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ANCIENS ET MODERNES

heur, ils avaient abordé cette grande théorie du progrès continu précisément par le côté le plus contestable : ils avaient jugé les arts en savants et non en artistes ; s’exagérant la valeur des règles et des préceptes dans les choses d'imagination et appréciant fort bien l'avantage plus réel que le développement des sentiments et des relations donne aux écrivains modernes, ils n’avaient pas compris, Perrault surtout, quelle immense compensation avaient trouvée les anciens dans l'élan de la poésie naissante, dans cette fratcheur matinale de l’aurcre des littératures, où tous les sentiments, toutes les idées essentielles et éternelles, ont été pour la première fois exprimés par la voix du poëte, où tout ce qui est devenu lieux communs était révélation et création. Nous ignorons ce que l'avenir réserve au genre humain, mais, si haut que se soient élevés les modernes, il est sûr que l’expérience ne permet pas jusqu’à présent de prononcer contre les anciens dans la poésie et les beaux-arts.

Nous n’exposerons pas ici les phases de la querelle littéraire *. Fontenelle, à défaut d’un goût pur, avait trop de finesse pour ne pas garder quelque mesure dans ses attaques ; Perrault, plus hardi et moins habile, se montra tout à fait dépourvu de jugement littéraire et de sentiment de l’art, blasphéma tous les grands noms de l’Hellénie, Platon aussi bien qu'Homère ? et que Pindare, et opposa aux anciens, non pas seulement Corneille et Molière, mais encore, mais surtout Chapelain, Scudéri et Quinault, « le plus grand poëte lyrique et dramatique qu'’ait eu la France. » Bref, il souleva contre lui et son allié une effroyable tempête. Chose piquante et pourtant naturelle, ce furent, parmi les auteurs vivants, les seuls dignes de rivaliser avec les anciens qui prirent parti pour les anciens, Racine, La Fontaine, La Bruyère, puis Boileau, qui finit par soutenir tout le poids de la guerre. Si les assaillants

1. V. l'intéressant ouvrage publié récemment par M. Rigaut : Querelle des anciens el des modernes.

2. Il est le premier qui ait exprimé des doutes sur l’existence même d’Homère et qui ait avancé que l’Iliade et l'Odyssée pourraient n'être « qu’une collection de plusieurs petits poèmes de divers auteurs. » C'était, dit-il, l'opinion d'excellents ceritiques : l'abbé d’Aubignac avait là-dessus des mémoires tout prêts. — Parallèle, etc., t. II, p. 32. Voss n’a fait que reprendre et commenter cette idée. C'était le commencement de cette redoutable critique moderne qui s’attaquait en même temps, nous le verrons tout à l’heure, à des objets plus périlleux encore,

n’entendent absolument rien à la poésie primitive, ce n’est pas que les défenseurs la comprennent fort clairement eux-mêmes. Boïleau sent très-bien la beauté de la langue et des images chez Homère; mais, quant aux sentiments et à l’état social des temps homériques, il ne s’en rend guère plus compte que Perrault luimême. Seulement, là où celui-ci accuse Homère de grossièreté et de trivialité, Boileau s’efforce de prouver que les termes dont Homère s’est servi étaient fort nobles en grec quoique ignobles en français, et il ne soupçonne pas que ces distinctions amenées par le raffinement des langues et des sociétés aient pu être ignorées dans la simplicité des âges héroïques'. Le xvn® siècle , trop original pour bien apprécier l'originalité d’autrui, n’avait en rien cette compréhension du passé que nous possédons aujourd’hui : c'est le dédommagement des générations qui ne créent plus.

Les grands poëtes de Louis XIV avaient eu raison de défendre les anciens; car les hostilités ne tardèrent pas à tourner contre la poésie elle-même. On avait d’abord prétendu surpasser les anciens dans la poésie; on en vint, par un nouvel excès de l’esprit scientifique, à nier la poésie dans sa forme nécessaire. Déjà Fontenelle ne voyait dans les règles des vers que des difficultés arbitraires; bientôt après, un nouveau champion, La Motte-Houdart, esprit distingué, penseur ingénieux, mais qui, très-bon prosateur, avait eu le tort de se faire poëte en dépit d'Apollon, attaqua systématiquement la versification comme une vaine entrave et un ornement parasite de la pensée. Les novateurs eurent à cet égard un auxiliaire bien autrement redoutable que La Motte, un hômme de génie qui prêcha d'exemple en faisant un poëme en prose, l’auteur de Télëèmaque.

Quelles qu’aient été les hérésies littéraires de Perrault et de ses amis, il ne faut pas méconnaître l'importance de leur rôle dans l'histoire de la pensée française. Perrault, moins brillant que Fontenelle, a obtenu moins de justice; pourtant, l’homme qui avait entrepris, dans son Parallèle, d'examiner « toutes les sciences et tous les arts, afin de voir à quel degré de perfection ils étaient parvenus dans l’antiquité, et ce que l'expérience du genre humain

1. V. les Œuvres de Boileau, édit. Lefèvre ; 1834; t. III, p. 195, 262, 273.

(4685-1710] LE TEMPLE. ESPRITS FORTS. 251 y à depuis ajouté », cet homme, quoiqu'il n’ait pu remplir ce programme immense, n’était point assurément un esprit vulgaire. Si son nom se rattache à la décadence de la poésie, il se rattache, par compensation, au progrès de la philosophie, et l’on doit lui savoir gré d’avoir été en France un des apôtres du dogme de la perfectibilité, au moment même où Leibniz, en Allemagne, ramcnant dans la philosophie le principe de la succession et du développement, c’est-à-dire de la vie elle-même, à côté de l'absolu de Descartes, donnait de ce même dogme de si magnifiques formules ‘, non point en reniant les anciens, mais au contraire en les reliant aux modernes dans la chaîne continue de la pensée humaine ?.

La querelle littéraire n’était pas le signal le plus menaçant de la révolution qui commençait à s’opérer dans les esprits. Le petit groupe des esprits forts, dont nous avons signalé les origines *, longtemps abrité dans l'ombre et le silence contre les splendeurs intolérantes du Grand Siècle, se ravivait, sortait de sa retraite, envahissait rapidement autour de lui. Le Temple était le quartier général; messieurs de Vendôme étaient les chefs et les hôtes “ de cette société où régnaient les lettres et les plaisirs, la licence spirituelle et l’incrédulité. Le jeune duc de Chartres, neveu du roi, destiné à tenir une trop grande place dans l’histoire! le prince de Conti, si populaire par son esprit et sa bravoure, s’y rattachaient, sinon de leurs personnes, au moins par leurs sentiments. Chaulieu, La Fare, Saint-Aulaire, Vergier, madame Deshoulières, charmaient les soupers du Temple par le feu de leur esprit et par des vers piquants et faciles, où la poésie légère prenait déjà parfois ce tour et cette forme que Voltaire devait porter à la perfection. La Fontaine s’y plaisait fort. Fontenelle, assez éloigné alors de la circonspection un peu égoïste qui fut le cachet de sa longue

1. « Le contentement durable consiste dans un acheminement continuel à une plus grande perfection. — Videlur homo ad perfectionem venire posse. — Le présent, engendré du passé, est gros de l'avenir. »

2. V. sa lettre : De Aristotele recentioribus reconciliabili, à la suite de son édition de Nizolins.

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