquisition, avec !a •l^rossière milice de ses femiliers, atteignit de moins près ^'existence intérieure. Sa barbarie n'eut pas à son service l'ordre moderite, Te^prift exact do la bureaucratie, cette
perfection de police èulaquelle rien n'échappe. Le clergé du Languedoc eut à ses ordres Tadministration habile des ^ élèves de Colbert, un administrateur de premier ordre. Basville, second fils de Lamoignon, un cadet qui avait sa fortune à faire, homme d'énergie peu commune , servit les prêtres mieux que s'il les eût aimés. On savait qu'en principe il n'approuvait pas la Révocation ; d'autant plus cruellement en pratique il l'exécuta pour rester en faveur. Il avait carte blanche. On le laissa former, avec l'argent de la province, une armée régulière, huit régiments d'infanterie. On le laissa créer une milice immense, 52 régiments de catholiques. Toutes les confréries du Midi, ainsi armées au nom du roi, donnèrent aux curés double force, la violence populaire autorisée par la loi même.
Les primes de cette terreur étaient très-fortes. Un curé de village avait le traitement de nos sous-préfets (Peyrat). Tant de maisons, de biens, étaient abandonnés, que les zélés n'avaient qu'à prendre. Ajoutez le menu casuel de la persécution. Ce qui restait de protestants aisés obtenaient, pour argent, certaines tolérances de leurs surveillants ecclésiastiques.
Basville, s'il n'avait été serf du clergé, aurait compris que rien ne pouvait affermir un peuple si sérieux dans la foi protestante plus que les missions des capucins. Il était insensé de lui montrer le catholicisme par son aspect le plus choquant. Mais ce fut, ce semble , un supplice que l'on voulait lui infliger.
Cet ordre avait le privilège de mener les suppliciés à l'échafaud, de persécuter l'agonie, et sa robe sinistre rappelait le sang des martyrs. D'autant plus indignaient les lazzi des moines gascons, leur batelage, mêlé de sorties colériques. Ces farces devant le Pont du Gard! dans ces paysages bibliques, au bord de ces torrents, aussi âpres, plus purs, que le Jourdain et le Cédron ! c'était un dur contraste. La terre même était indignée. On doit quelque
respect à de tels lieux. L'immense théâtre des Cévennes, cette longue chaîne de volcans éteint3, verse, de ses cratères, aujourd'hui verdoyants, je ne sais combien de fleuves, la bénédiction de la France , THérault au sud, TArdèche et le Gardon à l'est vers le Rhône, à l'Occident le Lot, le Tarn, et les deux voyageurs, la Loire et l'Allier, qui vont faire deux cents lieues ensemble. Quoi de plus ^ grand? Qu'on les parcoure, ces lieux, ou qu'on lise le sévère et splendide tableau de M. Peyrat, un sentiment de religion vous saisit l'âme. Monuments imposants des vieilles révolutions du globe, ils ne le, sont que trop aussi des sauvages fureurs de l'homme. Que de malheurs les ont frappés I
Malheurs non mérités. Ces populations qu'on transforma si cruellement étaient des tribus pastorales, de mœurs très-pures, d'un caractère fort doux, dans leur sauvagerie. Les romanciers de la vie bucolique, les d'Urfé et les Florian, ont choisi pour théâtre de leurs bergeries amoureuses les versants de ces montagnes. L'Astrée, c'est le Forez, la Haute-Loire, et Némorin, c'est le Gardon. De tels lieux, un tel peuple, pouvaient inspirer mieux que ces fades fictions. La réalité y est fort sérieuse et la nature sévère, l'été brûlant, mais l'hiver dur. Sous les neiges, le cardeur de laine a de longues veillées pour écouter la Bible. L'idylle, s'il y en a, serait celle de l'Ancien Testament, dans la mélancolie de Ruth et la gravité de Tobie. Imbus de la douceur de l'Évangile, ils résistèrent longtemps à toute tentation de vengeance. Bien plus, en pleine guerre, alors si fanatiques, et effarouchés de supplices, nous les voyons par deux fois, par trois fois, lorsqu'ils saisissent un traître qui va les livrer à la mort, le renvoyer vivant, afin qu'il s'améliore, et lui dire seulement : « Repens'toil » {Théâtre sacré des Cévennes,)
La patience de ce peuple, fort dispersé d'ailleurs, et faible de sa dispersion , encouragea à faire sur lui de
^^ LliS m&Tft PROMETS».
cruelles exp6rieQC6& Le ^ehef des miâaèoas^ urofaipfiàlrei des devenues, le violfflyt du Gbayla, en uea^ aiMisay loog^ temps à son plaisir. U «vait vécu e» Orient daiàs l«s piq» d'esclaves. U aietit asneiié à Vepsailks TamlMissade du roA de Siaia) qui, pfais qu'auouane ob^e« flatta Louisr £[¥« Né de noble famille» il était de haute (aille,, de gotade saine et gu^errière^ inisolent* JDans a^ longue tjvaniûe san» Gontrâle ches ces pauvres^ sauvages, qu'il iregaydail; comme ym bétail, il ne se géaa guère. U fut tout à la fois diota^ teur et inquisiteur^ ^ulton de la montagne. Qui eût oaé sa idaittdre? Intendant, juges et généraux, tout craignait son crédit. Des familles de bergers, isolées dans leurs n»Hsea»* nettes, dispersées par étages dans les hautes prairies, nlavaient ni défense, ni voix. La «ombre Monde (un puits sous ia montagne) était la capitale de ce terrible praire, d!où y été il portait son quartier général dans l6s tertes supérieures. U ne s'en fiail pas aux lointaines autorités. 11 avait s^s soldats pour ânlever les gens. Ses ca^es étaient fournies de prisonnîecs et prisonnières qu'il dragoMAÎt lui-même.
