DE ROME
Cette balance que l'Angleterre s'était longtemps flattée de maintenir entre les rois par sa puissance , la cour de Rome
essayait de la tenir par sa politique. L'Italie était divisée , comme aujourd'hui, eu plusieurs souverainetés; celle que possède le pape est assez grande pour le rendre respectable comme prince , et trop petite pour le rendre redoutable. On voit encore, dans tous les pays catholiques, les traces des pas que la cour de Rome a faits autrefois vers la monarchie universelle. Tous les princes de la religion catholique envoient au pape, à leur avènement, des ambassades qu'on nomme à' obédience. Chaque couronne a dans Rome un cardinal, qui prend le nom de protecteur. Le pape donne les bulles de tous les évêchés.
Jamais cour ne sut mieux se conduire selon les hommes et selon les temps. Les papes sont presque toujours des Italiens blanchis dans les affaires, sans passions qui les aveuglent; leur conseil est composé de cardinaux qui leur ressemblent, et qui. sont tous animés du même esprit. De ce conseil émanent des ordres qui vont jusqu'à la Chine et à l'Amérique : il embrasse en ce sens l'univers, et on a pu dire quelquefois ce qu'avait dit autrefois un étranger du sénat de Rome : J'ai vu un consistoire de rois. La plupart de nos écrivains se sont élevés contre l'ambition de cette cour ; mais je n'en vois point qui ait rendu assez de justice à sa prudence. Je ne sais si une autre nation eût pu conserver si longtemps dans l'Europe tant de prérogatives toujours combattues : toute autre cour les eût peut-être perdues , ou par sa fierté , ou par sa mollesse , ou par sa lenteur, ou par sa vivacité ; mais Rome, employant piesque toujours à propos la fermeté et la souplesse, a conservé tout ce qu'elle a pu humainement garder (1 ).
(1) Le jugement suivant est de Voltaire , qui souvent a été juste pour les grands hommes do catholicisme :
160 lIîSTOîftE DE FHANCE.
Naples est un témoignage subsistant encore de ce droit que les papes surent prendre autrefois avec tant d'art et de grandeur, de créer et de donner des royaumes ; mais le roi d'Espagne , possesseur de cet état , ne laissait à la cour romaine que rhonneur et le danger d'avoir un vassal trop puissant.
Au restée l'état du pape était dans une paix heureuse qui n'avait été altérée que par la petite guerre entre les cardinaux Barberin, neveux du pape Urbain VIII, et le duc de Parme.
nu RESTE DE l'iTALIE.
Les autres provinces d'Italie écoutaient des intérêts divers. Venise craignait les Turcs et l'empereur ; elle défendait à peine ses états de terre-ferme des prétentions de l'Allemagne et de l'invasion du grand-seigneur. Ce n'était plus cette Venise autrefois la maîtresse du commerce du monde , qui , cent cinquante ans auparavant, avait excité la jalousie de tant de rois. La sagesse de son gouvernement subsistait; mais son grand
On sait ce quMl a dit de saint Louis ; voici comment il a parlé du pape Alexandreni:
« L'homme peut-être qui , dans les temps grossiers qu'on nomme moyen-Age , mérita le plus du genre humain , fut le pape Alexandre III ; ce fut lui qui , dans on concile, au douzième siècle , abolit, autant qu'il le put, la servitude. C'est ce même pape qui triompha dans Venise , par sa sagesse , de l'empereur Frédéric Barberonsse, et qui força Henri II , roi d'Angleterre , de demander pardon à Dieu et aux hommes dn meartre de Thomas Becquet ; il ressuscita les droits des peuples , et réprima le crime dans les rois.
« Nous avons remarqué qu'avant ce temps toute TEarope , excepté un petit nombre de villes , était partagée entre deux sortes d'hommes : les seigneurs des terres , soit séculiers , soit ecclésiastiques , et les esclaves.
« Les hommes de loi qui assistaient les chevaliers , et les possesseurs de 6efs dans leurs jugements , n'étaient réellement que des serfs d'origine.
« Si les hommes sont rentrés dans leurs droits , c'est principalement au pape Alexandre III qu'ils en sont redevables , c'est à lui que tant de villes doivent leur splendear. »
LOUlSiXlV. 161
commerce anéanti lui ôtait presque toute sa force, et la ville de Venise était , par sa situation , incapable d'être domptée , et, par sa faiblesse , incapable de faire des conquêtes.
L*état de Florence jouissait de la tranquillité et de Tabopdance sous le gouvernement des Médicis; les lettres , les arts et la politesse, que les Médicis avaient fait naître, florissaient encore. La Toscane alors était en Italie ce qu'Athènes avait été en Grèce.
La Savoie, déchirée par une guerre civile et par les troupes françaises et espagnoles , s'était enfin réunie tout entière en faveur de la France , et contribuait en Italie à Taffaiblisseraent de la puissance autrichienne.
Les Suisses conservaient, comme aujourd'hui, leur liberté, sans chercher à opprimer personne. Us vendaient leurs troupes à leurs voisins plus riches qu'eux : ils étaient pauvres; ils ignoraient les sciences et tous les arts que le luxe a fait naître, mais ils étaient sages et heureux.
DES ÉTATS nu NORD.
Les nations du nord de TEurope, la Pologne, la Suède, le Danemark, la Russie, étaient, comme les autres puissances^ toujours en défiance ou en guerre entre elles. On voyait, comme aujourd'hui, dans la Pologne, les mœurs et le gouvernement des Goths et des Francs, un roi électif, des nobles partageant sa puissance, un peuple esclave, une faible infanterie, une cavalerie composée de nobles; point de villes fortifiées, presque point de commerce. Ces peuples étaient tantôt attaqués par les Suédois ou par les Moscovites, et tantôt par les Turcs. Les Suédois , nation plus libre encore par sa constitution , qui admet les paysans mêmes dans les Ëtats-Géné-
i^2 HISTOIRE DE FRANCE.
raux, mais alors plus soumise à ses rois que la Pologne, furent victorieux presque partout. Le Danemark, autrefois formidable à la Suède , ne Tétait plus à personne ; et sa véritable grandeur n'a commencé que sous ses deux rois Frédéric III et Frédéric IV. La Moscovie n'était encore que barbare.