‹ Histoire de France, Volume 14Chapitre 36 sur 48 · PHILIPPE III · texte numérisé non relu

PHILIPPE III

Ami g • Marie , l'atoée , femme de Locit XIII , en 1615.

Louis XIV époiue, en 1600, MARK-THftikt- SE , flUe aidée de Pu- LIPPB IV.

Monseigneur.

PtouprE IV.

BRAKCHB ALUMANBB.

Marie- Avne , ta cadette , épouse de Ï'erdinand Iil, empereur, en 1651 .

LiopOLB, fils de FerU' NAND III et de Marie- Anne, épouse, en 1666 J Margueritb-Thérèse ,' fiUe cadette de Priup< FE IV, dont il eut

BIarie-Antoinette-Josè- PIE, mariée à l'élec-j tenr de Bavière Maxi- .

MILIBN-ElIllANUEL, qO!

eot d'elle

Joseph • FFRi>iNANi>-Lio polo de BAtitRB, nom mé héritier de tonte la] monarchie espagnole I l'ftge de quatre ans.

Mais la maison de l'empereur comptait pour ses droits < premièrement les renonciations authentiques et ratifiées de I^uis XIII et de Louis XIV à la couronne d'E^gne; ensuite le nom d'Autriche ; le sang de Maximilien , dont Léopold et Charles II descendaient ; l'union presque toujours constante des deux branches autrichiennes, la haine encore plus constante de ces deux branches contre les Bourbons ; l'aversion que la nation espagnole avait alors pour la nation française;

enfin, les ressorts d'une politique en possession de gouverner le conseil d'Espagne.

Rien ne paraissait plus naturel alors que de perpétuer le trône d'Espagne dans la maison d'Autriche. L'Europe entière s'y attendait avant la paix de Rysvick ; mais la faiblesse de Charles II avait dérangé , dès Tannée 4 696, cet ordre de suc* eesûon ; et le nom autrichien avait déjà été sacrifié en secret. Le roi d'Espagne avait un petit-neveu, fils de Télecteur de Bavière Haximilien-Emmanuel. La mère du roi, qui vivait aicore, était bisaïeule de ce jeune prince de Bavière, âgé alors de quatre ans ; et quoique cette reine-mère fût de la maison d'Autriche, étant fille de Tempereur Ferdinand III, elle obtint de son fils que la race impériale fût déshéritée. Elle était piquée contre la cour de Vienne. Elle jeta les yeux sur ce prince ' bavarois sortant du berceau, pour le destiner à la monarchie d'Espagne et du nouveau monde. Charles II, alors gouverné par die , fit un testament secret en faveur du prince électoral de Bavière, en 4 696. Charles, ayant depuis perdu sa mère, fut gouverné par sa femme, Marie-Anne de Bavière-Neubourg. Cette princesse bavaroise, belle-sœur de l'empereur Léopold, était aussi attachée à la maison d'Autriche que la re'me-mère autrichienne avait été affectionnée au sang de Bavière. Ainsi, le cours naturel des choses fut toujours interverti dans cette affaire , oit il s'agissait de la plus vaste monarchie du monde. Marie-Anne de Bavière fit déchirer le testament qui appelait le jeune bavarois à la succession , et le roi promit à sa femme qu'il n'aurait jamais d'autre héritier qu'un fils de l'empereur Léopold , et qu'il ne ruinerait pas la maison d'Autriche. Les choses étaient en ces termes h la paix de Rysvick. Les maisons de France et d'Autriche se craignaient et s'oI>scFvaicnt, et elles

avaient l'Europe à craindre. L'Angleterre et la Hollande, alors puissante, dont Tintérét était de tenir la balance entre les sou^ vorains, ne voulaient point souffrir que la même tête pût porter avec la couronne d'Espagne celle de l'Empire ou celle de la France.

Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que le roi de Portugal, Pierre II, se mit au rang des prétendants. Cela était absurde ; il ne pouvait tirer son droit que d'un Jean I'% fils naturel de Pierre le Justicier, au quinzième siècle; mais cette prétention chimérique était soutenue par le comte d'Oropeza, de la maison de Bragance ; il était membre du conseil. Il osa en parler ; il fut disgracié et renvoyé.

Louis XIV ne pouvait souffrir qu'un fils de l'empereur recueillit la succession , et il ne pouvait venir la demander. On ne sait pas positivement quel homme imagina le premier de faire un partage prématuré et inoui de la monarchie espagnole pendant la vie de Charles II. Il est très-vraisemblable que ce fut le ministre Torcy ; car ce [fui lui qui en fit l'ouverture au comte de Portland-Benting , ambassadeur de Guillaume III auprès de Louis XIY.

Le roi Guillaume entra vivement dans ce nouveau projet. Il disposa dans la Haye, avec le comte de Tallard, de la succession d'Espagne. On donnait au jeune prince de Bavière l'Espagne et les Indes occidentales , sans savoir que Charles II lui avait déjà légué auparavant tous ses États. Le dauphin, fils de Louis XIY, devait posséder Naples , la Sicile et la province de Guipuscoa, avec quelques villes. On ne laissait à l'archiduc Charles second fils de l'empereur Léopold , que le Milanais , et rien à l'archiduç Joseph , fils aine de Léopold, héritier de l'Empire.

LOUrS XIV. 32f

Le sort d'une partie de l'Europe et de la moitié de rAmérique ainsi réglé , Louis promit, par ce traité de partage , de renoncer à la succession entière de l'Espagne. Le dauphin promit et signa la même chose. La France croyait gagner des États ; l'Angleterre et la Hollande croyaient affermir le repos d'une partie de l'Europe : toute cette politique fut vaine. Le roi moribond, apprenant qu'on déchirait sa monarchie de son vivant, fut indigné. On s'attendait qu'à cette nou-' velle il déclarerait pour son successeur, ou l'empereur Léopold , ou un fils de cet empereur ; qu'il lui donnerait cette récompense , de n'avoir point trempé dans ce partage; que la grandeur et l'intérêt de la maison d'Autriche lui dicteraient un testament. Il en fit un en effet; mais il déclara, pour la seconde fois , ce même prince de Bavière unique héritier de tous ses États. La nation espagnole , qui ne craignait rien tant que le démembrement de sa monarchie , applaudissait à cette disposition. La paix semblait devoir en être le fruit. Cette espérance fut encore aussi vaine que le traité de partage. Le prince de Bavière , désigné roi, mourut à Bruxelles.

On accusa injustement de cette mort précipitée la maison d'Autriche , sur cette seule vraisemblance que ceux-là commettent le crime à qui le crime est utile. Alors recommencèrent les intrigues à la cour de Madrid, à Vienne, à Versailles, à Londres, à la Haye et à Rome.

Louis XIV, le roi Guillaume et les États-Généraux disposèrent encore une fois en idée de la monarchie espagnole. Ils assignaient à l'archiduc Charles , fils puîné de l'empereur, la part qu'ils avaient auparavant donnée à l'enfant qui venait de mourir. Le fils de Louis XIV devait posséder Naples et Sicile, et tout ce qu'on lui avait assigné par la première convention.

On dimnait Milan au duc de Lorraine; et la Lorraine, si souvent envahie et si souvent rendue par la France, devait y être annexée pour jamais. Ce traité, qui mit en mouvement la politique de tous les princes pour le traverser ou pour le soutenir , fut tout aussi inutile que le premier. L'Europe fut encore trompée dans son attente, comme il arrive presque toujours.

