‹ Histoire de France, Volume 13Chapitre 96 sur 96 · LES CÉVENNES · texte numérisé non relu

LES CÉVENNES

arme, la baïonnette meurtrière. On ]es use en détail. On einploie leur persévérance à résister de poste en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne reculent. A la Marsaille, massacrés ; à Neerwinde, taillés en pièces. Les blessés bien soignés ; le roi les réserve aux galères.

Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que Ton va sWpuler pour eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu^il le reconnaisse, obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens tués pour lui. Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.

Personne, au fait, n'avait envie d'y renvoyer ces colonies utiles. Us avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne, Thorlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam," ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et Waterloo).

On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies vers la patrie.

De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois , la grande tribu des puritains qui a fait l'empire d'Amérique. De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration, s'acheva par la plainte de la li-

berté exilée. Aux arbres de la Révocation, que les nétP&6 plantèrent et qu'ils yishaient chaque année , tous les em^ fants entendaient le français. Tous eontprirent et fk&at' rèrent. Ils ne Font jamais oublie.

MOTB I. '- I4i COUR, MAttAJCE. 1661-1670.

.Madame Hearielle, pensaul >fivce pjeu, tToulut que son amie, madame U; Fayette, éccivU son histoire sous sesyeux> et (ctiose •ûagaliôre qui (émoigne i'une grande supériorité d'espûl) jqu'elle écrivit au vraiet au complet, sans passer rien, ni su^i- ^simer ses fautes. Elle croyait &vec raison que cette francbiae lui fenaiL obtenir des.cicconstances atténuantes au jugement de la postérJElé. Getie dame, la plus fine plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême délicatesse. Tout y ^eatMion pour l'œil .grossier, ûiiand on lit et relit, on voit repjiraUce à la longue maints caractèi^es, inviaibles d'abord, et qui.reviennent.peu àpau carame .ce qu'on écrit.avec Tencrede aiympaUiie. U.faoït aider ses yeux d'un bon verre un peu grossissant. Ce verre, je le .prends dans Gûsnac,, ou cbez>la grande JUademoiselie, dans^Holtèce et ses biographes, etc. Voici les résultats, plus nettement que dans mon récit :

lo Madame n'avait (point de canfessmr (Montpensier, ann^e 1670). Pour que le peuple ne médit pas de aon indifférence, .elle.avait soin d4Lvoir.ujQ capucin c.bon à mettre dans son carj^osae » et dont la belle barbe lui faisait. honneur devant les bonnes geDs. Du reste, ce n'était pas un esprit fort. Elle était

aussi peu amoureuse que dévote. Elle n'aimait que ses frères, el c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indifférence ou de la tristesse (Gosnac). — 2o La Yallière, fort simple d'esprit, née pour l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Âignan,yardes^ laFeuillade, etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche^ Mdrillac, etc. Madame, alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus hautes affaires. (Exemple : le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes? Le roi d'Angleterre vendrat-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière, comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient hardie à la fîn. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame, se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte Je 16 octobre. A ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux dévots le service d'attaquer la pièce de V École des femmes ; les marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut que Molière répondit et qu'il éreintàt les marquis.

En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la môme. Molière-Arnolphe ne pouvait -il pas ôire le père d'Agnès, comme le roi amoureux de sa sœur (belle-sœur, c'est la même chose au point de vue canonique) ? Le mariage de Molière restera toujours une question obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme et l'admit dans sa troupe en 1645, l'année où sa femme naquit. De quel père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait s'y tromper. C'étaient les mœurs du temps, et même chez les plus grands seigneurs que les rapports du sang n'ar-

relaient guère (j'en citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses contes. M. BefPara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de complaisance, comme le •pense M.Fortia d Urban (brochure de 1824J..ïnsoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins Molière, et Tartufe restera Tartufe. ^

Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumière électrique qui éclaire de part en part : le D, Juan quinze jours avant Varrestation de Vardes, et la révolution de cour qui chassa les marquis. Autre lumière chronologique ; Madame, sauf son premier enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre) dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, en mars ou avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se livraient l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, ce fut le coup d'QCtobre 1664. Elle était alors au mieux avec Iç roi, et se remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le triomphe de la Vallière présentée parle roi à la reine mère (5 octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à Vincennes le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles (Motteville) . Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut l^s adieux du roi le 9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière imprudence. De là, une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle ait eu encore une grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.

' Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent, in^ trigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu, aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait inculqué c que tout devoir était une bassesse. > Corrompue naïvement d'enfapce, fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire : Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle, n'eût risqué Tartufe; —Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque, Monime'et Bérénice, dont la douce lueur

334 NOTES ET ÉCXÂlRCISSfiAIENTS.

semble un rayon de Madame; — enfin Bossuet, qui reçut son anneau el l'inspiration la plus vraie qu'il ait eue. Ils la sniveat, ils la défendent et lui restent Mêles, comme les amants de son esprit.

NOTB II. — POUTIQUE.

La Fuminense histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des grands travaux de ce siècle, les belles publications de M« Mignet, si justement admirées de TEurope, rexcellent livre de IL Ghéruel sur rAdministralion et plusieurs autres ouvrages estimables ont éclairci sous plusieurs rapports la polixi^ que de ce règne , les grandes vues de Colbert, la dextérité de Lyonne^ etc. Je crois pourtant que ces écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, s'ils avaient tenu compte de tani d'actes qui font juger Louis XIV plus sévèrement. Pour l'administration il ne faut pas voir seulemeat ce que Golbert voulut, mais ce qui se fit réellement, ne pas donner seulement les me* sures générales, mais les innamhrables mesures exceptionnelle qui les rendaient vaines, et surtout avouer que Im plupart des grands établissements de Colbert na durèrent pas, crouler eni avant sa mort» La Correspondance administrative (éditée [par M. Beppîng) dément à chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Golbert n'est mieux jugé que dans le livre de M. Clément. Quant à la diplomatie, on a été certainement tcop indulgent pour une politique (si différente de celle d'Henri lY et de Richeliea), qui élourdiment défie et provoque toute l'Europe à la fois. Nulle acquisition partielle de territoire n*équi«vautà cette haioe uoiverselle du monde, qui réellement fil périr la France, autant que peuvent périr les nations. Cette haine n'est pas apaisée. On la retrouve brûlanle , et, il faut le dire, souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer {Louis XIV et le Démembrement de la Belgique, Bruxelles, 1850). On ne peut que respecter, môme dans ses excès, cette indignation. d'hon* nête homme. ^ La politique générale de ce temps reçoit une vive lumière de VHistoire sécréter du. cabinet autrichien, par

NOTES ST ÉCLMRCISSEMENTS» 3^

M* Alfred Michi«k (1859). Je l'avais citée inexactement danfr ma Fronde, ne la connaissant enodFô que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il doit à Hormayr. Il part de la guerre.de Treale ana et va jusqu'à nos joars. C'est ufl travail immense et de premier mérite. Nulle part le système de la politique jésuitique n'a été plus savamment exposé e\ mieux interprété. Il a été déjà traduit en allemand, eu hollas* daââ» et le sera en touie langue.

Les satires les plus violentes centre Louis XIV en disent moins sur la prodigieuse iufatuatio» où il parvint que le livre grotesque de Pélisson^ intitulé : Mémoires de L&uis XIV, Le roi certainement en endura la lecture. Une partie même du manus- Gt'U semble écrite de sa main. Mais on sait que sa main, c'était le bonhomme Rose, son faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du roi. L'abbé le Gendre, trèsinstruit des choses du temps et confident d'Harlay de Champvallon , affirme que Louis XIV < savait à peine /ira et écrire • (Mag. de librairie, 1839, V, 1G2). La ferme foi qu'il avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fît trancher intrépidement dans les grandes choses, — de l'intérieur contre Colbert, — et de la guerre contre Condé. 11 ne regretta ni Golbert ni Turenne, croyant sérieusement lés remplacer de sa personne. Il n'en était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante sécurité. — - Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique, qui, grâce à Dieu^ ira partout et restera^ M. Pelletan a marqué parfaitement œttc action personnelle du roi qui fut immense. Mais, dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe; je parle des prêtres et des maltresses. — On a dit à tort que les femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse C'est pour madame de Rechefort que Louvois donna à son mari Tavant-garde qui fit manquei' la campagne de Hollande en 1£72. C'est pour madame de Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère Yivonne^ le Gros Crevé,. qui perdit tout. C'est, sur l'avis de madame de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si elle eût été

engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc. — La critique n'a pas commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà de 1666 les belles années de ce règne. Voir Bonnemère, Histoire des paysans. — Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en 1672, 1675^ les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en préparant de l'argent pour ces voleurs. Archives de France, Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers, L, 387.

NOTE m. — JANSÉNISME. — COUVENTS. — HISTOIBB DE lA RELIGIEUSE DE lOUVIIRS.

On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers temps, que j'ai pris le parli de n'en pas dire un mot. Cette question fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le cherche dans le trèscharmant livre dé Sainte-Beuve, exquis et pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare indépendance d'esprit. 11 pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étoufferait auraietit soutenu la Grâce (le christianisme même) contre le jaint-siéje, Pascal dit : « Après que Rome a parlé et condamné la vérilé, il faut crier d'autant plus haut. Le Port- Royal craint, et c'est une mauvaise politique. » Ceux qui suivirent, Arnauld en tôle, dit très-bien Sainte-Beuve, c furent in-

conséquents et associèrent, moyennant l'appareil logique^ tontes sortes de contradictions. » De là leur Impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que leur fit faire ma« dame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier parti, du vieux lion rugissant Arnauld', une meute de dupes lancée (au profit des jésuites) contre les prolestants persécutés. Sainte- Beuve marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité de Claude, Jurieu,.elc., sur Nicole, dans cette polémique. — Avec tout cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change sur les mœurs générales. Il n'y avait pas un, couvent en France comme Port- Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maiiton singulière et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle casuiste, le siècle quiétiste, Tàge matériel de Molinos, de Marie Alacoque, etc. Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà le P. Joseph nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé soigneusement par Richelieu , et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la triste lumière éclate partout.

Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des mœurs de ce siècle peut avec confiance suivre le fil que je donne ici :

lo La femme est sacrifiée au mari par la casuistique, qui, d'après une sotie physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la génération, la dispense de tout plaisir, tout en Tasservissant au plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle, l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse. •

2o La fille est sacrifiée. On crée pour elle d'abord des ordres assez doux et demi-libres, ot son activité est occupée (visitandines, ursulines). Mais If s scandales sont trop nombreux. La clôture devient plus sévère. Comment cette fille gardera: -elle l'aclivilé qui la distrait un peu? Par la langue et f'intrigue. Il y avait souvent douze parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue, pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse. Louis XIV nettement appelle XIII, 22

