‹ Histoire de France, Volume 14Chapitre 24 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Saite de la guerre civile jasqa*à la fin de la rébellion en 1654.

Enfin te prînce de Condê se résolut à une guerre qn'ii eél dû ieommcneer du temps de la Fronde, s'il avait vimlii éiw te maître de l'état; ou qu'il n'aurait dû jamais ftdro, s*il avah été citoyen. H part de Paris; il va soulever la Guienne, te PoitoOi et l'Anjou, et mendier contre la France te secours des fepagnols, dont il avait été le fléau le plus terrible.

Alors te cardinal Mazarin, qui, du fond de son exil h Oslogne, avait gouverné la cour, rentra dans le royauma, moins en ministre qui venait reprendre son poste, qu'en souverain qui se remettait en possession de ses états ; il était conduit par une petite armée de sept mille hommes levés à ses dépens, c'e^à-dîre avec l'argent du royauinte qu'il s'était approprié. " On ftiit dire au roi , dans une déclaration de «e temps^là^,

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que lé cardinal avait en effet levé ces troupes de son argent; ce qui doit confondre Topinion de ceux qui ont écrit qu'à sa première sortie du royaume Mazarin s^était trouvé dans Tindigence. 11 donna le commandement de sa petite armée au maréchal d'Hocquincourt. Tous les officiers portaient des écharpes vertes; c^était la couleur des livrées du cardinal. Chaque parti avait alors son écharpe: h blanche était celle du roi; Tisabelle, celle du prince de Condé. Il était étonnant que le cardinal, qui avait jusqu'alors affecté tant de modestie, eût la hardiesse de faire porter ses livrées à une armée, comme s'il avait un parti différent de celui de son maître ; mais il ne put résister à cette vanité : c'était précisément ce qu'avait fait le maréchal d'Ancre, et ce qui contribua beaucoup à sa perte. La même témérité réussit au cardinal Mazarin : la reine l'approuva. Le roi , déjà majeur, et son frère allèrent au-devant de lui.

Aux premières nouvelles de son retour, Gaston d'Orléans, ft*ère de Louis XIII, qui avait demandé l'éloignement du cardinal , leva des troupes dans Paris , sans savoir à quoi elles seraient employées. Le parlement renouvela ses arrêts, il proscrivit Mazarin , et mit sa tête à prix. Il fallut chercher dans les registres quel était le prix d'une tête ennemfe du royaume. On trouva que sous Charles IX on avait promis , par arrêt , cinquante mille écus à celui qui représenterait l'amiral Coligny mort ou vif. On mit le même prix à l'assassinat d'un cardinal premier ministre.

L'esprit de vertige qui régnait en ce temps posséda si bien tout le corps du parlement cl j Paris , qu'après avoir solennellement ordonné un assassinat dont on se moquait, il rendit un arrêt par lequel plusieurs conseillers devaient se trans*

porter sur la frontièr j pour informer contre Tarmi^ du cardinal Mazarin, c'est-à-dire contre Tarmée royale.

Deux conseillers furent assez imprudents pour aller, avec quelques paysans, faire rompre les ponts par où le cardinal devait passer : Tun d*eux , nommé Bitau • fut fait prisonnier par les troupes du roi , relâché avec indulgence > et moqué de tous les partis.

Cependant le roi majeur interdit le parlement de Paris , et le transfère à Pontoise. Quatorze membres attachés à la cour obéissent, les autres résistent. Voilà deux parlements qui, pour mettre le comble à la confusion , se foudroient par des arrêts réciproques , comme du temps de Henri IV et de Charles VI.

Précisément dans le temps que cette compagnie s'abandonnait à ces extrémités contre le ministre du roi , elle déclarait criminel de lèse-majesté le prince de Condé , qui n'était arooé que contre ce ministre; et, par un renversement d'esprit que toutes les démarches précédentes rendent croyable, elleor^ donna que les nouvelles troupes de Gaston, duc d'Orléatis, marcheraient contre Mazarin , et elle défendit en même temps qu'on prit aucuns deniers dans les recettes publiques pour les soudoyer.

On ne pouvait attendre autre chose d'une compagnie de magistrats qui , jetée hors de sa sphère , et ne connaissant ni ses droits, ni son pouvoir réel , ni les affaires politiques , ni la guerre, s'assemblant et décidant en tumulte, prenait des partis auxquels elle n'avait pas pensé le jour d'auparavant, et dont elle-même s'étonnait ensuite.

Le parlement de Bordeaux servait alors le prince de Condé^; mais il tint une conduite un peu plus uniforme, parce qu'é-

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tant plus éloigné de la cour, il était moins agité par des factions opposées. Des objets plus eoosidérables intéressaient toute la France.

Gondé f ligué avec les Espagnols , était en campagne contre le roi; et Turenne, ayant quitté ces mêmes Espagnols avec lesquels il avait été battu à Rethel , venait de faire sa paix avec la cour, et commandait l'armée royale. L'épuisement des finances ne permettait ni à Tun ni à Vautre des deux partis d'avoir de grandes armées; mais de petites ne décidaient pas moins du sort de l'Etat. Il y a des temps oh cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre deux villes ; il y en a d'autres où une bataille entre sept ou buit mille hommes peut renverser un trône, ou l'affermir.

Louis XlVt élevé dans l'adversité , allât avee sa mère , son frère et le cardinal Mazarin » de province en previpcoi n'ayant pas autant de troupes autour de sa personne , à beaucoup près i qu'il en eut depuis en temps de paix pour sa seule garde. Gnq à six mille hommes , les uns envoyés d'Espagne , les autres levés par les partisans du prince de Condé , le poursui- . vaient au cœur de son royaume.

Le prince de Cqndé courait cependant de Bordeaux à Montauban , prenait des villes, et grossissait partout son parti.

Toute l'espérance de la cour était dans le maréchal de Turenne. L'armée royale se trouvait auprès deGien sur la Loire. Celle du prince de Condé était à quelques lieues , sous les ordres du duc de Nemours et du duc de Beaufort. Les divisions de ces deux généraux allaient être funestes au parti du prince. Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement. Le duc de Nemours passait pour être plu§ brave et plus aimable qu'habile. Tous deux ensemble ruinaient leur armée.

LOUIS XIV. f M

Les soldats savaient que le grand Condé était à cent lieues ^p là , et se croyaient perdus , lorsqu'au milieu de la uuit un courrier se présenta dans la forêt d'Orléans devant les gfand'gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce courrier le prince de Condé lui-même, qui venait d'Agen, à travers mille aveutures , et toujours déguisé , se mettre à la lête de son armée.

Sa présence faisait beaucoup, et cette arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout ce qui est soudain et inespéré transporte les hommes. Il profita à Tinstant de la confiance et de Taudace qu'il venait d'inspirer. Le grapd talent de ce prince dans la guerre était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies , et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude*

L'armée royale était séparée en deu^ corps, Condé fondit sur celui qui était à Blenau, commandé par le maréchal d'Hocquincourt; et ce corps fut dissipé en même temps qu'attaqué, Turenne n'en put être averti. Le eardipal Mazarin effrayé courut à Gien, au milieu de la nuit, réveiller te roi qui dormait, pour lui apprendre cette nouvelle. Sapetitq cour fut consternée; on proposa de sauver le roi par la fuite, et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé victorieux approchait de Gien; la désolation et la craif^te augmentaient. Turenne par sa fermeté rassura les esprits, et sauva la cour par sou habileté : il fit, avec le peu qui lui restait de troupes , des mouvements si heureux , profita si bien du terrain et du temps, qu'il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait acquis le plus d'honneur, ou de Condé victorieux, ou de Turenne qui lui avait arraché le fruit ie sa victoire. Il est vrai que dans ce combat de Bleoau, si longtemps célèbre en France, il n'y avait

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pas eu quatre cents hommes de tués; mais le prince de Condé D*eQ fut pas moins sur le point de se rendre mattre de toute la famille toyale, et d'avoir entre ses mains son ennemi, le cardinal Mazarin. On ne pouvait guère voir un plus petit combat, de plus grands intérêts, et un danger plus pressant.

