‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 168 sur 341 · BOSSUET ET LEIBNIZ · texte numérisé non relu

BOSSUET ET LEIBNIZ

et la maison de Brunswick, que la promesse d’un nouvel électorat reliait à l’empereur, parurent entrer dans ses vues. Le directeur des églises consistoriales de Hanovre, Molanus, docteur renommé chez les luthériens, engagea une correspondance avec l’évêque de Neustadt, qui recourut bientôt au grand prélat que les catholiques d'Allemagne, aussi bien que de France, regardaient comme la colonne de l’orthodoxie. Louis XIV promit de favoriser la pieuse entreprise. Bossuet et Molanus arrivèrent à s'entendre sur la justification et l’eucharistie, et même sur la primauté papale, Bossuet admettant l'usage de la langue vulgaire dans une partie de l'office divin, la communion sous les deux espèces, pourvu qu’on n’en fit pas un point de foi, et « le retranchement de tout ce qui: sent la superstition et le gain sordide dans le culte des saints et des images ».

Sur ces entrefaites, intervint dans la négociation un personnage plus fait que Molanus pour traiter d’égal à égal avec Bossuet. Ce fut Leibniz, toujours Leibniz ; on le retrouve partout où s’agite une idée capable d’influer sur le monde intelligible ou sur le monde réel. C’est encore son génie syncrétiste qui l’engage dans cette importante affaire. Il veut concilier Rome et Augsbourg, comme Aristote et Descartes. Son penchant pour l’unité le rapproche de Bossuet ; il aime l’ordre et l'harmonie; il admire l’esprit organisateur et les puissantes institutions de l’église romaine; mais c’est là une sympathie politique, au fond, plus que religieuse, et qui s'applique à la convenance des choses plutôt qu'à leur vérité absolue. S’il paraît disposé à un rapprochement facile sur le dogme, c’est qu’il n’attache pas une grande importance aux points qui séparent les deux communions. Son unité, d’ailleurs, n’est pas celle de Bossuet : si, par un retour vers le double idéal du moyen âge, il rêve quelquefois une Europe confédérée par la médiation et sous la suprématie du pape et de l’empereur, c’esi avec des réserves de tolérance religieuse que Bossuet rejetterait bien loin ‘.

1. Il venait de soutenir contre Pellisson une très-belle discussion sur la tolérance. Cette correspondance a été publiée dès 1692. D’après un document publié dans le Bulletin de la Sociélé de l'hist. du protestantisme français (mai-juin 1858), Pellisson, qui

mourut en 1693, aurait fini dans une espèce de retour à la foi protestante de sa jeunesse,

La question du concile de Trente fut la pierre d’achoppement. Les luthériens ne voulaient pas reconnaître l’autorité de cette assemblée et proposaient une réunion préliminaire, en réservant certains points de doctrine et en attendant un nouveau concile. C'était une question plutôt nationale que théologique, et personne ne comprenait ceci aussi clairement que Leibniz. Aussi profond en histoire qu’en philosophie, il voyait l’Europe chrétienne partagée en trois groupes par une division à la fois ethnographique et religieuse : le groupe latin ou catholique, le groupe teutonique ou protestant, le groupe slave ou de rite grec. Leur réunion eût été son utopie ; mais il n’admettait pas la soumission des uns aux autres. Or, le concile de Trente avait été formé non-seulement par les Latins seuls, mais, entre les Latins, presque exclusivement par les Italiens et les Espagnols. Quoique Leibniz parût ranger la France dans le groupe latin et catholique, cependant il sentait qu’elle n’était pas latine comme l'Italie ou comme l’Espagne ?, que son esprit était plus complexe, et, avec une haute intelligence de son rôle dans le monde, il l’appelait à servir de médiatrice entre les ultramontains et les peuples du Nord. « Dieu voulut », dit-il, « que la victoire de Rome en France (au xvi° siècle) ne fût pas entière, que le génie libre de la nation française ne fût pas tout à fait supprimé et que, nonobstant les efforts des papes, la réception du concile de Trente ne passât jamais en France ?. » Il presse donc la France et Bossuet, qui la représente si glorieusement, de travailler à la réintégration de l’unité, en provoquant un concile vraiment européen et universel.

La France ne devait pas être sous cette forme la médiatrice de l’Europe. Bossuet ne pouvait accepter le terrain de Leibniz sans rompre avec Rome. Il soutint le concile de Trente comme légitimement convoqué et comme reçu de fait en France quant à la foi, et déclara impossible une réunion préalable sans un parfait accord sur la doctrine. La négociation, après une assez tongue correspondance (1691-1694), fut interrompue, puis reprise

1. De même que l'Angleterre, qui a tant d'éléments celtiques et français, n’est pas teutonique comme l’Allemagne. On sent bien qu’une telle division ne peut être d’une vérité absolue et qu’il y faut des réserves et des explications.

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