CHAPITRE XVII
Traité avec ja Savoie. — Mar|age du (juc (|e Bo)ir^o||^D9. — Paix de Ifjrsvfck. — Etat de la France et de l'Eui^pe. — Mort et testament de Charles II , roi d'Espagne.
La France conservait encore sa supériorité sur touç ses ennemis. Elle en avait accablé quelques-uns, comme la Savoie et le Palatinat : elle faisait la guerre sur les frontières des autres. C'était un corps puissant et robuste, fatigué d'une longue résistance, et épuisé par ses victoires. Un coup porté à propos Teût fait chanceler. Quiconque a plusieurs ennemis à la fois ne peut avoir, à la longue, de salut que dans leur division ou dans la paix. Louis XIY obtint bientôt l'un et l'autre.
Yictor-Amédée , duc de Savoie , était celui de tous les princes qui prenatt le plus tôt son parti , quand il s'agissait de rompre ses engagements pour ses intérêts. Ce fut à lui que la cour de France s'adressa. Le comte de Tessé, depuis maréchal de France, homme habile et ainâable, d'un génie fait pour plaire , qui es( le premier talent des négociateurs , agit d'abord sourdement à Turin. Le maréchal de Catinat, aussi propre à faire la paix que la guerre, acheva la négociation. 11 n'était pas besoin de deux hommes habiles pour déterminer le duc de Savoie à recevoir ses avantages. On lui rendait son ps^s; on lui donnait de l'argent; on proposait le mariage de
sa fille avec le jeiine duc de Bourgogne, fils de Monseigneur, héritier de la couronne de France.
Alors le duc de Savoie joignit ses troupes à l'armée française. Ce prince devint , en moins d'un mois , de généralissime de l'empereur, généralissime de Louis XIV. On amena sa fille en France, pour épouser, à onze ans , le duc de Bourgogne, qui en avait treize. Après la défection.du duc de Savoie, il arriva , comme à la paix de Nimègue , que chacun des alliés prit le parti de traiter. L'empereur accepta d'abord la neutralité d'Italie. Les Hollandais proposèrent le château de Rysvick, près de La Haye, pour les conférences d'une paix générale. Quatre ar^iées que le roi avait sur pied servirent à hâter les conclusions. Quatre-vingt mille hommes étaient en Flandre sous Villeroi. Le maréchal de Choiseul en avait quarante mille sur les bords du Rhin. Catinat en avait autant en Piémont. Le duc de Vendôme, parvenu enfin au généralat, après avoir passé par tous les degrés depuis celui de garde du roi, comme un soldat de fortune , commandait en Catalogne , où il gagna un combat , et où il prit Barcelone. Ces nouveaux efforts et ces nouveaux succès furent la médiation la plus efficace. La cour de Rome offrit encore son arbitrage, et fut refusée comme à Nimègue. Le roi de Suède , Charles XI, fut le médiateur. Enfin la paix se fit, non plus avec cette hauteur et ces conditions avantageuses qui avaient signalé la grandeur de Louis XIV, mais avec une facilité et un relâchement de ses droite qui étonnèrent également les Français et les alliés. On a cru longtemps que cette paix avait été préparée par la plus profonde politique.
Le roi rendit donc à la branche autrichienne d'Espagne tout
ce qu'à lui avait pris vers les Pyrénées, et ce qu'il venait de
lui prendre en Flandre dans cette dernière guerre : Luxembourg , Hons, Ath , Courtrai. Il reconnut pour roi légitime d'Angleterre le roi Guillaume , traité jusqu'alors de prince d*Orange, d'usurpateur et de tyran. II promit de ne donner aucun secours à ses ennemis. Le roi Jacques, dont le nom fut omis dans le traité , resta dans Saint-Germain , avec le nom inutile de roi , et des pensions de Louis XIV. Il ne fit plus que des manifestes; sacrifié par son protecteur à la nécessité, et déjà oublié de l'Europe.
Les jugements rendus par les chambres de Brisach et de Metz contre tant de souverains , et les réunions faites à 1* Alsace , monuments d'une puissance et d'une fierté dangereuses, furent abolis ; et les bailliages juridiquement saisis furent rendus à leurs maîtres légitimes.
Outre ces désistements, on restitua à l'empire Fribourg» Brisacb, Kehl, Philisbourg. On se soumit à râser les forteresses de Strasbourg sur le Rhin , le Fort-Louis, Trarbach, le Mont-Royal; ouvrages oii Vauban avait épuisé son art, et le roi ses finances. On fut surpris en Europe, et mécontent en France, que Louis XIV eût fait la paix, comme s'il eût été vaincu.
Ce fut enfin par cette paix que la France rendit la Lorraine à la maison qui la possédait depuis sept cents années. Le duc Charles V, appui de l'empire et vainqueur des Turcs, était mort. Son fils Léopold prit, à la paix de Rysvick, possession de sa souveraineté ; dépouillé à la vérité de ses droits réels, car il n'était pas permis au duc d'avoir des remparts à sa capitale ; mais on ne put lui ôter un droit plus beau , celui de faire du bien à ses sujets; droit dont jamais aucun prince n'a si bien usé que lui.
Dans le temps que Louis XIV ménageait la paix de Rysvick, qui devait lui valoir la succession d'Espagne, la couronne de Pologne vint à vaquer. C'était la seule couronne royale au monde qui fût alors élective : citoyens et étrangers y peuvent prétendre. Il faut , pour y parvenir, ou un mérite assez écla« tant et assez soutenu par les intrigues pour entraîner les suffrages , comme il était arrivé à Jean Sobieski , dernier roi ; ou bien des trésors assez grands pour acheter ce royaume , qui est presque toujours à Tenchëre.