Cela dura seize ans« Qn peut juger de oe que furesit (autorisés par cette tyrannie) les tyrans inférieurs. Chacun» dai\3 la gorge profonde, gardé par ses ftodrrants, faisait oe qu'il voulait. A la seconde année (88), comble fut la me<* sure, le désaspoir extrême» rétincellejaiUit de partout.
On a vu au 85 qu'au premier moment du grajud deuil dea voix furent entendues du ciel. Elles résonnent enreore^ mais intérieures, les jeunes cœurs surto«kt eatencfent, au plus profond d'eax^mi^môs, ce mot myatérieiix : m ibm
U n'y a tien de surnaturel et rien d'ajctificiel. Voix de dâuleur, \^x de tendre pitié, en présence de si grands malheurs I Mais nulle idée^ de résistance. Des soupirs, des larmos, et c'est tout.
Cela éclate tout à coup sur une tUgO(9 de cent liMna,
LIS Km» PROMÉns. 2^
dans le Bas4âiiguedoc, dans les monts du YèUqr, «t sm la JDrâme en fittuphiné. Presqne parloot ce sootdes filles, innocentes sibylles, qui <x)n5oleat le peuple de «e chant de colombes. Elles pleurent «et défiiilient, tombent dans un sommeil extatique. Les yeux ieranés, à travers les soupirs, les sanglols, elles tirent de .kar^n oppressé deux voix diveises, un dialogue ardent. Tantôt la voix du eiel {àUm enfant^ je te dis... Mon enfant retiem Keny ete,)- Tantôt répond le peuple ^et l'inmieBse douleur : « Grâeel grâce 1 miséricordJel » Beaucoup de passages bibliques, et le tout en français. Cboae toute simpte, la Bible n'étant pas traduite dans nos laagues du Midi.
La plus oélèbrede ces fiHes nest la belle YsabeaUy si intéressante, que Cléclû^ même, qui essaye de tourner en risée ces choses douloureuses, me peut s'empêcher d'en être touché. C'était luke enfant dauphinoise. A dix ans, elle avait eu une vue terrible, qui ne la ^quitta plus. Le premier sang versé (près de Bourdeaux), une grande scène d'incendie, de massacre. D'abord rhûrreur de la cavalerie changeant, sabf am, les femmes et les enfants . fin ministre intrépide anrétant court trois régiments, et défendant son peuple dans le temple... Et puis soudain laUammelr.. Tout brûlant^ peuple>et temple, la colonne de feu montant aveo le cbaat des psaumes... Cette grande vision lui resta, et, gardant les troupeaux^ elle la revoyait toujours. Son. père, candeur de laine, très-pauvre, ne pouvant la nourrir, l'avait mise petite servante et bergère, dans une famille, chez la iemme de son parrain. Ces gens étaient toès-fiers de l'admirable enfant, mais craignaient d'être compromis par sa naïveté bérmque. A peine elle eut quinse ans, que sonteceur ^s'^càappa; le donfaiâd lui vint, l^xtase, l'éloquence du rêve. £lle versa ses larmes en prophéties.
On venait .là voir de très-loin» Un avoost vint exprès de drenoble, l'observa et en fiit ravi. Il a laissé une relation
authentique. C'était une toute petite fille, fort brune, de traits irréguliérs, de forte tête et de front large, de beaux yeux, grands et doux. Quand Textase la saisissait et que le sommeil la jetait sur un lit, elle gardait cette présence d'esprit de se couvrir d'un drap, craignant Timmodestie involontaire de ces mouvements. Dans les plus grands transports, elle ramenait sans cesse ce drap pour garantir son sein. Rien de violent, mais des plaintes et des pleurs. Elle chantait d'abord les Commandements de Dieu, puis un psaume d'une voix basse et languissante. Elle se recueillait un moment. Puis commençait la lamentation de rJÈglise, torturée, exilée, aux galères, aux cachots. Tous ces malheurs, elle en accusait uniquement nos péchés et appelait à la pénitence. Là, s'attendrissant de nouveau, elle parlait angéliquement de la bonté divine. Son inspiration bouillonnait, abondante et inépuisable, comme une eau longtemps contenue. Les mots coulaient d'un cours impétueux, jusqu'à s'embarrasser en finissant. Sa parole alors était comme un chant, une douce cantilène, peu variée, qui allait au cœur. Elle rougissait et se transfigurait d'une beauté merveilleuse. Tous criaient : t C'est Fange de Dieu. »
Elle ne se cachait pas, faisant si peu de mal. On la prit et on l'amena à l'intendant du Dauphiné. Elle ne se troubla point, et lui dit doucement : « Monsieur, je puis mourir. D'autres viendront qui parleront bien mieux. » Il la trouva très-innocente. Qu'avait-elle prêché? la pénitence, l'amendement des mœurs. L'on convenait que partout les inspirés obtenaient le succès d'une réforme morale. Qu'avait-elle demandé à Dieu, prédit, promis? la délivrance de l'Église ? mais cette délivrance, on pouvait Tobtenir de la bonté du roi. Le seul danger était que la jeune sibylle ne devînt une légende. L'intendant jugea sagement que, pour cela, il fallait la montrer, la laisser voir à tout le monde. Elle fut mise à l'hôpital ; chacun la
visita et on vit une petite fille toute simple, dont l'humble apparence n'indiquait nullement de tels dons.
