CONSEIL DE CONSCIENCE
une lettre confidentielle, annonce à Louvois le prochain envoi de « quelques hommes d’esprit, pour répondre à tout ce qu’il désire « savoir et qu’il ne sauroit écrire. » Une entente à demi-mot s'était établie entre le ministre, les chefs militaires et les intendants. Le roi, à leur avis, voulait le but sans vouloir suffisamment les moyens !.
Le Dauphiné, le Limousin, La Rochelle, cette sainte Sion des huguenots, tout pliait en même temps. Louis était enivré. Il lui avait suffi de dire un mot, de mettre la main à la garde de son épée, pour faire tomber à ses pieds et aux pieds de l'Église ces fiers huguenots qui avaient jadis usé tant d’armées, forcé tant de rois à capituler devant leurs rébellions. Qui oserait désormais douter de sa mission divine et de son génie infaillible !
Ce n’était pas que Louis, ni surtout ceux qui l’entouraient, crussent précisément que la terreur produisit les effets de la grâce, ni que ces innombrables conversions fussent sincères; mais ils y voyaient l'extinction de toute conviction forte chez les hérétiques, l'épuisement moral d’une secte qui se meurt. «Les enfants «seront du moins catholiques, si les pères sont hypocrites », écrivait madame de Maintenon. À présent, il fallait compléter l’œuvre et prévenir les retours dangereux parmi ces foules subjuguées. I] fallait chasser au plus tôt les faux pasteurs qui pourraient détourner de nouveau leurs anciennes ouailles et mettre la loi d'accord avec le fait, en révoquant solennellement les concessions autrefois arrachées par l’hérésie puissante et armée à la faiblesse du pouvoir. Louis avait longtemps conservé quelques scrupules sur la violation des engagements pris par son aïeul Henri IV; mais ses derniers doutes avaient été dissipés, depuis quelques mois, par un conseil de conscience particulier, composé de deux théologiens et de deux jurisconsultes, qui avaient décidé qu’il pouvait et devait révoquer l’édit de Nantes?. Les noms des hommes qui assumèrent sur leurs têtes les conséquences d’une telle décision sont restés inconnus : sans doute le confesseur La Chaise fut l’un des théologiens ; quel fut l’autre ? L’archevêque de Paris, Harlaï,
1 Rulkière, p. 215.
2. Mém. du duc de Bourgogne, cité par l’abbé Proyart; Vie du Dauphin, père de Louis XV, p. 98 et suiv.
n’était peut-être pas en suffisante estime, à cause de ses mœurs *. Le grand nom de l’évêque de Meaux se présente naturellement à la pensée; mais ni la correspondance de Bossuet, ni les documents relatifs à sa vie, ne fournissent de lumières à ce sujet, et l’on ignore s’il faut ajouter une responsabilité matérielle et directe à la responsabilité morale que les maximes de Bossuet et l'esprit de ses ouvrages font peser sur sa mémoire.
Après le conseil de conscience, le conseil du roi fut appelé à une délibération définitive dans la première quinzaine d’octobre. Quelques-uns des ministres, apparemment les deux Golberts, Seignelai et Croissi, insinuèrent qu’il valait mieux ne rien précipiter. Le dauphin, jeune prince de vingt-quatre ans, qui ressemblait, par son caractère effacé, à son aïeul plus qu’à son père et qui devait rester toujours comme perdu dans l’auréole éclatante de Louis le Grand, tenta une intervention qui mériterait de tirer son nom de l’oubli. « Il représenta, d’après un mémoire anonyme qui lui avait été adressé la veille, qu’il y avait peut-être à craindre que les huguenots prissent les armes. que, supposé qu’ils n’osassent le faire, un grand nombre sortiraient du royaume, ce qui nuirait au commerce et à l’agriculture, et par là même affaiblirait l'État. » Le roi répondit qu’il avait tout prévu et pourvu à tout, que rien au monde ne lui serait plus douloureux que de répandre une seule goutte du sang de ses sujets, mais qu’il avait des armées et de bons généraux qu’il emploierait, dans la nécessité, contre les rebelles qui voudraient eux-mêmes leur perte. Quant à la raison d'intérêt, il la jugea peu digne de considération, comparée aux avantages d’une opération qui rendrait à la religion sa splendeur , à l’État sa tranquillité, et à l'autorité tous ses droits ?. La suppression de l’Édit de Nantes fut résolue sans plus d'opposition.
Le père La Chaise et Louvois, d’après leurs correspondances ecclésiastiques et militaires, avaient promis qu’il n’en
1. Ce qui pourrait faire supposer cependant que ce fut Harlai, c'est qu’il formait avec La Chaise le conseil ordinaire de conscience, pour la nomination aux bénéfices ?
jusqu’à ce que La Chaise l’eût fait écarter par le roi, afin de rester seul arbitre des nominations.