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Mém. de La Torre, t. IV, p

adhérèrent, le 22 mars, à la Grande Alliance de l'empereur, de i'Angleterre et de la Hollande. Le parti autrichien eut également le dessus dans le Nord. Le roi de Prusse, l'électeur de Hanovre et le duc de Lunebourg-Zell obligèrent les ducs de Brunswick, de Wolfenbuttel et de Saxe - Gotha à licencier les troupes qu'ils levaient pour le compte de la France et à quitter le parti français.

Il fallut se résigner à soutenir la guerre universelle. Une nouvelle levée de cent bataillons attesta que la France sy préparait.

Les opérations militaires avaient recommencé en Italie, au milieu de l'hiver, par un grand coup de main d’Eugène, qui avait espéré décider d'avance le sort de la campagne en une seule nuit. Les troupes françaises étaient cantonnées entre l’Oglio, le PÔ et l’Adda, avec le quartier général à Crémone. Les Impériaux s’étendaient sur les deux rives du Pô, jusqu’à l'entrée du Parmesan ; le duc de Modène venait de se déclarer pour eux et de leur livrer le poste important de Brescello. Eugène conçut le projet d'enlever le quartier général français dans Crémone. Il gagna un prêtre crémonais, dont la maison, située près du rempart, avait une cave communiquant avec un ancien aqueduc qui débouchait dans la campagne. Il partit d'Ustiano avec huit mille combattants sans bagages et alla droit de l'Oglio à Crémone, tandis qu’un autre corps d’Impériaux marchait sur cette ville par la rive sud du P6, avec ordre d’entrer par Le pont de bateaux qu’avaient établi les Français. Eugène arriva au milieu de la nuit et fit entrer par l’'aqueduc un détachement qui se saisit de deux portes et qui ouvrit au reste des assaillants : Villeroi, éveillé en sursaut et accouru au bruit, fut pris aux premiers pas qu’il fit dans la rue; les Impériaux étaient à la fois aux remparts et au cœur de la ville; tout semblait fini... Tout commençait. Un régiment, assemblé par hasard pour un exercice matinal, donna le signal de la résistance : les troupes françaises, surprises, coupées, enveloppées, n’eurent pas un moment de panique; elles se rallièrent, caserne par caserne, rue par rue; celles reprirent partout l'offensive. Si le corps ennemi qui arrivait de Vautre côté du Pà eût paru en ce moment, les Français eussent été accablés; mais ce corps éprouva un retard de quelques heures; quand il se montra enfin, la brave gar-

(1702) SURPRISE DE CRÉMONE. 387 nison avait reconquis, au prix de flots de sang, une partie de ses: remparts et conservé la porte du Pô : un officier fit rompre le pont et rendit, par là, impossible la jonction des deux corps ennemis. Eugène vit le moment où il allait être, à son tour, enfermé et pris comme Villeroi. Il n’eut que le temps de battre en retraite, abandonnant aux Français Crémone , mais emmenant leur géaéral. (était là un grand service qu’il rendait à l’armée française (1°r février 1702).

Il fallut bien, en effet, remplacer Villeroi. Le roi envoya Vendôme. L'armée accueillit avec une vive joie le conquérant de Barcelone. Vendôme était promptement devenu le plus populaire de nos généraux, par son art merveilleux d'enlever le soldat et par les manières familières qu’il avait héritées deson oncle Beaufort le roi des Halles. En arrivant à Milan (18 février), le nouveau général trouva qu'Eugène, malgré l'échec de Crémone, avait tiré quelque avantage de son entreprise. Les troupes françaises qui gardaient les postes du bas Oglio les avaient abandonnés pour courir au secours de Crémone. Le gouverneur du Milanais, Vaudemont, avait replié ensuite le quartier-général derrière lAdda et, de Grémone, qui était auparavant le centre, il avait fait latête des quartiers, en laissant seulement des postes avancés sur le moyen Oglio. Eugène avait donc oceupé le bas Oglio, au nord du Pô, etles campagnes du Parmesan,au midi de ce fleuve, le duc de Parme, qui penchait pour la France, ayant refusé ses places aux Impériaux et s'étant déclaré neutre sous la protection du pape, son suzerain. Eugène continuait de bloquer Mantoue.

