LIVRE LXXXVIII
MOUVEMENT INTELLECTUEL ET MORAL. — LES LETTRES, LES SCIENCES ET LES ARTS à la fin du xvure siècle et à l'entrée du xvili°. — ÉTAT DES CROYANCES ET DES 1DÉES. — Puget. — La Bruyère. RACINE à Saint-Cyr. Esther et Athalie. Fin de la grande poésie classique. — Lesage. — Querelle des anciens et des modernes. Fontenelle et Perrault. — Société du Temple. Esprits forts. — Érudition. Droit. L'abbé Fleuri. Montfaucon. Laurière. Domar. — Sciences exactes et naturelles. Delisle. Tournefort. — Réaction des grands génies étrangers sur la France. Newton. Leibniz. — Marche du cartésianisme. MALEBRANCHE. Spinoza. Locke. — Derniers temps de Bossugr. Ses combats contre les novateurs et les protestants. Jurieu. Richard Simon. FÉNELON et l'ÉDUCATION DU DUC DE Bour- GOGNE, Télémaque. Madame Guyon. Quiétisme. Lutte de Bossuet et de Fénelon. Disyrâce de Fénelon. — BayLe. Invasion du Scepticisme. — Mort de Bossuet,
Le traité de Ryswick, salué par les peuples épuisés comme la promesse d’un long repos, ne doit être qu’une trêve entre deux immenses guerres. Ce court intervalle suspend Ia marche des événements. Nous en profiterons pour jeter les yeux sur un autre face de l’histoire et pour ne pas laisser l’histoire des idées en retard sur l’histoire des faits.
Nous avons vu la France intellectuelle du xvu siècle naître et grandir : nous l'avons contemplée ensuite dans son complet épanouissement ; nous allons assister à sa décadence et à sa décomposition, encore ralenties par de glorieux efforts, et voir poindre un autre siècle et une nouvelle société. Le caractère distinctif de la période précédente, c'était l’identification du grand siècle avec le Grand Roi. Le soleil royal était le centre d'attraction de tout ce système planétaire dans lequel se mouvaient tant d’astres éclatants. Il n’en sera plus ainsi. Le soleil de Louis XIV décline : les étoiles qui lui faisaient cortége s’éteignent les unes après les autres ; les astres nouveaux qui s'élèvent n'ap-
partiennent plus à son influence et quelques-uns sont comme les précurseurs d’un monde ennemi.
Parcourons les divers domaines de la pensée, de la science et de l’art, et voyons où en sont le cœur et l’esprit de la France.
Les beaux-arts ont été frappés les premiers, dans la personne du chef d’école qui les avait si rigoureusement disciplinés. Lebrun est mort dès 1690. Louis XIV ne peut le remplacer. Personne n’a plus cette inépuisable fécondité, ni cette force de domination , quoiqu'il reste un artiste supérieur à Lebrun en tant que peintre, ce Jouvenet qui rappelle en quelque manière le Véronèse par l'étendue de ses compositions , artiste grave et sage avec une certaine majesté, qui est à Poussin et à Lesueur ce que sont les Carraches et le Dominiquin à Léonard et à Raphaël. Le premier de nos maîtres du second ordre, Jouvenet, est l'intermédiaire, non par les années, mais par le style, entre Poussin et Lebrun; s’il a perdu la noblesse et l'ampleur de geste qui signalent le premier, il est plus vrai, plus simple, plus profond que le second. Souvent faible d'exécution, il ne rend pas tout ce qu'il sent, mais il a de grandes intentions *.
Lorsque le domaine de Lebrun est démembré après sa mort, ce n’est pas Jouvenet, mais l’octogénaire Mignard, l’élégant portraitiste des dames de la cour, qui reçoit du roi la direction officielle de la peinture, de même que ce n’est pas le vieux Puget, mais Girardon, le docile lieutenant de Lebrun, qui est nommé inspecteur des ouvrages de sculpture. Trop fier et trop grand pour plier sous Lebrun, Puget avait passé sa vie loin de la cour, tantôt en Provence, sa terre natale, tantôt à Gênes, sa seconde patrie. Louis XIV savait pourtant bien, suivant l’altière expression de l'artiste lui-même, « qu’il n’y avoit pas en France plusieurs Pugets.» Colbert avait fait rappeler Puget de Gênes à Toulon, en 1669, pour lui donner à diriger la décoration des vaisseaux du roi : en 1683, on lui acheta, pour Versailles, son fameux Milon de Crotone : l’Andromède fut envoyée de Marseille en 1685 : le roi accueillit dignement le fils de l’artiste, qui lui avait amené ce beau
1. Né en 1647, à Rouen; mort en 1717. Ses principaux ouvrages sont la Descente de croix, la Madeleine chez le Pharisien, les Vendeurs du temple, la Péche miraculeuse et la Résurrection de Lazare.