Condé , qui ne se flattait pas de surprendre Turennc comme il avait surpris d'Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris : il se hâta d'aller dans cette ville jouir de sa gloire , et des dispositions favorables d'un peuple aveugle. L'admiration qu'on avait pour ce dernier combat , dont on exagérait encore toutes les circonstances , la haine qu'on portait à Mazarin , le nom et la présence du grand Condé, semblaient d'abord le rendre mattre absolu de la capitale : mais dans le fond tous les esprits étaient divisés ; chaque parti était subdivisé en factions , comme il arrive dans tous les troubles. Ix coadjuteur, devenu cardinal de Retz , raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait , n'était plus le maître du peuple , et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d'Orléans, et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d'Orléans et le prince : quoique tout le monde s'accordât à crier contre Mazarin , chacun ménageait en secret des intérêts particuliers; le peuple était une mer orageuse, dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires.

On ne voyait que négociations entre les chefs de parti , députations du parlement , assemblées de chambres , séditions dans la populace , gens de guerre dans la campagne. On montait la garde à la porte des monastères. Le prince avait appelé les Espagnols à son secours. Charles lY, ce duc de Lorrame

chassé de ses états, et à qui il restait pour tout bien une armée de huit mille hommes, qu'il vendait tous les ans au roi d'Espagne , vint auprès de Paris avec cette armée. Le cardinal Mazarin lui offrit plus d'argent pour s'en retourner que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France, après l'avoir désolée sur son passage , emportant l'argent des deux partis.

Condé resta donc dans Paris , avec un pouvoir qui diminua tous les jours , et une armée plus faible encore. Turenne mena le roi et sa cour vers Paris. Le roi , à l'âge de quinze ans , vit de la hauteur de Charonne la bataille de Saint-Antoine, ou ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes choses, que la réputation de l'un et de l'autre, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentée.

Le prince de Condé , avec un petit nombre de seigneurs de son parti , suivi de peu de soldats , soutint et repoussa l'effort de l'armée royale. Le duc d'Orléans, incertain du parti qu'il devait prendre , restait dans son palais du Luxembourg. Le cardinal de Retz était cantonné dans son archevêché. Le parlement attendait l'issue de la bataille, pour donner quelque arrêt. La reine en larmes était prosternée dans une chapelle aux Carmélites. Le peuple, qui craignait alors également et les troupes du roi et celles de M. le Prince , avait fermé les portes de la ville , et ne laissait plus entrer ni^rtir personne, pendant que ce qu'il y avait de plus grand en France s'acharnait au combat, et versait son sang dans le faubourg. Ce fut là que le duc de la Rochefoucauld , si illustre par son courage et par son esprit , reçut un coup au-dessus des yeux qui lui fit perdre la vue pour quelque temps. Un neveu du cardinal Mazarin y fut tué, et le peuple se crut vengé. On ne voyait

«tt HISTOIRE m FKÂNCE.

que jeunes seigneurs tués ou blessés qu'où rapportait à la porte Saiut-Autoine, qui ne s'ouvrait point.

Enfin Mademoiselle, fille de Gaston, prenant le parti de Condé , que son père n'osa secourir, fit ouvrir les portes aux blessés » et eut la hardiesse de faire tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. L'armée royale se retira : Condé n'acquit que de la gloire; mais Mademoiselle se perdit pour jamais dans Tesprit du roi son cousin , par cette action violiste; et le cardinal Maitarin , qui savait Textréme envie qu'avait Mademoiselle d'épouser une tète couronnée, dit alors : Ce çanon-là vient de tuer son mari.

La livre de pain valait alors à Paris vingt-quatre de nos sous. Le peuple souffrait, les aumônes ne sufiSsaient pas; plusieurs provinces étaient dans la disette.

Y a-t-il rien de plus funeste que ce qui se passa dans cette guerre devant Bordeaux? Un gentilhomme est pris par les troupes royales^ on lui tranche la tête. I^ duc de ta Rochefoucauld fait pendre par représailles un gentilhomme du parti du roi , et ce duc de la Rochefoucauld passe pourtant pour un philosophe. Toutes ces horreurs étaient bientôt oubliées pour les grands intérêts des chefs de parti .

Il y avait eu des coups donnés à Notre-DaipCt pour une place que les présidents des enquêtes disputaient au doyen de la grande chambre en 4644. On laissa entrer dans le parquet des gens du roii en 4645 , des femmes du peuple qui demandèrent à genoux que le parlement fit révoquer les impôts.

Ce désordre en tout genre continua depuis 4644 jusqu'ep 4653, d'abord sans trouble, enfin dans des séditions continuelles d'un bout du royaume à l'autre.

Le grand Condé s'oublia jusqu'à donner un soufflet au comte

^Rieux« fib da prince d'Ellbeuf < c\m le duc d'Orléans; w^ n'était pas le ipeyen de regagner le cœur des Parisiens, Lo comte de Rieux rendit le soufflet au vainqueur de Rocroi , de Fribourg, de Nordiingen et de Lens. Cette étr^inge aventure ne produisit rien i Monsieur fit mettre pour quelques jours le &s du duc d'Clbeuf à la ft^stiUe , et il n'en fut plus parlé,

La querelle du duo de Beaufort et du duc de Nemours, son beau-frère « fut sérieuse. Ils s'appelèrent en duel, ayant ehacun quatre seconds. Le duc de Nemours fut tué par le duc de Beaufort ; et le marquis de Yillars, surnommé Orondate, qui aecopdait Nemours^ tua son advers^^ire Héricourt, qu'il n'avait jamais vu auparavant. De justice , il n'y en avait pas l'ombre. Les duels étaient fréquents , les déprédations contir Bjoellesi les débauches poussées jusqu'à l'impudence publique} mais au milieu de ces désordres \\ régqa tpi^ur^ m^e gmeU qui le$ rendit mains funestes.

Après le sanglant et inutile combat de Saint-Antëne , le roi j|e put rentrer dans Paris , et le prince n'y put demeurer longteipps. Une émotion populaire , et le meurtre de plusieurs citoyens dont on le crut Vautour, le rendirent odieux au peuple? Cependant il avait eneore sa brigue au parlement. Ce corps, peu intimidé alors par une cour errante, et chassée en quel^ ,qli^ fa$on de 1^ capitale , pressé par les cabales du duc d'Orléans et du prince, déclara par un arrêt le duc d'Orléans Ijeutenant-g^éral du royaume, quoique le roi fiit m;yeur : c'était le n^éme titre qu'on avait donné au duc de Mayenne du t^nps de la Ligue. l.e prjnce de Condé fut nommé généralissime des armées. Les deux parlements de Paris et de Pontoise se contestant l'un à l'autre leur autorité , donnant des arrêts contraires I et qui par là se seraient rendus le piépris du peu-

pie, s'accordaient à demander Texpalsion de Ihzarin : tant la haine contre ce ministre semblait alors le devoir essentiel d'un Français!