L'abbé de Polignaç , depuis cardinal , eut d'ab^ord Thabileté de disposer les sujfrages en faveur de ce prince de Conti , ' connu par les actions de valeur qu'il avait faites à Steinkerque et à Nervinde. U n'avait jamais commandé en chef; il n'entrait point dans les conseils du roi ; monsieur le duc avait autant de réputation que lui à la guerre ; M. de Vendôme en avait davantage : cependant sa renommée effaçait alors les autres noms par le grand art de plaire et de se faire valoir, que jamais on ne posséda mieux que lui. Polignac, qui avait celui de persuader, détermina d'abord les esprits en sa faveur. Il balança, avec de Téloquence et des promesses, Fargent t[u' Auguste, électeur de Saxe, prodiguait. Louis-François i })rince de Conti, fut élu roi par le plus grand parti, et proclamé par le primai du royaume. Auguste fut élu deux heu'> tes après par un parti beaucoup moins nombreux : mais il était prince souverain et puissant ; il avait des troupes prêtes sur les frontières de Pologne* Le prince de Conti était absent, sans argent, sans troupes, sans pouvoir; il n'avait pour lui que son nom et le cardinal de Polignac. Il fallait , ou que Louis XIV Tempéchât de recevoir l'offre de la couronne , ou qu'il lui donnât de quoi l'emporter sur son rival. Le ministère T. xiv. 21
m HISTOIB^ DE FRANCE.
français passa pour en avoir fait trop en envoyant le prince de Conti , et trop peu en ne lui donnant qu'une faible escadre et quelc(ues lettres de change, aveb lesquelles il arriva à la rade de Dantzick. On parut se conduire avec cette politique mitigée qui commence les affaires pour les abandonner, l^e prince de Conti ne fut pas seulement reçu à Dantzick; ses lettres de change y furent protestées. Les intrigues du pape, celles de l'empereur, l'argent et les troupes de Saxe assuraient déjà la couronne à son rival. Il revint avec la gloire d'avoir été élu. La France eut la mortification de faire voir qu'elle n'avait pas assez de force pour faire un roi pe Pologne.
Cette disgrâce du prince de Conti ne troubla point la paix du Nord entre les chrétiens. Le midi de l'Europe fut tranquille bientôt après par la paix de Rysvick. 11 ne restait plus de guerre que celle que les Turcs faisaient à l'Allemagne , à la Pologne , à Venise et à la Russie. Les chrétiens , quoique mal gouvernés et divisés entre eux , avaient dans cette -guerre la supériorité. La bataille de Zanta , où le prince Eugène battit le Grand-Seigneur en personne, fameuse par la mort d'un grand visir, de dix-sept bâchas et de plus de vingt mille Turcs , abaissa l'orgueil ottoman , et procura la paix de Carlovitz , où les Turcs reçurent la loi. Les Vénitiens eurent la Morée ; les Moscovites, Azof; les Polonais, Kaminieck; l'empereur, la Transylvanie. La chrétienté fut alors tranquille et heureuse ; on n'entendait parler de guerre ni en Asie ni en Afrique. Toute la terre était en paix vers les deux dernières années du dix-septième siècle; époque d'une trop courte durée.
Lès malheurs publics recommencèrent bientôt. Le Nord fut troublé , dès l'an 4 700 , par les deux hommes les plus singuliers qui fussent sur la terre. L'un était le czar Pierre Alexio-
Lowsxiv. ^aà
vitz, empereur de Rus»e; et l'autre le jeune Charles XII, roi de Suède. Le czar Pierre, supérieur à son siècle et à sa nation, a été, par son génie et par ses travaux , le réformateur ou plutôt le fondateur de son empire. Charles XII, plus courageux, mais moins utile à ses sujets , fait pour commander à des soldats et non à des peuples , a été le premier héros de son temps; mais il est mort avec la réputation d'un roi imprudent. La désolation du Nord, dans une guerre de dix-huit années, a dû son origine à la politique ambitieuse du czar, du . roi deDanemarck et du roi de Pologùe , <jui voulurent profiter de la jeunesse de Charles XII pour lui ravir une partie de seè états. Le roi Charles , à Tâge de seize ans , les vainquit tous trois. Il fut la terreur du Nord , et passa déjà pour un grand homme dans un âge où les autres hommes n'ont pas reçu en? core toute leur éducation. Il fut neuf âfns le roi le plus redontable qui fût au monde, et neuf autres années le plus malheureux.
Les troubles du midi de l'Europe ont eu une autre origine^ Il s'agissait de recueillir les dépouilles du roi d'Espagne, dont la mort s'approchait. Les puissances qui dévoraient déjà en idée cette succession immense faisaient ce que nous voyons souvent dans la maladie d'un riche vieillard sans enfants.
Louis XIY et (l'empereur Léopold étaient au même degré ; tous deux descendaient de Philippe III par les femmes ; mais Louis était fils de l'aînée. Le dauphin avait un plus grand avantage encore sur les enfants de l'empereur : c'est qu'il ^tait petit-fils de Philippe IV, et les enfants de Léopold n'en descendaient pas. Tous les droits de la nature étaient donc dans la maison de France. On n'a qu'à jeter un coup-d'oeil sur la taUe suivante.
HISTOIRE DE rRANCE.
MANGHB rtAMÇ4l8E. 1 ROB D'ESPAGMB.