‹ Histoire de France, Volume 14Chapitre 25 sur 48 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Louis XIV gouferne par lai-méme. H force la branthe d'Autriche espagnole k lui céder partout la préséance , et la cour de Rome à lui faire satisfaction. Il achète Dnnkerque. Il donne des secours II l'empereur, au Portugal , aux Etals-Généraux , et rend son royaume florissant et redoutable.

Louis commença par mettre de Tordre dans les finances, dé^ rangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes , comme Tordre dans les finances. La magnificence et la décence embellirent sa cour. Les plaisirs même eurent de Téclat et de la grandeur. Tous les arts furent encouragés, et tous employés à la gloire du roi et de la France.

Ce n'est pas ici le lieu de le représenter dans sa vie privée , ni Sans Tintérieur de son gouvernement; c'est ce que nous ferons à part. Il suffit de dire que ses peuples, qui depuis la mort de Henri-le-6rand n'avaient point vu de véritable roi , et qui détestaient l'empire d'un premier ministre , furent remplis d'admiration et d'espérance quand ils virent Louis XIV faire à vingt-deux ans ce que Henri avait fait à cinquante. Si Henri IV avait eu un premier ministre , il eût été perdu, parce que la haine contre un particulier eût ranimé vingt factions trop puissantes. Si Louis XIII n'en avait pas eu , ce prince, dont un corps faible et malade énervait Tâme, eût succombé sous le poids. Louis XIV pouvait sans péril avoir ou n'avoir

pas de premier ministre. Il ne restait pas la moindre traee Aes andennes &ctians; il n'y avait plus en France qu'un mattre et des sujets. U i^ontra d'abord qu'il ambitionnait toute sorte de gloire , et qu'il voulait être aussi considéré au dehors qa'absolu au dedans.

Il arriva qu'à l'entrée d'un ambassadeur de Suède à Londres, le comte d'Estrades, ambassadeur de France, et le baron de Vatteville , ambassadeur d'Espagne, se disputèrent le pas. L'Espagnol, avec plus d'argent et une plus nombreuse suite, avait gagné la populace anglaise : il fait d'abord tuer les chevaux des carrosses français ; et bientôt les gens du comte d'Estrades, blessés et dispersés, laissèrent les Espagnols marcher l'épée nue, comme en triamplve.

Louis XIV, jnlormé de cette insulte, rappeb l'ambassadeur qu'il avait à Madrid, fit sortir de France celui d'Espagne, .rompit les conférences qui setanaient encore en Flandre au sujet des limites, et fit dire au m Philippe lY , son beau-^ère, que s'il ne reconnaissait la suj^érioraté de la couronne de Fjranceet m rirait cet afi^ront par une satisfaction solennelle, la guerre allait recommencer. PhiMppe IV ne voulnt pas replonger son royaume dans une guerre nouvelle pour la préséance d'un ambassadeur : U envoya le comte de Fuentes déclarer au roi, à Eontainebleau, en présence de tous lesministres étrangers qui ^ent en France, que les mnktres e^mgriols ne c&mourraimA plus dorénavant mec cmx ^ France.

Le duc de Créqui, ambassadeur auprès du pape, avait réy<olté .les Romains par sa Jiauteur ; ses.dotpmtiques, gens qui poussent toujours à l'extrême les défaut^ deiteur ja^tre, .commettaient dans Rome les mêmes désordres tqne la jeunesse in- 4isaô)liiuyble ..de Paris, qui se faisait.^lArsun honneur, d'^t^-

quer toutes les nuits le guet qui veille à la garde de la ville.

Quelques laquais du duc de Créqui s'avisèrent de charger, l'épée à la main, une escouade des Corses (ce sont des gardes du pape qui appuient les exécutions de la justice). Tout le corps des Corses offensé, et secrètement animé par don Mario Chigi, frère du pape Alexandre Vil, qui baissait le duc de Créqui, vint ea annes assiéger la maison de l'ambassadeur. Ils tirèrent sur le carrosse de l'ambassadrice, qui rentrait alors dans son palais; ils lui tuèrent un page, et blessèrent plusieurs domestiques. Le duc de Créqui sortit de Rome, accusant les parents du pape, et le pape lui-même, d'avoir favorisé cet assassinat. Le pape £fféra taM qu'il put la réparation, persuadé qu'avec les Français il n'y a qu'à temporiser, et que tout s'oublie. Il fit pendre un Corse et un sbire au bout de quatre mois; et il fit sortir ,de Home le gouverneur, soupçonné d'avoir autorisé fattentât : mais il fut consterné d'apprendre que le roi menaçait de faire assiéger Rome, qu'il faisait déjà passser des troupes en Italie, et que le maréchal Duplessis-Praslin était nommé pour ies commander. L'affaire était devenue une querelle de nation à nation, et le roi voulait faire respecter la sienne. Le pape, avant de faire la satisfaction qu'on demandait, implora la médiation de tous les princes catholiques; il fit ce qu'il put pour les animer contre Louis XIY ; mais les circonstances n'étaient pas favorables au pape. L'empire était attaqué par les Turcs : l'Espagne était embarrassée dans une guerre peu heureuse contre le Portugal.

