SPINOZA ET LOCKE
des rois réputés inviolables ; cette inviolabilité disparaît, si le roi renverse les lois fondamentales !.
La souveraineté du peuple ne saurait être plus énergiquement formulée. Nous voilà loin de tous ces écrivains qui confondent le fait et le droit et voient autant de principes de souveraineté qu’il y a de formes de gouvernement. Les événements ont contribué à donner ici à Locke la supériorité sur Spinoza. Il y a entre eux la Révolution de 1688.
Locke n’est pas moins ferme ni moins hardi sur le droit des gens que sur la politique intérieure. La conquête injuste, dit-il, ne constitue aucun droit. La victoire, dans une guerre juste, ne donne droit qu’à la réparation de l’injure. La postérité du vaincu a toujours droit de secouer le joug du conquérant. — De Grotius à Locke, quel immense progrès!
Spinoza est resté dans sa sphère abstraite : Locke est entré avec éclat dans les faits; sa politique n’est point une utopie, c’est la politique d’une grande révolution, comme la politique de Bossuet est celle d’un grandgouvernement; mais Locke, toutefois, et c’est là sa gloire, dépasse de beaucoup les faits de son temps. Par dessus la Révolution de 1688, il donne une main, dans le passé, à la République anglaise de 1649, l’autre, dans l’avenir, à la République américaine de 1773, et ce n’est pas en Angleterre, mais dans un autre hémisphère, que sa pensée recevra son entier accomplissement ?.
Si Locke a cessé d’être, à nos yeux, le réformateur de la philosophie, il ne cessera jamais d’être honoré comme un des pères de la liberté moderne.
Nous venons de voir les successeurs de Descartes, pareils aux successeurs d'Alexandre, combattre autour de son tombeau, entre eux et avec l'ennemi du dehors. Nous voici revenus en présence de l’autre dominateur du siècle, qui vit et qui lutte encore pour la défense de son empire. Bossuet, méconnaissant l’éternelle loi
1. La corruption exercée sur les élections, ou sur les élus du peuple; est un des cas qui, suivant Locke, dépouillent le roi de son inviolabilité. Guillaume Il, aussi bien que ses prédécesseurs et que les premiers de ses successeurs, eùt couru grand risque si on lui eût appliqué cet article à la rigueur!
2. Ce n’est pas seulement comme théoricien qu’il a agi sur l'Amérique anglaise il a rédigé les lois de la Caroline du Sud, à la demande de lord Shaftesbury.
du changement et du progrès, avait cru asseoir sur le roc vif ie trône et l’autel et bâtir pour l'éternité : à peine l’édifice achevé, tout s’ébranle; tous les vents du ciel soufflent la tempête. La sphère des idées, en France du moins, est seule jusqu'ici entamée par l'orage : la Politique de l'Écriture sainte règne encore dans les faits, mais Bossuet sait trop bien que le pouvoir auquel échappent les idées ne gouvernera pas longtemps les faits. De la hauteur où il est placé, il voit de tous les points de l'horizon venir des ennemis sans nombre. Il voit le vieux calvinisme se débattre avec fureur contre la persécution et invoquer la vengeance : il craint peu cet adversaire, vaincu dans le monde moral non moins que dans le monde matériel, ce contrefacteur de l’autorité catholique, que le catholicisme a dû logiquement abattre; mais il craint bien davantage le nouveau protestantisme, la puissante école du libre examen et du rationalisme chrétien, qui, avec les disciples d’Arminius, vainqueurs du calvinisme en Angleterre plus encore qu’en Hollande, et avec les hommes de la philosophie expérimentale, avec Locke et Newton, tend à miner la théologie et à réduire tout le christianisme à la foi en la divinité du Christ, entée plus ou moins légitimement sur la religion naturelle‘. Il croit voir l’arminianisme prêt à faire un pas de plus, à franchir Le fossé qui le sépare encore du socinianisme et à se jeter dans ce déisme biblique où Socin est arrivé dès le premier siècle de la Réforme, et qui n’a entre lui et les juifs que la croyance, non plus à la divinité, mais seulement à la mission divine du Christ?. Bossuet croit voir toute la Réforme pencher et se précipiter vers le socinianisme, qui, à son tour, a derrière lui quelque chose de plus radical que luimême, la négation de la révélation biblique et le pur déisme philosophique. Tout est crainte, tout est péril. Bossuet a accepté le cartésianisme, non sans défiance, et voilà le panthéisme qui en sort, sans s’avouer lui-même, avec Malebranche, puis, en s’avouant solennellement, avec Spinoza! Et, cependant, les ennemis qui
1. C'est là l'esprit du Christianisme raisonnable, publié par Locke en 1695.
2. L'importance que l'esprit quasi judaïque des Sociniens attachait au témoignage des sens dans l'appréciation de l’Ecriture sainte, devait faciliter leur rapprochement avec l’école de Locke. — Le pas que nous venons d’indiquer, Newton paraît l’av fait,
(1682-1688] BOSSUET ET JURIEUT. 289
naissent à Descartes sont encore plus à redouter que Descartes, car ils tendent à ruiner la théodicée et la spiritualité de l’âme, si puissamment étayées par l’auteur de la Méthode. Mêmes dangers dans l'ordre des traditions que dans l’ordre des idées pures! Spinoza à attaché l'esprit critique, tel qu’un mineur opiniâtre, au rempart de l’Écriture sainte, et l'exégèse, cet art nouveau qui sonde les origines de toute chose, marche, par l'examen historique, à la décomposition des bases de la foi. La raison pure et l’histoire sont menaçantes : le sentiment religieux, à son tour, se jette hors de la règle dans ses élans mystiques. Bossuet craint l'enthousiasme ardent comme la froide critique; il craint l'esprit novateur qui se manifeste sous mille formes, dans l’Église comme hors de l’Église, et qui s'efforce partout de franchir le cercle tracé par son inflexible main. Les angoisses l’assaillent de toutes parts.
La crainte, pour un Bossuet, ce n’est pas la fuite, c’est le combat : sa vie entière, et spécialement la dernière partie de sa vie, est quelque chose d’héroïque; toujours sur la brèche, faisant face partout jusqu’à son dernier jour; c’est un des grands spectacles de l’histoire. Ses fréquents voyages à La Trappe étaient presque ses seuls moments de repos : il allait se retremper dans cette sombre piscine et y goûter quelques jours, par anticipation, la paix de la tombe.
Après la lutte avec l’ultramontanisme (1682), il s'était remis à la polémique contre les protestants et poursuivait les réfugiés dans les asiles où Louis XIV ne pouvait les atteindre ; cette polémique lui avait déjà fait produire un chef-d'œuvre dogmatique, l'Exposition de la Doctrine de l'Église; il la reprit par un chef-d'œuvre historique, l'Histoire des Variations des Églises protestantes (1688). Le titre seul dispense d'analyse et le livre tient ce que promet son titre. Le savant Basnage essaya en vain de répondre: on n’y pouvait réussir qu’en refusant à Bossuet son point de départ, à savoir, que variation est signe d'erreur ; c’est ce que fit hardiment le seul Jurieu, qui avoua les variations des protestants et affirma « que rien n’est plus commun dans le christianisme ; que la religion a été composée pièce à pièce, et la vérité de Dieu connue par parcelles ! ». Ce n’était pas encore assez pour résister à Bos-