L'empereur, à qui on proposait ce traité de partage à signer, jn'en voulait point, parce quHl espérait avoir toute la succession. Le roi de France, qui en avait pressé la signature, attendait les événements avec incertitude. Quand ce nouvel affront fut connu à la cour de Madrid , le roi fut sur le point de succomber à sa douleur, et la reine, sa femme , fut transportée d*une si vive colère, qu'elle brisa les meubles de soii appartement, et surtout les glaces et les autres ornements qui venaient de France, tant les passions sont les mêmes dans lous les rangs! Ces partages imaginaires, ces intrigues, ces querellés, tout cela n'était qu'un intérêt personnel. La nation espagnole était comptée pour rien ; on ne la consultait pas , on ne lui demandait pas quel roi elle voulait , on proposa d'assembler las cartes y les États-Généraux ; mais Charles frémissait à ce seul nom.

Alors ce malheureux prince, qui se voyait mourir à la fleur de son âge, voulut donner tous ses États à l'archiduc Charles, neveu de sa femme, second fils de l'empereur Léopold. Il n'osait les laisser au fils atné , tant le système de l'équilibre prévalait dans les esprits , et tant il était sûr que la crainte de voir l'Espagne, le Mexique, le Pérou, de grands établissements dans l'Inde, l'Empire, la Hongrie, la Lombardie, dans les mêmes mains, armerait le reste de l'Europe ! Il demandait que

Temperenr Léopold aivoyât son second fils Charles à Madrid» à la tête de dix mille hommes ; mais ni la France, ni T Angleterre, ni la Hollande, ni Tltalie, ne l'auraient alors souffert : toutes voulaient le partage. L'empereur ne voulait point envoyer son fils seul à la merci du conseil d^Espagne , et ne pouvait y faire passer dix mille hommes. Il voulait seulement faire marcher des hommes en Italie, pour s'assurer cette partie des États de la monarchie autrichienne e^agnde. Il arriva, pour le plus important intérêt entre deux grands rois, ce qui arrive tous les jours entre des particuliers pour des affaires légères. On disputa, on s'aigrit : la fierté allemande révoltait la hauteur castillane. La comtesse de Perlipz , qui gouvernait la femme du roi mourant, aliénait les esprits qu'elle eût dû gagner à Madrid ; et le conseil de Vienne les éloignait encore davantage par ses hauteurs.

Le jeune archiduc , qui fut depuis l'empereur Charles VI, appelait toujours les Espagnols d'un nom injurieux. Il apprit alors combien les princes doivent peser leurs paroles. Un évêque de Lérida, ambassadeur de Madrid à Vienne, mécontent des Allemands , releva ces discours , les envenima dans ses dépêches , et écrivit lui-même des choses plus injurieuses pour le conseil d'Autriche que Tarchiduc n'en avait prononce contre les Espapols. < Les ministres de Léopold, écrivait-il, ont « l'esprit fait comme les cornes des chèvres de mon pays, petit , dur et tortu. » Cette lettre devint publique. L'évêque de Lérida fut rappelé, et, à son retour à Madrid, il ne fit qu'accroître l'aversion des Espagnols contre les Allemands.

Autant le parti autrichien révoltait la cour de Madrid , autant le marquis depuis duc d'Harcourt, ambassadeur de Fraoce, se conciliait tous les cœurs par la profusiou de sa

magnificence, par sa dextérité, et par le grand art de plaire. Reçu d'abord fbrt mal à la cour de Madrid , il souffrit tous les dégoûts sans se plaindre ; trois mois entiers s'écoulèrent sans qu'il pût avoir audience du roi. Il employa ce temps à gagner les esprits. Ce fut lui qui le premier fit changer en bienveillance cette antipathie que la nation espagnole nourrissait contre la française depuis Ferdinand-Ie-Catholique; et àa prudence prépara les temps où la France et l'Espagne ont fenoué les anciens nœuds qui les avaient unis avant ce Ferdi- Band, de couronne à couronne , dépeuple à peuple , d'homme à homme. Il accoutuma la cour espagnole à aimer la maison de France; ses ministres, à ne plus s'effrayer des renonciations de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche; et Charles II lui-même, à balancer entre sa propre maison et celle de Bourbon. 11 fut ainsi le premier mobile delà plus grande révolution dans le gouvernement et dans les esprits. Cependant ée changement était encore éloigné.