La cour romaine ne fit qu'irriter le roi sans pouvoir lui nuire. Le parlement de Provence cita le pape, et fit saisir le comtat d'Avignon. Dans d'autres temps les excommunications de Rome auraient suivi ces outrages; mais c'étaient des armes

usées, et devenues ridicules : il fallut que le pape pliât ; il fut forcé d'exiler de Rome son propre frère ; d'envoyer son neveu, le cardinal Chigi, en qualité de légat à latercy faire satisfaction au roi; de casser la garde corse, et d'élever dans Rome une pyramide, avec une inscription qui contenait l'injure et la réparation. Le cardinal Cbigi fut le premier légat de la cour romaine qui fût jamais envoyé pour demander pardon. Les légats, auparavant, venaient donner des lois, et imposer des décimes. Le roi ne s'en tint pas à faire réparer un outrage par des cérémonies passagères et par des monuments qui le sont aussi (car il permit, quelques années après, la destruction de la pyramide) ; mais il força la cour de Rome à promettre de rendre Castro et Ronciglione au duc de Parme, à dédommager le duc de Modène de ses droits sur Commachio; et il tira ainsi d'une insulte l'honneur solide d'être le protecteur des princes d'Italie.

En soutenant sa dignité, il n'oubliait pas d'augmenter son pouvoir (27 octobre 4662). Ses finances, bien administrées par Colbert» le mirent en état d'acheter Dunkerque et Mardick du roi d'Angleterre, pour cinq millions de livres, à vingt-six livres dix sous le marc. Charles II, prodigue et pauvre, eut la honte de vendre le prix du sang des Anglais. Son chancelier Hyde, accusé d'avoir conseillé ou souffert cette faiblesse, fut banni depuis par le parlement d'Angleterre, qui punit souvent les fautes des favoris, et qui quelquefois même juge ses rois.

Louis fit travailler trente mille hommes à fortifier Dunkerque du côté de la terre et de la mer. On creusa entre la ville et la citadelle un bassin capable de contenir trente vaisseaux de guerre; de sorte qu'à peine les Anglais eurent vendu cette ville, qu'elle devint l'objet de leur* terreur.

Quelque tempâ après, le roi força le due de Lorraine à lui donner la forte ville de Marsal. Ce malheureux Charles lY, guerrier assez illustre, mais prince faible, inconstant et imprudent, venait de faire un traité par lequel il donnait la Lorraine à la France après sa mort, à condition que le roi lui permettrait de lever un million sur Tétat qu'il abandonnait , et que les princes du sang de Lorraine seraient réputés princes du sang de France. Ce traité, vainement vérifié au parlement de Paris, ne servit qu'à produire de nouvelles inconstances dans le duc de Lorraine; trop heureux ensuite de donner Massai, et de se remettre à la clémence du roi.

Louis augmentait ses états même pendant la paix, et se tenait toujours prêt pour la guerre, faisant fortifier ses frontières, tenant ses troupes dans la discipline, augmentant leur nombre, faisant des revues fréquentes.

Les Turcs étaient alors très-redoutables en Europe ; ils attaquaient à la fois l'empereur d'Allemagne et les Vénitiens. La politique des rois de France a toujours été, depuis François 1", d'être alliés des empereurs turcs; non -seulement pour les avantages de commerce, mais pour empêcher la maison d'Autriche de trop prévaloir. Cependant un roi chrétien ne pouvait refuser du secours à l'empereur, trop en danger; et l'intérêt de la France était bien que les Turcs inquiétassent la Hongrie, mais non pas qu'ils l'envahissent : enfin ses traités avec l'Empire lui faisaient un devoir de cette démarche honorable. Il envoya donc six mille hommes en Hongrie, sous les ordres du comte de Colîgny, seul reste de la maison de ce Coligny autrefois si célèbre dans nos guerres civiles, et qui mérite peut-être une aussi grande renommée que cet amiral, par son courage et par sa vertu. L'amitié l'avait attaché au grand Condé, et toutes les

offres du curdiBAl Mazarin s'avaient jasiais pu Teagag^ à oiai)^ ^uer à son ami. 11 jnena avec lui Téliie de la fioUesse de France, «t eiDtre autres le jeune La Feuillade, homme entreprenafit et avide de gloire et de foitene. Ces ¥rMàçm& allèraot servir iOi Hongrie mus le général Montecuculii, 4[ui tenait tète alors an gi^nd-visîr Kiujiierli ou Kouprogli, et cpii dqpuis, en servant contre la France, bakaça k réfHitatioa de lurenne. H y eut m grand jù^ifsàiAi à SaintHGoduurd, au bord du&aab, enti^ les Turcs et l'armée de l'empereur. Les Françajis y firent des prodiges de valeur; les Allemands même, qui ne les aimaî^t point, furent obligés de leur rendre }ustice.

