GUERRE DE LOMBARDIE
grin de cœur, la mort d’un frère sur qui s'étaient concentrées toutes ses affections domestiques , lui enlevait quelque chose de son ressort accoutumé. Il avait, de plus, les mains liées par l’injonction de subordonner ses opérations à la défense du Milanais, non telle qu’il la concevait, mais telle que l’entendait le gouverneur de Milan, le prince de Vaudemont. Le rang de généralissime accordé au duc de Savoie devait être un plus grand embarras encore, dès que ce prince aurait rejoint l’armée. La France allait connaître à son tour les inconvénients des coalitions, si souvent expérimentés par ses ennemis. Ce n’était pas tout; non-seulement il fallait partager le commandement sur place, mais il fallait dépendre d’un ministre qui envoyait ses ordres de trois cents lieues; et quel ministre! Barbezieux venait de mourir (5 janvier 1701), au moment où il commençait à se former, et le roi avait eu l’idée inouïe, inconcevable, d’accumuler la guerre avec les finances sur les épaules de Chamillart, qu’écrasait déjà le contrôle général. C'était un pareil homme qui portait un fardeau sous lequel eussent ployé Colbert ou Louvois! un pareil homme qui dressait les plans de campagne avec Louis le Grand et qui allait faire la loi à un Catinat ou à un Vendôme!
Les Impériaux ne pouvaient descendre dans le Milanais sans traverser le territoire des Vénitiens ou celui des Grisons : ce dernier chemin étant très-difficile et les Grisons ne paraissant point d’ailleurs disposés à ouvrir leurs montagnes aux armées étrangères, les Vénitiens, avec un peu de vigueur, eussent pu éviter à l'Italie le fléau de la guerre : ils n’avaient qu’à fermer leur territoire aux armées belligérantes et à déclarer que, si l’un des partis prétendait les envahir, ils s’uniraient à l’autre. Ils ne le firent point ; ils refusèrent à l’empereur la route du Frioul et résolurent de fermer leurs places aux deux partis, mais en laissant la route de l’Adige et le plat pays ouverts. Cette singulière neutralité était tout à l’avantage des agresseurs, et le gouvernement vénitien penchait, en effet, vers l’empereur, contrairement à ses intérêts et par une frayeur mal fondée de la prétendue monarchie universelle, Tout annonçant donc que les Impériaux descendraient par l'Adige, Catinat proposa, dit-on, au roi, de les prévenir en poussant droit à Trente et en occupant les débouchés du Tyrol allemand pour
empêcher l’armée ennemie de se former dans le Trentin *. Le roi n’autorisa pas cette belle manœuvre et ne voulut prendre l'offensive nulle part, comme si la revendication du Milahaiïs par l’empereur n’eût pas été une provocation suffisante. La modération du Grand Roi devenait aussi nuisible que l’avait été son orgueil. Louis ordonna seulement d'occuper la tête de l’'Adige sur terre vénitienne, afin d’arrêter l'ennemi à la sortie du Trentin. Catinat, arrivé à Milan le 7 avril, prit le commandement de l’armée auxiliaire que Louis avait expédiée en Lombardie. Mantoue venait de recevoir garnison franco-espagnole, du consentement de son duc, et allait être le point d'appui de l’armée combinée; mais cet avantage avait pour compensation la nécessité de se partager pour défendre à la fois le Mantouan et le Milanais. Catinat se porta à Rivoli et barra les débouchés du Trentin, entre le lac de Garda et l’Adige. Les Vénitiens ne voulant livrer à personne la place ou le pont de Vérone, Eugène, qui avait massé à loisir son armée vers Trente et Roveredo, vit la route fermée devant lui. Il s’en créa d’inconnues. Il fit ouvrir des passages, avec des efforis prodigieux, dans les montagnes qui séparent le Trentin du Vicentin et du Véronais, descendit inopinément avec vingt-cinq mille hommes dans les plaines de Vérone et lança un gros de cavalerie vers le bas Adige (fin mai, commencement de juin).
Dès lors la campagne fut mal engagée. Il eût fallu que Catinat eût des forces doubles de celles d’Eugène pour pouvoir à la fois suivre les mouvements de son adversaire vers le bas Adige et garder le haut de cette rivière et les débouchés du Tyrol, comme le réclamait instamment le gouverneur du Milanais. Or, les Espagnols n’avaient fourni qu’une poignée de soldats et pas un bataillon piémontais n’avait encore rejoint. Catinat, quoique supérieur en nombre, ne l'était donc pas assez pour défendre sur tous les points le grand arc de l’Adige, arc dont son adversaire tenait la corde. Enfin, la connivence des Vénitiens avec les Impériaux, toujours bien renseignés et bien guidés, tandis que les Français
1. Mém. de Saint-Hilaire, t. Il, p. 246. — Nous n’avons rien trouvé à cet égard dans les importants documents publiés par le général Pelet; Wém. militaires relatifs à la Succession d'Espagne, t. 1°. Ces documents, extraits de la correspondance de la
cour et des généraux, sont, er quelque scrte, la relation officielle des campagnes de 1701 à 1709,