L'empereur priait, menaçait. Le roi de France représentait ses droits, mais sans Oser jamais demander pour un de ses petits-fils la succession entière. Il ne s'occupait qu'à flatter le malade. Les Maures assiégeaient Ceuta. Aussitôt le marquis d'Harcourt offre des vaisseaux et des troupes à Charles, qui en fut sensiblement touché; mais la reine, sa femme, en fut effrayée; elle craignit que son mari n'eût trop de reconnaissance, et refusa sèchement ce secours.

On ne savait encore quel parti prendre dans le conseil de Madrid ; et Charles II approchait du tombeau , plus incertain . que jamais. L'empere&r Léopold piqué rappela son ambassadeur, le comte de Harrach; mais bientôt après il le renvoya à Madrid, et les espérances en faveur de la maison d'Autriebe^

LOUIS xiY. asi

se rétablirent. Le roi d'Espagne écrivit à Tempereur qu'il choisirait l'archiduc pour son successeur. Alors le roi de France, menaçant à son tour» assembla une armée vers les frontières d'Espagne ; et ce même marquis d'Harcourt fut rappelé de son ambassade pour commander cette armée. Il ne resta à Madrid qu'un officier d'infanterie qui avait servi de secrétaire d'ambassade , et qui fut chargé des affaires , comme le dit le marquis de Torcy. Ainsi le roi moribond, menacé tour-^-tour par ceux qui prétendaient à sa succession , voyant que le jour de sa mort serait celui de la guerre , que ses états allaient être déchirés , tendait à sa fin sans consolation, sans résolution et au milieu des inquiétudes.

Dans cette crise violente, le cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède, le comte de Monterey , et d'autres grands d'Espagne, voulurent sauver la patrie. Us se réunirent pour prévenir le démembrement de la monarchie. Leur haine contre le gouvernement allemand fortifia dans leurs esprits la rai* son d'état, et servit la cour de France sans qu'elle le sût. Us persuadèrent à Charles II de préférer un petit^fils de Louis XIV à un prince éloigné d'eux, hors d'étal de les défendre. Ce n'était pomt anéantir les renonciations solennelles de la mère et de la femme de Louis XIV à la couronne d'Espagne, puisqu'elles n'avaient été faites que pour empêcher les aines de leurs descendants de réunir sous leur domination deux royaumes, et qu'on ne choisissait point un aine. C'était en même temps rendre justice aux droits du sang; c'était conserver la monarchie espagnole sans partage. Le roi scrupuleux fit con-. sulter des théologiens, qui furent de l'avis de son conseil; ensuite , tout malade qu'il était , il écrivit de sa main au pape Inneceqt XII , et lui fit la même cx)nsultatioii. Le pape , qui

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croyait voir dâss TafiiiUisseine&t de la maison d'Atttriehe la liberté de l'Italie , écrivit au roi que < les bis d*E^gne et le « bien de la chrétienté exigeaient de lui qu'il donnât la pré- « férence à la maison de France. » La lettre du pape était du 46 juillet 4700. Il traita ce cas de conscience d'un souverain comme une affaire d'état , tandis que le roi d'Espagne faisait de cette grande affaire d'état un cas de conscience.

Louis XIV en fut informé par le cardinal de Janson , qui résidait alors à Rome : c'est toute la part que le cabinet de Versailles eut à cet événement. Six mois s'étaient écoulés depuis qu'on n'avait plus d'ambassadeur à Madrid. C'était peut-être une faute, ce fut peut-être encore cette faute qui valut la monarchie espagnole à la maison de France. Le roi d'Espagne fit son troisième testament , qu'on crut longtemps être le seul, et donna tous ses états au duc d'Anjou. On saisit un moment où sa femme n'était pas auprès de lui pour le faire signer. C'est ainsi que toute cette intrigue fut terminée.