[1694-1715] JOUVENET, PUJET. 237
groupe : « — Monsieur, » lui dit-il, « votre père est grand et « illustre; il n’y a personne dans l’Europe qui le puisse égaler. » Louis laissa cependant le grand sculpteur dans la gène à Marseille. Puget ne parut à Paris et à la cour qu’en 1688 et retourna mourir à Marseille, en terminant son bas-relief de la Peste de Milan (1694).
Le vieux Mignard disparut bientôt après et eut pour successeur, dans la direction des ouvrages de peinture, un homme qui, comme lui, excellait surtout dans les portraits de femmes, Largillière (1695). Mignard et Largillière avaient eu pour rival un artiste d’un talent moins délicat et plus vigoureux, Rigaud, qui s'illustra en léguant à la postérité les vivantes images de plusieurs des grands hommes du siècle.
Louis ne laissait pas non plus la sculpture, ni la grande peinture murale et de décoration, manquer d’objet ni d'ouvrage. Il avait beaucoup réduit, mais non interrompu la dépense des bâtiments pendant le fort de la guerre : après la guerre, il s’était mis en devoir d’achever Versailles et les Invalides, par la construction de la chapelle et du dôme; il modifiait, il augmentait Marli, malgré les représentations un peu timides de madame de Maintenon ‘; il recevait de la ville de Paris le somptueux hommage d’un colosse équestre en bronze sur la nouvelle place Vendôme (1699) ?. Jouvenet, Coypel, La Fosse, les Boullongne , couvraient de vastes compositions la chapelle de Versailles et l’église des Invalides : Coisevox, les deux Coustou, Lepautre, Van-Clève, peuplaient de statues les bosquets de Marli. De remarquables talents soutenaient donc encore l’honneur de l’école française, cependant le goût s’altérait peu à peu. Le portrait, genre difficile et profond, mais que le positif de son objet préserve des altérations auxquelles est exposé l'idéal de l’art, acquérait une assez grande supériorité relative, bien que Largillière et Rigaud fussent loin d’atteindre à la
1. « On fait encore ici un corps de logis... Marli sera bientôt un second Versailles. Je n’ai pas plu dans une conversation sur les bâtiments. Ma douleur est d’avoir fâché sans fruit. Il n’y a qu’à prier et souffrir; mais le peuple, que deviendra-t-il? » Lettre de madame de Maintenon, du 19 juillet 1698. V. Revue rétrospective, t. Il, p. 337.
2. Cette statue, fondue par Keller sur le modèle de Girardon, a été détruite à la Révolution,
hauteur des Titien et des Rembrandt. La forme s’amollissait et se maniérait chez la plupart des peintres et des sculpteurs : lampleur et la gravité, qui avaient signalé le Siècle de Louis XIV, tendaient à dégénérer en cette grâce affectée qui annonce la décadence des arts et qui avait déjà paru un moment chez nous à 12 fin du xvr siècle : l’ornementisme se contournait et se tourmentait en recherches mesquines : la sculpture s’égarait dans l'abus des détails et perdait la belle simplicité des lignes et des ajustements. L'esprit du xvu* siècle s’éteignait dans les arts avant que le Grand Roi fût descendu au tombeau.
La poésie et les lettres avaient encore vu de beaux jours depuis la splendide époque dont nous avons essayé de retracer l’esquisse*. Nous nous étions arrêté au moment où Molière venait de disparaître, où Racine atteignait la perfection de son art avec Phèdre, où La Fontaine et Boileau avaient produit leurs fruits les plus précieux. Quelques années s’étaient ensuite écoulées sans enfanter d'œuvres capitales, le mouvement littéraire s’entretenant toutefois par la publication d’une foule d'ouvrages qui reproduisaient, à un moindre degré, les qualités essentielles de la littérature régnante, l’ordre, la clarté, le jugement et cette belle langue qui fait reconnaître, dès la première page, les écrits de cette génération.
La scène comique avait été quelque temps abandonnée à des talents inférieurs : au bout d’une vingtaine d’années, il y reparut quelque chose du génie de Molière, au moins à la surface : on crut y entendre résonner parfois le dialogue éclatant du maître. C'était ce Regnard, dont les romanesques aventures avaient rappelé celles de l’auteur de Don Quichotte et qui, après avoir passé sa jeunesse à errer de l’Atlas à la mer Glaciale, revint consacrer son âge mûr à la scène française. Regnard fut, quoique à bien longue distance, l'héritier direct et apparent de Molière; cependant un prosateur étranger au théâtre eut peut-être plus de part effective à l'héritage. Nous voulons parler de l’auteur des Caractères ?, de l’imitateur et du vainqueur de Théophraste. Si Regnard tient à Molière par la forme, La Bruyère y tient par le fond : si le