398 NOTES ET ÉCLAIRCISSEKENTS.

Jes «arniélites entremetteuses (Sévtgné). La gdUe , dira-t-^on, les gardait. Bt cependant combien la-ftlle devait être troublée quand elle rceevait/parexem.ple, sa iftère, riche, ^brillaute, «nondaiue, triplement entourée du nrari, do Tamant et du directeur! Qaelle pénible comparaison ! et quelle «oufiranoel Le célibat était alors plus difficile qu'au moyen ftge, les- jeûnes, te saignées monastiques ayant diminué. ^Beaucoup^mouraiefit de cette vie cruellement inactive et'de pléthore nerveuse. Elles TIC cacli aient çuère leur» martyre, le disaient à leurs sœurs, <à leur confesseur, à la Vierge. Chose touchante, bien plus que 'ridicule, et digne de pitié. On lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse; elle «disait innocemment à la Madone: « De grâce, sainte Vierge, doune^moi quelqu'un avec qui je puisse pécher * Idans Lasteyrie, Gonfessi&n, -p. "SOS). Embarras réel pour le directeur. S'il était âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur laisser la petHe consolation des «mitiés de clolh*es qui 'font peu de scandale, mais souvent corrompent encore ipius. Luinnème, quel que fàt son &ge, était en vrai péril. On sait l^istoire-d'osi certain couTcnt russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les noires, le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient pas beeoin d'être séduites. Elles se trompaient (^ssez elles-mêmes, croyant «ommonément qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un être pur purifie. Le peupie les appelait en riant les scmcti/ièes (Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse ^ans les cloîtres (V. le capucin Esprit de Boisroger, ch. xi, p. 156). Certaines visions triomphaient des scrupules. Souvestun ange ou un démon prenait U figure du directeur. B«s trois <d'irecteurs successifs du -couvent. 'de Louviers, en trente ans, le premier, David, est illuminé et molinofliste (avaninMolinos); le second, Pieart, agit par le diable et comme sorcier; le strMisième, Boulé, soudla-figure d'onze. Rien de plus important que ce procès de Louviers. Il nous donne rhisloire naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut <;onnu>giar une circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement semblable* à bien d'autres, si l'on eût fait l'ènquéte que demandait le P. Joseph pour les trente mille et que Ril;he« lieu refusa. Voici le livre capital : Histoire de Magdelaine Ba-

t^OmS iST ^S(X.AIRCI96»IBN¥S. 3B9

yenl, religiettse^de Loufiers, 'a^rec «onMnterrogatoire, ^Hc, y^SSfï, in^éo,} Rouen (Oibl. impémle, Z anc/{A§16).*«- La datede oe livre ' exp<Itque la'^«r Cad te liberté lavec laquelle il fut écail. Pendant k'^Focade, iun'prtoe^eo«rageiix».»iia'joiBtOTied[i,ja3iauàt troavé>aux' prisons 4e ^ Rouen cetieveligiease^^a écnieis^its laidictée l'histoire »de sa* vie.

Madeleine, née à B«uefi en 1€07, luliorpibeline à^neuf aas. A dowe, on la mit<en aptyrentissage ehez^ne lingère. Le airnfesseurde la maison, un franciscain, y était le maître iabsoln; eette HKgère^ faisant des vêtements de religieuses^: dépendait lie l'Ëglise. Le moine faisait croird*aux>apfprenitfes .{cuivrées sans éoQtepar ki>belia6one*et autres breuvages- àe6oroi€ri)'X}u-jil les mesait-au sabbat, et ies^mariait au diable Dagon. Il en po8« sédait trois, et Madeleine, à quatiorse «as, Int. la quatrième. Elle était fort dévote, surtout) à saint François. Unimesastèfe de Saint-François venait-d'ètpe fondera LouvFers paroine dame de Rouen, veuve du procureur >Henaeq«fn, pendui pour eaesoquerie. La dame voulailcfueceUie œuvre aidétt au^salvttdeison mari. EUeconsulta là-dessus un ea4nti'ho«ime, le vieux prêtée David, qui dirigée ianouveUefood^ lion. Aux portes de la ville, dans les bois qui reniourent, oe couvent pauvre et'«ombre,<«ié d'une si tragique erigine, semblait un Heu'd'ausiérité. David était connu par un livre bizarre et violent contre les abus qiii salissaient les clettres, le Fouet des paillards (V. Fioquet,'PaW. de Norm., t.iV, 636). Toutefois, cetbomme si sévère avait des idées fort étranges de la pureté. Il était adamite , prêchait la nudité qu'Adam euttlaus son innocence. Dociles à-ces leçons, les religieuses du cloître de Lottviers,'pour dompter et humilier les novices, les rompre à l'obéissance, exigeaient (en été sans ■doute) que ce» jeunes Ëves revinssent à l-état de la mère commune. On ilea exerçait ainsi dans^eerlains jardins réservés nUh 'la cbapelle*mème. Madeleine qui , à seize ans, avait obtenu 'd'être reçue «onvme novice, était trop^ fière <4rop pure alors peut-être) pour subircette vie étrange. Ëlleidéplut et fut grondée pour avoir, à la eommuftion, essayé de cacber son sein avec la naf^ de l'autel. Elle ne (dévoilait pas plus volontiers son àme, ne se 'confessait pas à la supérieure (p.^), ehoae •ordinaire dans les eou vents, «et que Jes abbesses>aimaient fot^

340 NOTBS ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine intérieure, celle du couvent, Tilluminisme : Le corps ne peut souiller l'Âme. 11 faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil, tuer le pécho, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre elles, efi'rayèrcnt Madeleine de leur dépravation (p. 4i et passim). Elle s'en éloigna, resta à part, dehors, obtint de devenir tourière.

Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand &ge ne lui avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart, son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession, il ne lui parlait que d'amour. Il la fit SAcristine, pour la voir seule à la chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulgu&t leurs petits mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle était presque mourante ; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y êl^re enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. Il brava le scandale, et la rendit enceinte. Les religieuses, dont il savait les mœurs, le redoutaient. Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par l'afifaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une l'autre. Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent, c Mon cœur, disait-il à Madeleine, c'est moi qui bfttis cette superbe église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas? » Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de sœur laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus tourière, et vivant à Tintérieur,

elle pût commodément accoucher ou avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (Interrog.y p. 13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que devinren t les nouveau-nés.

Picart, déjà &gé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne convol&t un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses remords. Il prit un moyen exécrable pour se rattacher sans retour. Il exigea d'elle un testament où elle promettait de mourir quand il mourrait^ et d'être où il serait. Grande terreur pour ce pauvre esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété, son àniie damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.

C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait par touje la France que des diables de Loudun. Le pénitencier d'Ëvreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée, battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour. Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux, éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait demandé secours à un capucin, puis à l'évoque d'Évreux. La supérieure, qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun. Mais, pendant six années, l'évoque fit la sourde oreille. lUchelieu essayait alors une réforme des cloîtres.

Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa mort et de la mort de Louis XUI , dans la débftcle qui suivit, sous la reine et sou^ Mazarin, que les prêtres se remi* rent aux œuvres surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort, et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on chercha, on trouva une

H2 N<ynss. sr égcjurqissembniis^

Yhiomiaife. Otr fît entfer an c(W[ve*it»ni«B' cfertaive sœuP'Annv de la Natif ité; saffganie* et hystérHpie, an besoin' furietiso*eb demi -folle, jusqu'à croire' ses -propres* inenBeii^es. Le'dnel fut orgfiB»é comme entre' dogoes. Elles ^e Uirdiiienttd<?'csiomn1es.f Anne voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Maéeleine^ jurait qu'eJte avait ^^ii'A»»e' an sabba^f avec la supérieure', lamère Vïcaipe' et la •méro'desr notices». RSetfdfemouwiiii'Hiu' resté; C'était: un réchauffé d^S' deux' grâW(iâ'ppoi?ès' d^AIX'el deLott»* duft. EtJeg: avaient et suWatont' les rel^ttions imprim^s.^ Nui esprit/ nuHe« invention'.

L'aocnsatrioe'Anne et'so n» diable LéViathan allient l'appui dwpénilenoier d'Évreux , mi^^dès' actctrrs-priiïcipHur d% Loudum Su» son avis révéquie-d^'Évreur ordonna* d«>> déferrer Pteart, peur que son «orpsy éloigué^tln couvent, en éloigne les dfables; Madeleine, condamnée stvis être entendue, dottétte dégradée; visitée», pour trouver sur elle la marqua 'diabolique. On' lui arrache» le voile et la robe; la voilà nwe, misérabl^e jou^td'une indigne curiosité, qui eût voulu fOuitler jusqu'à son'sang pour pouvoir la brûler. Les* religieuses me'se^remirent à personne de cet»e cruelle* vî'site qui était déjà uïi' supplice. CeS'wrges; oonverties-en matronesi vérifièrent si elle» étah ►grosse,^ la rasèrent partout, et de leurs' aiguîHes piquées; plantées dans* la'citair palpitante, reehercbèrent s'il y avait utie' placoMUsensible, comme doit être' ie signe d#difable. Partout elles trou^rèrentla douieur; si «lies n^eurent lébonh'eiir de la"prouvtersormère, du» moins elles jouirent des larmes "et des criBV