Il ne se trouva dans ce temps aucun parti qui ne fût faible ; celui de h cour Tétait autant que les autres; Targent et les forces manquaient à tous; les factions se multipliaient; les combats n'avaient produit de chaque c6té que des pertes et des regrets. La cour se vit obligée de sacrifier encore Mazarin , que tout le monde appelait la cause des troubles , et qui n'en était que le prétexte. Il sortit une seconde fois du royaume: pour surcroit de honte , il fallut que le roi donnât une déclaration publique, par laquelle il renvoyait son ministre, en vantant ses services et en se plaignant de son exil.

Charles !•', roi d'Angleterre, venait de perdre la tête sur un échafaud , pour avoir, dans le commencement des troubles, abandonné le sang de Strafford , son ami , à son parlement : Louis XTV, au conti'aire, devint le maître paisible de son royaume en souffrant Texil de Mazarin. Ainsi les mêmes faiblesses eurent des succès bien différents. Le roi d'Angleterre , en abandonnant son favori , enhardit un peuple qui respirait la guerre , et qui haïssait les rois : et Louis XIY, ou plutôt la reine-mère, en renvoyant le cardinal, ôta tout prétexte de révolte à un peuple las de la guerre , et qui aimait la royauté.

Le cardinal a peine parti pour aller à Bouillon , lieu de sa nouvelle retraite, les citoyens de Paris, de leur seul mouvement , députèrent au roi pour le supplier de revenir dans sa capitale. Il y rentra ; et tout y fut si paisible, qu'il eût été difficile d'imaginer que quelques jours auparavant tout avait été dans la confusion. Gaston d'Orléans , malheureux dans ses entreprises , qu'il ne sut jamais soutenir, fut relégué à

LOUIS XIV. aw

Mois, oh il passa le reste de sa vie dans te repentir; et il fut le deuxième fils de Henri-le-6rand qui mourut sans beaucoup de gloire. Le cardinal de Retz, aussi imprudait qu*au« dacieux, fut arrêté dans le Louvre; et, après avoir été conduit de prison en prison , il mena longtemps une vie errante , qu'il finit enfin dans la retraite , où il acquit des vertus que son grand courage n*avait pu connaître dans les agitations de sa fortune.

Quelques conseillers qui avaient le plus abusé de leur mintetère payèrent leurs démarches par l'exil; les autres se ra[ifermèr^t dans les bornes de la magistrature, et quelques-uns s'attachèrent à leur devoir par une gratification annuelle de cinq cents écus , que Fouquet , procureur général el surintendant des finances, leur fit donner sous main (1 ).

Le prince de Condé cependant, abandonné en France de presque tous ses partisans, et mal secouru des Espagnols, continuait sur les frontières de la Champagne une guerre malheureuse. Il restait encore des factions dans Bordeaux, mais elles furent bientôt apaisées.

Ce cahne du royaume était l'effet du bannissement du cardinal Mazarm; cq;>endant, à peine fut-il chassé par le cri général des Français, et par une déclaration du roi, que le roi le fit revenir. Il fut étonné de rentrer dans Paris tout-puissant et tranquille. Louis XIV le reçut comme un père, et le peuple comme un mattre. On lui fit un festin à rHôtel-de-Ville, au milieu des acclamations des citoyens : il jeta de l'argent ù la populace; mais on dit que, dans la joie d-un si heureux changement, il marqua du mépris pour l'inconstance » ou plu-

(1 ( Mémoires de Govrvilb,

m inSTOfRfi 1% VfCANGË.

t6t pour la folie des Parisiens. Les offleiere èa parleomA» après avoir mis sa tête k prix comme Celle d'un voleur pabUe, brigtièrent presque tous l'honneur de Tenir lui demaader sa prtotection ; et ee même parlement , peu de temps aprtei emi<damna par tontumaee le prinee de Gondé à petdre li vie; changement ordinaire dans de pareils temps > et d'autiMt plus humiliant, <}ue Ton condamnait par des arrêts celui dopt on avait si longtemps partagé les fautes.

CM vit le cardinal i qui pressait oette tgondamnalîMil de Gondé, marier au prinee de Conti» son frêne ^ Tuée dises nièces : preuve que le pouvoir de ee ministre alUt être Mtt bcmee;

Le roi réunit les parlements de Paris et de Peuioiee ; il ééfendit les assemblées des chambres. Le parlement veriut re^ montrer, on mit en prison un confldiUert en en erila q«ek[ues aut^es; te parlement se tut : tout était déji ehangé.

CHÀPITRB VU

Etat (le la France jasqu*à la mort da cardinal Mazarin en i^^\.

Pendant que l*Etat avait été ainsi déchiré au-dedans ^ il avait été attaqué et affaibli au-dehors. Tout le fruit des batailles dé Rotroy, de Lens et de Nordiingen ftat perde. La place in»portante dé Dunkerque fût reprise par les Espagnols ; ile chassèrent les Français dé Barcelone ; ils r^rirent Casai en Italie.

Cependant, malgré les tumultes d'une guerre Civile et le poids d-une guerre étrangère, le cardinal Mazarln avait été assez habile et assez heureux pour conclure cette célèbre paix de Westphalie, par laquelle l'empereur et l'empire vendinent

aé rot et à la eoiironne de France la souveraineté de TAteace pour trois taillions de livres payables à i*archiduc, c'est-àdire pour environ six mtiliens d'aujourd'hui. Par ce traité/ devenu pour Tavenir la base de tous les ttaités, un nouvel électorat fut créé pour la maison de Bavière. Les drtUd dé tous les princes et des villes impériales, les privilèges des moindres gentilshommes allemands furent confirmés. Le pou-*voir de Tempereur fut restreint dans des bornes étroites, et les Français j joints aux Suédois, devinrent les législateurs dO Tempire. Cette gloire de la France était due au moins en {Mr-* tie aux armes de la^uède. Oustave-Adolphe atait commencé d'ébranler Tempire. Ses généraux avaient encore poussé assen loin leurs conquêtes sous le gouvernement de sa fille Christine» SiBfi général Wrangel était près d'entrer en Autriche. Le comte de Koônigsihârck était maître de la moiiié de la ville dePra-* gue, et assiégeait l'autre, lorsque cette paix fut conclue. Pour aûcâfoter ainsi l'empereur , il n'en coûta guère à la France qu'environ un million par an donné aiix Suédois^

Aussi la Suède obtint par ces traités de plus grands avantages que la France , elle eut la Poméranie ^ beaucoup M places ) et de l'argent. Elle força l'empereur de foira passer entre les mains des luthériens des bénéfices qui appartenaient aux catholiques romains.

L'fi^gne n'^tra point dans cette paix, et avec assez de raison ; car, voyant la France plongée dans les guerres civiles^ le mini^ère e^agnol e^a profiter des divisions de la France^ Les troupœ allemandes licenciées devinrent aux fi^agm^ un nouveau secours. L'empereur , depuis la paix de Muns^ ter, fit pa»er en Flandre, en quatre ans de temps, près de trente mille hommes. C'était une violation manifeste des

traiuis; mais ils ne sont presque jamais exécutés autrement.

Les ministres de Madrid eurent, dans le commencement de ces négociations de Yestphalie , l'adresse de faire une paix particulière avec la Hollande. La monarchie espagnole fut enfin trop heureuse de n'avoir plus pour ennemis, et de reconnaître pour souverains , ceux qu'elle avait traitée si longtemps de rebelles indignes de pardon. Ces républicains augmentèrent leurs richesses , et affermirent leur grandeur et leur tranquillité, en traitant avec l'Espagne , sans rompre avec la France.