On ne peut trop le dire, à ce début, le point oii s'accordaient Genève et les Cévennes, les ministres et les inspî- • rés, les raisonneurs et les prophètes, c'étaient le respect du roi et la résignation. L'illustre Brousson de Nîmes, un homme de courage, de douceur admirables, qui plus tard fut martyr, avait rédigé dans ce sens la supplique générale de 1683, et constamment il en adressa d'autres, trèstouchantes, dans l'espoir de changer le cœur de Louis XIV. Tout au plus admettait-il une intercession de l'Europe, liguée pour la défense. Envoyé à Berlin par nos réfugiés de Suisse, il n'agît près de Félecteur que pour un pacte défend qui modérât le roi, le ramenât à un esprit de paix. Jurieu,-bien plus ardent, est cependant bien loin de toute idée agressive. S'il commence, en 88, à soutenir le droit de résistance, c'est qu'il y est conduit, provoqué par Bossuet. Les effrontée apologistes de la Révocation, Màimbourg, Bruéys, Varillas, osaient écrire et imprimer qu'on n'avait point persécuté. Mais Bossuet ajoutait qu'on avait le droit de persécuter, c L'Église ne le fait pas, dit-il, car elle est faible. Mais les princes ont reçu de Dieu l'épée pour seconder l'Église et lui soumettre les rebelles. » Les exemples ne lui manquent pas. il prouve parfaitement que, dès les premiers siècles, le christianisme, arrivé à l'Empire, s'aida du glaive des empereurs, que les ariens, nestoriens, pélagiens, furent persécutés. C'est sur ce droit de forcer la conscience que s'engage la querelle, le duel' des deux athlètes par-devant l'Europe, duel si grand, que la Révolution d'Angleterre semble n'en être qu'un incident. Jurieu commence en septembre 88 à publier par quinzaines, souvent par semaines, ses Lettres pastorales y redoutable journal où le monde trouvait à la fois et les principes et la légende, la théorie du droit de résistance et les actes des nouveaux martvrs. Bossuet
n'échappe aux pcis£S de Juiiea qu'ea s'eufonçant dans^ sa barbare doctûne, en soutenant^. — cootse hi nature» la pitié^ la justice,, — le faux droit de la tyrannie. Mais, pendant la dispute, le pied lui glisse dans le sang. Le succès^ de Guillaume , la révolution d'Angleterre, et le grand changement de TEurope, coupent la voix au prélat altief . — Avocat de la force, la^ force voua échappe. Dieu la transfère ailleurs. Rendez hommage au jugement da Dieu:.
Ces lettres de Jurieu eurent un effet^ inoaiculable. Chaque semaine, arrivaient ensemble la voix du droit et la voix des souffrances^ lès arguments et les sécits. On y lisait avidement les nouvelles de France^ les fuites et les tortures, l'histoire des eaehols, des galères, les saints eoiirfesseurs de la foi traînés au bagne, mourant. sou& le bàlxaA. Une doctrine qui venait ainsi sanctifiée devait étreinvindble. Ajoutez l'émotion des grandes choses populaûresy les psaumes qu'on entendit chantés au del^ les touchantes assemblée» du désert,^ les révélations des enfants^ tout , cela, transmis, par Jurieu, allait au cœur des exilés, les exaltait au sacrifice.
Us donnèrent leur sang, leur argent, à l'entreprise d'Angleterre. Le peu qu'ils avaient emporté, leur dernier sou, le pain de leur famille,, ils le jetèrent dans cette loterie.
De l'argent qu'emporta Guillaume, nos réfugiée, si pauvres, donnent le tiers. Dans sa petite armée, ils donnent le général et presque tous les officiers, les chefs du génie, de l'artillerie, trois régiments invincibles. Mais tout ceci n'est. rien. Ce qu'ils donnèrent surtout, c'est le souffle brûlant qui enleva la Hollande,^ lui fit risquer sa flotte, enfla les voiles de Guillaume. Le froid calculateur, en passant le détroit, sentait de son côté bien autre ehose que l'appel de cinq ou six seigneurs anglais. Il avait l'âme d'un grand peuple immolé des Cévennes aux vallées va»doises, et des Alpes au Palatinat*