Mais la soeur Aane'iie.se'thit pas contente^ suriâ^déi^aration de^son diable, révêquè'condamntt Madeleine,- que ia visite jostifi«iit, à-un éternel in*pace,'Son départ; d9sait^on, ealmeraîKile couvent. Il n'en fài^as'a«isi>. Lo dkible sévit ^neore^piu»; unte^ vingtaine de religieuses criaient, prophétisaient; so début» taéenê. Ce spectaole auirait) la foste'oimeuee de IttotiiM, et de Pavis même. Ué jeune cbirnt^ren ' de» Paris,' Yvelin , qui déjà? avafit vu la farce de Loudun^ vtnt'voircelle de Lo«viers. Il avait amené- avec lai'un^mBfgistrat' fort^^dairvotvntt^ conseiïleri dé» aides à Rouen: Ils y mirent une attention - persévérantes s*ôtablirent'à Louviérs; étudièrent pendu» t>d*x*sept jours: Dtt*> pvemi«rgotrr; ils^ireniae compérage; Ufie^coavers»tiK)n~ qu'ile^

avaient eae^avee le pénitencier d'Évreux,,en»entranL.i4a villei, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la sœur Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jaiîdin du couf' vent. La mise en scène était forl saisissante.. Les omhres delà ûuit, les torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produir- 5aidnt4des effets qu'on n'avait pas eus à Loudun.. La. m^étàede était simple,. du. reste; une des possédée* disait: « On. trouverai uoxjharme à tel point du jardin.» Oaxj'eusait,.ôt on le trou« . vait.. Par malheur, l'ami d' Y veJin.,, le. magistrat sceptique, ne. bougeait des côtés. de l'actrice principale, la sœux Anne. Au» bord môme d'un trou que l'on.venait d'ouvrir, il serre sa main, et* la rouvrant, x. trouve le charme (un. petit fil noir), qu'elle allait JQler dans Je trou.

Les exorcistes,. pénitencier, prêtres et. capucins, qui. étaient \kr furent couverts de confusion.. L'intrépide Yvelini, de soa autorité, commenta une enquête et vit le fond du fond. Sur 52. religieuses, il y en> avait six.possédées qui eussent, miérité cor^ rection. Dix-sept autres, les cArarmé^^,, étaient des victimes, uji, troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le, formule, avec précision; elles sont' réglées, mais hystériques, gonflées* d'oiages à ia matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d'esprit.. La contagion nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuile avec une verve voltai;» rienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le caractère surnaturel des possédées. Elles prédisent, d'accord, mais, ca qui n'arrive pas. Elles traduisent, d'accord, mais ne comprennent pas (exemple : ex parte Virginis, veut dire le départ de.la Vierge). Elles savent le qtm devant le peuple de Louviers». mais ne le parlent plus devant les docteurs de ?aiTis. Elles, font des sauts^des tours,, les plus faciles,, montent à un gros troue d'arbre où monterait un enfant de trois ans. Bre£, ce qu'elles font deiterrible et vraiment contre la nature, c'est de dire des choses sales, qu'un homme ne dirait jamais.

Ce que Madeleine dit des mœurs immondes et de la vie contre nature des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur ôlant le masque. On voulait pousser loin la

344 NOTES ET ÉCLAlRCISSEMEiNTS.

chose. Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la terreur ecclésiastique.

C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine. Plus d'ordre^ plus de gouvernement. « 11 n'y avait plus qu'un mol dans la langue : la reine est si bonne, > Cette bonté donnait au clergé une chance pour dominer. L*autorité laïque étant enterrée avec Richelieu, éyéques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromeltait ce doux espoir. Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans nn titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver que l'affaire de Louviers étai surnaturelle, au-dessus de tout art humain. Tout autre qu'Y vélin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce fraler. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le clergé, déclare (comme Wyer au xvi» siècle) « que le vrai juge en ces choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science. » A grand*peine, il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût vendre. Alors, ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de Paris, au PontrNeuf, aux pieds d'Henri IV, donna son faclum au^ passants. On trouvait à la fin le procèsverbal de la honteuse fraude, le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans réplique qui constatait leur infamie.

