‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 189 sur 341 · BAYLE · texte numérisé non relu

BAYLE

Cette idée n’exprime pourtant pas encore le vrai mobile de Bayle. C’est la révocation de l'Édit de Nantes qui le détermine à révéler le fond de sa pensée. Avec ce malheur public avait coïncidé pour lui un grand malheur privé. Son frère, ministre protestant comme leur père, avait été enfermé dans les hideux cachots du Château -Trompetie et y avait péri de langueur et de misère Bayle éclata par des lettres où il dépeignait en traits lugubres Ce que c'est que la France sous le règne de Louis le Grand (1686). Aprè. avoir flagellé les persécuteurs, il prêcha directement la tolérance. Le Commentaire philosophique sur le Compelle intrare (1687) est une large et habile réfutation de tous les théologiens qui ont admis le principe de la contrainte en matière de religion, et spécialement de Saint-Augustin ‘. La ToLérance, tel est le vrai principe de Bayle et l’excuse de son scepticisme : il n’est pas sceptique en fait d’humariité. Il attaque l’intolérance au point de vue de la théologie positive, en réfutant les interprétations du texte sacré sur lesquelles s'appuient les persécuteurs : il l'attaque au point de vue politique, en faisant le tableau d’une société où le pouvoir, au lieu de « livrer le bras séculier aux désirs furieux et tumultueux d’une populace de moines et de clercs, » protégerait également toutes les religions. « Chaque religion se piquerait de prouver, par ses bonnes œuvres, qu’elle est la plus amie de Dieu, et aussi la plus amie de la patrie; et cette belle émulation produirait un concert et une harmonie de plusieurs voix, aussi agréable pour le moins que l’uniformité d’une seule voix.» Sa pensée intime apparaît enfin dans une troisième espèce d’arguments, moins développée et plus radicale, à savoir : que la plupart des matières débattues sont indémontrables et que, n’étant pas sûrs de grand’chose, nous n’avons pas droit d’opprimer autrui pour des choses incertaines. Spinoza, le dogmatique, avait affirmé le droit de la libre pensée; Bayle, le douteur, nie le droit de la compression : procédé inverse et conclusion pareïlle ?. Bayle veut tuer la persémoral, si ce n’est le bien en général, l’idée du bien; et qu'est-ce que l'idée du bien, si ce n’est l’idée de Dieu considéré sous un certain attribut? Si le sens moral perd l’idée du bien, il s’atrophie.

1. Bayle précède Locke et Leïbniz dans la cause de la tolérance, comme Jurieu précède Locke dans la cause de la souveraineté du peuple.

2. Pour la liberté de penser, du moins car Spinoza n’admet pas la liberté de culte.

cution en ébranlant les croyances pour lesquelles on persécute et en les forçant à douter d’elles-mêmes. Témoin et victime des maux affreux qu’engendre l'intolérance, il lui préfère l’indifférence. L'esprit humain procède toujours par excès et par contradictoires, et arrive à la tolérance, non par une croyance supérieure aux croyances persécutrices, mais par une négation.

Le vieux protestantisme, tout aussi intolérant que le papisme, ne s’y trompa point et se sentit frappé tout autant que le catholicisme. Jurieu se déchaîna contre l’impiété de son ancien ami. Bayle, harcelé par des attaques d’une violence outrée, se retourna contre le calvinisme et, dans un ouvrage anonyme (Avis aux réfugiés, 1690 ), il traita les calvinistes aussi mal qu’il avait fait naguère les catholiques. Ce livre semble écrit dans l'espoir mal fondé d’un prochain retour des exilés en France : Bayle y fait au gouvernement de Louis XIV des avances qui lui ont été sévèrement reprochées. Il condamne radicalement la résistance armée aux princes et la souveraineté du peuple, qui n’est pour lui qu'un prétendu droit de chaque citoyen à n’obéir à personne. Le plus grand tort de la souveraineté du peuple était peut-être, à ses yeux, d’être prêchée par Jurieu. L’Avis aux réfugiés, qui réprouvait la révolution d'Angleterre, fit destituer Bayle. Les réfugiés le soupçonnaient de vouloir suivre l’exemple de l’apostat Pellisson. Is se trompaient : l’Avis aux réfugiés ne fut qu’une boutade ; Bayle ne se réconcilia pas plus avec le catholicisme qu'avec le calvinisme et se plongea tout entier dans un immense ouvrage qui remplit le reste de sa vie, le Dictionnaire historique et critique (1694) '; savant chaos, sillonné de mille éclairs qui rendent les ténèbres plus noires, arsenal du doute, où se mêlent toutes les vérités et toutes les erreurs qui ont eu cours parmi les hommes, le Dictionnaire de Bayle ne laisse dans l'esprit qu’une incertitude presque universelle. La métaphysique s’obscurcit comme la théologie. La philosophie dogmatique avait semblé à Bayle moins propre que le scepticisme à enfanter la tolérance, et puis, son esprit avait pris ce pli et se complaisait, comme il le dit lui-même, au rôle de Jupiter assemble-nuages. Il voyait d’ailleurs, plus ou

1. En y ajoutant toutefois le recueil de dissertations intitulé : Réponses aux quesfions d’un, provincial,

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