‹ Histoire De France Volume 14Chapitre 267 sur 341 · DISGRACE ET MORT DE VAUBAN · texte numérisé non relu

DISGRACE ET MORT DE VAUBAN

sirs fastueux suivissent leur cercle accoutumé et que la jeune et vive duchesse de Bourgogne jetât parmi les pompes obligées de l'étiquette un mouvement, une gaieté superficielle qui distrayait le vieux roi, l'anxiété était au fond de toutes les âmes et les sombres préoccupations qui allaient croissant transpiraient partout sous ces dehors convenus. Si les plus frivoles et les plus indifférents à la chose publique se sentaient forcés de devenir sérieux, quelle devait être langoisse des hommes qui avaient prévu de loin la ruine et qui croyaient avoir en main les moyens de la conjurer? Fénelon à Cambrai, Vauban à Paris, Bois-Guillebert à Rouen, se consumaient du désir d'agir et du regret de leur impuissance. Fénelon avait envoyé à ses amis Beauvilliers et Chevreuse des mémoires sur les moyens d'éviter, puis de conduire la Guerre de la Succession (1701-1702). Bois-Guillebert avait pénétré auprès de Chamillart et avait ébranlé ce ministre, trop incapable pour faire le bien, mais trop honnête pour ne pas le souhaiter. Vauban assiégeait incessamment les hommes qui dirigeaient les affaires. Chaque faute, chaque misère nouvelle le confirmait dans son système sur le changement radical des impôts. Il éclata enfin; il tenta de faire appuyer, imposer, par l'opinion du dehors, ce qu’il n'avait pu insinuer aux hommes d’état dans le secret du cabinet. Il publia, au commencement de 1707, le livre de la Dime royale et le présenta au roi. Une cabale formidable avait circonvenu Louis; intendants, officiers de finances, partisans et fermiers, courtisans intéressés dans les affaires des traitants, tout ce qui devait sa richesse et sa puissance aux abus de la perception, s'était ligué contre un plan qui ne sauvait le peuple qu’en ruinant leur caste parasite. Chamillart lui-même, tout probe qu’à fût, s'était laissé entraîner dans la coalition. Beauvilliers et Chevreuse s’y mêlaient par un respect mal entendu pour le système de leur beau-père, le grand Colbert, et faute de comprendre qu’à des maux plus profonds il fallait des remèdes plus radicaux. Bref, le roi, circonvenu, irrité qu’on prétendit l’éclairer de vive force, accueillit très-mal le projet et l’auteur, et traita Vauban-comme un rêveur qui ébranlait son état pour des chimères. Cinquante ans d’immortels services furent oubliés en un jour. Un arrêt du conseil, du 14 février 1707, ordonna que le livre fût saisi et mis

190 LOUIS XIV. [1707] au pilori. Vauban mourut, six semaines après (30 mars), à l’âge de soixante-quatorze ans. Nul doute que le chagrin n'ait accéléré sa fin. La France ne fut pas complice de l’ingratitude de son roi"; elle pleura le grand homme dont la vie et la mort lui avaient été consacrées ; les ennemis mêmes s’inclinèrent devant la tombe de Vauban, comme ils avaient fait jadis devant celle de Turenne, et le nom inscrit sur cette tombe resta, pour toujours, associé dans l'histoire à ces grands types du guerrier-citoyen que nous à légués l'antiquité.

Bois-Guillebert, de son côté, avait lancé, au moment même où paraissait la Dêîme royale, un petit livre intitulé le Facium de la France, où il modifiait les vues de son Détail de la France par un emprunt fait à Vauban. Il proposait de substituer à la capitation, impôt mal assis, qui frappait d’une taxe égale tous les gens de même profession, quelle que fût l’inégalité de leur fortune, une dîme sur tous les revenus, laquelle produirait, disait-il, de 80 à 100 millions au roi, au lieu des 25 ou 30 qu’on tirait de la capitation. Les aides et les douanes seraient supprimées en raison de cette plus-value, et la taille serait conservée avec réforme de ses abus. La dîme serait reçue en argent, et non en nature, comme l’admettait Vauban, ce qui était le côté le moins pratique de la théorie. La proposition de Bois-Guillebert péchait par la conservation de la taille, qui faisait double emploi avec la dîme. Il eût bien mieux valu, selon les plans de Vauban, garder ou établir des impôts indirects ne portant pas sur les objets de première nécessité. Chamillart eut quelques conférences avec Bois-Guillebert, ne parut pas repousser ses principes, mais l'écarta sous prétexte qu'on ne pouvait entreprendre une pareille réforme en temps de guerre. Bois-Guillebert réfuta cette fin de non-recevoir par une brochure si virulente?, que le ministre, irrité, fit

1. Louis, cependant, quand il sut Vauban au lit de mort, laissa échapper des paroles de regret : « Je perds un homme fort affectionné à ma personne et à l’état! » Dangeau, t. IT, p.2.— Sur la fin de Vauban, v. Saint-Simon, t. V, p. 284. — Il est singulier que le féodal Saint-Simon admire Vauban et approuve ses plans, qui supprimaient les priviléges pécuniaires de la noblesse. C’est que Saint-Simon tenait surtout aux priviléges politiques et honorifiques. Saint-Simon prétend que l’église et la noblesse approuvaient, comme lui, les plans de Vauban; cela est de toute invrai-

semblance, — V. E. Daire, Notice sur Vauban, p. 5, en tête de Ja Dime royale, 2. Supplément au Détail de la France.

Page 1