Ds étaient si puissants, que, dans une guerre qu'ils eurent quelque temps après avec l'Angleterre , ils mirent en mer cent vaisseaux de ligne ; et la victoire demeura souvent indécise entre Blake , l'amiral anglais, et Tromp , l'amiral de Hollande, qui étaient tous deux sur mer ce que les Condé et les Turenne étaient sur terre, La France n'avait pas en ce temps dix vaisseaux de cinquante pièces de canon qu'elle pût mettre en mer; sa marine s'anéantissait de jour en jour.

Louis XIY se trouva donc en 4653 maître absolu d'un royaume encore ébranlé des secousses qu'il avait reçues, rempli de désordre en tout genre d'administration , mais plein de ressources ; n'ayant aucun allié, excepté la Savoie, pour faire une guerre offensive , et n'ayant plus d'ennemis étrangers que l'Espagne , qui était alors en plus mauvais état que la France. Tous les Français qui avaient fait la guerre civile étaient soumis, hors le prince de Condé et quelques-uns de ses partisans, dont un ou deux lui étaient demeurés fidèles par amitié et par grandeur d'âme, comme le comte de Coligny et Bouteville; et les autres, parce que la cour ne voulut pas les acheter assez chèrement.

LOUIS XIV. ao9

Condé, devenu général des armées espagnoles, ne put relever un parti qu'il avait affaibli lui-même par la destruction de leur infanterie aux journées de Rocroy et de Lens. Il com* battait avec des troupes nouvelles , dont il n'était pas le maître , contre les vieux régiments français qui avaient appris à vaincre sous lui , et qui étaient commandés par Turenne.

Le sort de Turenne et de Condé fut d'être toujours vainqueurs quand ils combattirent ensemble à la tête des Français , et d'être battus quand ils commandèrent les Espa-

Turenne avait à peine sauvé les débris de l'armée d'Espagne à la bataille de Rethel , lorsque de général du roi de France il s'était fait le lieutenant d'un général espagnol : le prince de Condé eut le même sort devant Arras. L'arcbiduc et lui assiégeaient cette ville. Turenne les assiégea dans leur camp , et força leurs Ugnes : les troupes de l'archiduc furent mises en fuites. Condé, avec deux régiments de Français et de Lorrains , soutint seul les efforts de l'armée de Turenne ; et, tandis que l'archiduc fuyait, il battit le maréchal d'Hocquincourt, il repoussa le maréchal de la Fer té , et se retira victo^ torieux, en couvrant la retraite des Espagnols vaincus. Aimsi le roi d'Espagne lui écrivit ces propres paroles : J'ai m que tout était perdu , et que vous avez tout conservé.

Il est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les batailles ; mais il est certain que Condé était un des plus grands hommes de guerre qui eussent jamais paru , et que l'archiduc et son conseil ne voulurent rien faire, dans cette journée, de ce que Condc avait proposé.

Arras sauvé, les lignes forcées, et l'archiduc mis en fuite , comblèrent Turenne de gloire ; et l'on observa que , dans la

itO HlSTOinB DE PtANCE.

lettre écrite an nom du roi au parlement (1) sur cette victoire, on y attribua le suocès de toute la campagne au cardinal Mazarin , et qu'on ne fit pas même mention du nom de Turenne. Ia cardinal s'était trouvé en effet à quelques lieues d'Arri^ ayqc le roi. Il était même entré dans le camp au siège de Stenay, que Tureqne avait pris avant de secourir Arras. On avait tfinu devant le cardinal des conseils de guerre. Sur ce fondement il s'attribua l'honneur âm événements , et cette vanité lui donna un ridicule que toute l'autorité du ministère ne pût effacer.

Le roi ne se trouva pas à la bataille d' Arras , et aurait pu y être : il était allé à la tranchée au siège de Stenay ; mais le cardinal Ifazarin ne voulut pas qu^il exposAt davantage sa personne, à laquelle le r^[K)s de l'Etat et la puissance du ministre semblaient attanhés.

D'un câté Mazarin, maître absolu de la France et du jeune roi , de l'autre don Louis de Haro , qui gouvernait l'B^gne et Philippe IV , continuaient sous le nom de leurs maîtres cette guofre peu vivement soutenue. 11 n'était pas encore question dans le monde du nom de Louis XIY , et jamais on n'avait parlé du roi d'Espagne. Il n'y avait alors qu'une tête couronnée m Eiirope qui edt une gloire personnelle : la s^u|e Christine, reine de Suède, gouvernait par elle-même, et soutenait l'honneur du trône , abandonné ou flétri , ou inconnu dans les autres Etats.

Charles II , roi d'Angleterre , fugitif en France avec sa mère et schi frère, y trainait sas malheurs et ses espérances. Un simple citoyen avait subjugué l'Angleterre , l'Ecosse et l'Irlande. Cromwel, avait pris le nom de protecteur, et non

(1) Datée de Vinoetraes, du 11 septeipbre 1654.

LOUIS XIV. an

celui de roi ; parce que les Anglais savaient jusqu^oà les droits de leurs rois devaient s'étendre , et ne connaissaient pas quelles étaient les bornes de Tautorité d'uu protecteur.

Il affermit son pouvoir en sachant le réprimer à pi'opoë : il n'entreprit point sur les privilèges dont les peuides étaient jaloux ; il ne logea jamais de gens de guerre dans la eité de Londres; il ne mit aucun impôt dont on pût murmurer; il n'offensa point les yeux par trop de faste ; il ne 6e permit aucun plaisir; il n'apeumula point de trésors, et il eut soin que la justice fût observée avec cette impartialité impitoyable qui ne diràngue point les grands des p^its.

Le frère de Pantaléoq Sa, ambassadeur (te Portugal en Angleterre, ayapt eru que sa licence serait impunie parce que la personne de son fr^re était sacrée, insulta des citoyens de Londres, et en fit assassiner un pour se venger de la résistaqce des autres; il fut condamné à être pendu. Cromwell, qui pouvait lui faire grâce, le laissa exécuter, et signa entité un traité avec l'ambassadeur.

Jamais le commerce ne fut si libre ni si florissant; jamais l'Angleterre n'avait été si riche. Ses flottes victorieuses Hsaient req)eoter son nom sur toutes les mers; tandis que Mazarin, uniquement occupé de dominer et de s'enriehir, laissât laAguir dans la France la justice, le commerce, la sMurine, et même les finances. Maître de la France, comme Cromwell l'était de l'Angleterre, après une guerre civile, il eût pu faire pour le pays qu'il gouvernait ce que Oomw^U avait fait pour le sien; mais il était étranger, et l'âme deMazarin, qui n'avait pas la barbarie de celle de Cromwell , n'en avait pas aussi la grandeur.

Toutes les nations de l'Europe, qui avaient négligé Tallianee

St2 HISTOIRE DE FRANCE.

de l*Angleierre sous Jacques I*' et sous Charles l*\ la briguèrent sous le protecteur. La reine Christine elle-même, quoiqu'elle eût détesté le meurtre de Charles P% entra dans l'alliance d'un tyran qu'elle estimait.

Mazarin et don Louis de Haro prodiguèrent à Tenvi leur politique pour s'unir avec le protecteur. Il goûta quelque temps la satisfaction de se Voir courtisé par les deux plus puissants royaumes de la chrétienté.

Le ministre espagnol lui offrait de l'aider à prendre Calais; Mazarin lui proposait d'assiéger Dunkerque, et de lui remettre cette ville. Cromwell avait à choisir entre les clés de la France et celles de la Flandre. Il fut beaucoup sollicité aussi par Condé ; mais il ne voulut point négocier avec un prince qui n'avait phis que son nom , et qui était sans parti en France , et sans pouvoir chez les Espagnols.

