PAYS-BAS. ALLEMAGNE
ment autrichien, avec sa perfidie accoutumée, avait violé toutes les conditions du traité de Landau, pillé, rançonné, violenté communautés et particuliers, dévalisé jusqu’au palais de l'électeur, obligé l'électrice à quitter le pays et prétendu contraindre la population à lui fournir douze mille recrues. Les paysans s’enfuirent dans les bois : on saccagea leurs villages; on traîna en prison leurs mères et leurs femmes. Ils s’'armèrent, guidés par d’anciens soldats, s'emparèrent de Braunau, de Scharding et voulurent surprendre Munich (26 décembre) : par malheur, le gonflement soudain des rivières les empêcha de réunir leurs bandes et de jeter vingt mille hommes sur Munich : ils furent battus en détail et la promesse d’une amnistie leur fit déposer les armes. L’Autriche tint parole comme à l’ordinaire, et toutes les places des villes bavaroises furent le théâtre d’égorgements auxquels on eut l’impudence de donner une forme judiciaire. Les Hongrois se tinrent pour avertis‘.
La guerre d'Italie, où Eugène et Vendôme se retrouvaient en présence, offrit un spectacle stratégique de haut intérêt, surtout depuis que la grande opération de Marlborough eut été manquée. La disposition des forces françaises était bonne, cette fois : le corps des Alpes ou de La Feuillade était absorbé dans l’armée de Piémont, et Vendôme avait pleine autorité sur les deux armées de Piémont et de Lombardie, chargées, l’une de prendre Turin, l'autre de repousser Eugène. Les ennemis, de leur côté, opéraient aussi bien que possible. Le duc de Savoie, chassé de Verrue, s'était retranché à Chivasso, pour retarder encore les approches de Turin. Le prince Eugène arriva, le 23 avril, à Roveredo, dans le Trentin : Marlborough, afin de soulager l’empereur, avait été, au mois de novembre précédent, demander au roi de Prusse huit mille soldats pour l’armée d'Italie ?; mais Eugène n’attendit pas d’être au complet pour agir. Dès le 18 mai, il passa l’Adige au-dessous de Vérone avec six mille chevaux et sept mille fantassins et marcha vers le Mincio, afin de rejoindre un autre corps de six à sept mille hommes descendus par le val de Chiese à l'entrée du Bressan.
1. Quinci, t. IV, p. 569. — Lambert, t. III, p. 614. | | 2. Il prit le nouveau roi par la vanité; le vainqueur de Hôchstedt donna la serviette à Frédéric I®,
Le 11, son avant- garde fut arrêtée par celle de Vendôme auprès de Goïto. Vendôme était accouru en personne, jugeant que le plus pressé était de repousser son redoutable rival. Pendant te temps, la Mirandole, place d'armes conservée par les Impériaux au sud du PÔô, se rendait au grand-prieur, frère de Vendôme. Eugène se replia vers les montagnes, embarqua son infanterie sur le lac de Garda, fit tourner sa cavalerie par le haut du lac et rejoignit ainsi, par une route opposée à la première, le corps engagé dans le Bressan. Vendôme revint lui faire face par la Chiese, établit l’armée de Lombardie, supérieure de quelques milliers d'hommes à celle d’Eugène, dans une bonne position entre la Chiese et le lac de Garda, vers Moscoline, confia le commandement à son frère le grand-prieur et retourna en Piémont assiéger Chivasso (fin mai).
C'était une énorme imprudence. Son frère avait tous ses défauts, poussés au dernier excès, et pas une de ses qualités. Paresseux, entêté, brutal, appesanti par les maladies dont il était rongé, il fallait toute la faiblesse fraternelle de Vendôme pour ne pas voir à quel point il était indigne et incapable d’une si haute mission. Eugène, qui avait reçu des renforts, mit à profit ce changement d’adversaire. Il s’ouvrit, par les montagnes, des chemins sur Brescia et déroba une marche au grand-prieur, qui, malgré les avis de ses lieutenants, s'était opiniâtré à ne pas bouger. Le grand-prieur s’ébranla enfin et tint en échec Eugène quelques jours auprès de Brescia; mais il s’entêta de nouveau à ne pas devancer l’ennemi sur lOglio, et Eugène, se portant à l’ouest, franchit l’Oglio du 27 au 28 juin, à Calcio. Vendôme, à cette nouvelle, chargea La Feuillade de diriger le siége de Chivasso et revint en toute hâte à l’armée de Lombardie. Déjà l'ennemi avait pris Palazzuolo sur l’Oglio ; le grand-prieur s'était rejeté dans l'angle formé par le Serio et l’Adda, entre Crema et Lodi, abandonnant tout l’Oglio et même la Basse-Adda. Vendôme, arrivé le 13 juillet avec un renfort à Lodi, sur l’Adda, ressaisit aussitôt Voffensive, repassa le Serio, reprit le poste important des quatorze canaux (navigli), qui commandait le Bas-Oglio, et lança son frère au delà de cette rivière, avec ordre de se rabattre sur la Chiese et de prendre à revers les postes ennemis. La lenteur et l’ignoble
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paresse du grand-prieur, qu’on ne pouvait faire marcher quand il était gorgé de viande et de vin, sauva un corps de trois à quatre mille Impériaux (2? août). Eugène, se voyant pris par derrière, au lieu de battre en retraite, poussa résolûment en avant sur l’'Adda en passant le Serio à Crema. Vendôme le suivit à quelques heures de distance, courut, avec vingt-quatre escadrons de dragons, franchir lAdda à Lodi, puis remonta cette rivière jusqu’à Cassano et Trezzo, où il retrouva un petit corps de réserve qui gardait l’Adda et qui avait déjà repoussé les premiers détachements d’Eugène. Sa célérité répara la négligence de son frère (11-13 août).
