REGNARD. LA BRUYÈRE
Joueur (1696) rappelle la vigueur comique et le naturel exquis de Molière, le Directeur ‘ semble un type échappé à l’auteur du Tartufe. Le cachet de La Bruyère, c’est l'observation philosophique d’un penseur sagace et d’un admirable écrivain, qui recueille et inscrit sur ses tablettes, en caractères ineffaçables, les traits épars de la vie morale, mais sans songer à les assembler pour en composer une création d’art. Le cachet de Regnard, c’est la verve franche et brillante d’un artiste qui sent et qui peint plus qu’il ne pense et qui, pourvu qu’il se joue librement à la surface des choses et qu’il anime à sa fantaisie les faciles créations de sa veine dramatique, se soucie peu de sonder les profondeurs de l’âme humaine. Il eût fallu fondre ensemble ces deux hommes pour donner à Molière, non un rival, mais un successeur.
La Bruyère procède à la fois de Molière, de La Rochefoucauld et de Nicole. Quoique souvent rigoureux pour l’homme, il n’a pas le parti pris de La Rochefoucauld : il est, par conséquent, plus juste et plus vrai. Modèle de style, il fournit le type le plus excellent et le plus original de la phrase purement française et dégagée de tout reste de latinisme, mais il pousse un peu loin cet excès de correction, ce purisme qui va jusqu’à condamner les libertés de la grande versification de Molière. En philosophie, il s'arrête à mi-chemin entre l'indépendance de Molière et l’onction charitable et soumise de Nicole. Dans les questions politiques et sociales, quelquefois rétrograde, il a aussi quelques échappées hardies : quand il loue le roi, c’est sans emphase et avec dignité, et il fait, vis-à-vis du pouvoir absolu, des réserves dont on lui doit tenir grand compte ?. Il combat fort spirituellement ceux qui prétendent interdire aux femmes la culture de l'esprit. En somme, ainsi que La Rochefoucauld, et à meilleur titre, il a eu l’insigne gloire de s’immortaliser par un petit volume.