Revenons à la misérable Madeleine que le pénitencier d'Évreux, son ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place

NOTES £T ÉCLAIRaSSEMENTS. 345

aux aiguilles! p. 67) emportait, comme sa proie, au fond de Vinpace épiscopal de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave^ sous la cave une basse-fosse où la créature humaine fut mise dans les ténèbres humides. Ses terribles compagnes, comptant qu'elle allait crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de linge pour penser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur et de malpropreté, couchée dans son ordure. La nuit perpétuelle était troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour dans la cave audessus, parler au trou de Vin pace, menacer, commander, et la confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne mangeait plus. 11 craignit qu'elle n'expirât, la tira un moment de Vinpace^ la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas. —- La lumière entrevue, un peu d'espoir saisi, et perdu tout à coup, cela combla son désespoir. L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au cœur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, Tavala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le venlre, et s'enfonça le fer dans les entrailles Quatre heures durant, elle poussa, tourna^ saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie môme se ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du cœur n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évéché, qui, malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter^ implorait le retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle^ les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus re-

346 NOTES ET ÉGLÀIRGISSKHENTS.

vîiit-elie au désir 4u suicide* Un g^ier lui avait donné une< drogue pour détruire les rat&du cachot. ËUe allait l'avaler, un ange l'arrêta {unang^ ou un démon?) qui la réscr^vait pour. le crime.

Tombée dès lors à l'étal le plus vil, à un indicible néant de l&cheté, de servilité ^ elle sigi;ia des listes interminables de crimes qu'elle n'avait pas faits, Valait-eliatla peine- q^-'on la brûl&t? Plusieurs y renonçaient. L'implacable péniteux^ier seul. y pensait encore. Il offrit de l'argent à un. sorcier d'Ëvreuxv qu'on tenait en prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68). Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage, en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois qu'on voulait perdre un. homme, on la traînait à Louviers, à Ëvreux.^ Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts. On l'amena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme ^ nommé Duval. Le pénitencier lui dicta, elle répéta docile-* ment; il lui dit à quel signe elle reconnaîtrait Duval qu'elle n'avait jamais vu. Elle le reconnut et dit l'avoir vu ausabbat» Par elle, il fut brûlé! Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra devant Dieuu Riletomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la garder^ Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait les clefs..Où. aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde, dès. lors, la repoussait, la vomissait ; son seul monde^tait son cachot.

Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bontnedame^ lesJPar* lements restaient la seule autorité. Celui de Rouen,, ju^^e^là le plus favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arjpogancei avec laquelle il procédait,, régnait, brûlait.. Une simple décision d'évôque avait fait déterrer Pieart, jeter à la voirie.. Main- • tenant on passait au vicaire Boullé,,et on lui faisait son procès. Le parlement écouta la plainte des parents de Picart, et con-cdamna l'évoque d'Évreux à le replacer à ses frais au tombeau* de Louviers. 11 fit venir Boullé,.se chargea du pmcès,. et à cette* occasion tira enfin d'Évr-eux la. misérable MadeLeine, et la prit aussi à Rouen. Il était fort à. craindre qu'i)u neiU comparaître et le chirurgien Yvielin et le magjstnat q]ii avait pris en flagrant •

