‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 100 sur 341 · MADEMOISELLE DE LA TOUR-DU-PIN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA TOUR-DU-PIN

milices, s'étaient jetés dans cette petite cité montagnarde et la défendirent avec une grande énergie. La place, quoique dominée par une montagne voisine, ne se rendit, le 19 août, que faute de munitions. L’avant-garde des alliés entra le lendemain dans Gap, qu’elle trouva évacué par les habitants et qu’elle brüûla. Tous les environs avaient été abandonnés par ordre du roi et furent ravagés et incendiés en représailles de la dévastation du Piémont et du Palatinat. Là s’arrêtèrent les progrès des alliés. Le duc de Savoie fut retenu à Embrun par la petite vérole : Catinat, qui s’était porté à Grenoble, vint prendre à Pallons, sur la Durance, au-dessus d’Embrun, un poste excellent d’où il couvrait à la fois Briançon et Grenoble et menaçait les derrières de l'ennemi. Les nouveaux convertis, contenus par les milices, ne remuèrent pas, quoique le duc de Leinster (Schomberg) eût accompagné le duc de Savoie avec quatre mille réfugiés et Vaudois, et qu’il eût répandu, au nom de Guillaume IIT, une proclamation où il appelait les populations à la révolte. Il assurait que Guillaume et ses alliés ne voulaient que rendre à la noblesse française son ancienne splendeur ; aux parlements leur première autorité, au peuple ses justes droits '. Les populations dauphinoises se levèrent, au contraire, pour repousser l'invasion, et harcelèrent les agresseurs par une guerre de partisans que dirigea une jeune héroïne, dont le nom mérite d’être conservé par l’histoire, mademoiselle de La Tour-du-Pin?. Le duc de Savoie se sentit perdu s’il attendait l’hiver de ce côté des Alpes : il repartit d'Embrun, très-souffrant encore, le 16 septembre,

1. Hume, Guillaume II et Murie, 1. 111. C'était le langage des fameux pamphletg intitulés : Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté, attribués à Levassor, ancien oratorien qui s'était fait arminien et anglican, et publiés en Hollande, de 1688 à 1689, par Jurieu, qui trouvait toute arme bonne pourvu qu’elle portât coup contre Louis XIV. Ces pamphlets, mélange singulier d’aspirations libérales et de tendances rétrogrades vers un passé mal connu, sont surtout caractérisés par cette haine de la moderne unité politique et administrative qu’allaient exprimer bientôt avec tant d'énergie les Boulainvilliers et les Saint-Simon. Il suffit de les lire un peu attentivement pour reconnaître qu'ils ne peuvent être de Jurieu, excepté peut-être les trois ou quatre derniers des quinze. Jamais Jurieu ne se fût exprimé sur l’église romaine comme on le fait dans ces pages presque catholiques encore, et l'esprit politique et rationaliste de ces écrits n’a rien de son audace mystique et apocalyptique. V. sur cette question, le Dictionnaire des Anonymes, de Barbier, art. Jurræu.

2. Le roi lui donna une pension comme à un chef militaire, et, à sa mort, en 1708, fit placer son portrait et ses armoiries à côté de ceux de Jeanne Darc, à Saint-Denis. Nyons, sa patrie, lui a élevé récemment un monument {en 1844).

après avoir démantelé cette ville, et rentra en Piémont par le col de l’Argentière , moins difficile que ceux de la vallée de Queiras. Ïl laissa seulement quelques troupes dans la vallée de Barcelonaette pour se maintenir en possession du col de l’Argentière *.

L’incursion des alliés en deçà des Alpes n’eut donc d'autre résultat matériel que la dévastation d’une partie du Haut-Dauphiné; mais ce fut pour eux un succès d’opinion que d’avoir pu pénétrer en France; la position défensive où les Français s'étaient trouvés réduits avait achevé de mettre l’Italie à la discrétion des alliés. L'empereur exigeait que les princes et états de la Haute-lialie, Venise exceptée, fournissent des contributions et des quartiers d’hiver aux troupes qu’il entretenait dans l’armée du duc de Savoie : ces états eussent bien voulu s’en exempter, et Gênes, malgré ses récents et terribles griefs contre Louis XIV, avait promis aux diplomates français de montrer J’exemple du refus. Une escadre espagnole qui entra brusquement dans le port de Gênes obligea les Génois de révoquer leur résolution. Le vice-amiral d’Estrées revint trop tard de Brest, avec l’escadre de Toulon, pour s'opposer aux Espagnols.

En Hongrie, les Impériaux avaient pris le Grand-Waradin ; mais, malgré les efforts de la diplomatie anglaise, l’empereur n'avait pas voulu proposer des conditions de paix raisonnables, ni les Turcs accepter les exigences de Léopold.

Les résultats importants de la campagne de 1692 peuvent se résumer en peu de mots : Louis XIV avait fait à la Belgique une nouvelle et profonde entame, mais il avait reperdu l’ascendant maritime récemment conquis, avec l'espoir d’arracher à son rival le trône d'Angleterre.

La France se mit en mesure de réparer ses pertes navales, de pousser ses avantages aux Pays-Bas et de prendre l'offensive en Allemagne et en Catalogne : les alliés se préparèrent à défendre le reste de la Belgique, à insulter les côtes de la France et à tâcher de fermer l'Italie aux Français. Louis, dès l’automne de 1692, créa treize nouveaux régiments d'infanterie, plusieurs régiments de milices alsaciennes, des compagnies franches, un régiment de

1. Mém, de Catinat, t. Il, p. 408. — Saint-Hilaire, t. II, p. 72. — Quinci, t. Il, p. 567-576,

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