L'Europe a pensé que ce testament de Charles II avait été dicté à Versailles. Le roi mourant n'avait consulté que l'intérêt de son royaume , les vœux de ses sujets, et même leurs craintes; car le roi de France faisait avancer des troupes sur la frontière pour s'assurer une partie de l'héritage ; tandis que le roi moribond se résolvait à lui tout donner. Rien n'est plus vrai que la réputation de Louis XIV et Tidée de sa puissance furent les seuls négociateurs qui consommèrent cette révolution.

Charles d'Autriche , après avoir signé la ruine de sa maison et la grandeur de celle de France , languit encore un mois, et acheva enfin , à l'âge de Irente^neuf ans, la vie obs*

LOUIS XIV. SSS

Cttre qu'il avait m&née sur le trône. Peut-être ii*est-il pas inutile, pour faire connaître l'esprit humain, de dire que, quelques mois avant sa mort, ce monarque fit ouvrir h TEscurial les tombeaux de son père, de sa mère , et de sa première femme Marie-Louise d'Orléans, dont il était soupçonné d'avoir souffert l'empoisonnement* Il baisa ce qui restait de ces cadavres, soit qu'en cela il suivit l'exemple de quelques asdens rois d'Espagne, soit qu'il voulût s'accoutumer aux horreurs de la mort , soit qu'une secrète superstition lui fit croire que l'ouverture de ces tombes retarderait l'heure où il devait être porté dans la sienne.

Ce prince était né aussi faible d'esprit que de corps; et cette faiblesse s'était répandue sur ses états. C'est le sort des monarchies, que leur prospérité dépende du caractère d'un seul homme. Telle était la profonde ignorance dans laquelle Charles II avait été élevé , que , quand les Français assiégèrent Mons , il crut que cette place appartenait au roi d'Angleterre. Il ne savait ni oh était la Flandre., ni ce qui lui ap« partenait en Flandre. Ce roi laissa au duc d'Anjou i petite fils de Louis XIV, tous ses états , sans connaître ce qu'il lui laissait.

Son testament fut si secret^ que le comte de Harrach , ambassadeur de l'empereur , se flattait encore que l'archiduc était reconnu successeur. 11 attendit longtemps l'issue du grand conseil qui se tint immédiatement après la mort du roi« Le duc d'Abrantès vint h lui les bras ouverts : l'ambassadeur ne douta pas dans ce moment que l'archiduc ne fut roi, quand le duc d'Abrantès lui dit en l'embrassant : Vengo a despedirnie de la cam de Austria. Je vietis pf^endre congé de la mair son d'Autriche.

Ainsi , après deux cents ans de guerres et de négodatkm pour quelques fronUères des états eqmguols , la maison de France eut , d'un trait de plume » la monarchie entière , sans traita , sans intrigues, et sans même avoir eu Tespérance de cette succession. On s'est cru obligé de faire coimaitre la simple vérité d'un fait jusqu'à présent obscurci par tant de ministres et d'historiens séduits par leurs pr^ugés et par les apparences , qui séduisent presque toujours. Tout ce qu'on a débité , dans tant de volumes » d'argent répandu par le mare* chel d'Harcourt, et des ministres espagnols gs^és pour faire signer ce testament , est au rang des mensonges politiques et des erreurs populaires. Mais le roi d'Espagne, en choisissant pour son héritier le petit-fils d'un roi si longtemps son enne^ mi , pensait toujours aux suites que l'idée d'un équilibre général devait entraîner. Le duc d'Anjou, p^it-fils de Louis XIV, n'était appelé à la succession d'Espagne que parce qu'il ne devait pas espérer celle de France ; et le même testanoent qui, au défaut des puînés du sang de Louis XIV , rappelait l'arehixluc Charles, depuis l'empereur Charles VI, portait expressément que l'empire et l'Espagne ne seraient jamais réunis sous un même souverain.

