DÉSASTRE DE VIGO
munitions qui mânquaient dans l'arsenal de Cadix; les populations andalouses, loin de répondre à l'appel des alliés en faveur de la maison d’Autriche, se levèrent en masse contre les soldats hérètiques, qui avaient pillé les églises en débarquant : l'attaque du fort de Matagorda, qui défend le port de Cadix, fut repoussée, grâce surtout au feu de quelques galères françaises, et les alliés furent réduits à se rembarquer vers la fin de septembre.
Ils ne se dédommagèrent que trop tôt de cet échec. Tandis qu’ils étaient devant Cadix, Château-Renaud était arrivé sur les côtes d’Espagne, avec son riche convoi de dix-sept galions escortés par quinze vaisseaux français de quarante-deux à soixante-seize canons. On ne pouvait mener les galions à Cadix ; Petit-Renau, que Louis XIV avait envoyé en Espagne pour tâcher de réorganiser la marine, pressa le conseil de Castille d'autoriser Château- Renaud à conduire le convoi en France. Moïitié orgueil, moitié défiance absurde, le conseil refusa et obligea l’amiral français de faire entrer les galions dans la baïe de Vigo en Galice. Les amiraux ennemis, transportés de joie, firent voile aussitôt pour Vigo. Quand on signala leur approche, les galions n'étaient encore déchargés qu’en partie, le conseil ayant longtemps hésité à permettre cette opération, parce que les règlements en attribaient le privilége au port de Cadix '. Château-Renaud se mit en défense le mieux qu’il put; il fit remonter la rivière de Vigo aux vaisseaux français et aux galions d’Espagne jusque vers Redondello, sous la protection dé deux fortins et d’une estacade. L’ennemi entra dans la baie avec des forces écrasantes, passa devant Vigo sans l’attaquer et jeta 2,000 soldats sur le bord méridional de la rivière (22 octobre). Les milices galiciennes, postées sur les hauteurs, s’enfuirent. Le fortin du sud, mauvais ouvrage défendu par quelques centaines d'hommes débarqués des vaisseaux français, fut emporté, ainsi que les autres batteries de la rivière, et les Anglais en tournèrent le canon contre la flotte franco-espagnole. La flotte
nemie, portée par le vent et la marée, força l’estacade, pénétra
1. On ne saurait s'étonner de ces absurdités, quand on voit comment était orgauisée l'administration espagnole : un vieil inquisiteur avait été nommé juge du commerce par l'influence du cardinal Porto-Carrero, qui était lui-même colonel des gardes. Les prêtres envahissaient tous les emplois, comme à Rome. Him. de Noailles, 79-82.
dars le haut de la rivière et lança ses brülots. Quand Château- Renaud vit tout perdu, il brûla ou échoua lui-même dix de ses vaisseaux : les cinq autres tombèrent au pouvoir des ennemis; tous les galions furent pris ou incendiés. Quoique la plus grande partie des valeurs métalliques eût été débarquée (environ 45 millions, dit-on), les vainqueurs en trouvèrent encore pour plusieurs millions sur les navires conquis : presque toutes les marchandises, qui valaient des sommes immenses, périrent ou furent la proie de l'ennemi; une grande partie appartenait à des négociants anglais ou hollandais, ce qui tempéra la joie des nations alliées, sans adoucir pour nous l’amertume de cette autre journée de la Hougue, due à l’entêtement routinier du conseil de Castille. La France, liée à la monarchie espagnole comme un vivant à un mort, se sentait beaucoup plus faible que lorsque, isolée, elle avait eu la pleine liberté de ses mouvements.
La modération intempestive de Louis XIV avait laissé l’offensive à l'ennemi partout, sur terre comme sur mer. La campagne s'était ouverte, du côté des Pays-Bas, par une attaque des alliés contre l'électorat de Cologne : c'était la mise à exécution d’un monitoire impérial, qui avait frappé l'électeur Clément de Bavière. Un corps d'armée anglais, allemand et hollandais investit, le 16 avril, Kayserswerth, place de la rive droite du Rhin, que l'électeur de Cologne avait confiée à une garnison française. Les divers corps entre lesquels se fractionnaient les deux armées, se mirent en mouvement dans tout le pays entre le Rhin et la mer. Marlborough, joignant à son titre anglais une commission des États-Généraux , devait disposer de toutes les forces des alliés; mais il était encore en ce moment à Londres, occupé à lever les derniers obstacles que les tories mettaient à sa politique et à presser la déclaration de guerre. Le duc de Bourgogne, alors âgé de vingt ans, avait obtenu de son aïeul l'autorisation de commander l’armée des Pays-Bas, comme son frère le roi d'Espagne commandait l’armée d'Italie, et Philippe V avait nommé le duc de Bourgogne son vicaire-général aux Pays-Bas ; le chef réel de l’armée était le ma-
1. Lamberti, t. I, p. 249-255. — Mém. de San-Felipe, t. I®', p. 203-208. — Hume, t. VI, L. vu. —E. Sue, Histoire de la Marine, t. IV, p. 421. — Les Anglais prirent en outre, cette année, la moitié française de l'ile Saint-Christophe.