LUTTE DE BOSSUET ET DE FÉNELON
Bossuet avait philosophiquement raison de défendre la perpétuité du principe actif dans l’âme ; la doctrine sublime du pur amour, en nous enseignant à aimer l'idéal, le bien et le vrai, pour luimême, ne doit pas nous faire abdiquer cette indestructible personnalité que Dieu nous a donnée.
L'opinion publique suivit d’abord l'impulsion que lui imprimait Bossuet. Les habitudes positives, actives, fortement individuelles, du xvne siècle, se soulevaient contre la logique qui poussait à la contemplation et à l'unité des panthéistes et des mystiques. Les jésuites se tenaient sur la réserve; les jansénistes tonnaient; les esprits forts se raillaient des hyperboles amoureuses de madame Guyon. Fénelon parut d’abord abandonné de tout le monde, sauf quelques amis inébranlables. Il soumit son livre au pape, du consentement du roi; mais, quand il demanda la permission d’aller défendre son livre à Rome, le roi ne lui répondit qu’en le renvoyant dans son diocèse avec défense d’en sortir (août 1697). Dès lors, ce ne fut plus qu’une longue série de coups d'autorité en France et d’instances impérieuses à Rome contre Parchevêque exilé. La plupart des parents et amis de Fénelon furent chassés de la cour. Beauvilliers n’échappa qu’à grand’peine à la disgrâce; le titre de précepteur des enfants de France fut retiré avec éclat à Fénelon, malgré les pleurs du duc de Bourgogne'. Fénelon ne se laissa point accabler sans résistance; il soutint contre Bossuet une lutte opiniâtre et fit bien voir que le cygne pouvait tenir tête à l'aigle. Le talent prodigieux qu’il déploya dans cette polémique, l'intérêt qu’inspirait sa personne, l’impression pénible que causait l’emportement de ses ennemis, lui ramenèrent peu à peu les esprits. Il prouvait d’ailleurs avec évidence qu’on avait poussé ses maximes à des conséquences extrêmes qui n'étaient point dans sa pensée. Bossuet, aigri par ses combats perpétuels et par le sentiment de l'instabilité de son œuvre, ne montrait plus, envers ses adversaires catholiques, tels que Fénelon et Richard Simon, la modération qu’il avait témoignée autrefois dans
rant Ja multitude des perfections divines que l’on conçoit bien Dieu, mais en le gayant tout réuni en lui-même. » Existence de Dieu, p. 522.
1. Un curé de Seurre en Bourgogne fut condamné au feu, sur ces entrefaites. comme coupable d'abominations moinosistes. V. Daugeau, t. Il, p. 126.
la guerre contre les protestants : ses violences lui enlevaient quelque chose de sa dignité et de son autorité, et ses anxiétés croissantes redoublaient ses violences!. Il craignait â'échouer à Rome. Fénelon penchant un peu vers les maximes uliramontaines, la cour de Rome avait plus de sympathie pour lui que pour Bossuet, et le pape Innocent XII eût fort souhaité de laisser tomber l'affaire. Les commissaires qu’il avait chargés d’examiner le livre de Fénelon s'étant partagés, cinq pour et cinq contre, le livre eût dû être absous, suivant la coutume. Le pape n’osa point absoudre et renvoya définitivement le livre à la congrégation du saintoffice. La pression de Versailles sur le Vatican alla jusqu’au scandale. Le roi réclamait chaque jour qu’on en finit; il exigeait fort nettement, non pas un jugement, mais une condamnation. Le pape céda enfin, sur l’avis de la congrégation et contre ses sentiments personnels ; il condamna les Maximes dans les termes les plus adoucis possible et sans aucune qualification d’hérésie (12 mars 1699). Il était temps; le décret papal se croisa avec un mémoire fulminant rédigé par Bossuet au nom du roi. Le roi déclarait que, s’il n’obtenait un jugement net et précis sur un livre reconnu mauvais et qui mettait son royaume en combustion, il saurait ce qu’il aurait à faire?. C'était une menace de concile national et de schisme! On voit comment Bossuet traitait dans la pratique cette suprématie romaine qu’il exaltait en théorie; il menaçait en quelque sorte le pape de l’excommunier, si le pape ne pensait pas comme lui sur un point de doctrine.
On pouvait craindre que le schisme ne vint du côté opposé et que Fénelon ne suivit l'exemple des jansénistes. Rien ne lui eût été plus facile que de continuer les hostilités tout en ménageant la cour de Rome. Il ne le fit pas. Il montra que, comme il l’avait dit, l'esprit de contention n’est pas celui de la vraie spiritualité. F1 préféra à tout la paix de l'Église et, sans renoncer à ses sentiments intimes, qu’il exposa de nouveau au pape dans un ouvrage demeuré manuscrit, il se soumit pleinement au bref pontifical, qui fut acceplé par les assemblées de toutes les provinces ecclésias-
1. V. dans le Journal de l'abbé Ledieu, t. I, p. 242, en quels termes étranges Bossuet s’exprimait sur le compte de Fénelon, 2. V. Baussct, Vie de Fénelon, t. II, p. 246,