Louis XIV pouvait s'en tenir encore au traité de partage , qui était un gain pour la France. Il pouvait accepter le testament , qui était un avantage pour sa maison. Il est certain que la matière fut mise en délibération dans un conseil extraordinaire. Le chancelier de Pontchartrain et le duc de fieauvilliers furent d'avis de s'en tenir au traité ; ils voyaient les dangers d'une nouvelle guerre à soutenir. Louis les voyait aussi ; mais il était accoutumé à ne les pas craindre. Il accepta le testament; et rencontrant, au sortir du conseil, lesprin-

LOUIS XIV. m

cesses de Gonti avec madame la duchesse : Hé bien l leur dit-il ea souriant , quel parti prendriez-vom ? Puis , sans attendre leur réponse : Quelque parti que je prenne, ajoufa^-t-i), je sais bien que je serai blâmé.

Les actions des rois, tout flattés qu'ils sont, éprouvent tou* jours tant de critiques, que le roi d'Angleterre lui-même essuya des reproches dans son parlement; et ses ministres furent , poursuivis pour avoir îa^i le traité de partage. Les Anglais , qui raisonnent mieux qu'aucun peuple, mais en qui la fureur de Tespritde parti éteint quelquefois la raison, criaient à la fois, et contre Gui^la^me qui avait fait le traité, et contre Louis XIY qui le rompait,

L'Europe parut d'abord dans l'engourdissement de la surprise et de l'impuissance, quand elle vit la monarchie d'Espagne soumise à la France, dont elle avait été trois cents ans la rivale. Louis XIV semblait le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre. II se voyait à soixante et deux ans entouré d'une nombreuse postérité; un de ses petits-fils allait gouverner, sous ses ordres, l'Espagne, l'Amérique, la moitié de l'Italie, et les Pays-Bas. L'empereur n'osait encore que se plaindre.

Le roi Guillaume, à l'âge de cinquante-deux ans, devenu infirme et faible , ne paraissait plus un ennemi dangereux. Il lui fallait le consentement de son parlement pour faire la guerre; et Louis avait fait passer de l'argent en Angleterre, avec lequel il espérait disposer de plusieurs voix de ce parlement. Guillaume et la Hollande, n'étant pas assez forts pour se déclarer, écrivirent à Philippe V, comme au roi légitime d'Espagne. Louis XIV était assuré de l'électeur de Bavière, père du jeune prince qui était mort désigné roi. Cet électeur,

)3« IIISTOtHC; DE FRANCE.

gouverneur des Pays-Bas au nom du dernier roi Charles II, assurait tout d'un coup à Philippe Y hi possession de la Flandre, et ouvrait dans son électorat le chemin de Vienne aux armées françaises, en cas que Tempereur osât faire la perre. L*électeur de Cologne, frère de Télecteur de Bavière, était aussi intimement lié à la France que son frère; et ces deux princes semblaient avoir raison, le parti de la maison de Bourbon étant alors incomparablement le plus fort. Le duc de Savoie, déjà beau -père du duc de Bourgogne, allait Tétre encore du roi d'Espagne; il devait commander les armées françaises en Italie. On ne s'attendait pas que le père de la du-, chesse de Bourgogne et de la reine d'Espagne dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.

Le duc de Mantoue, vendu à la France par son ministre, se vendit aussi lui-même, et reçut garnison française dans Man^ toue. Le Milanais reconnut le petit-fils de Louis XIV sans balancer. Le Portugal même, ennemi naturel de l'Espagne, s'unit d*abord avec elle. Enfin, de Gibraltar à Anvers, et du Danube à Naples, tout paraissait être aux Bourbons. Le roi était si fier de sa prospérité, qu'en parlant au duc de La Rochefoucauld au sujet des propositions que l'empereur lui fais lit alors, il se servit de ces termes : Vous les trouverez encore plus insolentes qu'ofinevousVadit.

Le roi Guillaume, ennemi jusqu'au tombeau de la grandeur de Louis XIV, promit à l'empereur d'armer pour lui TAn^gleterrc et la Hollande : il mit encore le Danemarck dans ses intérêts; enfin il signa à La Haye la ligue déjà tramée contre la maison de France. Mais le roi s'en étonna peu ; et, comptant sur les divisions que son argent devait jeter dans le parlement anglais, et plus encore sur les forces réunies

de la France et de l'Espagne, il sembla mépriser ses ennemis.

