CHAULIEU. L’ABBÉ FLEURI
cieuses, opposant volontiers la nature à la société et répétant Tartufe à sa manière dans sa pièce adressée au P. La Chaise, trèshardie malgré les compliments qui en font passer les hardiesses. Ces conversions sur le bord de la tombe n’arrêtèrent pas la propagation de la confrérie, nous ne disons pas de l’école incrédule : malgré les éclairs de Chaulieu, malgré la circulation d'idées atomistiques renouvelées d'Épicure et de Lucrèce à travers Gassendi et tournées par certains au pur matérialisme, idées qu’un prélat diplomate, l'abbé, depuis cardinal de Polignac, réfuta sur ces entrefaites en beaux vers latins (l’Anti-Lucrèce), il n’y avait pas encore là de doctrines constituées, d'école philosophique; ce n'était guère encore qu’une protestation, qu’une Fronde antireligieuse à petit bruit, dont le pouvoir ne se préoccupait guère, absorbé qu’il était par les suites de la persécution protestante et par les tracas renaissants du jansénisme. On s'était donné trop d’affaires en persécutant les chrétiens hétérodoxes, pour avoir le loisir de songer aux gens qui ne croyaient pas en Jésus-Christ, ni même en Dieu. Louis XIV ne prenait pas cela au sérieux : il avait grand tort!
La science et les lettres orthodoxes produisaient encore des œuvres d’un mérite supérieur, qui pouvaient rassurer les gens dont le regard ne plongeait pas bien avant dans l'avenir. La religion ne semblait pas près de manquer de défenseurs. L'année 1691 avait vu poser les premières assises d’un grand monument historique et religieux, l’Histoire Ecclésiastique de l’abbé Fleuri, qui avait entrepris d'écrire les fastes entiers de l’Église catholique au point de vue gallican de Bossuet ; Fleuri poussa son immense ouvrage jusqu’au xvi° siècle. Il n’est peut-être pas de livre aussi utile pour l’histoire générale de l’Europe. Sauf Tillemont, à qui il avait emprunté la première pensée de son œuvre et bien des lumières, Fleuri n’a pas de rival au xvu* siècle pour la critique historique : il est, pour la connaissance des premiers temps de notre histoire, c’est-à-dire de la transition du monde romain au moyen âge, fort au-dessus de son époque. S’il est un peu trop engagé peut-être dans la réaction de la renaissance et du gallcanisme contre le moyen âge, c’est, au fond, une louable aversion pour la superstition et pour l'esprit persécuteur qui le guide : il
y a, dans ses Discours Préliminaires, si fermes et si substantiels, des choses hardies pour un écrivain aussi orthodoxe, par exemple la manière dont il s'exprime sur certaines dévotions récentes et sur les pays d’inquisition, qui sont aussi, dit-il, les pays des casuistes les plus immoraux !. |
A côté de l’histoire, dont Fleuri donnait un si estimable modèle, l'érudition, qui fournit la matière de l’histoire, continuait ses vastes travaux, surtout par les mains infatigables des bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Ducange n’existait plus : Mabillon achevait sa carrière, appuyé sur un digne collaborateur, Edmond Martenne, auteur de publications utiles et savantes sur les anciens rites de l’Église ?; mais le vrai successeur des Ducange et des Mabillon devait être le père Montfaucon, pour l’ampleur de science et l’activité d'esprit. Montfaucon préludait, par d’importantes publications sur les origines grecques du christianisme, sur les pères grecs, sur Origène, sur Philon, à son magnifique ouvrage de l'Antiquité expliquée. D’autres bénédictins encore, Ruinart, l’éditeur de Grégoire de Tours, Denis de Sainte-Marthe, le dernier de cette famille des Sainte-Marthe si féconde en savants et l’auteur de la grande édition de la Gallia christiana, méritent la reconnaissance de la postérité.
L'histoire ecclésiastique, avec tous les reflets qu’elle jette sur les autres parties de l’histoire, était, non pas l’unique, mais le principal objet de l’érudition bénédictine : un savant séculier, un jurisconsulte, Eusèbe de Laurière, rendait, pendant ce temps, des services très-considérables dans une autre direction. Il avait pris pour but l'étude des lois et des coutumes en France et en Europe, et il appliquait à ce grand objet une science et une sagacité dignes de Ducange. De nouvelles éditions annotées, perfectionnées, élucidées, de la Coutume de Paris et de ses commentateurs, des Insti-