FÈNELON ET MADAME GUYON
donner une idée de la puissance qu'avait cette femme. Saint-Cyr fut envahi : madame de Maintenon fut quelque temps sous le charme et, par elle, Fénelon essaya d'introduire les livres de madame Guyon chez le roi. La tentative échoua : Louis ne comprit rien à ces réveries; l'esprit raisonneur et calculateur de madame de Maintenon échappa bientôt à la spiritualité et au pur amour : elle consulta son directeur, l’évêque de Chartres; elle consulta Bossuet, Bourdaloue et d’autres docteurs éminents, qui tous se prononcèrent contre le mysticisine : elle se refroidit dès lors pour Fénelon et lui devint peu à peu aussi hostile qu’elle lui avait été affectionnée. Madame Guyon, cependant, à l’instigation de Fénelon, avait récemment soumis à l'examen de Bossuet ses sentiments et ses écrits, même les Torrents, que Fénelon ne connaissait pas encore; démarche qui prouve qu’elle n'avait pas tiré toutes les conséquences de ses hardies inspirations. Bossuet, l’homme de la théologie positive et de la rigueur dialectique, était l’antipode du mysticisme : il n’avait de sa vie lu un mystique, pas même saint François de Sales! Le scandale même que lui causèrent les maximes de madame Guyon lui fit désirer d’étouffer sans bruit ces périlleuses nouveautés : après de longues explicacations, il admit l'innocence des intentions de madame Guyon et la communia de sa propre main, pensant l’avoir convaincue de ses erreurs et obtenir d’elle désormais le silence. Son espoir fut trompé : madame Guyon, soutenue par Fénelon, demanda des commissaires pour juger de sa doctrine, tout en se retirant dans un monastère de Meaux en témoignage de confiance pour Bossuet. Bossuet, l’évêque de Châlons (Noaiïlles) et un autre docteur furent chargés de cet examen et formulèrent, en trente-quatre articles, la doctrine de l’Église, telle qu’ils la concevaient, sur les matières de spiritualité. Bossuet avait été obligé de reconnaître que l’Église n’avait jamais condamné le pur amour en lui-même, et Fénelon, de son côté , adhéra aux trente-quatre articles (mars 1695). Madame Guyon abandonna ses expressions en réservant l'intention. Tout semblait pacifié, lorsque madame Guyon quitta Meaux, revint se cacher à Paris et y renouer les liens de sa petite église. Bossuet, irrité, sollicita son arrestation. Elle fut enfermée à Vincennes, où l’on finit par lui extorquer une déclaration de soumis-
sion plus explicite, qui ne lui valut pas la liberté (décembre 1695 — août 1696). Gette triste victoire ne suffit point à Bossuet. Ce n’était plus seulement madame Guyon, mais son défenseur, qu’il voulait atteindre. Il prétendit obtenir de Fénelon une rétractation déguisée, en l’obligeant à condamner, comme archevêque, les livres de madame Guyon et à donner son adhésion à un ouvrage que lui, Bossuet, allait publier : c'était une Instruction sur les étais d'oraison, où, après avoir rapidement, mais puissamment étudié les questions de spiritualité, 11 prétendait poser les bornes entre la vraie piété et les dangereuses illusions. Fénelon refusa et le livre de Bossuet parut presque simultanément avec un livre de Fénelon, l’Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure (janvier 1697). Fénelon y exposait le fond de ses sentiments et les justifiait par ceux de tous les mystiques que l'Église avait placés au rang des bienheureux.
M. de Noaiïlles, récemment promu de l'évêché de Chälons à l’archevèché de Paris, et plusieurs docteurs non suspects, consultés par F'énelon sur le manuscrit, n’y avaient rien trouvé à reprendre. Cependant, le livre n’eut pas plus tôt paru, que Bossuet alla se jeter aux pieds du roi, en lui demandant pardon « de ne lui avoir pas plutôt révélé le fanatisme de son confrère ». Bossuet ne cessa plus désormais de faire à Fénelon une guerre acharnée, irréconciliable. Sa conduite a suscité contre lui de graves imputations : l’on a voulu y chercher des motifs de jalousie contre un rival de gloire et d'influence. Bossuet était trop grand pour être jaloux et son effroi du mysticisme était sincère. Dans cette passivilé qui retranche les réflexions, les retours sur soi-même, le repentir et l'espérance, le passé et l’avenir, pour identifier l’âme au présent éternel de Dieu, dans cette foi nue qui n’a pour objet aucune vérité de l'Évangile, aucun mystère de Jésus-Christ, aucun attribut de Dieu, aucune chose quelconque, si ce n’est Dieu même ou l'Étre en soi dans son unité et sa simplicité absolues, Bossuet voyait disparaitre la nécessité du médiateur et s’abîimer le dogme et la morale du christianisme’. La théologie positive à part,
1. V. la Lettre de Bourdaloue sur le Quiclisme, dans la Vie de Fénelon, par M. de
Bausset, t. I®", p. 402. — La division des perfections divines, dit Fénelon, n’existe que par rapport à nous; tout cela est un et identique. « Ce n’est point en parcou-