Vendôme débuta par chasser les Impériaux du Parmesan; mais il lui fallut du temps pour réorganiser l’armée avant de marcher au secours de Mantoue. Louis XIV était d'accord avec Philippe V, qui venait de débarquer à Naples, pour tâcher de rendre les opérations décisives en Italie, et avait dirigé sur le Pô douze mille vieux soldats, dix-huit mille recrues ‘ et un matériel considérable. Eugène, au contraire, fut un peu négligé cette année par le cabinet de Vienne et sacrifié à l’armée impériale du Rhin, que commandait le roi des Romains. Vendôme se mit en mouvement le

1. C’étaient du moins les chiffres officiels, mais il est probable qu’on en doit rabattre beaucoup.

4 mai : il trompa Eugène par d’habiles marches et contre-marches, franchit le haut Oglio (15 mai) et prit à revers les positions des Impériaux. Eugène fut obligé d'abandonner tout le pays à l'ouest du Mincio, sauf l’île mantouane appelée le Seraglio, formée par le Mincio, le Pô et le Grand Canal ou Fossa Maëstra : il se retrancha dans cette île (23 mai) en conservant des troupes et des places au midi du Pô, mais ne put empêcher Vendôme de débloquer Mantoue et se trouva en danger d’être bloqué à son tour dans le Seraglio : les Français étaient très-supérieurs en forces. Ils n’usèrent pas sur-le-champ de leurs avantages. Le roi d’Espagne devait venir de Naples se mettre à la tête de l’armée. Ne fallait-il pas, suivant les coutumes monarchiques, attendre à tout prix le monarque, pour lui réserver l’honneur du succès ‘? Philippe V et Vendôme ne se joignirent que le 12 juillet à Crémone. On vitenfin un petit corps de deux miälle Espagnols prendre part à la défense des possessions d’Espagne, c'était là, outre quelques milliers d'hommes employés dans les garnisons, tout le contingent de l'Espagne!

Vendôme avait laissé fortement retranchée devant la Fossa- Maësira près de la moitié de l’armée, sous les ordres du prince de Vaudemont ; l’autre moitié, sous Philippe V et Vendôme, passa le Pô, entra dans le Modénais et poussa en avant sans s'arrêter à faire dessiéges. Vendôme en personne, à la tête de l’avant-garde, écrasa sur le Tassone trois mille cavaliers ennemis (26 juillet); Reggio et Modène ouvrirent leurs portes. Le but de Vendôme fut atteint : Eugène, voyant ses positions débordées et ses subsistances compromises, évacua son camp du Seraglio et passa au sud du P6, le 3 août, en gardant seulement Borgoforte sur la rive nord.

La première pensée de Vendôme fut de courir droit à Eugène et de le combattre. Eugène n'avait pas plus de vingt-cinq mille hommes sous la main et Vendôme en avait au moins autant. Le soin de la personne du Roi Catholique arrêta le général français et il n’osa engager Philippe V dans une affaire décisive, avant d’avoir demandé un renfort au corps de Vaudemont. Cela consuma quelques jours. On se disposa enfin au combat et, le 15 août, lar-

1. Philippe V. avait mandé expressément à Vendôme de « l’attendre pour battre Vennemi. » V la lettre ap. Dangeau, t. II, p. 338.