Le gros de l’armée, conduit par le grand-prieur, suivit le mouvement de Vendôme à l’ouest, mais ne traversa point l’Adda : Vendôme ne voulait point abandonner l'Oglio en défendant l’Adda. Les deux fractions de l’armée communiquaient par un pont de bateaux établi à Cassano. Eugène, de son côté, parvint à jeter un pont sur l’Adda, au Paradiso, au-dessus de Trezzo : Vendôme appela à lui, du gros de l’armée, un renfort de quinze bataillons et se posta de manière à empêcher Eugène de déboucher. Eugène, alors, dans la nuit du 15 au 16 août, rompit son pont et, filant le long de la rive orientale de l’Adda, alla fondre sur le corps du grand-prieur. Vendôme, averti au point du jour, accourut au galop, suivi de près par tout son corps. Si le grand-prieur eût occupé les positions prescrites par son frère, l’attaque d'Eugène n’eût pas eu la moindre chance de succès ; mais Vendôme trouva les troupes entassées confusément dans un terrain étroit entre l’Adda et le canal de Crema : il lui fallut sortir en défilant de ce coupe-gorge et opérer un changement de front devant l'ennemi, qui attaqua avec une extrême impétuosité. La bataille, un moment, sembla tout à fait perdue : après une terrible fusillade presque à bout portant, les ennemis, se jetant à l’eau , franchirent sur deux points les deux branches du canal de Crema et percèrent le centre de l’armée française; la gauche française fut aussi poussée et mise en désordre et la tête du pont de Cassano fut enlevée par les Impériaux. Tout fut sauvé par l'élan admirable que donna Vendôme à notre infanterie : il mit pied à terre, chargea l'épée au poing à la tête de l’aile gauche et reprit le pont‘ ; puis il courut
1. Saint-Hilaire cite un bel exemple du dévouement qu’inspirait Vendôme : un
au centre et en ramena de même les bataillons à la charge : les ennemis, qui avaient mouillé leur poudre au passage des canaux, furent repoussés à la baïonnette, avec un grand carnage, au del? du premier canal : le second canal fut repassé par l’ordre même d'Eugène, qui vit la chance tournée et qui se décida sagement à faire sonner la retraite. Cette issue d’une journée si mal commencée fut d'autant plus glorieuse à Vendôme, qu’il n’avait reçu presque aucun secours de son aile droite. Le grand-prieur, qu'il avait porté avec cette aile à une lieue de Cassano et qui ne fut point attaqué, ne bougea pas de toute la bataille et se conduisit de façon à se faire fusiller, si on lui eût rendu justice : le roi le punit par un rappel en France.
L'affaire de Cassano fut la contre-partie de celle de Chiari, mais sur une plus grande échelle ; la perte des Impériaux avait été très-considérable. Eugène passa de l’offènsive à la défensive, mais ne se trouva point hors de combat et ne se retira qu’à une lieue du champ de bataille. Le succès de Cassano permettait à Louis XIV de choisir entre deux plans pour le reste de la campagne. Les Français n'étaient point assez forts tout à la fois pour prendre Turin et pour chasser Eugène d'Italie. Le roi avait donc à décider si l’on ajournerait le siége de Turin et si l’on renforcerait l’armée de Lombardie pour chasser Eugène, ou bien si l’on renforcerait l'armée de Piémont pour faire le siége, tandis que Vendôme se contenterait de contenir Eugène. Vendôme conseillait instamment le second parti. Chivasso, le dernier avant-poste de Turin, avait été abandonné par l'ennemi dans la nuit du 29 au 30 juillet. Vauban, qui eüt souhaité de terminer sa carrière par un coup d’éclat, avait, dans le courant d’août, répondu au roi de prendre Turin en un mois, si le roi lui assurait les ressources nécessaires. Malheureusement, Louis XIV n’avait pas à sa disposition, en troupes et en matériel, tout ce que demandait Vauban, et Chamiliart, qui voulait réserver à son gendre La Feuillade l'honneur de cette conquête, ne songea qu’à éluder l’offre du grand preneur de villes !. soldat ennemi le couchant en joue, son capitaine des gardes, appelé Cotteron, se jeta devant lui et reçut le coup au travers du corps. Saint-Hilaire, t. III, p. 196,
1. U'offrait d'y aller « en mettant son bâton de maréchal derrière la porte » et en
se contentant de conseiller. Saint-Simon, t. IV, p. 429. La Feuillade se vanta, dit-on, qu’il se passerait bien de Vauban et qu’il prendrait Turin à la Coëhorn,