Le protecteur se détermina pour la France, mais sans faire de traité particulier, et sans partager des conquêtes par avance : il voulait illustrer son usurpation par de plus grandes entreprises. Son dessein était d'enlever le Mexique aux Espagnols; mais ils furent avertis à temps. Les amiraux de Cromwell leur prirent du moins la Jamaïque, île que les Anglais possèdent encore, et qui assure leur commerce dans le nouveau monde. Ce ne fut qu'après l'expédition de la Jamaïque que Cromwell signa son traité avec le roi de France, mais sans faire encore mention de Dunkerque. Le protecteur traita d'égal n égal; il força le roi à lui donner le titre de frère dans ses lettres. Son secrétaire signa avant le plénipotentiaire de France, dans la minute du traité qui resta en Angleterre; mais il traita véritablement en supérieur, en obligeant le roi de France de faite sortir de ses états Charles H et le duc dTork, petits-

fils de Henri lY , a qui la France devait un asile. On ne pouvait faire un plus grand sacrifice de Thonneur à la forlune.

Tandis que Mazarin faisait ce traité, Charles II lui demandait une de ses nièces en mariage. Le mauvais état de ses affaires, qui obligeait ce prince à cette démarche, fut ce qui lui attira un refus. On n même soupçonné le cardinal d'avoir voulu marier au fils de Cromwell celle qu'il refusait au roi d'Angleterre. Ce qui est sûr, c'est que, lorsqu'il vit ensuite le chemin du trône moins fermé à Charles II, il voulut renouer ce mariage; mais il fut refusé à son tour.

La mère de ces deux princes, Henriette de France, fille de Henri-le-Grand, demeurée en France sans secours, fut réduite à conjurer le cardinal d'obtenir au moins de Cromwell qu'on lui payât son douaire. C'était le comble des humiliations les plus douloureuses, de demander une subsistance à celui qui avait versé le sang de son mari sur un échafaud. Mazarin fit de faibles instances en Angleterre au nom de cette reine, et lui annonça qu'il n'avait rien obtenu. Elle resta dans la pauvreté, et dans la honte d'avoir imploré la pitié de Cromwell, tandis que ses enfants allaient, dans l'armée de Condé et de don Juan d'Autriche, apprendre le métier de la guerre contre la France qui les abandonnait.

Les enfants de Charles P% chassés de France, se réfugièrent en Espagne. Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les cours, et surtout à Rome, de vive voix et par écrit, contre un cardinal qui sacrifiait, disaient-ils, les lois divines et humaines, l'honneur et la religion, au meurtrier d'un roi et qui chassait de Franco Charles II et le duc dTork, cousins de liOuis XIV, pour plaire au l)ourreau de leur père. Pour tou»e

2t I HISTOIttE DE PRANCE.

réponse aux cris des Espagnols, on produisit les offres qu'Us avaient faites eux-diémes au protecteur.

La guerre continuait toujours en Flandre avec des succès divers. Turenne ayant assiégé Valenciennes avec le maréchal de La Ferté, éprouva le même revers que Gondé avait essuyé devant Arraa. Le princci secondé alors de don Juan d'Autriche, plus digne de combattre à ses côtés que n'était Tarchiduo, força les lignes du maréchal de La Ferté, le fit prisonnier, et délivra Valenciennes. Turenne fit ce que Gondé avait fait dans une déroute pareille. Il sauva l'armée battue, et fit tête partout à l'ennemi; il alla même un mois après assiéger et prendre la petite ville de la Capelle. C'était peut-être la première fois qu'une armée battue avait osé faire un siège.

Cette marche de Turenne, si estimée, après laquelle il prit la Capelle, fut éclipsée par une marche pltta belle enoore du prince de Coudé. Turenne assiégeait à peine Cambrai, que Cofidé, suivi de deux mille chevaux, perça à travers l'armée des assiégeants^ et ayant renversé tout ce qui voukit l'arrêter, il se jeta dans la ville. Les citoyens reçurent à genoux leur 11* bérateur. Ainsi ces deux hommes opposés l'un à l'autre déployaient les ressources de leur génie. On les admirait dans leurs retraites oomtne dans leurs victoires, dans leur bonne conduite et dans leurs fautes mêmes, qu'ils savaient toujours réparer^ Leurs talents arrêtaient toUr à tour les progrès de l'une et de l'autre monarchie; mais le désordre des finances eu Espagne et en France était encore un plus grand obstacle à leurs succès.

La ligua faite avec Cromwell donna enfin à la France une supériorité plus marquée : d'un côté l'amiral Bhke alla brûler les galions d'Espagne auprès des Iles Canaries, et leur fit peis

dre Ids seuls trésors avec lesquels la guerre pouvait se soûle* nir ; de l'autre, vingt vaisseaux anglais vinrent bloquer le port de Dunkerque, et six mille vieux soldats, qui avaient fait la révolution d'Angleterre» renforcèrent l'armée de Turenne.

Alors Dunkerque» la plus importante place de la Flandre, fut assiégée par mer et par terre. Condé et don Juan d'Autriche, ayant ramassé toutes leurs forces, se présentèrent pour la secourir. L'Europe avait les yeux sur. cet événement. Le cardinal Mazarin mena Louis XIV auprès du théâtre de la guerre, sans lui permettre d'y monter, quoiqu'il eût près de vingt ans. Ce prince se tint dans Calais. Ce fut là que Crdmwell lui envoya un ambassade fastueuse^ à la tête de laquelle était son gendre, le lord Falcombridge. Le roi lui envoya le duc de Créqui, et Mancini duc de Nevers, neveu du cardinal, suivis de deux cents gentilshommes. Mancini présenta au protecteur une lettre du cardinal. Cette lettre est remarquable; Mazario lui dit qu'il est affUgé d^ nepauvirir lui rendre en per-sonne les respects dm au plus grand homme du monde^ C'est ainsi qu'il parlait à l'assassin du gendre de Henri IV, et de l'oncle de Louis XIV, son maître.

Cependant le prince maréchal de Turenne attaqua l'armée d'Espagne, ou plutôt l'armée de Flandre, près des Dttnes. Elle était cmnmandée par don Juan d'Autriche, fils de Philippe IV et d'une comédienne, et qui devint deux ans aprèa beau-frère de Louis XIV. Le prince de Condé était dans cette armée» n^ais il ne commandait pas : ainsi il ne fut pas difficile à Turenne de vaincre. Les six mille Anglais contribuèrent à la victoire : elle fat complète. Les deux princes d'Angleterre, qui depuis furent rois, virent leurs malheurs augmentés dans cette journée par l'ascendant de Cromwell,

216 lilSTOlUE DE FftANŒ.

Le génie du grand Condé ne put rien contre les meilleures troupes de France et d'Angleterre. Le cardinal ne laissa paraître Louis XIV ni comme guerrier ni comme roi; il n'avait point d'argent à distribuer aux soldats; à peine était-il servi, il allait manger chez Mazarin ou chez le maréchal de Turenne, quand il était à Tarmée. Cet oubli de la dignité royale n*était pas dans Louis XIV l'effet du mépris pour le faste, mais celui du dérangement de ses affaires, et du soin que le cardinal avait de réunir pour soi-même la splendeur et l'autorité.

Louis n'entra dans Dunkerque que pour la rendre au lord Lockhart, ambassadeur de CromwelL Mazarin essaya si paf quelque finesse il pourrait éluder le traité, et ne pas remettre la place : mais Lockhart menaça, et la fermeté anglaise l'emporta sur l'habileté italienne.

Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal , qui s'était attribué l'événement d'Arras, voulut engager Turenne à lui céder encore l'honneur de la bataille des Dunes. Du Bec-Grépin, comte deMoret, vint, dit-on, de la part du ministre, proposer au^général d'écrire une lettre par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout le plan des opérations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût produit la honte d'un général d'armée et le ridicule d'un homme d'église. Mazarin, qui avait eu cette faiblesse, eut celle de rester brouillé jusqu'à sa mort avec Turenne.

Au milieu de ce premier triomphe , le roi tomba malade à Calais , et fut plusieurs jours à la mort. Aussitôt tous les courtisans se tournèrent vers son frère Monsieur. Mazarin prodigua les ménagements , les flatteries et les promesses au maréchal du Plessis-Praslin , ancien gouverneur de ce jeune prince, et

LOUIS XiV. 317

au comte de Guiche, son favori. Il se forma dans Paris une cabale assez hardie pour écrire à Calais contre le cardinal. Il prit ses mesures pour sortir du royaume, et pour mettre «^ couvert ses richesses immenses. Un empirique d'AbbevilIe guérit le roi avec du vin émétique , que les médecins de la cour regardaient comme un poison. Ce bon homme s'asseyait sur le lit du roi , et disait : Voilà un garçon bien malade, mais il n'en mourra pas. Dès qu'il fut convalescent, le cardinal exila tous ceux qui avaient cabale contre lui.

Peu de mois après mourut Cromwel, à l'âge de cinquantecinq ans , au milieu des projets qu'il faisait pour l'affermisse* ment de sa puissance et pour la gloire de sa nation. 11 avait humilié la Hollande , imposé les conditions d'un traité au Portugal , vaincu l'Espagne , et forcé la France à briguer son al* liance. 11 avait dit depuis peu, en apprenant avec quelle hauteur ses amiraux s'étaient conduits à Lisbonne : Je veux qu'on respecte la république anglaise autant qu'on a respecté autrefois la république romaine. Les médecins lui annoncèrent la mort. Je ne sais s'il est vrai qu'il fit dans ce moment l'enthousiaste et le prophète, et s'il leur répondit que Dieu ferait un miracle en sa faveur. Thurloe , son secrétaire , prétend qu'il leur dit : La nature peut plus que les médecins. Ces mots ne sont point d'un prophète, mais d'un homme trèssensé. Il se peut qu'étant convaincu que les médecins pouvaient se tromper, il voulût , en cas qu'il en réchappât , se donner auprès du peuple la gloire d'avoir prédit sa guérison, et rendre par là sa personne plus respectable et même plus sacrée.

Il fut enterré en monarque légitime , et laissa dans l'Europe la réputation d'un homme intrépide, tantôt fanatique, tantôt fourbe , et d'un usurpateur qui avait su régner.

Le chevalier Temple prétend que CromWell avait voulu ^ avant sa mort , s'unir avec FEspagne contre la France, et se faire donner Calais avec le secours des Espagnols, comme il avait eu Dunkerque par les mains des Français. Rien n'était plus dans soil caractère et dans sa politique. Il eût été l'idole du peuple anglais , en dépouillant ainsi lune après l'autre deux nations que la sienne haïssait également. La mort renversa ses grands desseins, sa tyrannie, et la grandeur de l'Angleterre.

Il est à remarquer qu'on porta le deuil de Cromwell à la cour de France , et que Mademoiselle fut la seule qui ne rendit point cet hommage à la mémoire du meurtrier d'un roi son parent.'

Nous avons vu déjà que Richard Cromwell succéda paisiblement et sans contradiction au protectorat de son père ^ comme un prinqe de Galles aurait succédé à un roi d'Angleterre. Richard fit voir que du caractère d'un seul homme dépend souvent la destinée de l'Etat. Il avait un génie bien e^ntraire à celui d'Olivier Cromwell , toute la douceur des vertus civiles , et rien de cette intrépidité féroce qui sacrifie tout à ses intérêts* 11 eût conservé l'héritage acquis par les travaux de son père , s'il eût voulu faire tuer trois ou quatre principiiu}( officiers de l'année, qui s'opposaient à son élévation. U aima mieux se démettre du gouvernement que de régner par des assassinats ; il vécut particulier» et même ignoré Jusqu'à l'âge de quatre*vingt^d'lx ans , dans le pays dont il avait été quelques jours le souverain. Après sa démission du protectorat, il voyagea en France : on sait qu'à Montpellier le prince de Conti, frère du grand Condé, en lui parlant sans le connai* ira, lui dit un jour ; Olivier CromweU était m gmnc^homm;

mm Mm fO» Rkhard est un misérable de n^avwr pas su jouir du fruit des crimes de son père. Cependant ce Richard vécut heureux, et son père n*a jamais connu le bonheur.

Quelque temps auparavant, la France vit un autre exemple bien plus mémorable du mépris d'une couronne* Christine, reine de Suède, vint à Paris. On admira en elle une jeune reine, qui à vingt-sept ans avait renoncé à la souveraineté dont elle était digne , pour vivre libre et tranquille. Il est honteux aux écHvains protestants d'avoir osé dire sans la momdre preuve qu'elle ne quitta sa couronne que parce qu'elle ne pouvait plus la garder. Elle avait formé ce dessein dès Tâgede vingt ans, et l'avait laissé mûrir sept années. Celte résolution, si supérieure aux idées vulgaires, et si longtemps méditée, devait fermer la bouche à ceux qui lui reprochaient de la légèreté et une abdication involontaire. L'un de ces deux reproches détruisait l'autre; mais il faut toujours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits.

Pour oonnaltre le génie unique de cette râne , on n'a qu'à lire ses lettres. Elle dit dans celle qu'elle écrivit à Chanut , autrefois ambassadeur de France auprès d'elle : « J'ai pos-

< 6édé sans faste, je quitte avec facilité. Après cela ne crai- « gnez pas pour moi ; mon bien n'est pas au pouvoir de b t fortune. » Elle écrivit au prince de Condé : « Je me tiens « autant honorée par votre estime que par la couronne que « j'ai portée. Si, après l'avoir quittée, vous m'en jugez moins

< digne ^ j'avouerai que le repos que j'ai tant souhaité me « coûte cher; mais je ne me repentirai pourtant point de l'a-

< voir acheté au prix d'une couronne, et je ne noircirai jamais une action qui m'a semblé belle par un lâche repen^

f tir ; et s'il arrive cjue vous condamniez cette iiotioD , je vous

220 HISTOinE DE PIUNCE.

D dirai pour toute excuse que je n'aurais pas quitté les biens « que la fortune m'a donnés , si je les eusse crus nécessaires « à ma félicité; et que j'aurais prétendu à l'empire du monde, « si j'eusse été aussi assurée d'y réussir, ou de mourir, que « le serait le grand <]!ondé. »

Telle était l'âme de cette personne si singulière ; tel était son style dans notre langue, qu'elle avait parlée rarement. Elle savait huit langues ; elle avait été disciple et amie de Descartes, qui mourut à Stockholm, dans son palais, après n'avoir pu obtenir une pension en France-, ou ses ouvrages furent même proscrits pour les seules bonnes choses qui y fussent. Elle avait attiré en Suède tous ceux qui pouvaient l'éclairer. Le chagrin de n'en trouver aucun parmi'ses sujets Tavait dégoûtée de régner sur un peuple qui n'était que soldat. Elle crut qu'il valait mieux vivre avec des hommes qui pensent , que de commander à des hommes sans lettres ou sans génie. Elle avait cultivé tous lés arts dans^un climat où ils étaient alors inconnus. Son dessein était d'aller se retirer au milieu d'eux en Italie. Elle ne vint en France que pour y passer, parce que ces arts ne commençaient qu'à y naître. Son goût la fixait à Rome. Dans cette vue elle avait quitté la religion luthérienne pour la catholique : indifférente pour l'une et pour l'autre , elle ne fit point scrupule de se conformer en apparence aux sentiments du peuple chez qui elle voulut passer sa vie. Elle avait quitté son royaume en 1 654 , et fait publiquement à Inspruck la cérémonie de son abjuration. Elle plut à la cour de France, quoiqu'il ne s'y trouvât pas une femme dont le génie pût atteindre au sien. Le roi la vit, et lui rendit de grands honneurs; mais à peine lui parla-t-il. Elevé dans l'ignorance, te bon sens avec lequel il était né le rendait timide.

