LOCKE
Par le caractère vague donné aux termes de matière et de propriété, Locke prépare la ruine de la métaphysique.
En métaphysique, il a donc bouleversé les notions fondamentales pour bâtir dans le vide une théorie qui aboutit, d’un côté, au sensualisme par l’origine assignée aux idées, de l’autre, au scepticisme idéaliste par l’axiome que nous ne voyons directement que nos pensées et non les choses extérieures à nous; en morale, il arrive au système de l'intérêt bien entendu, par une voie assez singulière : il résout toute morale en religion et toute religion en considération de notre propre intérêt dans ce monde et dans l’autre.
Le succès de Locke est immédiat en Angleterre. Le génie anglais, qui a reculé devant le sauvage athéisme de Hobbes, se complaît dans la morale de l’utile et dans la philosophie de la sensation, présentées avec décence et gravité; il ne paraît pas s’apercevoir de la nullité des principes, en présence de la patiente et ingénieuse analyse des facultés de l’entendement, longue revue des opérations de l’esprit humain qui excite son admiration et qui est, en effet, la partie originale et durable de l’œuvre de Locke. En France, le philosophe anglais n’est d’abord accueilli que par la petite école de Gassendi, qu’il renouvelle sous une forme plus pepulaire et plus facile, et par ceux des esprits forts qui sympathisent avec cette école. L’ascendant des cartésiens, et en particulier de Malebranche, est trop puissant encore; mais les partisans de Locke doivent peu à peu croître en nombre et rallier à eux les esprits impatients de tout dogmatisme que l’austère majesté du cartésianisme importune comme une sorte de religion, ceux qui rejettent toute la théorie cartésienne pour les lacunes ou les erreurs qu’ils y aperçoivent, ceux surtout qui ne savent ni ne veulent s'élever au-dessus des choses sensibles. D’autres motifs d’une nature plus élevée militeront encore en faveur du philosophe anglais. Nous verrons Locke envahir un jour la France avec Newton, et sous les mêmes auspices, pour y régner pendant près d’un siècle sur le trône usurpé de Descartes, et nous
édit. A. Jacques, 1846; et Lettres et Opuscules inédits de Leibniz, précédés d’une Introduction, par A. Foucher de Careil, p. LxxvIII.
aurons alors à revenir sur les causes de cette étrange révolution".
Locke ne fut pas seulement métaphysicien, mais théoricien politique, et son influence fut à ce titre non moins considérable et plus légitime. Patriote dévoué, exilé en Hollande sous Jacques TI, puis rentré en Angleterre avec et par la Révolution, il fit la théorie de la liberté après avoir courageusement servi la liberté de sa personre. Il attaqua l’un après l’autre, avec plus d’audace que de logique, les deux grands dominateurs intellectuels de la France du dix-septième siècle, le philosophe qui avait affranchi les esprits de l’autorité scolastique et le théologien qui enchaînait les personnes à l’autorité politique; il battit en brèche Bossuet après Descartes. Le Traité du Gouvernement Civil de Locke (1690-1694) est véritablement l’antithèse de la Politique de l'Écriture Suinte. Près d’un quart de siècle auparavant, et avant même que Bossuet eût écrit sa théorie de gouvernement, Spinoza avait déjà formulé, dans son Traité Théologico-Politique, un système contraire à celui du théologien français. Il est intéressant de comparer entre eux les deux adversaires de Bossuet.
Nous avons dit plus haut comment Spinoza, ne considérant le genre humain que comme une abstraction nominale et non comme un archétype véritable, ou comme un concept nécessaire, ne reconnaît pas de droit naturel qui relie les hommes les uns aux autres; au point de vue humain, et tant que les âmes n’ont pas reconnu leur unité en Dieu, il ne voit pas d'autre droit que la force. Cependant la raison montre à l’homme que la société fondée sur une transaction et une protection réciproque vaut mieux que l’état de nature, où les individus sont en lutte perpétuelle. De là, le pacte social. Ce pacte même est encore un fait plutôt qu’un droit. Le droit de l’état, du magistrat, n’a de
1. Le système de Locke avait été réfuté par Leïbniz dans ses Nouveaux Essais sur l'Entendement; mais, Locke étant mort sur ces entrefaites, en 1704, Leibniz eut le tort de ne pas publier son livre, comme si la théorie de Locke fût morte avee lui. Les Nouveaux Essais ne parurent qu’en 1765, quand Locke régnait sans conteste sur l'Angleterre et la France et envahissait l'Allemagne elle-même. Au reste, il n’est pas probable que les Nouveaux Essais eussent arrêté un mouvement qui tenait à des causes si complexes. V. la traduction de M. A. Jacques et sa remarquable Introduction sur l’ensemble de l’œuvre de Leïbniz; Paris, 1846. M. Jacques a fait une œuvre fort utile en mettant les principaux ouvrages de Leïbniz à la portée d'un bien plus grand nombre de lecteurs.