‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 188 sur 341 · ÉSUVATIONS SUR LES MYSTÈRES · texte numérisé non relu

ÉSUVATIONS SUR LES MYSTÈRES

gence, la troisième comme amour, mais chacune réunissant toutefois en elle la puissance, l'intelligence et l'amour, ainsi que tous les attributs divins connus et inconnus.

Bossuet retrouve ensuite la Trinité dans l’homme et explique ainsi la parole de l'Écriture : « Dieu fit l'homme à son image et à sa ressemblance » ; seulement, dans la formule psychologique par laquelle il exprime cette ressemblance : être, connaître et vouloir, il confond la volonté avec l’amour, tandis que la volonté, quoique ayant l’amour pour mobile, se rapporte au premier des trois principes, à la puissance, être étant la même chose que pouvoir et la volonté étant la puissance se déterminant !.

Quoi qu’il en soit de cette psychologie, l'explication de la Trinité par Bossuet, résumé des vues les plus profondes des Pères, est le plus grand pas qu’ait fait la théologie et reste le plus grand titre de Bossuet comme penseur.

Bossuet était cependant trop homme d’action et de réalité pour pouvoir s’absorber dans cette sphère de l'esprit pur où il s'élevait si haut et perdre de vue les intérêts de sa foi sur la terre. Les angoisses le ressaisissaient devant les forces ennemies incessamment grandissantes. Avec Fénelon, c'était une guerre civile. La guerre extérieure s'étend de plus en plus. Sur les marches du trône même, l'avenir est disputé entre l’élève dévoué de Fénelon et les libertins, les esprits-forts, à la tête desquels sont le duc de Chartres et les Vendômes, et qui entourent le dauphin, l'élève indifférent et oublieux de Bossuet : les Zibertins ont chance d’arriver les premiers. Locke, récemment traduit, pénètre en France (1700); enfin, du fond de la Hollande, s’élève un dernier ennemi plus dangereux encore et plus difficile à saisir que le sensualisme; c’est le scepticisme, qui n’oppose plus doctrine à doctrine, mais qui sape toutes les doctrines. Au sein de la colonie réfugiée, le doute et le paradoxe se sont incarnés dans un nouveau Montaigne, plus redoutable que celui qui a fait le tourment de Pascal, un Montaigne aggressif, polémiste, systématique et méthodique.

Pierre Bayle, né en 1647, à Carlat, d’un ministre protestant du pays de Foix, n’avait montré, dès l'enfance, de passion que pour

1. OŒEuvres de Bossuet, t. IV, édit. Didot, 1841; Élévalions à Dieu sur les Mystères; 20 semaine, Élévations sur la Trénilé.

apprendre et raisonner sur ce qu’il apprenaït : la dialectique devait donner la trempe à son glaive, forgé par l’érudition. A vingtdeux ans, frappé des arguments catholiques sur la tradition et l'autorité de l’Église, il abjura le protestantisme; mais, bientôt après, choqué du culte des saints et des images, et jugeant, d’après les principes cartésiens, la transsubstantiation impossible, il revint à la réforme. Il se retira à Genève pour échapper aux lois contre les relaps, puis rentra en déguisant son nom et fut nommé professeur à l’académie protestante de Sedan, où il rencontra Jurieu, d’abord son ami, puis son irréconciliable adversaire. En 1681, les mesures hostiles au protestantisme se multipliant, l’académie de Sedan fut fermée : l’hospitalière Hollande offrit des chaires de philosophie et de théologie à Bayle et à Jurieu. Le journalisme littéraire venait d’éclore. Le Journal des Savants, fondé à Paris, en 1665, par un conseiller au parlement, Denis de Salo, avait suscité en Italie, en Allemagne, en Angleterre, diverses revues critiques auxquelles il devait survivre jusqu’à nos jours. Bayle se lança dans cette voie avec éclat par ses Nouvelles de la République des Leitres (1684-1687) '. Mais, avant d'entreprendre cette publication purement critique, il était déjà entré dans sa véritable carrière par une œuvre originale, les Pensées sur la Comète de 1680 (1682). La forme qu’il donne à son attaque contre les préjugés vulgaires le conduit à des propositions de nature à exciter un grand scandale. Après avoir comparé les athées aux idolâtres, puis aux chrétiens, il conclut que les croyances religieuses, qu’il ne conteste point en elles-mêmes, ont peu d'influence sur la conduite de la plupart des hommes, qui se gouvernent selon leur tempérament et les impressions du moment; qu’un athée peut être honnête homme; qu’une société d’athées pourrait exister et vaudrait mieux qu’une société d’idolâtres. On aperçoit, à travers des assertions, les unes paradoxales, les autres hasardeuses, une idée digne d’un sérieux examen, à savoir : qu’il y a une morale innée dans la conscience de l’homme, indépendamment du dogme religieux à

1. Bayle eut pour rival, comme journaliste, Leclerc, de Genève, arminien à tendances sociniennes, établi comme lui en Hollande et auteur de plusieurs recueils très: connus : la Bibliothèque universelle (1686-1693) ; la Bibliothèque choisie (1703,) etc.

2. Le sens moral, ou la conscience, ne dépend pas des théories métaphysiques ou théologiques; cela est vrai ; il existe par soi; mais quel est pourtant l’objet du sens

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