nouk ' sr ÉCLiiaoïssEiiKSïi^; 347

déUt ia iiraiidetdecnneltgieiiBesi'Oii cooniHÂ P^ris. Lefripan Ma-^^ zarm.pM>tégea<leftifrilpoiit; toateTaffairefat appelée au Conseil dwTùii, inboual indalgeol-qni n'avait point d'yeux, point dV reille», etd0at la chaige étaiud'entorrer; d'ét«nfffer, de faire la naît ea toute chose dejuatieeî Eatmâme temps, des prêtres daucerenxv anx cachots de Roneii, coiiBoièreat Madeleine; la^ coqféssèrentf.loieDJoigaii'ent pouppënftenoe de demander par* doii> à 868^ persëcatrioea, iesi rdligieasest de Loavier^. Dès lors, q«ol.qiD'il.adTtiKtyX)a iie:piit>plas faire témoigner contreelies^ M»deieii»e ainsi ilié«. Triomphe du clergét Le^capucin Esprit Bo»* reger^undetifouvbeaexoiieîste», ai chanté'cet triomphe dans sa Piété affligée^ burlesque monument de sottÂee'où il ^accuse, sans s'en apenwoirf lefogensiqu^il cmit défendre: Dansicno^n* vo- Iviise de'in Fhmdit àipropos de^Loudunv j^»i 'dtédQ b^ao teitte ducapucin Esprît(.otr<iL'doiine pour^]eçoaBd•s ange^les maxi* mes h^ntmiaesiqui' eussent eilrsyé'Moiinas.

La FVoAde^fut^'je Tei dit, une^révolution d'honnétetié'. Le9 sots n^ont'Vtt que la forme,' le ridpcule; le fond, très-grave, futi une réaction morai6. Ëmaoûrt 1647, aaiprendersouffie' libre, le* parlement passa outre', trancha le nœudi 11 ordonna io qu'on* détruisit la Sodome de Louviersi que kst filles diapersées^fussent remises à' leurs parents; 2o que- désormais 4es^vé<|ues de la. province envoyassent quatre fois )par a» dot confesseurs ex* traorditiSTres aux maisons> de religieuses pour reekeroher si ces' abus immondes ne se renouvelaient point. Cependant, il fallait une- consolation au clérgét OnMuidonaa les^os de*Pi* can'à brûleri eC' le corps? vivant» idé> Bouliël, quij ayant fait amende hsnoMble à Jatcalhédrale, fut tMlné sur la: claie au Marehé' auxvpoissonsi où il fut déiVaoé d«si flammeg>(2i^oûtt 1^7). M&del^ine^oii plutôt son cadavre,; reviia aux prisons de Rouen;

J'ai dit leff^l^rts de L<miB< XIV' pour qae.>oes stfaadsles éttormcsn'écisrtaissent plus. Le principe de Vimptmtè^ec^lésias* ttgtie'(sauf le^cas duûàgniat délit et^du^crimtf public,! impessi* ble à cacher) ^si, uon-^seuiëmeut^pratiquil/ muis^eveué et posésans détour. Les' mwurs suivent "U* jtnrisprudense. DanS) le mevde dévote nous trouvonst^ltt 8ëpafit«9o«i»^abiS<ritte*de la^relt*

gion et de la morale. L'affaire de la Brinvilliers met cela en lu« mière. Je l'ai donnée au long et complet dans la Revue des Deux-Mondes (1" avril 1860). Son procès, ayant été fait régulièrement en parlement, devrait exister anx archives de France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en possède un assez grand nombre de copies , et quelques-unes même originales. On y trouve , !<> aux manuscrits, an voluqfie d'actes, de fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la relation de la mort de la Brinvilliers par son confesseur (Supplément français, 194, 250); 2° aux imprimés, les principaux mémoires publiés pour ou contre la Brinvilliers {Collection Thoisy, Z, 2, 284).

. Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des libertins, comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers, qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences des pratiques religieuses. Ils péchaient^ mais ils s'accusaient. Ce n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit, nous sommes au contraire dans l'époque triomphante du mysticisme. En 1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre cents couvents en vingt ans.. A Paris, l'innocente madame Guyon prêche déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome, éclate Molinos, l'apôtre de la mort de Tftme; approbation universelle, à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685) ; vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait. aux besoins d'inertie que sentait le biècle souffrant. Aux trois quarts de son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes théories qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des mœurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement, immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son fatalisme politique, a pétrifié l'État. — Spi-

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noza, Hobbes et Molinos, la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel lugubre chœur 1 lis s'accordent sans se connaître, et, sans s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.

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