LOUIS XIV. Mt

La plupart des femmes et des courtisans n*observërent autre chose dans cette reine philosophe, sinon qu'elle n'était pas coiffée à la française, et qu'elle dansait mal. Les sages ne con-damnèrent dans elle que le meurtre de Monaldeschi, son écuyer, qu'elle fit assassiner à Fontainebleau dans un second Yoyage. De quelque faute qu'il fût coupable envers elle, ayant renoncé à la royauté, elle devait demander justice , et non, se la faire. Ce n'était pas une reine qui punissait un sujet; c'était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre ; c'était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l'ordre d'une Suédoise dans un palais du roi de France. Nul ne doit être mis à mort que par les lois. Christine, en Suède, n'aurait eu le droit de faire assassiner personne; et certes ce qui eût été un crime à Stockholm n'était pas permis à Fontainebleau. Ceux qui ont justifié cette action méritent de servir de pareils maîtres. Cette honte et cette cruauté ternirent la philosophie de Christine, qui lui avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angleterre , et dans tous les pays ob les lois régnent : mais la France ferma les yeux à cet attentat contre l'autorité du m , contre le droit des nations , et contre r}mmanité.

Après la mort de Cromwell et la déposition de son fils, l'An^ gleierre resta un an dans la confusion de l'anarchie. Charles- Gustave , h qui la reine Christine avait donné le royaume de Suède , se faisait redouter dans le nord et dans l'Allemagne. L'empereur Ferdinand 111 était mort en 4657; son fils Léopold , âgé de dix-sept ans , déjà roi de Hongrie et de Bohême, n'avait point été élu roi des Romains du vivant de son père. Mazarin voulut essayer de faire Louis XIV empereur. Ce dessein était chimérique; il eût fallu ou forcer les électeurs ou

»8â HISTOWE DE FRANCE.

las déduire. La Franee n'était ni aasez forte pour ravir rempire , ni asses ricbe pour Tacheter ; aussi les premières ouvertures , faites à Francfort par le maréebal de Gramoot et par Lionne , furent-elles abandonnées aussitôt que proposées. Léopold fut élu* Tout ce que put la politique de Mazarin, ee fut de faire une ligue avee des princes alleoiafids pour lobservation des traités de Munster, et pour donner un frein k Tautorité de Tempereur sur Tempire,

La France , après la batailli^ des Dunes, était puissante audebors par la gloire de ses armes» et par Vétat oh étai^t réduites les autres nations ; mais le dedans souffiraît; il était épuisé d'argent ; on avait besoin delà paix,

11 fallait doux choses au cardinal pour c(HAsomnQer faeureuseipont son ministère : &ire la paix, et assurer le repos de l'état par le mariage du roi. Les cabales pendant sa maladie lui faisaient sentir combien un héritier du trôpe était nécessaire à la grandeur du ministre. Toutes ces considérations le déterminèrent à marier Louis XIV promptement. Deux parUs se présentaient , la fille du roi d'E^agne et la princesse de Sa- Ypie. Le cœur du roi avait pris un autre engagement ; il aimait éperdument mademoiselle Mancini , Tune des nièces du cardinal : né avec un cœur tendra et de la fermeté dans ses volontés , plein de passion et sans expérience , il aurait pu se résoudre à épouser sa maîtresse.

Madame de Mottevilie, favorite de I9 reine-^mère, dont les Mémoires ont un grand air de vérité, prétend que Mazarin fut tenté de laisser agir l'amour du roi , et de mettre sa qièce sur le trône. Il avait déjà marié une autre nièce au prince de Conti j une au due de Mercœur : celle que Louis XIV aimait avait été demandée en mariage par le roi d'Angleterre. C'é-

LOUIS XIV. iS3

iaient autant de titres qui pouvaient justifier son ambition. II pressentit adroitanent la reine-mère ; Je crains bien , lui ditil , que le roi ne veuille trop fortement épouser ma nièce. I^a raise, qui coamiissait le ministre , comprit qu'il souhaitait ce qu'il feipait de craindre. Elle lui répondit avec la hauteur d'une princesse du sang d'Autriche , fille , femme et mère de rois 9 et avec l'aigreur que lui inspirait depuis quelque temps UB ministre qui affectait de ne plus dépendre d'elle. Bile lui dit : Si le roi était capable de cette indignité , je me mettrais avec mon second fUsàla tête de toute la nation contre le roi 0t contre vous.

Mazarin ne pardonna jamais, dit-on , cette réponse à la reine » mais il prit le paf ti sage de penser comme elle ; il se fit lui-même un honneur et un mérite de s'opposer à la passion de Louis XIV. Son pouvoir n'avait pas besoin d'une reine de son sang pour appui. Il craipait même le caractère de sa Qièce; et il crut affermir encore la puissance de son ministère, en fuy^mt la gloire dangereuse d'élever trop sa mai-

Dè$ l'année 4656 il avait envoyé Lionne en Espagne solliciter h paix , et demander l'infante ; mais don Louis de Haro , persuadé que quelque faible que fut l'Espagne , la France ne Tétait pas moins, avait rejeté les offres du cardinal* L'infante, fille du premier lit , ét^it destinée au jeune Léopold. Le roi d'Espagne, Philippe IV , n'avait alors de son secoQd mariage qu'un fils, dont l'enfance malsaine faisait craindre pour sa vie. On voulait que l'infante, qui pouvait être héritière de tant d'états , portât ses droits dans la Imaison d'Autriche , et non dans une maison ennemie ; mais enfin Philippe IV ayant eu un autre fils, don Pbilippe-Prospei% et sa femme étant en-

2S4 IIISTOIIŒ DE FIIANCE.

core enceinte , le danger de donner l'infanle au roi de France lui parut moins grand , et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire.

Les Espagnols promirent Tinfante , et demandèrent une suspension d'armes. Mazarin et don Louis se rendirent sur les frontières d'Espagne et de France, dans Tile des Faisans. Quoique le mariage d'un roi de France et la paix générale fussent l'objet de leurs conférences, cependant plus d'un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance , et à régler des cérémonies. Les cardinaux se disaient égaux aux rois , et supérieurs aux autres souverains. La France prétendait avec plus die justice la prééminence sur les autres puissances. Cependant don Louis de Haro mit une égalité parfaite entre Mazarin et lui, entre la France et TEspagne.

Les conférences durèrent quatre mois. Mazarin et don Louis y déployèrent toute leur politique : celle du cardinal était la finesse , celle de don Louis la lenteur. Celui-ci ne donnait jamais de paroles , et celui-là en donnait toujours d'équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre ^ celui de l'espagnol était de s'empêcher d'être surpris. On prétend qu'il disait du cardinal : // a un grand défaut en politique ^ c'est qu'il veut toujours {romper.