Le roi, en mettait sa grsmdeur à secourir onTortement l'emj^reur, et à donner de Tédat aux i^mes françaises, mettaitsa politique à souitenir secrètement le Portugal contre FËquigne. Le cardinal Mazarin avait abandonné lo^eUement les P(»tu- ^s, fait h traité des Pyrénées ; maisl'Espagnd avait fjût plusieurs petites infractions tacites à la paix. Le Français /en fit jane hardie et dédsive : le maréchal de Schoad)erg, étrang^ir ^ iiupenot, passa en Poi^ug^ avec quatre mâle soldats fran- 4^is, qu*U payait de l'argent de Louis XIY, et qu'il feignait de soudoyer au nom du roi de Portug^. C^ <iuatre mi)le soldats français, joints .^x troupes portugaises, remportèrent à ViUa- 'Yiciosa ^ue victoire complète , qui affermit le tràne dans la maison de JBragance. Ainsi Louis XJY passait d^à pour un prince guerrier et poétique, et l'Europe le redoutait même av^nt qu'il eAt encore fait la guerre.

Ce lut par cette politique qu'il évita, malgré ses promesses, de joindre le peu de vaisseaux qu'il avait alors aux flottes hdlandaises. Il s'était allié avec la Hollande en 4^7. Cette répullliqpe» environ vers ce temps-là, rec(»nmençâ la guerre contre

rÀBgleterre, au ^ujet du \m et bizarre honneur du pavilloB , et des intérêts réels de sou commerce daus les Iodes . I^ouis voy^ avec plaisir ces deux puissances maritimes mettre en mer toii^ les ans, Tune x^ontre Tautre, des flattes 4e plus de ceut vaisseaux, et se détruire mutuellemeut par les bataillas les plus opiniâtres qui se soient jamais données, dont tout le fruit était raffsiiblissement des deu^ partis. Il js'ex^ doona une qui dura trois jours entiers. Ce fut dans ces combats que le Holiandais Ruyter acquit la réputation du plus graod homme de mer qu'on eût vu encore. Ce fut lui qui alla brûler les plus bea^x vaisseaux d'Angleterre jusque dans ses ports, à quatre Ueues de Londrfô^. Il fit triompher la Hollande sur les mers, domt les Anglais avaient toujours eu r^impire, et .ou Loms XIV n'était rien encore.

La dommation de l'Qcéan était partagée, depuis quelque temps, entre ces deux uâtionç. JL'art de cop^ruire le^ vaisseaux, et de s'en servir po^ir le commerce et pour la guerre, n'était bien connu que d'elles. La France, sous le ministère de Richelieu, se croyait puissante sur mer, parce que d'environ soixante vaisseaux ronds que l'on comptait dans ses ports, elle pouvait en mettre en mer environ trente, dont un seul portait soixante et dix canons. Sous Mazarin, on acheta des Hollandais le peu de vaisseaux que l'on avait. Qn manquait de matelots, d'ofiSciers, de manufactures pour la con^truqtion et pour l'équipement. Le roi entreprit de réparer les ruines de la marine, et de donner à la France tout ce qui lui manquait, avec une diligence incroyable : mais en 4664 et 4665, tandis que les Anglais et les Hollandais couvraient TOcéfin de près de trois centsgros vaisseaux de guerre, il n'en avait encore que, quin;çe ou seize du derpier rang, que le duc de ^aufort occupait con-

tre les pirates de Barbarie; et lorsque les états généraux pressèrent Louis XIV de joindre sa flotte à la leur, il ne se trouva dans le port de Brest qu*un seul brûlot, qu'on eût honte de faire partir, et qu'il fallut pourtant leur envoyer sur leurs instances réitérées. Ce fut une honte que Louis XIV s'empressa bien vite d-eflacer.

Il donna aux états un secours de ses forces de terre plus essentiel et plus honorable. Il leur envoya six mille Français pour les défendre contre Tévéque de Munster, Christophe-Bernard de Galen, prélat guerrier et ennemi implacable, soudoyé par l'Angleterre pour désoler la Hollande ; mais il leur fit payer chèrement ce secours, et les traita comme un homme puissant qui vend sa protection à des marchands opulents. Colbert mit sur leur compte non-seulement la solde de ces troupes, mais jusqu'aux frais d'une ambassade envoyée en Angleterre pour conclure leur paix avec Charles II. Jamais secours ne fut donné de si mauvaise grâce , ni reçu avec moins de reconnaissance.

Le roi ayant ainsi aguerri ses troupes, et formé de nouveaux . oflSciers en Hongrie , en Hollande , en Portugal , respecté et vengé dans Rome, ne voyait pas un seul potentat qu'il dût craindre. L'Angleterre ravagée par la peste; Londres réduite en cendres par un incendie attribué injustement aux catholiques; la prodigalité et l'indigence continuelle de Charles II, aussi dangereuse pour ses affaires que la contagion et l'incendie, mettaient la France en sûreté du côté des Anglais. L'empereur réparait à peine l'épuisement d'une guerre contre les Turcs. Le roi d'Espagne, Philippe IV, mourant, et sa monarchie aussi faible que lui, laissait Louis XIV le seul puissant et le seul redoutable. Il était jeune, riche, bien servi, obéi aveu-

glément, et marquait l'impatience de se signaler, et d'être conquérant.

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