Jacques^ mourut alors àSaint-^xermain. Louis pouvait accorder ce qui paraissait être de la bienséance et de la politique, en ne se hâtant pas de reconnaître le prince de Galles pour roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, après avoir reconnu Guillaume par le traité de Blysvick. Un pur sentiment de généro- ^té le porta d'abord à donner au fils du roi Jacques la consolation d'un honneur et d'un titre que son malheureux père avait eus jusqu'à sa mort, et que ce traité de Rysvick ne lui ôtait pas. Toutes les têtes du conseil furent d'une opinion contraire. Le duc de Beauvilliers surtout fit voir, avec une éloquence forte, tous les fléaux de la guerre qui devait être le fruit de cette magnanimité dangereuse. Il était gouverneur du duc de Bourgogne, et pensait en tout comme le précepteur de ce prince, le célèbre archevêque de Cambrai, si connu par ses maximes humaines de gouvernement, et par la préférence qu'il donnait aux intérêts des peuples sur la grandeur des rois. Le marquis de Torcy appuya par des principes de politique ce que le duc de Beauvilliers avait dit comme citoyen. Il représenta qu'il ne convenait pas d'irriter la nation anglaise par une démarche précipitée. Louis se rendit à l'avis unanime de son conseil; et il fut résolu de ne point reconnaître le fils de Jacques U pour roi.

Le jour même, Marie de Modène, veuve de Jacques, vient parlera Louis XIV dans l'appartement de madame de Maintenon. Elle le conjure en larmes de ne point faire à son fils, à elle, à la mémoire d'un roi qu'il a protégé, l'outrage de refuser un simple titre, seul reste de tant de grandeurs : on a toujours rendu à son fils les honneurs d'un prince de Galles, on le doit donc traiter en roi après la mort de son père : le roi T. XIV. 9St

338 HTSTOTRB DE FRANCE.

Guiltoaine ne peut s'en plaindre, pourvn qu'on le bisse jouir de son usurpation. Elle fortifie ces raisons par l'intérêt de la gloire de Louis XIV. Qu'il reconnaisse ou non le fils de Jac* ques II, les Anglais ne prendront pas moins parti contre la France; et il aura seulement la douleur d'avoir sacrifié la grandeur de ses sentiments à des ménagements inutiles. Ces rq[)résentations et ces larmes furent appuyées par madame de Maintenon. Le roi revint à son premier sentiment, et à la gloire de soutenir autant qu'il pouvait des rois opprimés. Enfin Jacques III fut reconnu, le même jour qu'il avait été arrêté dans le conseil qu'on ne le reconnaîtrait pas.

Le marquis de Torcy a fait souvent l'aveu de cette anecdote singulière. Il ne l'a pas insérée dans ses Mémoires manuscrits, parce qu'il pensait, dit-il, qu'il n'était pas honorable à son maître que deux femmes lui eussent Mi dianger une résolution prise dans son conseil. Queues Anglais m'oilt dit que peut-être sans cette démarche leur parlement n'eût point pris de parti entre les maisons et Bourbon et d'Autriche; mais que reconnaître ainsi pour leur roi un prince proscrit par eux, leur parut une injure à la nation et un despotisme qu'on voulait exercer dans l'Europe. Lesinstruetioos données par la ville de Londres à ses représentants furent violentes.

Le roi de France se donne un vice-roi, en cmférant te Htre de notre souverain à un prétendu prince de GùUes : notre cmdition serait bien malheureux, si nous déifions être f&uvemés au gré Sunprince qui a employé le fer, le feu et ks gtUères, pour détruire les protestants de ses états : amrtit^lplus d'humanité pour nous que pour ses propres si^ts?