Telle est la vicissitude des choses humaines, que de ce fameux traité des Pyrénées , il n'y a pas deux articles qui subsistent aujourd'hui. Le roi de France garda le Roussillon, qu'il aurait toujours conservé sans cette paix ; mais à l'égard de la Flandre, la monarchie espagnole n'y a plus rien. La France était alors l'amie nécessaire du Portugal; elle ne l'est plus : tout est changé. Mais si don Louis de Haro avait dit que le cardinal Mazarin savait tromper, on a dit depuis qu'il savait

prévoir. Il méditait dès longtemps Falliance des maisons de France et d'Espagne. On cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations de Munster : « Si le roi Très-Chré- « tien pouvait avoir les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot, c en épousant Tintante , alors nous pourrions aspirer à la suc* c cession d'Espagne , quelque renonciation qu'on fit faire à a l'infante ; et ce ne serait pas une attente fort éloignée , « puisqu'il n'y a que la vie du prince son frère qui l'en pût « exclure. » Ce prince était alors Balthazar, qui mourut en

Le cardinal se trompait évidemment, en pensant qu'on pourrait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à l'infante. On ne stipula pas une seule ville pour sa dot. Au contraire , on rendit à la monarchie espagnole des villes considérables qu'on avait conquises; comme Saint-Omer, Ypres, Menin , Oudenarde , et d'autres places. On en garda quelquesunes. Le cardinal ne se trompa point en croyant que la renonciation serait un jour inutile ; mais ceux qui lui font l'honneur de cette prédiction lui font donc prévoir que le prince don Balthazar mourrait en 4 649 ; qu'ensuite les trois enfants du second mariage seraient enlevés au berceau ; que Charles , le cinquième de tous ces enfants mâles , mourrait sans postérité ; et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur d'un petit-fils de Louis XIY. Mais enfin le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la postérité mâle de Philippe IV s'éteignît ; et des événements étranges Vont justifié après plus de cinquante années.

Marie-Thérèse , pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n'apporta, par son'contrat de mariage, que cinq cent mille écus d'or au soleil ; il en coûta davantage au

i^oi pour l'aller recevoir sur la frontière* Ces cinq cent soille écus , valant alors deux millions cinq cent mille livres , furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres. Enfin la France n'en reçut jamais que cent mille francs.

Loin que ce mariage apportât aucun autre avantaje, présent et réel , que celui de la paix, Tinfante renmiçaà tous les droits qu'elle pourrait jamais avoir sur aucune terre de son père; et Louis XIV ratifia cette renonciation delà manière la plus solennelle, et la fit ensuite enregistrer au parlement.

Ces renonciations et ces cinq c^t mille écus de dot semblaient être les clauses ordinaires des mariages des iniismtes d'Espagne avec les rois de France. La reine Anne d'Autriche» fille de Philippe m , avait été mariée à Louis XIII à ces ooémes conditions; et quand on avait donné Isabelle, fille de Bearile-Grand, à Philippe IV , roi d'Espape, on n'avait pas stq^lé plus de cinq cent mille écus d'or pour sa dot, dont même on ne lui paya jainais rien ; de sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages ; on n'y voyait que des filles de rois mariées à des rm , ayant à pme un présent de noces.

Le duc de Lorraine, Charles IV, de qui la France et l'Esrpagne avaient beaucoup à se plaindre , ou plutôt qui avait beaucoup à se plaindre d'elles, fut compris dans le traité» mais en prince malheureux qu'on punissait, parce qu'il ne pouvait se faire ci:aindre. La France lui rendit ses Etats, en démolissant Nanci , et en lui défendant d'avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à fidre recevoir en grâce le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souveraineté Rocroi , le Câtelet , et d'autres places dont il

• LODis XIV, »y

était en possesaon. Atasi la France gagna à la fois ees tffles et le grand Condé. Il perdit sa charge de grand-maître de la maison du toi , qa*on donna ensuite à son ffls , et ne revtot presque qu'avec sa glaire.

Charles n, roi titulaire d'Angleterre, pltxi inalheufetfx alors que le duc de Lorraine , vînt près des Pyrénées , où Ton traitait cette paix. Il implora le secours de don Louis et dé Ibfzarln. Il se flattât que leurs roîs, ses cousins geri^iffs, réumd , oseraient enfin venger une cause commune à tous le^ souverains, puisque enfin Cromweil n'était pins : il ne put seulement obtenir une entrevue , ni avec Mazarrn , ni avec don Louis. Lockhart , cet ambassadeur de la répuUique d'Angleterre, était i 8aint-Jean-de-Luz ; il se feisait respecter encore , même après la mort du protecteur ; et leâ deux ministres, dans la crainte de choquer cet Anglais , refusèrent de voir Charles IL Ils pensaient que son rétablissement était imposable ; et toutes les factions anglaises , quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais reconnaître de rois. Hs se trompèrent tous deux : la fortune fit , peu de mois après, ce que ces deux ministres auraient pu avoir la: gloire d'entreprendre. Charles fut rappelé dans ses Etats par les Anglais , sans qu'un seul potentat de l'Europe se fût jamais mis en devoir, ni d'empêcher le meurtre du père , ni de servir aii rétablissement du fils. 11 fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens , qui se jetèrent à genoux devant lui. Des vieillards qui étaient de ce nombre m'ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. Il n'y eut peut-^tre jamais de spectacle plus touchant , ni de révolution plus subite. Ce changement se fit en bien moins de temps que le traité des Pyrénées ne fut conclu; et Charles H était déjà paisible pos-

ââ8 HISTOIRE DE FRANCE.

sesseur de TAngleterre , que Louis XIV n'était pas encore marié par procureur.

Enfin le cardinal Mazarin ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Un père qui aurait marié son fils sans lui donner Tadministration de son bien n'en eût pas usé autrement que Mazarin; il revint plus puissant et plus jaloux de sa puissance, et même des honneurs , que jamais.

Il gouvernait les finances comme Tintradant d'un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de Targentà Fouquet, qui lui répondait : Sire, il n'y a rien dans les coffres de Votre Majesté , mais monsieur le cardinal vous en prêtera. Ma* zarin était riche d'environ deux cent millions, h compter comme on fait aujourd'hui. Plusieurs mémoires disent qu'il en amassa une partie par des moyens trop au-dessous de la grandeur de sa place. Ils rapportent qu'il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses : c'est ce qui ne fut jamais prouvé; mais les Hollandais l'en soupçonnèrent, et ils n'auraient pas soupçonné le cardinal de Richelieu,

On dit qu'en mourant il eut des scrupules , quoiqu'au dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens» et il en fit au roi une donation entière , croyant que le roi les lui rendrait. Il ne se trompa point; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. Enfin il mourut ; et il n'y eut que le roi qui sembla le regretter, car ce prince savait déjà dissimuler. Le joug commençait à lui peser; il était impatient de régner. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône.

Louis XIV et la cour portèrent le deuil du cardinal Mazarin; honneur peu ordinaire, et que Henri IV avait fait à la mémoire de Gabrielle d'Estrées.

LOUIS XlV. 229

Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est Tac* quisition de TAlsace. Il donna cette province à la France dans le temps que la France était déchaînée contre lui ; et, par une fatalité sin^Iière , il fit plus de bien au royaume lorsqu'il y était persécuté , que dans la tranquillité d'une puissance absolue.

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