MONTFAUCON. LAURIÈRE
tutes coutumières de Loisel, du Glossaire du droit françuis de Ragueau et d’autres feudistes , plusieurs traités originaux, des plans immenses qui ne pouvaient être exécutés sans le patronage de l'état, signalèrent le zèle de cet homme éminent (1692- 15 )a ll avait fait le plan d’un nouveau Coutumier général de France, où il eût réum toutes les coutumes, usances, statuts, fors, chartes, styles, lois de police, etc., expliqués et commentés. Ce gigantesque projet ne fut point exécuté; mais le ministre Pontchartrain, devenu chancelier de France en 1699, ayant résolu, à l’instigation de d’Aguesseau père, de faire réunir en un corps d'ouvrage les ordonnances des rois de la troisième race‘, en chargea Laurière et deux autres juristes. Laurière et ses collègues publièrent, en 1706, comme spécimen, la Table chronologique des Ordonnances ; mais la guerre et la détresse financière firent suspendre, bientôt après, cette vaste entreprise, à laquelle on revint après la mort de Louis XIV et qui a été continuéc par plusieurs générations de savants jusqu’à nos jours.
La science juridique fut illustrée, sur ces entrefaites, par une œuvre bien plus éclatante que ne pouvaient l’être les plus excellents travaux d’érudition. La philosophie du droit fut fondée en France par un philosophe chrétien, disciple tout à la fois, comme Arnaud et Nicole, de Descartes et de Port-Royal. Leibniz, à vingtdeux ans, avait ouvert la route, avec ce génie de synthèse universelle qui saisissait d’un coup d’æil tous les rapports qui relient le droit à l’histoire, à la philologie, à la philosophie générale : il avait proposé une méthode nouvelle pour disposer les matières du droit civil dans un ordre rationnel. Un esprit ferme et lucide accomplit ce que le génie avait indiqué : un modeste magistrat de province, vieilli dans un emploi subalterne*, fut l’auteur du plus bel ouvrage de jurisprudence qui existe dans notre langue. Compatriote et ami de Pascal et des Arnaud, Domat fit partie de ce groupe puissant que donna l’Auvergne à la France du xva siècle : enrôlé de bonne heure sous la bannière de Port-Royal, il s’était rangé, dans les questions dogmatiques, du côté le plus rigide et le plus opiniâtre, du côté de Pascal, qu’il aimait de la plus
1. Baluze avait publié, sous Colbert, les Capitulaires des deux premières races, 2. Avocat du roi au présidial de Clermont,
tendre amitié et qui mourut dans ses bras. Mais, en toute autre chose, l'esprit cartésien, l'esprit de la Méthode, l'avait profondément pénétré. Après s'être adonné, dans sa jeunesse, à la physique cet aux mathématiques , il s'était renfermé dans la science du droit. Comme Leibniz, il était à la fois imbu d’un profond respect pour les grands jurisconsultes romains, qui lui semblaient les interprètes de l'équité naturelle, et choqué de l'absence totale d'ordre philosophique dans les compilations de Justinien, où se trouvent confusément entassées les règles et les maximes de ces grands hommes. Il résolut d'établir l’ordre dans l'étude du droit civil. Cette pensée le mena bien loin et bien haut. Pour ne pas substituer à la confusion une classification arbitraire,
il comprit que ce n’était point assez de coordonner les règles du droit, si l’on ne remontait aux premiers principes de ces règles.
— Quels sont ces premiers principes ? — Pour les découvrir, il faut poser deux vérités premières ou définitions primordiales :
1° Les lois de l’homme ne sont que les règles de sa conduite;
2 cette conduite n’est autre chose que les démarches de l’homme vers sa fin. — La fin de l’homme, c’est Dieu; c’est-à-dire la possession de Dieu, qui est le souverain bien. — La première loi de
l’homme est donc celle qui lui commande l’amour et la recherche de ce souverain bien. Cette première loi en renferme une seconde,
qui oblige les hommes à s’associer et à s'aimer entre eux pour
chercher ensemble leur fin commune dans l’unité suprême. C’est pour lier les hommes dans cette société que Dieu l’a rendue essen-
tielle à leur nature. Comme on voit dans la nature de l’homme sa
destination au souverain bien, on y voit aussi sa destination à la
société. Les liens qui l’engagent à ces deux premières lois sont
l’origine de toutes les lois. L'état réel de la société diffère étran-
gement de ce que devrait être son état normal; mais les lois pre-
mières n’en obligent pas moins, quoiqu’on les ait transgressées,
et, pour bien comprendre ce qui est, il faut voir d’abord ce qui
devrait être.
Sur le fondement des deux premières lois, Domat élève done un plan idéal de la société. Il montre la loi du travail dérivée des deux premières lois et formant le lien social. Après le lien général qui unit tous les hommes, apparaissent des liens particuliers