(1702) COMBAT DE LUZZARA. 389

mée se porta vers le camp d’Eugène, en laissant derrière elle la petite ville de Luzzara, occupée par un détachement d'Impériaux. Eugène, contre toute attente, prévint l'attaque : il avait très-bien choisi son champ de bataille et, dans l’après-midi, il assaillit l’armée des deux couronnes, tandis qu’elle débouchait péniblement à travers un terrain coupé et inégal. Les troupes franco-espagnoles furent obligées de commencer à combattre en ordre de marche et non de bataille, et durent former leurs lignes sous le feu. Il fallut toute la présence d’esprit de Vendôme et toute la fermeté de nos vieux régiments pour arrêter l’ennemi et pour rétablir une situation aussi compromise. L’armée des deux couronnes était enfin tout entière en ligne. La nuit vint à propos pour Eugène, qui l’employa à se retrancher fortement. Le lendemain, on le trouva si bien posté qu’on ne crut pas pouvoir l’attaquer. Luzzara, néanmoins, se rendit à la vue d’Eugène (17 août). Vendôme ne prétendait pas se contenter d’une pareille victoire. 11 voulait mander Vaudemont et cerner Eugène avec toutes les forces réunies des deux couronnes. Philippe V, suivant l’avis de la majorité des officiers-généraux, s’obstina à faire attaquer Borgoforte, sur la rive nord du PÔ, par le gros du corps de Vaudemont. On y perdit une dizaine de jours, puis on leva le siége (28 août). On fut plus heureux contre Guastalla, qu’on prit, le 29 septembre, sur les derrières de l’armée. Mais, pendant ce temps, Eugène avait rendu sa position inabordable entre le Pô, le Zero et la Secchia : les Vénitiens l’aidaient à subsister, en lui fournissant des vivres tandis qu’ils en refusaient aux Français. Tout inférieur de moitié qu’il fût, il n’y eut pas moyen de le contraindre à quitter son camp du Zero. Philippe V repartit, sur ces entrefaites, pour l'Espagne, à la nouvelle d’une descente des Anglo -Bataves près de Cadix (3 octobre). Quoiqu'il eût montré du courage, la présence de ce monarque de dix-neuf ans n’avait été qu’un embarras pour l'armée.

Après que les deux camps eurent été plus de deux mois et demi face à face sans engagement général, Vendôme délogea le premier le 5 novembre, mais pour s'avancer sur la Secchia. Eugène se replia sur cette rivière. La mauvaise saison arrêta Vendôme et il fit mine de prendre ses quartiers d’hiver ; mais, tout à coup, il fit

attaquer de nouveau Borgoforte, où Eugène n'avait laissé qu'un faible détachement et qui fut emporté le 15 novembre. Il répartit ensuite les troupes en cantonnements; à la mi-décembre, il les réunit derechef et prit Governolo, ce qui acheva de rejeter l’ennemi au delà du Mincio et termina cette longue et savante campagne qui avait pivoté neuf mois autour de Mantoue. Vendôme s'était montré stratégiste éminent : Eugène était refoulé, mais non pas vaincu ni chassé d'Italie; rien n’était décidé ".

De graves événements s'étaient passés sur les côtes d’Espagne pendant les derniers mois de la campagne d'Italie. La marine anglo-batave s'était mise en devoir d'exécuter le testament politique de Guillaume IT. La Hollande avait lancé sa déclaration de guerre, en termes très-virulents, contre les rois de France et d'Espagne, le 8 mai : l'Angleterre en avait fait autant, le 14 mai, contre la France et l'Espagne ?, et l'empereur, le 15, contre le roi de France et le duc d'Anjou. Avant d'attaquer l'Amérique espagnole, les alliés avaient résolu de s'emparer de Cadix, c’est-à-dire du port où étaient concentrées les relations de l'Espagne avec le Nouveau-Monde. Soixante-dix vaisseaux de ligne et une multitude de transports chargés d’une petite armée parurent le 23 août devant Cadix. Philippe V était absent de son royaume : les côtes semblaient hors de défense; les flottes françaises étaient loin; la flotte de Toulon, sous Victor-Marie d’Estrées, était dans les eaux de Naples depuis qu’on l’y avait appelée, en novembre 1701, pour aider à comprimer une révolte suscitée par les agents impériaux; lescadre de Brest, sous Château-Renaud, était dans le Grand-Océan, ramenant du Mexique les galions attendus depuis deux ans. La descente pourtant ne réussit pas: des armateurs français fournirent les

1. Si Vendôme était bon stratégiste, il n’était pas bon administrateur. Les fournisseurs volaient à pleines mains, avec la connivence de l’intendant et de beaucoup d'officiers généraux. Aucun soin du soldat; les vivres détestables ; les blessés man. quant de tout; aussi mourait-on comme des mouches dans l’armée française, tout au contraire des Piémontais, qui étaient parfaitement soignés. — Ce fut ainsi quê VItalie nous dévora quinze à vingt mille hommes par an. V. Louville, t. Ier, p. 317.

2. La reine Anne ne voulait pas reconnaître le titre de roi à Philippe V, qui avait suivi l’exemple de Louis XIV en reconnaissant le prétendu Jacques III, comme roi d'Angleterre,

3. Tourville et Jean Bart venaient de mourir au moment où la France aurait eu le plus besoin de leurs services : Tourville le 28 mai 1701, Bart le 27 avril 1702,

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