Guillaume s'expliqua dans le parlement avec la même force. On déclara le nouveau roi Jacques conpaUe de haute trahi-

son : uiibllld*aftofw(terfut porté contre loi, c'est-à-dire, qu'il fui condamné à mort comme son grand-père; et c'est en vertu de ce bill qu'on mit depuis sa tête à prix. Tel était le sort de cette fomille infortunée, dont les malheurs n'étaient pas encore épuisés, tl faut avouer que c'était opposer de la barbarie à la générosité du roi de France.

Il paraît très-vraisemblable que FAnglelerre se serait toujours déclarée contre Louis XIV, quand même il eût refusé le vain titre de roi au (Ils de Jacques IL La monarchie d'Espagu* entre les mains de son petit-fils semblait devoir nécessairement armer contre lui les puissances maritimes. Quelques membres du parlement, gagnés, n'auraient pas arrêté le torrent de te nation. C'est un problème h résoudre, si madame de Maintenon ne pensa pas mieux que tout le conseil , et ^ Louis XIV n'eiit pas raison de laisser agir la hauteur et la sensibilité de son Ame.

L'empereur Léopold commença d'abord cette guerre en Italie dès le printemps de l'année 1 701 . L'Italie a toujours été lé pays le plus cher aux intérêts des empereurs. C'était celui oii ses armes pouvaient le plus aisément pénétrer par le Tyrol et par l'état de Venise; car Venise, quoique neutre en apparence, penchait plus cependant pour la maison d'Autriche que pour celle de France. Obligée d'ailleurs par des traités de donner passage aux troupes allemandes, elle accomplissait ees traités sans peine.

l'empereur, pour attaquer Louis XIV du eôté de l'Allemagne, attendait que le corps germanique se fât ébranlé en sa faveur. Il avait des intelligences et un parti en Espagne; mais les fruits de ces intelligences ne pouvaient éctore , si l'un des fils de Léopold ne se présentait pour les recueillir ; et ce fils

de l'empereur ne pouvait s'y rendre qu'à l'aide des flottes d'Angleterre et de Hollande. Le roi Guillaume hâtait les préparatifs. Son esprit , plus agissant que jamais dans un corps sans force et presque sans vie , remuait tout, moins pour servir la maison d'Autriche que pour abaisser Louis XIY.

n devait » au commencement de 4 702 , se mettre à la tête des armées. La mort le prévint dans ce dessein. Une chute de cheval acheva de déranger ses organes affaiblis; une petite fièvre l'emporta. Il mourut, ne répondant rien à ce que des prêtres anglais , qui étaient auprès de son lit , lui dirent sur leur religion, et ne marquant d'autre inquiétude que celle dont le tourmentaient les affaires de TEurope.

Il laissa la réputation d'un grand politique, quoiqu'il n'eût point été populaire; et d'un général à craindre , quoiqu'il eAt perdu beaucoup de batailles. Toujours mesuré dans sa conduite , et jamais vif que dans un jour de combat , il ne régna paisiblement en Angleterre que parce qu'il ne voulut pas y être absolu. On l'appelait, comme on sait, le stathouder des Anglais et le roi des Hollandais. Il savait toutes les langues de l'Europe , et n'en parlait aucune avec agrément, ayant beaucoup plus de réflexion dans l'esprit que d'imagination. Son caractère était en tout l'opposé de Louis XIV : sombre, retiré, sévère, sec, silencieux, autant que Louis était affable. Il haïssait les femmes autant que Louis les aimait. Louis faisait la guerre en roi , et Guillaume en soldat. Il avait combattu contre le grand Gondé et contre Luxembourg, laissant la victoire indécise entre Condé et lui à Senef , et réparant en peu de temps ses défaites à Steinkerque, à Nervinde; aussi fier que Louis XIY, mais de celte fierté triste et mélancolique qui rebute plus qu'elle n'impose. Si les beaux-arts fleurirent

en France par le soin de son roi, ils furent négligés en Angleterre, où l'on ne connut plus qu'une politique dure et inquiète , conforme au génie du prince.

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